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dimanche 2 avril 2023

Samantha Barendson, Virgule

Virgule est un titre votif. Un vœu, si vous préférez, en guise de titre. C’est ainsi que la narratrice de Samantha Barendson, qui ressemble assez à celle de Mon citronnier, préfère traduire « coma ». Son ami, son presque frère que les gens prennent pour son mari alors qu’elle en a un et que l’ami aurait bien voulu lui aussi avoir le sien, a mal traversé la rue et le plus bêtement du monde est tombé dans le coma. Le coma, c’est quelque chose qui ressemble au sommeil sans l’être, quelque chose qui n’est pas vraiment la vie mais qui n’est pas non plus la mort et que la narratrice, donc, préfère appeler « virgule », car c’est le sens de « coma » dans sa langue d’origine. Tomber dans la virgule, ça n’est pas si grave : il y a toujours quelque chose après la virgule. Avec mon goût pour voir les mots cachés à l’intérieur des mots, je dirais volontiers que dans la virgule il y a la vie. Dans la virgule des lettres l’interrompent, la vie ; ça ne l’empêche de continuer après l’L. Ces lettres de la virgule, dans le roman de Samantha Barendson, ce sont les mots qu’elle adresse à l’ami inconscient, et qui constituent l’essentiel du texte, rédigé à la deuxième personne. On ne sait pas s’il l’entend, mais, au cas où, autant lui parler. Cependant tout livre a une fin. Quelle sens aura la fin de celui-ci ? Ça n’est pas à moi de le dire.

Virgule vient de paraître aux éditions de l’Attente ; ça tombe bien.



dimanche 11 décembre 2022

De la pratique de Frédéric Forte pour faire apparaître la poésie là où elle n'était pas prévue

Vos livres de poésie se cachent partout. Ouvrez donc ce savant traité, par exemple, qui n’a semble-t-il à l’origine aucune vocation poétique : Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre, du machiniste et décorateur italien Nicola Sabbatini. Son auteur a beau l’avoir écrit au XVIIe siècle, c’est tout un livre de poésie contemporaine qui s’y cache ; il suffit à Frédéric Forte de l’y faire apparaître. Il nous explique comment et selon quel protocole précis dans une note de l’auteur finale que je ne recopierai pas ici, préférant donner quelques exemples :



Chapitre 5

Comment changer


On clouera le haut

du côté où

il est le plus bas

puis on prendra l’autre extrémité

et on la clouera au commencement



Chapitre 17

Comment ouvrir et fermer


Une seule personne

chute de soi-même

en ce peu d’espace

sans bruit


Chapitre 22

Comment faire apparaître un enfer


Ici / de soi



Les poèmes sont accompagnés de dessins de David Enon.

De la pratique, scènes et machines, de Frédéric Forte, est paru tout récemment aux éditions de l’Attente.





mercredi 26 octobre 2022

le bâtiment chancelant de la parole

Rima tire sur du vide. elle en défait les nœuds transparents. les boucles inapparentes mais bel et bien existantes se dénouent, sous la forme de frisures enroulées comme la mémoire d’un prisonnier. habitant le sang et courant sous les doigts, habillant le regard de leurs intrigues aux embrouilles millimétrées et rouges, les nœuds jamais ne s’arrêtent. intrigants sanguinaires et escrocs facétieux du réel, ils remplissent de leur puissance chaque geste peuplé de l’instant. habités et parcourus par diverses et discrètes amnésies afin de supporter le spectacle non écrit qui se déroule dans leurs nuées. ce n’est pas comique. c’est une ironie tragique, jaune et noire et rouge. beaucoup de noir. c’est le noir du pauvre se fondant dans la couleur de l’asphalte. Rima déroule ses accumulations pour ouvrir l’entendement sur les hauteurs domestiques. c’est alors qu’elle lie connaissance avec un aujourd’hui tout simple, nu. il la regarde. elle vient tout juste de l’éplucher. c’est en lui qu’elle rencontre le bâtiment chancelant de la parole.

