samedi 3 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 28 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1937 ; Paris, 1963

Ressembler à son grand-père


Peut-être, se dit-elle a posteriori, peut-être était-ce une manière de dire que cette famille inconnue n’était « pas terrible ». « Pas terrible », ce sont ses mots.

Toute la famille, c’était la famille de sa mère. Omniprésente. Celle de son père, c’est comme s’il n’en avait pas. Il en avait une, mais c’est comme s’il n’en avait pas. Il avait coupé les ponts avec elle depuis longtemps, il avait même mis pour un temps une mer entre elle et lui. Il n’y a pas de ponts sur la mer. Et il ne parlait jamais de sa famille. Ça ne l’intéressait pas. C’est pour ça qu’elle sait très peu de choses sur la famille de son père.


Il paraît que quand il est né, il ressemblait à son grand-père maternel. Et puis c’est passé.

Il faut dire que ce n’est pas facile de bien voir les ressemblances. Son grand-père avait le visage, notamment le nez, écrasé par un coup de pied de cheval qu’il avait reçu en pleine face. Sa mère n’a jamais vu autrement le visage de son père.

Sa mère lui a raconté que quand il est né, la sage-femme, qui était africaine, s’est écriée en le voyant « c’est un petit enfant de couleur ! » Elle était toute gênée, elle avait pris la mère pour une blanche et elle avait vu le père, blanc pour de vrai. Sa mère a ri et lui a dit ses origines.

Il se demande à quoi la sage-femme africaine a vu qu’il était « de couleur ». Apparemment il était typé. Il se demande si ce n’est pas à la couleur de son sexe.


Son grand-père, à qui durant quelques jours il aurait ressemblé, avait la peau nettement plus foncée que sa grand-mère. En dehors de ça, il sait très peu de choses sur son grand-père. Il sait très peu de choses sur ses grands-pères. Il sait que les pères ont manqué à ses parents. En dehors de ça, il sait très peu de choses.



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