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mardi 4 novembre 2025

Vivre autrement à Tovaangar

Depuis Bastard Battle (qui m’a inspiré, en 2008, le 3e billet de ce blog et le premier tagué « hublog à lecture »), j’ai lu tous les livres de Céline Minard dans les mois qui ont suivi leur sortie (dans les limites de mes disponibilités, l’élasticité du temps connaissant quand même quelques limites). Je ne connais pas vraiment Céline Minard ; n’empêche : elle est à chaque lecture ma copine d’enfance retrouvée en littérature vivante.

J’ai profité des vacances pour lire son récent Tovaangar : presque 700 pages, il fallait le temps. Je l’ai lu ou plutôt je l’ai visité, exploré, car la lecture de Tovaangar est un voyage. Il se trouve que j’avais étudié, juste avant les vacances et ma lecture, quelques extraits de la Bible avec mes 6e, et notamment l’histoire du péché originel. Alors le « Hidden » du roman, un Los Angeles d’après (Tovaangar est, pour dire court, un roman « post » qui réfute l’apocalypse) que découvrent Ama et ses coéquipiers, a tout de suite résonné autant avec Eden qu’avec « caché » – les deux faisant parfaitement sens ensemble : Eden est caché, il faut le retrouver.

Je ne vais ni résumer le roman ni en faire l’analyse ; vous avez déjà trouvé tout ça ailleurs. Je vais juste, une fois n’est pas coutume et je trouve ça rigolo, dérouler encore un peu mon fil biblique. Car il y a une faute aussi à l’origine de Tovaangar ; il y a un péché originel, et il est inscrit dans le nom même que nos successeurs nous donnent : les Extracts. Ceux dont l’activité principale n’a consisté qu’à extraire ce que la Terre (et aussi l’eau car l’héroïne du roman est une rivière, Los Angeles River devenue ou redevenue Paayme Paxaayt) pouvait donner. Autrement dit, si je rouvre ma Bible, les Extracts ont fait ce que Dieu a dit à l’Homme qu’il pouvait faire avec la Terre, les plantes et les animaux : « faisons l’homme à notre image et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! » Et même sous la terre, pendant qu’on y est. Évidemment Dieu a tort, puisque c’est l’homme qui l’a créé à son image ; on comprend tout de suite l’intérêt de la chose. Mais l’homme, lui, n’a pas tort sur tout : il garde un reste de conscience que ce cadeau qu’on lui fait ou plutôt qu’il se fait est une usurpation (et en ce qui concerne notre rivière, un détournement). C’est pourquoi les personnages de Tovaangar ne sont pas nécessairement humains, ni nécessairement non-humains non plus. Oublions la Bible : il n’y a plus de hiérarchie entre les êtres. Tout le monde, corps animaux reconnaissables ou non, corps végétaux aussi (les champignons me manquent un peu) existent, coexistent, est en relation. Pas besoin d’être humain pour trouver comment et avec qui communiquer, avec qui aimer, et la plupart des personnages ne le sont pas, ne le sont plus, ne le sont pas tant que ça, humains, et le sont bien davantage. La rivière déborde, la faute est lavée, on peut vivre autrement à Tovaangar.



mercredi 27 octobre 2021

Les temps mythiques

Il a assisté à des colloques où certains de ses congénères, encore demi-larves, se prévalaient d’une imagerie mentale complète en rapport avec les temps mythiques. Selon eux, avant les grandes Corrections, les Vieux-Ancêtres se traînaient au-delà de la surface. Ils avaient la queue divisée en deux jusqu’au milieu du corps, et se dressaient sur ces deux sections chancelantes en essayant de maintenir la tête dans l’axe de l’épine dorsale. Leurs mains n’étaient pas palmées, leur peau était raboteuse, ils portaient des algues au-dessus des yeux et sur le front, leur entrejambe étaient bizarrement ouvert ou gonflé, ils étaient mous. Très faibles, peu disposés à la survie, ils s’accrochaient pourtant à une culture exosomatique aux dimensions inimaginables. Leurs Amas étaient immenses et couvraient en grande partie les étendues désertiques. Ils ne les quittaient jamais. La maturité ne les atteignait pas. La politesse n’étaient pas le régime politique commun, ils n’en avaient pas. Leur fragilité était compensée par une fécondité proliférante, comme chez toutes les espèces mal armées, ils corrigeaient les pertes par une reproduction massive. Quand les pertes diminuèrent, ils ne prirent aucune mesure. Avant la formation de la Poussière, les Amas se touchaient les uns les autres, entraient les uns dans les autres, jusqu’à s’empiler les uns sur les autres. Les Vieux-Ancêtres grouillaient complètement sur le désert.

Céline Minard, Plasmas, Rivages, 2021, p. 136



samedi 24 septembre 2016

J'ai des expériences à faire.

Une femme a un projet, qu'elle croit clair. Ce qui est clair, c'est qu'elle a un projet, et qu'un projet, c'est toujours autre chose que ce à quoi on finit par parvenir. Parce qu'on ne savait pas, en fait.
Ne comptez pas sur moi pour vous parler du sujet apparent.