Marie Rousset, les Carrés de Rima, éditions de l’Attente, 2021.




dimanche 16 janvier 2022

Souvenir de Michelle Grangaud

À l’heure où le centre s’ouvre, on voit arriver les lecteurs en même temps que les eaux, les os, les autres visiteurs. Même quand ils sont mélangés dans une foule, on reconnaît les lecteurs à leur seau, à leur sceau, à leur solitude et à leur saccade, à leur sac à dos. Ils sont chaque fois un exemplaire unique et chaque fois répété, différents épars, épars et pareils, ils sont une part des éléments qui font la bibliothèque, comme les milliers d’événements qu’on pose, composent chaque jour l’histoire.


Michelle Grangaud, Le bébégaiement du beau Beaubourg, éditions de l’Attente, 2011.


Michelle Grangaud est partie. Dans mon oreille doit beaucoup à son avion (cliquez sur les liens pour comprendre).



mercredi 22 décembre 2021

Avec les Remerciements de Guy Bennett

Après les Poèmes évidents (2015), Ce livre (2017), et Œuvres presque accomplies (2019), voici que les éditions de l’Attente publient Remerciements, du même Guy Bennett (vous pouvez cliquez : il y a des billets Hublots sous les liens). Encore une fois, Bennett travaille avec l’autoréférentiel : ces Remerciements sont en effet de ceux que l’on trouve, de manière souvent plutôt convenue, en fin d’ouvrage (c’est une convention dont je m’amuse moi-même à la fin de mon petit DIRELICON, regardez à la fin si vous l’avez). Mais dans Remerciements, ils deviennent le livre lui-même ; et de fait, ce qui le plus souvent n’est qu’une formule de politesse reprend vraiment tout son sens : non content d’écrire un jeu sur la convention des remerciements, Bennett en profite pour remercier vraiment tout ceux et tout ce qui rend(ent) ce livre (et sans doute Ce livre aussi, et les autres, pourquoi pas) possible. Il en résulte un texte à mi-chemin entre hommage et art poétique où l’on est surpris, au détour d’une page, d’être presque ému par ce qu’on aurait été de prendre pour une simple blague intellectuelle.

« À ceux qui ont soutenu ce projet dès le début mais qui ont semblé s’en désintéresser par la suite : je comprends. À ceux qui ne le soutiennent toujours pas : idem. À ceux qui ne me connaissent peut-être pas, qui n’ont pas la moindre idée que j’ai écrit ce livre et qui ne le verront vraisemblablement jamais si un jour il est publié : je vous remercie quand même. Votre indifférence à mon sujet ainsi qu’à mon projet nous lie d’une façon qui me touche, me réconforte même. »

Guy Bennett, Remerciements, traduit de l’américain par Frank Smith et l’auteur, éditions de l’Attente, 2021, p. 8.




jeudi 20 février 2020

j’ai effacé le début de cette phrase


Aujourd’hui j’ai reçu un petit livre, qui ne m’aide en rien à affronter une personne cruelle

Il y a une description méticuleuse d’un homme en train de plonger dans une piscine, d’une femme qui fabrique ses masques de beauté, ils n’habitent nulle part

Deux sœurs vivent l’une pour l’autre, on se fiche de savoir où

Ensuite, la photographie d’une plage qui vient servir de décor symbolique, peut-être le Havre ou Dunkerque

Certaines femmes se crispent à l’idée de tenir un journal intime

Il y aura toujours quelqu’un pour le lire un jour, lui donner une apparence provocante

Les deux sœurs ont décidé de retirer leur vernis à ongle avec du dissolvant, j’ai effacé le début de cette phrase à cause d’une répétition malvenue

Pour moi, la soirée se résume à essayer d’être moi-même, dans une jubilation intérieure, cette histoire de sœurs n’est qu’une diversion

Rien ne se passe comme prévu, j’ignore ce qui s’est produit au cours du voyage, la musique et la lumière s’éteignaient ponctuellement, on me disait qu’il fallait être « cool », pourtant j’étais la seule à danser dans cette fête

Il se passe plusieurs mois avant que je me remémore les grandes lignes du quotidien entre moi et mon âme jumelle, c’est une source intarissable de tristesse

Les deux sœurs doivent ressentir elles aussi des vagues de nostalgie


Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, éditions de l’Attente, 2020, p. 34-35



mardi 23 avril 2019

la question de l'oeuvre qui met l'oeuvre en question


Œuvres presque accomplies est-elle une œuvre accomplie ? Œuvres presque accomplies est le nouveau livre de Guy Benett, qui vient de paraître aux éditions de l'Attente, traduit comme les deux précédents, Poèmes évidents, rappelez-vous, et Ce livre, souvenez-vous, par Frédéric Forte. Il est constitué de projets conçus et jamais réalisés, notés, reclassés, et finalement vivants, des reproductions de ces projets, de réflexions sur la question de l’œuvre et sur l’œuvre même qui met l’œuvre en question.

