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vendredi 4 mai 2018

"C'est lui, l'inventeur du poème carré."


Je n'ai pas du tout le temps de rédiger un billet mais lisez donc ça, ça parle tout seul. Ce sont deux des 49 poèmes carrés dont un triangulaire d'Emmanuel Venet et c'est publié à La fosse aux ours.


mardi 8 novembre 2016

comment dire

D'une manière générale, quand j'exprime une idée devant mes proches, ils ne la comprennent pas et me répondent à côté, ce qui donne lieu à des quiproquos douloureux dont je n'arrive pas à me dégager. Le modèle de mes interactions sociales pourrait être fourni par l'une de mes catastrophes aériennes préférées, celle qui est survenue aux Canaries le vingt-sept mars mille neuf cent soixante-dix-sept. Ce jour-là, en raison d'une menace d'attentat indépendantiste à l'aérogare de Las Palmas, plusieurs avions ont été déroutés vers l'aéroport de Los Rodeos à Tenerife. Il s'agit d'un petit aéroport disposant uniquement d'une piste doublée d'un taxiway, entre parenthèses un mot que j'aimerais pouvoir poser un jour au scrabble. Il a donc fallu garer sur la partie proximale du taxiway plusieurs camions-citernes, ainsi que cinq appareils. Ce jour-là, deux Boeing 747 devaient décoller rapidement : l'un de la KLM en provenance d'Amsterdam, l'autre de la Pan Am arrivé de Los Angeles. Contrairement à tous les usages, mais faute d'alternative, les deux avions sont donc partis vers le point de décollage en empruntant la piste, le KLM devant, le Pan Am derrière. Afin de laisser le champ libre à son prédécesseur, le suiveur devait rejoindre le taxiway dès qu'il aurait dépassé la zone encombrée par les autres avions, en empruntant la bretelle numéro trois. Mais un épais brouillard stagnait sur l'île, et le pilote de la Pan Am, n'ayant sans doute pas vu l'embranchement indiqué par la tour de contrôle, a continué à rouler sur la piste jusqu'à la bretelle suivante. Pendant ce temps-là, après avoir accompli son virage à cent quatre-vingts degrés en bout de piste, le pilote de la KLM a dit « We are now at take-off » pour dire qu'il était prêt à décoller. L'aiguilleur a logiquement et littéralement compris « Nous sommes maintenant au point de décollage », et a répondu « Yes » pour signifier qu'il avait enregistré l'information. Mais, interprétant cette réponse comme un feu vert, le commandant de la KLM a mis les gaz. En raison du brouillard, il n'a vu qu'au dernier moment l'avion de la Pan Am qui s'engageait dans la bretelle numéro quatre et lui barrait le passage. Il a essayé de précipiter son envol pour passer au-dessus, mais n'a pu éviter l'empennage de l'autre. Le bilan définitif compte cinq cent quatre-vingt-trois morts, ce qui donne à cette catastrophe le record de létalité de l'aviation civile. Pour arriver à ce résultat exceptionnel, il aura suffi de six mots du vocabulaire de base de l'anglais aéronautique, échangés entre deux personnes rompues à ce langage. Et même de trois mots, puisque « we are now », nous sommes maintenant, a été en l'occurrence parfaitement compris. Restent « at take-off » et « yes », qui font partie des mots les plus simples du lexique de ces professionnels. Preuve que même dans les dialogues les plus ordinaires, chacun n'entend que ce qu'il veut entendre et entretient ainsi l'illusion d'une convergence de vues ou d'un désaccord avec un interlocuteur qui, dans la plupart des cas, ne parle pas de la même chose.


Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond, éditions Verdier, 2016, p. 33 à 35

