vendredi 3 décembre 2021

(Il paraît qu’Olivier H. se promènerait avec le déplaisant P.)

Promenades avec le déplaisant P. est le tout nouveau livre d’Olivier Hervy, tout petit et disponible pour quatre euros seulement aux éditions Denis. C’est un recueil d’aphorismes : c’est écrit sur la couverture. Mais faut-il croire ce qui est écrit sur les couvertures ? En regardant dessous (la couverture), j’ai découvert plutôt un recueil de nouvelles, de micro-nouvelles certes mais de nouvelles quand même. Avec un héros récurrent : le déplaisant P. du titre. Et tout autour, une certes réduite mais néanmoins réelle galerie de personnages, réduits en effet eux aussi à leur initiale à l’exception d’un : le narrateur. Car il y en a un aussi, trop lisse pour ne pas être suspect, trop complaisant avec la déplaisance du déplaisant P. pour que cela ne chatouille pas notre imagination ; il faut de bonnes raisons en effet, de bonnes et fortes raisons soigneusement cachées pour accepter de se promener ainsi pendant 70 pages, autant dire une vie entière, avec un personnage aussi déplaisant que le déplaisant P. Finalement peut-être que Promenades avec le déplaisant P. n’est pas du tout un recueil d’aphorismes sur le déplaisant P. Peut-être est-ce plutôt un roman, voire, qui sait, une autofiction, dont le personnage central n’est pas le déplaisant P. mais bien plutôt celui qui trouve – quoi ? son plaisir, n’ayons pas peur des mots, son plaisir dans la plus déplaisante des compagnies.



mercredi 1 décembre 2021

lundi 29 novembre 2021

Biotope et anatomie de l’homme domestique

Aujourd’hui paraît Biotope et anatomie de l’homme domestique, aux éditions Louise Bottu, comme Vie des hauts plateaux (l’un de mes livres les plus improbables et aussi l’un de mes préférés).

Le titre est un peu long pour une forme aussi brève et qui cultive la forme brève de l’intérieur, mais je l’ai choisi le plus fidèle possible au contenu et il n’en fallait pas moins. J’y traite donc brièvement de l’homme en général, lequel ne mérite en effet pas de développement exagéré, on en a vite fait le tour ; on y lira aussi quelques observations sur les particularités pittoresques de son anatomie souvent multi-usage, ça peut donner des idées pour employer ses heures et ses organes perdus ; le plus gros ou plutôt le moins mince de l’ouvrage est consacré à la maison, car c’est là, figurez-vous, que je l’ai écrit. Je sais bien que vous n’en avez encore fini avec les livres de l’automne et que la rentrée de janvier arrive à grands pas : il vous reste juste la place pour celui-ci.




mercredi 24 novembre 2021

Dimanche on sort, lundi aussi.

Dimanche (qui vient, le 28 novembre), comme c’est un dimanche, je reste au Salon : mais ce sera celui des Essarts-le-roi, rue du 11 novembre ; c’est facile à trouver, et moi aussi : je serai avec les Singes rouges, Mon petit DIRELICON et beaucoup de mes nombreux autres titres qui manquent encore à votre collection. Lundi (qui suit, le 29 novembre), comme c’est un lundi, je retourne au travail : ce sera la parution du mon petit dernier, aux éditions Louise Bottu (qui ont déjà publié ma Vie des hauts plateaux, rappelez-vous) ; ça s’appellera Biotope et anatomie de l’homme domestique, et jamais titre d’un recueil d’aphorismes n’aura été aussi fidèle à son contenu.



Merci à Gaëlle Michelier pour la très belle couverture.

mardi 23 novembre 2021

Brèves animales (62)

On ne le voit pas bien quand il est loin. De près, c’est trop tard : il est lion.




lundi 22 novembre 2021

L’absence de la marque est la marque de l’absence.

(Re)travaillant sur un projet où le mot homme a son importance, me voici de nouveau confronté à sa polysémie (qui en l’occurrence m’est plutôt un problème) : individu de sexe masculin ou être vivant relevant de l’humanité ? On en regretterait de ne pas être né Romain ; en latin au moins les choses étaient clairs : on avait vir/viri pour l’un, homo/hominis pour l’autre. Vir a disparu par excès de brièveté ; l’amuïssement des voyelles finales en passant du latin au français lui aurait ôté presque tout son corps, il n’en serait resté presque rien à se mettre sur la langue ; homo l’a remplacé. On en a gardé viril et virilité. Mais pas seulement. Le latin avait aussi virtus, qui désignait la qualité de l’homme (vir) par excellence, et que l’on traduit couramment par courage. Avec la disparition de vir, virtus a perdu toute sa virilité, mais n’a pas disparu pour autant : il est devenu la trop souvent féminine vertu. Quant au courage, il a lui aussi perdu de son exclusive virilité pour venir se loger dans le cœur, dont il n’est que le dérivé par suffixation (j’aime bien sa collocation avec l’amour, je le reconnais volontiers).