8.VI.15

Concernant « Œuvres presque accomplies » comme titre alternatif : apparemment, j'étais dans l'erreur – Pessoa avait écrit « sensaçoes quase cumpridas » [« sensations presque accomplies »], « œuvres presque accomplies » n'est donc pas de Pessoa après tout, mais une fausse lecture / un faux souvenir de Pessoa. Cela en fait un pseudépigraphe, je suppose.



lundi 14 mai 2018

Grève de la faim est-il préférable à Désir d'être en pension ?


Le duo Monomère & Maxiplace appartient à la catégorie des Minizup et Matouvu, petits maigres, gros ventres, clown qui appuie sur le nez de son camarade, tire sur l'élastique de son chapeau.

Quand les dépareillés se démodent (Patron/Secrétaire, Prof/Étudiante), il faut explorer d'autres séductions, une maîtresse récente plus jolie que l'ancienne, un peu plus riche, un amant à qui ne manque aucune dent. La jupe short ne tient pas, même chez les bourgeois monospaces des Yvelines, dont la morale catholique exclut la monoparentalité.



En 2016, la famille Fillon retrouve une France déboussolée, provinciale, en loden. La messe du dimanche ne figure pas dans mon jeu, ni la tête blonde des petits garçons (oreilles dégagées). Les jupettes bleu marine, non plus.

La famille Citoyenne a dispersé ses enfants dans la masse des électeurs : rejetons récalcitrants, filles de la semaine et fils du samedi (la valise dans l'entrée).

Pourquoi le vocabulaire lié au divorce est-il militaire ?

Garde alternée, garde à vue, pension alimentaire...

Grève de la faim est-il préférable à Désir d'être en pension ?

Véronique Pittolo, Monomère & Maxiplace, éditions de l'Attente, 2018.



lundi 25 septembre 2017

25 ans d'Attente

Demain soir à la Maison de la Poésie de Paris, les éditions de l'Attente fêtent leurs vingt-cinq ans ! Il y aura bien sûr les éditeurs et trois de leurs auteurs et si vous venez vous aurez droit à un peu de Mémoires des failles susurré dans le creux de l'oreille par l'auteur desdites failles, me suis-je laissé dire. Tout le détail de la soirée est ici.
« Les 25 ans des éditions de l’Attente »

jeudi 25 mai 2017

Au centuple

Toutes les cent histoires (lesquelles n'en sont pas toujours au sens strict du terme – mais certes tout n'est-il pas qu'histoires ?) composant ce huitième livre de Jérôme Lafargue qui, pour tout récemment paru (aux éditions de l'Attente) qu'il soit, n'est déjà plus le dernier (et cela nous rassure, vous allez comprendre pourquoi), comptent cent mots, ni plus ni moins. Aussi m'en faudra-t-il exactement le même nombre pour composer ce billet, lequel selon mon habitude ne parle pas du livre lui-même, mais informe son auteur imprudent que le voici condamné, pour une parfaite cohérence, à en publier encore quatre-vingt-douze autres.

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lundi 10 avril 2017

ce livre intitulé ce livre

*Permettez-moi de revenir un instant sur la notion d'autoréflexivité (ou autoréférentialité, ou conscience de soi), qui joue évidemment un rôle significatif ici. Depuis le tout début – depuis le titre, en fait – ce livre semble ne parler que de lui-même. Mais est-ce vraiment le cas ?*

Je m'étais promis de parler un peu de ce livre, ce livre, donc, dans ces Hublots, alors je le fais. Si du même Guy Bennett traduit par le même Frédéric Forte aux mêmes éditions de l'Attente vous avez déjà lu Poèmes évidents, ça va vous rappeler des souvenirs ; sinon, rappelez-vous.

