mardi 20 janvier 2026

diaporama.zip ou la dépeinture poétique

Que je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement plongé dans la lecture de l’autre).

Ne soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :

Diaporama.zip ou la dépeinture poétique


Peut-être faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire. Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi, peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a vu l’exclusive regardeuse.

Jessica Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon lui « comme un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur une vision, la plus précise possible ». Il précise encore : « Dans une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ». Les ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes, peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?

« Une fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure

On y décèle quelques lueurs pas tout à fait au milieu

De chaque côté des raies beiges dorées

qui dansent un peu

Et derrière l’infime béance XL taillé en V

un dessous sage aux motifs blanc losange »

Le lecteur est ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que je qualifierais volontiers d’alternatifs, en référence à cette pratique qui se développe sur certains réseaux sociaux inclusifs et qui invite à proposer un texte dit « alternatif » à l’image postée, à l’intention et l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ». Faute de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en provoquer une autre, la nôtre. Ce regardeur aveugle que nous sommes doit-il pour autant être « cultivé », comme celui évoqué par Umberto Eco ? Il peut l’être (un peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre transparent, de même qu’« IKB », d’autant plus l’International Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème ainsi intitulé. (C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je » Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau assez différent de Jessica Quiry et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision singulière qui en invite d’autres. On lit encore, un peu plus loin, également en toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais Picasso ici est transformé en son : « J’entends le chant des galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de Picasso » car « Picasso » en effet, vous n’êtes pas sans l’avoir remarqué, commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son outil symbolique. Picasso s’écoute quand on ne peut le voir.

Il y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint : on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini partage.



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