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dimanche 7 janvier 2018

en sortant d'Enigma

« Nous sommes des fictions créées par notre ego. T'es-tu déjà demandé pourquoi nous mourons alors que les personnages de romans ne meurent jamais vraiment ? »

̶E̶n̶r̶i̶q̶u̶e̶ ̶V̶i̶l̶l̶a̶-̶M̶a̶t̶a̶s̶ Antoni Casas Ros, Enigma, p. 232

(Oui : Villa-Matas est un personnage, dans Enigma. et même si c'est à Joaquim, authentique personnage si j'ose dire, qu'il s'adresse, Casas Ros aussi en est un, au fond.) (Oui, je viens seulement de lire Enigma, qui est paru en 2009. Le temps n'existe pas. Si ?)
C'est une vraie question, la propriété intellectuelle, en littérature. Nous (nous qui écrivons) y sommes viscéralement attachés, au point de souhaiter la mort de qui nierait la nôtre. Et pourtant la littérature est aussi un organisme vivant, où les individualités – qui aiment à s'appeler elles-mêmes écrivains – écrivais-je l'autre jour – sont moins évidentes qu'on ne veut bien le dire. L'auteur est-il complètement l'auteur de ce qui paraît sous son nom ? Le passant qui ne jette pas un œil à la vitrine de la librairie n'est-il pas en partie responsable de ce qui s'y vend ?
(Précaution d'usage : Je ne pense jamais vraiment ce que je dis. Je le dis pour le penser.)

Ah, et aussi : du même auteur qu'Enigma (j'adore cette expression « du même auteur »), c'est l'Arpenteur des ténèbres, qui paraît ces jours-ci, aux éditions du Castor Astral.
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lundi 4 janvier 2016

dans le solstice d’une araignée



Je comprime les murmures au centre du silence. Les pièces d’eau effleurent l’aveugle. Trois passagers attendent la venue du train. L’un d’eux sort un perroquet de sa poche. Un autre brode son oreille. Il éjecte de ses doigts un chapeau à plumes dorées. Le magicien plein de vanité ignore le décor, les passions exacerbées, la violence. Chacun voulant dépasser l’autre ils se retrouvent dans le solstice d’une araignée.



Je marche attendant que la pâte sonore des bruissements se transforme en séismes de cristal.



Miel et alcool, ivresse et serpents noirs ondulants dans le bleu profond, dans l’outremer des tombes accueillantes.



Dans la chaleur le bois se ramifie. Puissance ouverte au milieu des façades peintes comme un cirque des nébuleuses. Marais, racines, chiendent s’enchevêtrent sous ma peau. Pureté de l’œil. Les auditeurs sont là. Leurs cris ne passent pas la rampe. J’essaie de m’expliquer. Comme Yemanja, j’émerge des flots et comprends que Médusa est une incarnation de la Déesse des eaux.  Elle a écrit sur mon corps en lettres rouges.



– L’attente est excessive, je vais couper des têtes ! hurle un homme en agitant sa machette.



Antoni Casas Ros, Médusa, Fata Morgana, 2015, p. 18. Les dessins sont de Paul de Pignol.



dimanche 26 octobre 2014

naître ou ne pas naître



Au cinquième jour, il en est toujours là, malgré les exhortations des médecins et des sages- femmes. Sa mère reste sourde aux menaces de césarienne et d’injection d’ocytocine. Elle refuse tout avec énergie. Elle ne souffre pas. Il ouvre enfin les yeux. Il voit des visages, des blouses blanches et bleu-vert, des appareils photo, des caméras. Il entend murmurer. Tout le personnel de l'hôpital défile. Quelques journalistes téméraires se faufilent. La nuit, Lento est aveuglé par des flashes. Il voit même son visage sur l’écran de télévision de la chambre.

Il aime la nuit, la lueur bleue de la veilleuse, les yeux sombres et brillants de la jeune infirmière de garde qui veille sur lui, somnole, murmure dans ses rêves. Elle humidifie son corps avec une éponge. Parfois elle lui parle d’une voix mélodieuse dont il ne goûte que la musique. Il fait moins chaud dehors que dedans. Sa tête est au frais, son corps dans le corps palpitant de sa mère. D’instinct, il sait qu’il n’a pas de père.

Le cordon ombilical est toujours là. Une complète satiété. Voir le monde sans éprouver ni la faim ni le sentiment d’abandon est un privilège. Le temps de voir. Il ne veut pas être la pomme de Newton. Il imagine que sa mère se lève et s’en va nue dans la ville et qu’il voit le monde à l'envers, mais aussitôt il réalise que cette position serait dangereuse et que l’attraction terrestre le ferait naître par une brusque plongée vers l’asphalte. Trapéziste sans filet, jeté dans l’espace. Il cesse immédiatement d’imaginer pour se concentrer sur ce qui est autour de lui : tubes, instruments, perfusion, machines, air doux qui passe la nuit par la fenêtre entrouverte et fait frémir son nez. L’ombre d’un grand arbre, le murmure du feuillage.

Au douzième jour, l’envie de toucher le visage parfois si proche de l’infirmière le pousse à sortir un bras. La main s’ouvre, encore un peu gluantes et touche le nez de la jeune femme qui se met à rire. Il aime les nez. L’appendice qui domine le visage s’en va, avec une certaine prétention, flairer le monde. Au quinzième jour, il sort l’autre bras et laisse ses mains palper l’espace comme si c’était un corps, une évidence, et c’est à ce moment peut-être qu’il réinvente la danse du spermatozoïde. Il bouge les hanches et les jambes, sinue en douceur dans le ventre de sa mère. Tous les soirs à vingt heures, il voit ses progrès sur l’écran de télévision et apprend qu’on l’a prénommé Lento. Mais est-il Lento pour autant ? Il commence à se méfier de l’écran plat qui le regarde jour et nuit, même lorsqu’il n'y a pas d’autres couleurs que ce gris-noir brillant.

Antoni Casas Ros, Lento, Christophe Lucquin éditeur, 2014, p. 8 à 10.