Ce livre déictiquement intitulé ce livre fait le pari de ne parler que de lui, de la manière la plus essentielle qui soit, dans un projet qui n'est pas sans rappeler le livre sur rien de Flaubert dans sa lettre à Louise, mais qui assumerait de l'être vraiment. Mais tout en assumant vraiment n'être que cela, n'est-il pas aussi véritablement autre chose ?




dimanche 29 novembre 2015

Chers océanographes



Paris, le 28 déc. 1999, 12h


Chers océanographes,

Paris-Saint-Germain n’est pas la capitale de la France. Tant s’en faut.
Paris tout court est une ville étrange. Les rues sont plutôt bien éclairées mais, le soir, une multitude de cyclistes et de rollers naissent de la nuit et y retournent.
Interrogés, les Parisiens disent ne pas se soucier de la terrible bataille PSG – Lyon du 11 janvier, ni se souvenir de la défaite devant Auxerre.


Hubert Lucot, Dans l’enfer des profondeurs, éditions de l’Attente, 2004, p. 17.


lundi 2 novembre 2015

les commentaires sont ouverts

Sparkling

"Collectionne" est un mot à part, un mot vraiment remarquable. Ne me demandez pas pourquoi.


A splendid performance

Etre à court d'idées qu'est-ce que ça veut dire ? est une question inadmissible.


Sublime

"Plataniste" est un mot cétacé solitaire  barbotant dans le Gange, et dont, effectivement, on ne sait pas quoi faire.



Ne me demandez pas, je ne saurais pas comment vous le dire.


vendredi 25 septembre 2015

évidences et évidances : les Poèmes évidents de Guy Bennett



Je viens de lire les Poèmes évidents, de Guy Bennett, traduits par Frédéric Forte et l’auteur, postfacés par Jacques Roubaud et publiés par les éditions de l’Attente ; ça me faisait beaucoup d’évidentes raisons pour les lire.

Ces Poèmes évidents sont des poèmes qui se donnent pour ce qu’ils sont et rien d’autre. Le Poème préliminaire, par lequel j’ai commencé ma lecture parce que j’ai l’habitude de lire les livres en commençant par le début, dit et illustre clairement le projet, qui est précisément de dire ce qu’on illustre et d’illustrer ce qu’on dit. Lisez plutôt :



Poème préliminaire



Ce poème est autonome et

auto-suffisant.



Il ne nécessite ni commentaire critique

ni explication d’aucune sorte pour véhiculer son sens,

qui est évident.



Ne dépassant pas une page,

il convient tout à fait

à la publication en revue

comme en anthologie.



Il peut se lire d’une seule traite

et n’éprouvera pas outre mesure le lecteur ou l’auditeur

car il n’a besoin ni ne profite d’aucune

réflexion excessive après lecture.





Voilà. Je me garderai donc bien d’en faire un commentaire, en disant par exemple à quel point, sous l’apparence d’un texte apparemment dépourvu de tout ce qui aux yeux du lecteur en fait un poème, ce poème parvient à se jouer d’une des principales aspirations d’un poème, à savoir devenir un objet en soi-même. Je ne rajouterai pas que l’objet peut donc être ce quasi-rien, à la fois négation de ce qui fait le poème dans l’horizon d’attente du lecteur (j’éviterai par exemple de faire remarquer qu’il ne reste plus du vers dit libre que l’extrême pauvreté du récurrent retour à la ligne), et affirmation que l’affirmation de soi-même suffit ; je ne décrirai donc pas ce texte et le livre qu’il introduit comme un énoncé performatif d’auto-affirmation poétique, je ne rajouterai pas qu’il suffit donc finalement que le texte se dise poème, soit rassemblé avec d’autres textes qui pareillement se disent tous poèmes (le mot poème étant en effet présent dans tous les titres du présent recueil), dans un livre qui intitulé Poèmes… s’affirme donc, tout aussi performativement lui aussi, comme un recueil de poèmes, la poésie y étant ainsi réduite à l’affirmation d’elle-même.