Il y a dans le vocabulaire même de la langue française cette démasculinisation parallèle à celle de la morphologie, dont n’ont pas fait cas les grammairiens – rappelons que la grammaire n’est jamais qu’un discours qui tente de décrire des faits langagiers et que, comme tout discours, il est naturellement défectueux – surtout quand il est décalqué d’une autre langue au système différent (le latin) et tenu d’abord par des hommes qui avaient sans doute du mal à concevoir qu’une langue puisse ne pas faire cas d’un genre qu’ils considéraient comme le leur. Car il n’y a pas non plus de marque du masculin en français (contrairement au latin et à bien d’autres langues). Il y a juste le e, comme marque du féminin. Il n’y a d’ailleurs pas non plus de marque du singulier – mais j’ai l’impression que pour le coup il n’y a que moi que cela intéresse. Pourtant, si je vous propose du fromage, et du vin pour l’accompagner, ni vin ni fromage ne sont, à proprement parler, au singulier, puisqu’ils sont en emploi indénombrable, et que l’indénombrable, par nature, ne connaît pas la catégorie du nombre. Les emplois qui ne connaissent pas la catégorie du genre aussi sont légion, je vous les laisse chercher.

Pour revenir à la langue, quand on veut la décrire (quand on veut faire de la « grammaire »), on ne devrait jamais perdre de vue que les effets de sens n’ont pas tous une forme qui leur est dévouée. L’absence de marque du singulier est la marque de l’absence de singulier en français. L’absence de marque du masculin est la marque de l’absence de masculin en français. Ce devrait être un préalable à toute réflexion grammaticale.

(Tiens, pendant que j’y suis : l’absence de marque du temps présent est la marque de l’absence de présent en français ; et ce que vous avez appris à conjuguer à l’école sous le nom de « présent de l’indicatif » n’est pas du présent : c’est juste de l’indicatif tout court. C’est d’ailleurs pour ça qu’il sert aussi à tous les procès atemporels.)



mercredi 17 novembre 2021

sa pudique délicatesse à ne pas dire

sa pudique délicatesse à ne pas dire

qu’il ne sait plus qui vous êtes

où il vous a rencontré

vous qui semblez si sûr de le connaître

lui ne sait plus

même si le sourire au bord des lèvres

ne trahit pas

puis les yeux perdus

s’apaisent

dans l’apprivoisement



En résidence à la résidence l’Arche où elle a animé des ateliers, recueillis des paroles, Estelle Dumortier a composé Entre les lignes, ce livre de poèmes qui dialoguent avec les photos de Bernard Ciancia, en hommage ou en amour des personnes dont la vie se prolonge. C’est aux éditions La rumeur libre.




dimanche 14 novembre 2021

Quatre extraits de Tu m’aimes-tu ?

 

Un


J’ai voulu partir

sans quitter mon lit

traverser les frontières

en restant ici

abolir les décalages horaires

pour faire du monde

un seul sol

une seule destination


(…)


Deux


Je n’ai rien dormi


Les jours se fondent

en nuits

infinies


Les verres vont

de ma main

à ma bouche


Et l’on entend

un train

dans l’obscurité


Je n’ai rien dormi


(…)


Trois


Vous

aviez pris place

à mes côtés

convive

anonyme

et étranger


Vous m’aviez tendu la main

prononcé un nom

proposé du vin


(…)


Quatre


Quatre murs blancs

brident mes pensées

j’écoute ce lit qui craque

comme le grincement

de ton absence

ici à Montréal


Il me faudra dormir

quelques nuits encore

de ce côté-ci de la flaque

far away from home

far away from you



Samantha Barendson, Tu m’aimes-tu ?, éditions Le chat polaire, 2019.



mardi 9 novembre 2021

Amoureuse ?

Nous sommes tous une jeune fille amoureuse de l’amour et je ne fais sans doute pas exception à la règle car j’ai été très touché, presque familièrement, par ce livre d’Estelle Fenzy qui, par instantanés successifs, fait grandir une petite fille jusqu’à l’âge à peine adulte, au gré des rencontres dont on se demande à chaque fois si elles sont, ne sont pas, sont peut-être quand même – amoureuses ?

Amoureuse ? d’Estelle Fenzy est paru tout récemment aux éditions La Boucherie littéraire.



dimanche 7 novembre 2021

Autopromotion alphabétique 10 : Par temps clair

C’était à prévoir : je me suis lassé de ce feuilleton auto-promotionnel. L’alphabet sans doute ne m’a pas suffi ; d’ailleurs il me manque trop de lettres. Et (puisque c’est à P qu’on arrive déjà) ce serait donc encore Par temps clair qui en ferait les frais ? Alors non. J’ai déjà raconté, dans un autre feuilleton plus personnel, comment ce roman a failli être mon deuxième aux éditions du Seuil et ne l’a pas été (pour mémoire on peut cliquer ici), puis comment il a fini par paraître quasi sans éditeur chez Melville (et l’on peut cliquer là). C’est certainement et fatalement le moins lu de tous mes livres, pourtant en l’écrivant je le jugeais supérieur à Une affaire de regard, et je le pense encore. Le protagoniste, Paul Bonfils, un quadragénaire qui jusque-là a toujours vécu dans l’illusion de sa propre réussite aussi bien sociale que sentimentale, est pris d’un doute, lors d’une semaine de vacance imprévue. Un message de fin de partie de jeu vidéo sur l’écran d’un ordinateur, « Tu es mort », est le germe d’un monologue intérieur à la deuxième personne, une accusation discrète envahissante comme un cancer de la pensée. Inspiré par ses lectures sur la théorie de l’évolution (il y a une épigraphe de Steven Jay Gould qui est aussi, en soi, un vrai conseil de lecture), Paul en vient à se demander s’il est encore celui qu’il a cru être.



vendredi 5 novembre 2021

Sa petite sœur, disparue, le hante.

