Reprise de nos émissions
littéraires. Le Salon de l’Autre Livre n’a duré que l’après-midi d’un 13
novembre, mais j’ai quand même eu le temps d’y faire quelques emplettes. Des
lions comme des danseuses, d’Arno Bertina, paru cette année aux
éditions La Contre Allée, est une fiction audacieusement prophétique
puisqu’elle se passe l’an prochain notamment. L’auteur tire un fil et comme
dans cet album de Oui-Oui dont la lecture avait traumatisé ma dernière année de
maternelle c’est le pull entier qui se détricote, rendez-vous compte :
l’Europe devient gratuite ! Cela grâce au roi d’un village du pays
bamiléké, au Cameroun, lequel a l’idée d’intenter une procédure contre le Musée
du quai Branly afin d’en obtenir la gratuité pour ses concitoyens, qui ne vont
pas quand même pas payer pour voir les œuvres de leurs propres ancêtres (œuvres
que décrit le titre, avec cette grâce propre à tous les titres Bertinaïens). C’est
une fable, d’où sa brièveté, son humour aussi, et c’est aussi une vraie question,
à l’heure où des pays en proie au pillage de leur patrimoine se trouvent amenés
à demander qu’on conserve en Europe, au moins pendant un temps, les œuvres d’art
volées et saisies par la douane.
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lundi 23 novembre 2015
dimanche 11 mai 2014
le document crée de la mélancolie
En
prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une
détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains
que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure.
On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a
toujours un horizon artistique derrière chaque prise de
vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique –
la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de
Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le
document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en
eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une
détresse par la mélancolie. Celle-ci ne relève pas
obligatoirement de l’individu, mais elle s’impose à lui de
l’extérieur à coups de petites capsules de temps. Le document c’est du
temps encapsulé qui explosera de manière fugace. Le document est
une madeleine (la réciproque n’en est pas vraie, elle serait même
difficile à avaler). Le document pose un rapport mélancolique au monde ;
on commence par vouloir fixer telle ou telle chose
(un coin de rue, le sourire d’une petite fille) et on en vient à
vouloir tout sauver parce que tout va disparaître. Dans son Histoire de la Commune de 1871,
Lissagaray écrivait :
« l’exécution fut aussi folle que l’idée » et c’est un peu ça, oui :
le remède est aussi fou que la maladie, quand il ne la modèle pas de
bout en bout.
(C’est un extrait de « Photographier mille fois le ciel, ma fille ou le maréchal Foch »
d’Arno Bertina et c’est dans le volume 2 de Devenirs du roman, Ecriture et matériaux, signé par plein de belles plumes chez
Inculte.)
mardi 30 décembre 2008
l’image d’une jeunesse échevelée, exhumée sous les traits du grand âge
(…)
Il m’est apparu une fois, dans un rêve qui n’en était pas un. Dix ans
après sa mort. Tout me disait que c’était lui
mais son visage avait beaucoup changé, était presque celui d’un
homme plus jeune, d’une quarantaine d’années peut-être. Comme si une
fois mort il avait continué seul, sans spectateurs, à
s’affranchir de tout, débridé, complètement.
Une
anecdote me revint quelques jours plus tard en repensant à ce visage.
Lorsqu’en 1840 une mission française partit
pour Sainte-Hélène déterrer le cercueil de Napoléon, dont
Louis-Philippe avait autorisé le retour, c’est Bonaparte que les
Français découvrirent dans le cercueil : le visage avait perdu tout
l’embonpoint de Napoléon, le nez, les pommettes étaient de nouveau
saillants, et les joues creuses. Et il avait le teint cireux des années
de vaches maigres.
Ce qui parvenait d’outre-tombe ce n’était pas un crâne, aucun memento
mori. C’était l’image d’une jeunesse échevelée, exhumée sous
les traits lourds et flasques du grand âge. La mort travaillait en
silence, dans le noir, à faire resurgir cette jeunesse. Non
pas les traits de l’aventurier, ou du criminel, figés par les
hommages, mais ceux de l’aventure, du mouvement, de la mort œuvrant
contre elle-même, à sa propre mise en déroute. Que l’on
représente toujours narquoise, mauvaise, armée. Qu’il faut imaginer
hébétée, possédée, amoureuse (je l’ai eue), enrhumée (jeu de jambes,
dribble, je passe, elle n’a rien vu). Si bien qu’il me
murmurait presque : « Souviens-toi que tu ne vas pas mourir. »
Arno Bertina, Ma solitude s’appelle Brando, Verticales, 2008, p.
82-83.
J’ai
toujours eu un faible pour les récits hypothétiques – un faible qu’à
l’inverse on peut appeler réticence à l’égard du récit tout
court, celui qui trop souvent pose les faits, indiscutables ; celui
où il n’y a plus de jeu
(au sens où l’on dira d’un meuble Ikéa mal monté
qu’« il y a du jeu »). Et un penchant aussi pour les textes qui
créent les genres dans lesquels ils s’inscrivent. « Hypothèse
biographique », annonce Arno Bertina. C’est cette
incertitude assumée, peut-être, qui me touche. Ou l’impression que
ce texte dessine ce qu’il raconte, dessine comme à distance, à mes yeux.
(Impossible de ne pas voir en lisant une silhouette haute et mince – qu’à l’occasion j’emprunte à Loustal –, croquée d’un trait forcément lacunaire : celle d’« une jeunesse
échevelée, exhumée sous
les traits lourds et flasques du grand âge » – même si l’aïeul du
narrateur, lui, au contraire de Bonaparte, ne fera dans son grand âge
que gagner en légèreté.) Pas gagné d’avance, pourtant, pour un sujet qu’on pourrait qualifier de privé, puisque familial.
Ce qu’il y a de bien,
à écrire en retard, c’est qu’on n’a pas à se donner le mal de présenter le texte : d’autres s’en sont chargés ; notamment Claro (« amicalement », et en effet pourquoi pas ?), Didier da Silva, Marc
Pautrel ; Guénaël Boutouillet sur Remue.net. Et un autre extrait encore sur les Lignes de fuite.
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