Mais je veux bien rappeler quand même, puisqu’en le faisant je ne commente pas directement ce poème ni le recueil dont il est préliminaire, qu’on parle d’énoncés performatifs pour ces phrases qu’il suffit de prononcer pour faire la chose qu’elle ne font que dire. Par exemple : Je vous emmerde. Il suffit en effet de dire « je vous emmerde » à quelqu’un pour signifier à la personne concernée qu’on l’emmerde en effet et qu’elle peut désormais se tenir pour emmerdée dans toute la réalité possible de la merde. J’invente cet exemple parce que je ne me souviens plus bien de ceux employés par le distingué J.L. Austin dans son traité Quand dire, c’est faire (How to do things with words en anglais).

En revanche je me garderai bien de dire tout le bien que je pense du titre de ce recueil comme du recueil lui-même, aussi bien dans sa version française que dans sa version originale, car sachez que s’il vous prenait l’idée de retraduire ce livre en anglais (c’est une idée qui m’a traversé récemment : retraduire les œuvres traduites dans leurs langues originales, quitte à les retraduire en français ensuite, et encore une fois ; on aurait des surprises) son titre que vous pensiez évidemment être Obvious Poems n’est pas du tout celui-là, à l’évidence vous vous trompiez d’évidence ; il s’agit en réalité de Self-Evident Poems. Car le poème évident de soi-même, pour l’être vraiment, doit accepter de s’évider – mince ; je ne voulais pas le dire, ça m’a échappé. Je ne rajouterai donc pas, pour ne pas aggraver mon cas, qu’il doit se réduire à tout ce qui n’est pas lui-même pour poser enfin la question de ce qu’il est vraiment.


mercredi 10 juin 2015

du Annocque partout



C’est aujourd’hui le premier jour du Marché de la Poésie, ça se passe sur la place Saint-Sulpice jusqu’à dimanche inclus et il y aura forcément plein de belles choses. Il y aura même du Annocque (ou de l’Annocque ? je me demande) un peu partout, puisque pour vos enfants les éditions Motus (stand 102) auront sans doute encore quelques exemplaires de Dans mon oreille, la revue The Black Herald (avec ma nouvelle inédite Révolution dans le nouveau numéro) sera au stand 710 ; et bien sûr, last but not least, mes Mémoires des failles seront au stand 110-112 avec les éditions de l’Attente. Et si vous avez la bonne idée de venir samedi, il y aura même de l’Annocque en chair et en os sur ledit stand 110-112 à partir de 17h (et même avant en cherchant bien) en compagnie, tenez-vous bien, de Pascale Petit pour Le Parfum du jour est fraise et de Marie Cosnay pour Sanza lettere. Par ailleurs je me suis laissé dire qu’il y aura aussi beaucoup d’autres éditeurs que j’aime même sans figurer à leur catalogue. Que du bonheur, quoi.




dimanche 7 juin 2015

j’avais commencé mon histoire par les oreilles




sans transition puisque nous étions des filles sans transition, j’ai voulu raconter mon histoire à Elodie, mon histoire depuis le début, les vallées se succédaient, il n’y avait pas une source, pas une seule, nos boussoles et nos cartes dans les sacs à dos et les nuits je rêvais d’une chose familière qui n’avait aucun rapport avec de ce que je racontais et nous allions, sans lettres, demi-évaporées les lettres

j’avais commencé mon histoire par les oreilles. Chez moi on trouve des hommes sans oreille et comme ça, sur la route, dans la Kangoo qui faisait un bruit de tonnerre parce que je porte tort d’une façon fatale aux voitures même quand je ne les conduis pas, comme ça dans la Kangoo asthmatique alors qu’Elodie est imperturbable, même si parfois elle m’interrompt par un toussotement aigu de tuberculeuse

le savoir indiciaire se présente sous forme d’une oreille

mon père en avait une fort décollée et avant lui son père en avait une fort décollée – père qui sortit de l’inconnu quand son père à lui de même oreille sortit des tranchées et de l’avant (et donc de l’inconnu) et à l’oreille le père reconnut le fils. Tous 2 traversèrent la mer rouge, père et fils d’oreille décollée, droits sur le pont du bateau, l’un sortant des tranchées et l’autre de l’inconnu, les 2 de même oreille gauche décollée et après eux mon père qui fut de même oreille gauche décollée n’allait pas en rester là


Marie Cosnay, Sanza lettere (road movie), éditions de l’Attente, 2015, p. 60-61.