Ahmed, qu’on appelle ainsi depuis le début, dit qu’il s’appelle Amadou, en vrai. Ahmed, pour ses séjours en pays musulmans. Il dit aussi son nom de famille : c’est que nous cherchons sa sœur. Nom et prénom. Prénom, Makoko. Même père, même mère, dit Ahmed. Les premières démarches : auprès des sauveteurs qui sont dans les parages. Je suis sûre, ou plutôt son frère est sûr (son frère évangélique, alors que je ne pensais pas me tromper en lui souhaitant un bon Aïd), est sûr qu’elle est arrivée. Ahmed dit : partie de Dakhla, arrivée à Las Palmas le 21 décembre 2019. Prenez la photo, allez dans les centres, ouvrez les yeux, vous trouverez. Plus de cinq mois, dont deux d’isolement, en Espagne.

Les centres dans le sud de l’Espagne sont vides, les Canaries saturées. Première interlocutrice de la Croix-Rouge, à Las Palmas : on donne une carte SIM à toutes les personnes qui arrivent afin qu’elles préviennent les familles qu’elles sont saines et sauves.

Ahmed pense donc que sa sœur, Makoko, est arrivée le 21 décembre à Las Palmas. Au matin, on cherche des listes. Celle des personnes transférées en Espagne, dans un de ces centres qu’on nous dit vides en ce moment. Celle des personnes expulsées. Il y a eu en effet des vols de retour en Mauritanie, au mois de janvier, au nom d’un vieil accord de réadmission datant de 2003. On ne trouve ni l’une ni l’autre.

Si Makoko a voulu, quand cela était possible, faire comme son frère : prendre un avion pour la péninsule avec un document alias ? Ahmed n’a pas dormi. Sa petite sœur, disparue, le hante. Il l’attend ici. Elle est arrivée à Las Palmas, Gran Canaria, répète-t-il. D’abord la police, puis la Croix-Rouge. Puis on est transféré sur une des sept îles. Ce qui s’est passé : elle n’avait pas un bon téléphone. Mais un peu d’argent (il confirme : c’est lui qui le lui a donné).


Marie Cosnay, Des îles Lesbos 2020 Canaries 2021, éditions de l’Ogre, 2021, p. 80-81.



mercredi 27 octobre 2021

Les temps mythiques

Il a assisté à des colloques où certains de ses congénères, encore demi-larves, se prévalaient d’une imagerie mentale complète en rapport avec les temps mythiques. Selon eux, avant les grandes Corrections, les Vieux-Ancêtres se traînaient au-delà de la surface. Ils avaient la queue divisée en deux jusqu’au milieu du corps, et se dressaient sur ces deux sections chancelantes en essayant de maintenir la tête dans l’axe de l’épine dorsale. Leurs mains n’étaient pas palmées, leur peau était raboteuse, ils portaient des algues au-dessus des yeux et sur le front, leur entrejambe étaient bizarrement ouvert ou gonflé, ils étaient mous. Très faibles, peu disposés à la survie, ils s’accrochaient pourtant à une culture exosomatique aux dimensions inimaginables. Leurs Amas étaient immenses et couvraient en grande partie les étendues désertiques. Ils ne les quittaient jamais. La maturité ne les atteignait pas. La politesse n’étaient pas le régime politique commun, ils n’en avaient pas. Leur fragilité était compensée par une fécondité proliférante, comme chez toutes les espèces mal armées, ils corrigeaient les pertes par une reproduction massive. Quand les pertes diminuèrent, ils ne prirent aucune mesure. Avant la formation de la Poussière, les Amas se touchaient les uns les autres, entraient les uns dans les autres, jusqu’à s’empiler les uns sur les autres. Les Vieux-Ancêtres grouillaient complètement sur le désert.

Céline Minard, Plasmas, Rivages, 2021, p. 136



mardi 26 octobre 2021

La chauve-souris et l'ange vous saluent bien.

Je m'envole au Vent pur des étables. Ce très beau livre est un "traité de chiroptérologie poétique" ; il était donc naturel que j'y participe.


Il y a du beau monde, jetez donc un œil au sommaire (trilingue).



Et c'est avec d'autres ailes et à l'invitation d'Estelle Fenzy que je m'envole, aux côtés notamment de Samantha Barendson, dans un cahier consacré au saut de l'ange (puisque évidemment nous en sommes) de la revue Écrit(s) du Nord.

(Je ne vous ai photographié que le haut de mon saut - peut-être y a-t-il une chute - ou pas.)




lundi 18 octobre 2021

Autopromotion alphabétique 9 : Notes sur les noms de la nature

Il ne sera pas dit que je n’irai pas jusqu’au bout de ce feuilleton idiot. Après M, N enfin. Après Mémoires des faille, Mon jeune grand-père et Monsieur Le Comte au pied de la lettre, Notes sur les noms de la nature.