samedi 3 mai 2014

Rien en commun


Pour avoir moi aussi accordé trop de confiance à ma ligne de vie et à mes livres à venir, j’ai découvert à mes dépens la trouble félicité d'un tel enlisement. Il m’avait semblé pouvoir tout mener de front – la préparation de mes cours, la rédaction d’articles et mes responsabilités familiales – et simplement différer un peu l’écriture des textes dont je me sens depuis longtemps porteur. Je m’y suis esquinté pendant quelques années, puis me suis rendu compte qu’à fonctionner en surrégime permanent je ne pouvais que bâcler mes travaux, empiler mes notes sans jamais en utiliser correctement la substance, et ajourner jusqu’à mon dernier souffle la rédaction de mon grand œuvre consacré aux frontières entre les genres musicaux. Tout en éparpillant mes idées au fil de courts articles comme Jean-Germain Gaucher gaspillait ses trouvailles mélodiques en chansonnettes, j’attendais le moment où ce corpus préparatoire prendrait de lui-même sa forme et coulerait de ma plume comme l’eau d'une fontaine. Ma paresse prolongerait même au-delà de toute raison l’idée qu’à trop vouloir hâter ce miracle je risquais d’en compromettre l’avènement. Jusqu’au jour où, comme il devenait évident que cette procrastination ne donnerait jamais de fruit, je me suis résolu à lui imposer l’épreuve de réalité : l’occasion se présentait de prendre trois mois de congé sabbatique, et un collègue me proposait sa maison de campagne, il m’était difficile d’esquiver. Ma première semaine s’est passée à transporter mes documents et une caisse de livres, à ranger mon attirail pour m’installer un bureau d’écrivain, et à essayer de rassembler mes idées face à ma ramette. Le vendredi soir, la culpabilité de ne pas avancer dans ce travail alors qu’Agnès assumait seule la charge des enfants m’a poussé à rentrer pour le week-end à la maison, où ma nichée a voulu savoir combien de chapitres j’avais écrit. Le lundi matin je suis retourné à mon écritoire comme on retourne à la mine, exténué à la pensée d’en extraire fût-ce une esquille. Comme il me fallait relire des centaines de pages plus ou moins oubliées, reprendre mes annotations, les comprendre et les nuancer, j’estimais judicieux d’ouvrir mon chantier par du rangement informatique, de sorte que je perdis plusieurs journées à saisir et à classer des citations, des notules et des idées directrices jusqu’à m’aviser que cela ne m’avançait à rien. Le week-end suivant, c’est Agnès et les enfants qui débarqueraient pour me distraire de ma solitude et de mon ouvrage, dont je ne pouvais toujours pas présenter la moindre ébauche. Et, de semaine en semaine je découvrirais que, malgré la clarté de mon projet, il me manquait toujours un dictionnaire, une référence, et surtout le bon angle d’attaque.
 
Emmanuel Venet, Rien, Verdier, 2013, p. 88-89.
 
Je ne résiste pas à mon envie de citer un extrait de l’autre Rien, car il y en a un autre, signé Emmanuel Venet, et paru chez Verdier à l’automne dernier. Il résiste aussi pourtant, ce Rien d’Emmanuel Venet, à l’artificielle pratique de l’extrait, tenu qu’il est d’un bout à l’autre en un seul et fluide paragraphe. Jean-Germain Gaucher est le sujet du narrateur qui est le sujet de l’auteur, c’est-à-dire ce rien qui aurait pu être quelque chose s’il n’était passé à côté, faute de muflerie ou d’égoïsme qui sont les autres noms du courage. La coïncidence des titres est donc sans doute un signe, et je remercie chaleureusement l’excellent prescripteur qui a pris le temps de m’écrire exprès juste pour me dire qu’il avait pensé à moi en lisant Précis de médecine imaginaire du même Emmanuel Venet et que je n’ai suivi qu’à moitié lorsqu’en me penchant sur la question j’ai vu que le dernier livre de l’auteur s’intitulait Rien.
http://www.librairie-ptyx.be/wp-content/uploads/2013/06/rien.gif

Commentaires

C'est drôle, car lisant l'extrait (sans aller voir à la fin qu'il s'agissait d'un extrait, et de "Rien", en plus !), je pensais que tu commençais une sorte d'autobiographie - comme j'ai pu en imaginer le début vendredi dernier dans un "Vases communicants".
Je crois que tout cela est du vécu, et c'est bien là que réside l'art de la fiction ! La prochaine fois, tu mettras comme titre "Quelque chose", et on saura que c'est de toi !
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 04/05/2014 à 09h36
Peut-être à son insu Emmanuel Venet s'est-il chargé de mon autobiographie - va savoir.
Réponse de PhA le 04/05/2014 à 11h17
Il aura peut-être voulu faire un "remake" littéraire du film "Dans la peau de John Malkovich"...
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 04/05/2014 à 11h21
Comme Dominique Hasselmann, j'ai lu ce texte comme si vous en étiez l'auteur jusqu'à ce "grand oeuvre consacré aux frontières entre les genres musicaux". Là je me suis d'abord dit, tiens il est musicien et puis non ça ne tenait pas. Vous n'eussiez pu être obsédé de musique sans que cela transparût dans La Lettre qui vous habite.
Et donc Rien en commun. Oui. Non. Mais si.
Commentaire n°3 posté par Michèle P le 04/05/2014 à 11h31
Légèrement différent : j'ai lu le début de l'extrait dans une totale perplexité, me disant : Philippe Annocque? Une autobiographie? Comme c'est étrange!
Commentaire n°4 posté par Michèle le 04/05/2014 à 11h52
Je ne crois pas que tous les romans que je n'ai pas écrits soient mes autobiographies.
Ou peut-être que si ?
Réponse de PhA le 04/05/2014 à 12h13