"Quand la ligne claire a commencé de monter le pierrier à ma rencontre, je me suis levée, j'ai retrouvé la largeur naturelle de ma voie avec un sentiment de confort absolu, foudroyant, et j'ai dévalé le chemin comme ça, en volant, les pieds bien écartés.
J'y retourne demain. J'ai des expériences à faire."

Céline Minard, Le Grand Jeu, Rivages, 2016, p. 152.

Tiens, pendant que j'y suis je vous photographie la page 153.


samedi 5 décembre 2015

La langue espagnole est ta conscience honteuse.



Mais tu saisis bien vite que ta langue est rustre, courtaude, plus policée que celle qu’on parle dans le quartier d’où tu viens cependant, mais qu’elle râpe les oreilles de tes professeurs, de tes camarades, de leurs mères. Il faut écouter, imiter, t’imprégner. Un vrai Espagnol, personne n’en a jamais côtoyé. Connaître une autre langue que celle du sol a quelque chose d’étrange pour ces enfants. La langue espagnole est ta conscience honteuse, l’ancre qui te tient attaché à l’en-bas. Tu la revendiques et tu la hais à la fois. Libido, ambition sociale, et la haine, la haine de soi. Un désert.

Apprendre, apprendre leur langue à eux. Chez eux, la langue possède le cul, le domine. Chez toi, c’est inverse. Apprendre, apprendre cette langue qui ouvre le cul des bourgeoises comme un sésame. Tu ne la connaîtras jamais assez, tu ne la maîtriseras jamais totalement. Les mots s’échapperont que tu remplaceras avantageusement, crois-tu, par d’autres, extraits du glossaire qui a cours dans ton quartier.

Alexandre Civico, La terre sous les ongles, Rivages, 2015, p. 46-47.


dimanche 22 février 2015

Un Ka Ta de Céline Minard - et un saule pour pleurer.



NUKI-UCHI



Sous la corolle de l’arbre en pleurs, je dus faire un immense pas en arrière pour esquiver la lame qui devait me trancher au milieu du crâne, un pas rompu très fléchi à l’aplomb de l’agenouillement, un pas dont l’angle réduit par ma jambe droite aussitôt ramenée, dégaina le sabre sur une parabole atteignant la verticale au moment où me frôlait au ventre le sifflement de l’arme adverse.

Je dus lui enchaîner un pas en avant alors que ma main gauche se portait à la poignée de mon sabre brandi au-dessus de ma tête pour l’abattre au front de l’ennemi et lui appliquer à la ligne ce qu’il m’avait réservé, une entaille de partage à l’exacte frontière de ses deux narines.

L’arbre qui nous couvrait avait tenté de nous séparer. Je dus lancer sèchement la lame sur l’horizontale pour en détacher le rameau flexible et collant qui avait un instant occulté mon angle de coupe pendant l’attaque.

Je dus faire un autre pas en avant pour rengainer. Et lorsque la garde de mon sabre rejoignit la gueule du fourreau, je me souvins des vers de Chiyo-ni parmi les tentacules délicats de l’arbre trois fois centenaire, et mes regrets furent liquidés.

Tout en les regardant,

Je les oublie,

Les feuilles du saule pleureur !



Céline Minard, KA TA, Rivages, 2014, emballé par scomparo.



Pour ceux qui ne seraient pas familiers des arts martiaux, disons qu’un kata est (aussi) une histoire. A moins que ce ne soit un poème – car sa forme est fixe. Céline Minard préfère le sabre à la plume, et votre sang sera son encre.