Dans ma toute petite enfance, je me suis pris de passion pour la zoologie. Au début des années 90, je me suis pris de passion pour la mycologie. Vers la fin des années 90, je me suis pris de passion pour la botanique. C’est un peu la même passion, mais qui s’est élargie, quoi. Le vivant, puisque j’en suis. Et comme par ailleurs, j’entretiens avec le langage une autre sorte de relation passionnelle (faite d’amour, de méfiance et de dérision), j’ai fini par écrire sur les noms qu’on donne à ce qui vit, pour l’identifier, ou parfois simplement pour être en mesure de simplement le voir, et comme ces noms sont donnés avec toute l’insuffisance du langage pour rendre compte du monde, c’est devenu un livre de, comment dire autrement, « poésie ». C’est pour ça qu’il s’intitule Notes sur les noms de la nature. Il est paru aux éditions des Grands Champs en 2017.



mercredi 13 octobre 2021

News

Samedi prochain à 11h30, dans le cadre du Festival Feuilles d’automne, je dédicacerai à la Bergerie Nationale de Rambouillet Les Singes rouges, Mon petit DIRELICON et mes autres titres chez Quidam et Lunatique. C’est un bel endroit, il fera beau ; venez donc !

Le même week-end, ce sera le Salon de la Revue à la Halle des Blancs Manteaux. Il y aura notamment La Moitié du Fourbi où l’on pourra m’y lire dans Seul à voir.

Sur Youtube, la vidéo de la soirée de lancement de la revue Catastrophes, avec mes Trois ductions de Koubla Khan. Il manque les premières secondes où je lis, dans mon plus bel anglais pourtant, les premiers vers du poème de Coleridge ; je vous les recopie :

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree:
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
     Down to a sunless sea.



lundi 11 octobre 2021

Autopromotion alphabétique 8 : Monsieur Le Comte au pied de la lettre

Après M encore, M toujours. Après Mémoires des failles et Mon jeune grand-père, Monsieur Le Comte au pied de la lettre – mais avant, chronologiquement parlant.

Je suis encore en train d’écrire Liquide lorsque, dans un besoin d’autre chose (l’écriture de Liquide était très contraignante), j’écris à brûle-pourpoint un texte à vocation d’abord hygiénique – l’édition n’est pas en but en soi –, un texte qui deviendra « Les toilettes du bibliothécaire », c’est-à-dire le sixième chapitre de Monsieur Le Comte au pied de la lettre – celui de la rencontre entre les deux personnages principaux. Car sous ses allures de pochade langagière à dix gags la ligne qu’il est aussi (c’est un roman dont l’un des sujets est la langue même dans laquelle il s’écrit), Monsieur Le Comte au pied de la lettre est à mes yeux une parabole sur les relations mystérieuses et vaguement cruelles qu’entretient l’auteur, toujours plus ou moins déguisé, avec son personnage – qui existe peut-être davantage que lui.

Monsieur Le Comte au pied de la lettre est paru chez Quidam en 2010.



samedi 9 octobre 2021

moi réduit en poussière

Je découvris d’abord une rognure d’ongle qui m’avait sans doute appartenu, puis un cheveu dont la couleur et l’épaisseur étaient semblables aux miens. Petit à petit, je constituais sous mes yeux un tas dans lequel j’étais amené à reconnaître des productions, maintenant mortes, de mes cellules. Alors se développa l’idée que l’ensemble de cette poussière, que je poussais maintenant dans la pelle, reflétait toutes les parties de mon corps, c’était moi réduit en poussière que j’allais précipiter à la poubelle. La parcellisation de mon corps physique, devenu indiscernable, se profilait dans cette matière inqualifiable. J’étais devenu un sachet de râpé.


Jean-Pierre Le Goff, Esquisses de la poussière, éditions des Grands Champs, collection inframince, avec une préface de Didier Semin.


Du même étonnant et méconnu Jean-Pierre Le Goff, membre du Collège de Pataphysique, les Grands Champs ont déjà publié CoQuillages (rappelez-vous) et Métaux adjacents. Le titre est fidèle au contenu : Le Goff esquisse pour nous tout ce que la poussière esquisse à nos sens et notre esprit.



mercredi 6 octobre 2021

lundi 4 octobre 2021

Autopromotion alphabétique 7 : Mon jeune grand-père

Après M, M encore. Après Mémoires des failles, Mon jeune grand-père. Des failles de la mémoire à la mémoire absente. Car je n’ai jamais connu mon grand-père, décédé en 1928. Même mon père ne l’a pour ainsi dire pas connu. Cela fait comme un trou dans la mémoire familiale, autour du nom d’Annocque. Je ne m’étais jamais jusque-là vraiment préoccupé d’autobiographie, mais mon père m’avait confié, cela faisait déjà quelques années, les cartes que mon grand-père, tout jeune officier, écrivait à ses parents tandis qu’il était prisonnier de guerre en Allemagne, du printemps 1916 jusqu’à la fin de la guerre. J’en avais longtemps reporté la lecture, rebuté par l’écriture minuscule et pâle, à peine lisible. Et puis un jour j’ai sorti la pile, et j’ai commencé à recopier la première carte qui m’est tombée sous la main. Ce n’était pas vraiment la première : j’avais maladroitement par deux fois coupé le paquet, comme on le fait avec un jeu de cartes. Je me suis mis à recopier et à commenter surtout ce que je n’arrivais pas à lire, ou à comprendre, les noms familiers devenus inconnus. Petit à petit, j’ai fait connaissance avec mon grand-père, mon grand-père à l’âge de mon fils, mais dans un cadre qui n’était pas sans m’évoquer fortement celui de la Grande Illusion de Jean Renoir. J’ai vu l’annonce de sa disparition, puis de sa réapparition – ce n’est pas dévoiler le contenu que de dire ici qu’à la guerre du moins il a survécu, il a bien fallu qu’il réapparaisse pour que je puisse écrire maintenant ; et j’ai vu aussi les premiers symptômes, par lui banalisés, de ce qui allait l’emporter dix ans plus tard. C’est un travail qui a duré longtemps, quelques années aussi, à peu près autant que le temps qu’il a passé dans les camps. La coïncidence a voulu qu’un siècle tout juste sépare sa captivité de la relation que j’en ai faite, laissant le lecteur lire en direct, par-dessus mon épaule, mon travail de déchiffrement. Mon jeune grand-père est paru aux éditions Lunatique, en novembre 2018, forcément.




jeudi 30 septembre 2021

Brèves animales (53)

Pourquoi donc la pipistrelle et le cacatoès se retrouvent-ils si rarement dans la même phrase ?




mercredi 29 septembre 2021

mardi 28 septembre 2021

lundi 27 septembre 2021

Autopromotion alphabétique 6 : Mémoires des failles

Après L, M. Après Liquide, Mémoires des failles. Il est, ou plutôt ils sont parus après en effet : en 2015, aux éditions de l’Attente. Mais ils ont été commencés bien plus tôt, en 1982 au moins, voire encore avant, selon le degré de conscience que j’en avais. C’est qu’il y a toute une vie à l’intérieure. Une vie non tangible, certes, une vie non vécue, mais toute une vie quand même.

Mémoires des failles n’est pas un roman. Mémoires des failles n’est pas une fiction. Je n’y invente rien, je ne fais que m’y souvenir, et pourtant rien de ce que j’y raconte n’a été vécu. Les personnes que j’y évoque parfois, et qui pourtant pour la plupart sont des personnes « réelles », n’en ont aucun souvenir. C’est un récit poussé au plus degré de la subjectivité. Je l’ai construit à la force de l’attention, l’attention à ce qu’on ne voit pas, ce qu’on n’entend pas, ce qu’on oublie. Ma fascination y est à l’œuvre ; j’essaie de la partager.

Je me rends bien compte qu’il n’est pas facile de mettre des mots sur ce travail. En tout cas, c’est l’une des faces de mon travail qui compte vraiment à mes yeux.


« Dire les choses est vraiment un problème. Et on n’a cependant pas la naïveté de prétendre dire les choses telles qu’elles sont. Les choses n’ont vraiment rien à voir avec les mots. Sans doute faut-il, pour dire les choses au plus près, dire carrément n’importe quoi d’autre ; oui, c’est bien cela : dire carrément n’importe quoi d’autre, et compter sur la chance pour tomber juste. C’est la seule manière sérieuse d’écrire. »


Mémoires des failles, « Deuxième album, vingt-deuxième pellicule : château de sable, cuvette de WC, faune locale. » Éditions de l’Attente, 2015.




dimanche 26 septembre 2021

Brèves animales (50)

Le gorille et la zorille vivent sur le même continent, contrairement à la morille – mais elle, c’est un champignon.




samedi 25 septembre 2021

nous n’avons pas besoin de cette fiction récente

« Cette crise – la prise de conscience que la littérature n’existe pas, que les textes ne sauraient avoir de valeur en soi – peut déboucher sur des attitudes bien connues, comme celle de Rimbaud : on fait cesser la mascarade. On claque la porte, on part s’occuper de choses sérieuses. Il est alors amusant de voir les fidèles de la secte littéraire, pour justifier de rester quant à eux bloqués de l’autre côté de la sortie, déployer des trésors de rhétorique pâmée afin de faire de ce geste même un acte éminemment littéraire : toute une apologétique du renoncement essaime, le claquage de porte devient sacré. Les uns disent : Rimbaud au Panthéon ! Et les autres : Oh non ! Rimbaud est trop sacré pour le Panthéon ! Comme dans la Vie de Brian des Monty Python, toute tentative, par le pauvre écrivain, de nier l’existence de la littérature (comme il est raisonnable de le faire), apparaît aux disciples endoctrinés comme la preuve même de son génie littéraire.

Je dis « par le pauvre écrivain » : autant nous n’avons pas besoin de cette fiction récente, et sans doute ridicule, de la littérature, autant l’écriture est une activité tout ce qu’il y a de plus concrète et digne. Elle existe depuis longtemps et consiste à s’adresser, par le moyen de traces visibles dans le monde 1, à une subjectivité, afin de produire des effets dans le monde 2. En ce sens, montrer que le roi est nu, claquer la porte de la littérature, n’implique pas de renoncer à écrire : seulement d’arrêter de croire que des textes pourraient avoir une valeur indépendamment de leurs conditions de réception dans le monde 2. (...) »


Pierre Vinclair, Vie du poème, Lignes intérieures, 2021, pp 90-91.