samedi 7 septembre 2013

Faillir être flingué : l’échappée Minard


J’ai beau faire (enfin, surtout beau dire et écrire), ma liberté est quand même imparfaite. Notamment, je dois bien le reconnaître, celle du lecteur en moi. Si je le laissais faire, celui-là, il risquerait bien de se professionnaliser, encouragé de part et d’autre par les deux métiers de ses autres lui-même. Et voilà qu’en vous écrivant ceci d’un coup je le vois en cheval, mon moi lecteur, un cheval qui voudrait bien rester entier (pas un hongre, donc), un cheval avec des rêves de prairie plein la crinière parce que là, figurez-vous à l’instant que je viens de terminer Faillir être flingué, le dernier roman de Céline Minard. Nom d’un chien, quel plaisir ! Je vous le dis comme je le sens.
http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/public/.CM2011Al_s.jpg 
Bon, je ne suis pas tellement surpris parce que ce n’est pas mon premier Minard ni mon premier plaisir, mais celui-là c’est du tout frais ; le bouquin je l’ai là, juste à côté de moi, il respire encore. Alors donc c’est un western, hein, vous le saviez déjà, ou vous l’aviez deviné, et vous savez aussi combien Céline Minard aime jouer avec les genres et les codes, vous vous rappelez, par exemple, comment toute petite encore elle se jouait déjà délicieusement du roman de science-fiction et du conte philosophique façon dix-huitième siècle dans la Manadologie, ou comment elle faisait dans Bastard battle d’un récit aux allures faussement médiévales jusque dans la réinvention de la langue une sorte de remake des Sept mercenaires – déjà un western donc – mais qui n’oubliait pas non plus son origine nippone et artistiquement martiale (qu’est-ce que j’ai pu japper en bondissant sur mon lit en lisant celui-là !).
C’était à chaque fois une littérature magnifique, dans sa langue aussi, mais peut-être écrite principalement pour moi ; quelque chose dont il était difficile de rendre compte avec les quelques mots de la critique littéraire habituelle et qui pouvait dérouter le lecteur amateur de sentiers balisés. Dans Faillir être flingué, inutile de baliser des sentiers qui n’existent pas encore puisque le décor principal est une nature immense et vierge, magique comme dans certains passages de So long Luise ; mais cette fois-ci, je sens bien que je ne suis pas le seul invité. Car je défie tout lecteur humain de ne pas être emballé par cette magnifique cavalcade, ces aventures où chaque personnage est principal (et pourtant il y en a un paquet), où chaque événement prend la force du mythe. Et en même temps le langage (Céline Minard fait partie de ces auteurs qui en font ce qu’ils en veulent : j’ai parlé de Bastard battle mais j’aurais pu aussi évoquer Olimpia), le langage retrouve une sorte de simplicité première qui rend la lecture du roman accessible même à un petit enfant. Et en réalité c’est bien l’enfant en moi qui piaffe de plaisir à cette lecture, je suis en le lisant le même gamin qu’au fond je n’ai jamais cessé d’être, et je suis tout épaté de m’y voir reconnu par un auteur dont je n’ai pas de mal à deviner par ailleurs la culture et l’intelligence littéraire, mais qui sait si bien me la faire oublier, ainsi que la mienne si j’en ai, en m’invitant à sa suite :
 
Gifford comprenait les traces qu’il voyait mais il ne se les expliquait pas. Depuis qu’elle s’était volatilisée du village d’Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu’à une de se ses caches. Quand c’était le cas, les signes qu’elle laissait étaient clairs et l’espace, plein de sa présence, avait cette qualité électrique qui lui était propre et qu’il reconnaissait toujours avec le même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu’elle ne désirait pas pour l’instant de contact humain direct mais qu’elle ne voulait pas rompre le lien. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu disparaître à ses yeux en un tournemain, Gifford le savait pertinemment. Il supposait que son retrait, plus marqué qu’à son habitude, était lié à des rites de deuil. Gifford savait pour l’avoir entendu dire dans certaines nations qu’il y avait un tabou très fort autour du corps humain mort et que, parfois, le fait d’avoir avoisiné un mourant ou cadavre exigeait des cérémonies de guérison à même de rétablir l’harmonie dans l’individu. Mais peut-être Eau-qui-court-sur-la-plaine était-elle tout simplement triste. Elle lui avait dit que les animaux sauvages, quand ils étaient touchés par une maladie, s’éloignaient de leurs congénères pour ne pas les contaminer. C’était une de leurs différences avec les animaux domestiques. Et c’était aussi une des raisons pour lesquelles il leur fallait beaucoup d’espace, ce qui supposait un rapport équilibré de la prédation et de la reproduction. Les bisons pouvaient circuler par milliers tant que les plaines restaient vastes. Les hommes pouvaient suivre les bisons tant que les troupeaux restaient nombreux. Si rien n’était fait pour empêcher la mort de se changer en volonté, la balle qui sortait du canon tuait à la fois le tireur et la proie. Gifford pensait qu’Eau-qui-court-sur-la-plaine ne l’avait pas assassiné en l’atteignant pour ne pas céder au désir qu’elle portait en elle et qui était peut-être celui d’une Force ou d’un Dieu. Eau-qui-court-sur-la-plaine avait attendu que se décantent les sentiments qui lui appartenaient et ceux qui s’étaient imposés à son cœur. Elle attendait peut-être encore. Il n’était pas exclu qu’un jour ou l’autre, elle le tue, Gifford le savait. Et d’une certaine façon, cette possibilité le réjouissait comme l’avait réjoui l’éclat de son couteau près de sa gorge le jour où elle l’avait épargné.
 
Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages, 2013, p. 109-110.

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Commentaires

C'est très beau !
Commentaire n°1 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h27
OUI !
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 20h51
Je vais le lire !
Commentaire n°2 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h55
Vous allez adorer. (J'espère : c'est ma réputation qui est en jeu, là.)
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 21h04
Il faut que je le tente celui-là. Je n'en lis que du bien ! Belle critique...
Commentaire n°3 posté par Thyone le 10/09/2013 à 22h08
Que du plaisir !
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h37
Je viens de lire que ce livre est retenu dans la liste du Prix Femina.....
Commentaire n°4 posté par Michèle le 13/09/2013 à 11h16
Et du Wepler ! (J'ai un faible pour le Wepler, même s'il est moins vendeur.)
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h40