lundi 20 septembre 2021

Autopromotion alphabétique 5 : Liquide

Après E, rien jusqu’à L. L comme Liquide. Liquide, c’est un roman cher à mon cœur. C’est le premier paru chez Quidam, en 2009 ; il y en aura six autres – et plus, j’espère. Je me souviens que, lorsque je l’ai commencé (à la fin de l’année 2002), je ne savais pas s’il était possible d’écrire tout un roman « comme ça ». « Comme ça », c’est-à-dire en effaçant la personne grammaticale tout en plaçant le lecteur dans la conscience du protagoniste. C’était déjà une pente naturelle de mon écriture, il fallait que j’aille jusqu’au bout. Le héros de Liquide souffre d’un effacement de la personnalité, à force de se conformer aux différents rôles que la société attend de lui – comme un liquide prend la forme du récipient. À ma connaissance, c’est le seul récit de toute l’histoire de la littérature, n’ayons pas peur des mots, entièrement mené à la personne zéro (sans que la langue en souffre, évidemment), mais c’est aussi l’un de mes livres où l’émotion reste la plus forte à la lecture. L’effacement de la personne – la personne zéro – était le moyen d’exprimer par la langue même la violence du conformisme social. Je me souviens aussi que, quand j’ai terminé l’écriture de Liquide, j’ai eu la conviction c’était ce que j’avais fait de mieux (c’était mon quatrième livre publié, au cours d’ailleurs d’une sorte de conjugaison inversée : j’ai écrit mon premier à la troisième personne, mon deuxième à la deuxième…) et même que c’est tout simplement un texte qui compte. Cette conviction, que Quidam a partagée, je l’ai encore, au point que je n’ai aucune pudeur à l’affirmer haut et fort.



jeudi 16 septembre 2021

Enig et moi

Aujourd’hui paraît dans la collection « les grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture la nouvelle édition d’Enig Marcheur, de Russell Hoban, dans la mémorable traduction de Nicolas Richard. J’en signe la préface (malgré ce qu’on peut voir sur le site de libraires mal renseignés) et n’en suis pas peu fier !



mercredi 15 septembre 2021

Mon quotidien fantastique

Anecdote vécue (ce matin à 8h30). Je vais chercher mes élèves dans la cour (une classe de sixième). On se dit bonjour ; un garçon, dans le rang, me félicite sur ma veste – je le trouve un peu familier, d’autant plus que la rentrée est encore toute proche : à surveiller. Mais surtout : son visage ne me dit rien du tout. Un nouveau ? (C’est peut-être pour ça aussi, et même d’autant plus, que je le trouve trop familier.) Ou bien un petit rigolo qui s’amuse à se ranger avec ses copains d’une autre classe ? À surveiller décidément. Je lui demande s’il vient d’arriver, il me répond non non – le fait est qu’il ne doit pas comprendre. On arrive en cours, je vais profiter de l’appel pour me souvenir de son nom. Arrivé à la fin de l’appel, je ne l’ai pas repéré : il a dû rejoindre sa vraie classe – mais j’ai peut-être mal regardé. Ou bien il est retourné à l’intérieur de mon imagination, ça arrive souvent. Et puis, finalement, au fond à droite, mais oui, c’est lui ; bien sûr que c’est lui. Attitude parfaitement correcte, bonne participation : je le remets très bien. Dans la cour, il était méconnaissable : il n’avait pas son masque.



lundi 13 septembre 2021

Autopromotion alphabétique 4 : Est-ce le livre en question ?

Après E, E encore ; après Élise et Lise, Est-ce le livre en question ?

En 2020, les éditions Le Nouvel Attila organise un concours d’auteurs forcément confinés, auquel j’ai participé. Est-ce le livre en question ? est un livre tout en questions, rien qu’en questions, écrit dans le but presque explicite que le lecteur se sente à peu près aussi rien, ou à tout le moins se sente à peu près aussi peu que son auteur : c’est qu’on est généreux, on a envie de partager ses doutes, et un peu plus que ça. C’est actuellement un livre numérique, auquel d’ailleurs je donnerais volontiers un jour une vie en papier, quitte à le développer encore (il n’y a pas de raison a priori pour arrêter de se poser des questions), et aussi une vie sonore, pourquoi pas : il se prête vraiment bien à la lecture orale.



mercredi 8 septembre 2021

Catastrophes à la Maison de la Poésie

Ne lésinons pas sur un titre accrocheur pour vous inviter vendredi soir (après-demain) à la Maison de la Poésie de Paris. Ce sera le lancement du nouveau numéro de la version papier de la revue Catastrophes. Nous serons quelques auteurs à intervenir : Guillaume Condello, Frédéric Forte, Julia Lepère, Cécile Riou, Pierre Vinclair et moi-même. J’y lirai quelques passages de Trois ductions de Kubla Khan ; il y est question de poésie, d’écriture, de rêve, de traduction...



dimanche 5 septembre 2021

Autopromotion alphabétique 3 : Élise et Lise

Après D, E ; après Dans mon oreille, Élise et Lise.

Élise et Lise est paru en février 2017 chez Quidam.

Je sortais de Pas Liev. Pas Liev, non content d’être l’expression de ma plus profonde inquiétude, en est devenu une source nouvelle. En terminant de l’écrire, puis en lisant les retours que j’en ai eu, la pensée que peut-être je n’écrirai plus jamais quelque chose d’aussi fort m’a traversé (me traverse encore). Je me rappelle une sensation de flottement les deux jours qui ont suivi la réponse (très) positive de Quidam. Mais il faut quand même bien continuer. Écrire, c’est vivre. Alors : Élise et Lise. Deux jours après, dans la fièvre coutumière. Élise et Lise, au départ c’est le croisement entre une conversation amicale (« tu te rappelles Une Telle, à la fac », « un vrai personnage de roman »), la typologie d’un certain comportement féminin dans le rapport à d’autres femmes, évoqué dans d’autres conversations (tenter de s’approprier l’apparence d’autrui) et la conscience soudaine que ce comportement, il était aussi le sujet même de certains contes que j’étudiais avec mes élèves. Ce qui tout de suite a aiguisé mon appétit, ça a été la nécessité de multiplier les points de vue (je n’avais jamais essayé), et d’en adopter un (en fait deux, non, trois) féminin – convaincu d’être moi-même, comme tout un chacun, potentiellement une jeune fille à problèmes, aussi bien qu’une bonne copine ; il suffisait d’aller chercher ces identités que mon apparence de quinquagénaire mâle dissimule peut-être. Aussi : assumer la référence littéraire (notamment deux contes de Grimm, assez peu connus en France), en faire une sorte de contrepoint au récit. Quelque chose d’apparemment girly qui, en réalité, fasse froid dans le dos.

À l’arrivée, le sentiment de n’avoir pas démérité. L’accueil critique l’a confirmé.



samedi 4 septembre 2021

une réflexion en langue des morts

Peu de temps pour lire en ce moment mais quand même : les Filles de Monroe, le nouveau roman d’Antoine Volodine vient de paraître. Le temps me manque aussi pour en parler vraiment. C’est une bonne entrée dans l’univers post-exotique pour le lecteur qui n’en serait pas familier, c’est aussi un des Volodine les plus noirs et les plus drôles, quand on aime l’humour du désastre. Tiens, un extrait :


Rebecca Rausch se balançait souplement d’une jambe sur l’autre. Elle se préparait à tout.

Le bruit des gouttes sur le toit annulait tous les autres bruits, annulait le craquement des planches sur le palier quand Rebecca Rausch changeait de point d’appui, effaçait nos respirations, les haut-le-cœur et les déglutitions anxieuses de Breton.

– S’il y a du grabuge, je resterai peut-être sur le palier, chuchotais-je prudemment.

– Fuck you, Breton ! siffla Rebecca Rausch en poussant la porte d’une bourrade.

Elle fit aussitôt la lumière dans la pièce. Par terre traînaient des vêtements ensanglantés, des débris de plâtre, des douilles, et ce que je reconnaissais comme les vestiges d’une cérémonie chamanique, des colliers de plumes déchiquetés, des perles colorées dispersées, des morceaux de bois carbonisé, un tambourin crevé. Des balles de fusil ou de revolver avaient creusé des cratères dans tous les murs. Le vasistas était cassé, de l’eau coulait depuis le toit, formant un petit ruisseau qui passait sous le lit pour se perdre dans la salle de bains.

Breton entra à son tour.

– Ben moi qui parlais de grabuge, commenta-t-il.

– Un sacré grabuge qu’il y a eu ici, enchéris-je.

– Merde alors ! Que ça devait être un endroit sûr, déplora Rebecca Rausch.

Je me baissai, récoltai quelques perles en verre bleuté, une turquoise, une azur, une marine, quelques plumes. Je fourrai cela dans une poche.

– Pourquoi tu fais ça ? demanda Rebecca Rausch.

– En souvenir, expliquais-je.

– C’est piller les morts, me reprocha Rebecca Rausch.

Déjà nous avions éteint derrière nous, refermé la porte, et nous étions en train de redescendre en direction de la rue. Au premier étage, les vieux bougonnèrent. Rebecca Rausch se tourna vers eux et leur lança une réflexion en langue des morts.

– Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda la vieille.

– Qu’on aille se faire foutre, traduisit le vieux.

– C’est qu’une folle, dit la vieille. Elle est même pas vivante.



mardi 31 août 2021

Autopromotion alphabétique 2 : Dans mon oreille

Après C, D. Après Chroniques imaginaires de la mort vive, Dans mon oreille. Un sacré grand écart.

Dans mon oreille est paru en 2013. À ce moment-là, j’ai déjà quelques livres publiés. La petite réputation dont je perçois vaguement les échos est celle d’un auteur « exigeant ». Ça ne me plaît pas beaucoup. Qu’est-ce que j’exige, franchement ? D’autant plus que le qualificatif me suit au collège, où il m’arrive aussi de passer pour un professeur exigeant. C’est la même chose, au fond. Ce qu’on appelle mon « exigence » n’est rien d’autre que l’estime que j’accorde a priori au public, que ce soit des élèves ou des lecteurs, et sans quoi on ne fait rien de bon.

Alors, par réaction, je rêve d’écrire un livre tellement pour tout le monde que des enfants pourraient le lire. Un défi pour l’auteur « exigeant ». Et pourquoi pas de la poésie, qui plus est, puisque par ailleurs je suis étiqueté « romancier » et que l’étiquette ne me plaît pas tellement non plus. De la poésie en édition jeunesse, donc. Mais quoi ? Et puis voici que, au sens propre du terme, dans mon oreille, je trouve mon œil. L’œil est caché à l’intérieur de l’oreille, toutes les lettres y sont bien rangées dans l’ordre, comme la main aussi l’est à l’intérieur de la marionnette ; regardez bien. Je me propose donc de faire le guide parmi tous ces mots cachés parmi les mots. Après avoir composé une douzaine de distiques peut-être, je les envoie par mail aux éditions Motus, à qui selon moi le projet pourrait plaire. J’y suis inconnu, même de nom ; c’est d’autant plus flatteur pour moi car le projet est accepté avant même que le texte ne soit écrit, sous réserve que les poèmes à venir soient du même niveau que ceux proposés. C’est Henri Galeron qui est sollicité pour illustrer l’album, il sera beau ; de fait, il l’est. Sur certains sites on le voit proposé dès 5 à 7 ans ; pour moi je le vois plutôt pour un public un peu plus âgé, 9 à 12 ans, voire 92 ans pourquoi pas.




dimanche 29 août 2021

vieux théâtre (2)

Comme je viens de déménager, je tombe sur des vieux textes du siècle dernier, à peu près oubliés. Il y a notamment quelques tentatives théâtrales. En voici une autre.



[Des individus, hommes ou femmes, non particuliers, font la queue. Les premiers disparaissent hors de scène, la queue se termine sur scène. La queue est immobile, elle épouse plus ou moins les contours de la scène. De temps en temps, à intervalle irrégulier, un ou plusieurs personnages viennent se placer en fin de queue. La fin de la queue doit cependant toujours rester visible, quitte à ce que la queue s’enroule sur elle-même, ou forme un zigzag. À un moment, un personnage particulier, par exemple par la couleur de son costume, apparaît et contemple la queue, de loin ; contrairement aux autres nouveaux arrivés qui vont se placer immédiatement. Il essaie de voir où « va » la queue, sans y parvenir. Une réprobation quasi muette et immobile émane des membres de la queue. Ce jeu de scène peut durer assez longtemps.]


Le personnage particulier : Rassurez-vous, je n’avance pas. [Silence des autres.] Je ne fais que regarder. [Silence appuyé des autres.] Il y a longtemps que vous attendez ? [On lui fait signe d’aller vers la fin de la queue.] D’accord, d’accord. [Silence.] J’y vais tout de suite. [Silence. Il s’approche de la fin de la queue, sans se placer dedans.] Il y a longtemps que vous attendez ?


Un personnage de la fin de la queue : Il faudrait que vous preniez votre place ; d’autres personnes vont arriver.


Le personnage particulier : Ce n’est pas grave. Je ne sais pas encore si je vais attendre.


[On le regarde d’un air incrédule, puis on hausse les épaules. Quelqu’un arrive.]


Le nouvel arrivant : C’est votre place ?


Le personnage particulier : Il n’y a pas de problème, vous pouvez vous y mettre.


Le nouvel arrivant : Vous étiez bien là avant ?


Le personnage particulier : Oui, mais je ne m’étais pas décidé ; vous pouvez vous placer.


Le nouvel arrivant [avec un haussement d’épaules: Comme vous voulez.


Le personnage particulier : [à la cantonade: Il y a longtemps que vous attendez ?


Le nouvel arrivant : Vous étiez là avant moi.


Le personnage particulier : C’est-à-dire que je n’étais pas vraiment là. [Il se place ostensiblement dans la queue. Il arbore un large sourire, qui tranche avec l’expression neutre des autres. Il essaie de parler à la personne qui précède le nouvel arrivant, par-dessus la tête de ce dernier.] Il y a longtemps que vous attendez ?


L’interpellé : Vous m’avez parlé ?


Le personnage particulier [toujours par-dessus la tête du nouvel arrivant: Il y a longtemps que vous attendez ? [Un autre personnage vient prendre sa place dans la queue, derrière le personnage particulier.]


Le nouvel arrivant : Vous voulez bien ne pas crier par-dessus mon épaule ?


Le personnage particulier : Je vous prie de m’excuser. [Il sort de la queue pour parler à l’interpellé.]


L’autre personnage, dernier arrivé : Il vaudrait mieux garder votre place.


Le personnage particulier : Ce n’est pas grave, vous me la gardez.


L’autre personnage : Vous ne manquez pas d’audace. Je ne vous garde rien du tout.


Le personnage particulier [à l’interpellé: Il y a longtemps que vous attendez ?


L’interpellé : J’ai dû arriver juste avant vous, forcément. [Un nouveau personnage vient se placer en fin de queue.] Vous devriez reprendre votre place.


[Le personnage particulier va pour reprendre sa place.]


Le personnage particulier [à l’autre personnage: Excusez-moi. [L’autre personnage reste impassible.]


Le nouveau personnage : De quel droit ne prenez-vous pas la queue, comme tout le monde ?


Le personnage particulier : Je vous prie de m’excuser, j’étais déjà arrivé.


Le nouveau personnage : Alors pourquoi n’étiez-vous pas dans la queue ?


Le personnage particulier : J’y étais. J’en suis juste sorti pour poser une question. [Désignant l’autre personnage.] Cette personne peut vous le dire.


L’autre : Vous voyez bien que vous gênez tout le monde. [Les autres paraissent approuver. Le personnage particulier reste en marge de la queue. On sent qu’il aimerait bien s’y placer mais qu’il n’ose pas. Plusieurs personnes, sans faire attention à lui, viennent prendre leur place dans la queue.]



30 octobre 1998