(Oui, là je suis encore une fois embarqué avec Marie Cosnay, quelque part entre un meurtre invisible et les élections en Grèce ; il y a encore de la place dans la Kangoo si vous voulez.)


samedi 18 avril 2015

Le parfum du jour est fraise



Le parfum du jour est fraise est une affirmation qui ne se discute pas. C’est comme ça : le parfum du jour est fraise. Se lécher les babines à l’avance serait un comportement inconvenant. On ne vous demande pas vos goûts, on vous informe : le parfum du jour est fraise.

« Le parfum du jour est fraise » est une citation tirée de The Prisoner, nous dit un prière d’insérer de la même couleur. On traduira par Le Prisonnier, et votre pensée en surimpression sera autorisée à faire apparaître le visage de Patrick McGoohan au volant de sa décapotable, qui vous rappellera combien les choses sont sérieuses et ne le sont pas.

Le parfum du jour est fraise est le nouveau livre de Pascale Petit qui vient tout juste de paraître, que dis-je, qui paraît en même temps que je vous parle aux éditions de l’Attente et qui vous attend. Vous l’ouvrirez et on vous dira quoi faire. Vous aurez à construire un village et on vous préviendra que vous aurez « un certain nombre de choses à respecter et de consignes à suivre ». On vous le redira même en anglais, en globbish, plutôt, au cas où vous auriez du mal à comprendre. Car vous pourriez être tenté de prendre ces instructions à la légère. On ne vous le recommande pas.

Celui qui vous dit « On ne vous le recommande pas » ne fait pas partie du « nous » qui s’adressera à « vous » quand vous lirez le livre. Celui qui vous dit « On ne vous le recommande pas » s’est parfois mêlé de dénoncer le conformisme social dans ses propres livres. Il est aussi l’auteur du blog Hublots sur lequel vous lisez ce billet après que lui-même a lu Le parfum du jour est fraise. Ce billet a été écrit après que son auteur a lu Le parfum du jour est fraise de Pascale Petit. Il profite de ce billet pour faire amende honorable. Tenez-le-vous pour dit. Préparez-vous à en faire autant.

Donc ouvrez le livre. Lisez ce qu’on vous dit. Essayez de tout retenir. Ne vous fiez pas à la couleur de la couverture. Ne vous attendez pas à manger de la glace à la fraise. Vous serez bien suffisamment glacé par votre lecture, vous pouvez nous faire confiance. Vous devez nous faire confiance.


mercredi 25 juin 2014

les silences de Pessan


J’avais sept ans, je grattais mes avant-bras jusqu’à me faire saigner, je tirais des lamelles de peau, ensuite j’arrachais les croûtes, j’empêchais la cicatrisation. Si on me surprenait en train de me gratter, je recevais une tape sur les doigts.
 
 
Ce n’est qu’après que son mari m’ait écrit pour me dire qu’il voyait clair dans mon jeu que j’ai eu envie de coucher avec elle.
 
 
Il devait être malade, je ne vois pas d’autre explication, sérieusement dérangé et pervers pour aimer regarder des cochonneries pareilles à l’âge qu’il avait.
 
 
Une marionnette. Tu lui dis bleu, il répond bleu. Tu lui dis vert, il répond vert.  Aucune personnalité. Une girouette.
 
 
J’avais sept ans, papa et maman travaillaient, après les cours j’allais chez mon pépé.
 
 
Elle a tout fait de travers, tout accompli à l’envers. Elle me rend malade, elle le sait, elle me rend vraiment malade.
 
 
Je frémis en me demandant où il pouvait bien les acheter, ses magazines pornos, je n’ose plus mettre un pied à la maison de la presse, les commerçants savent bien qu’il était mon père.
 
 
Tu lui dirais de sauter par la fenêtre, il sauterait par la fenêtre.
 
 
J’avais sept ans et après – bien après – papa et maman m’ont demandé comment cela se faisait que je n’en parlais pas, comme cela se faisait qu’il n’y avait aucun signe.
 
 
Personnalité néant, esprit d’initiative néant. Un suiveur, un mollasson, un qui ne fera pas long feu su tu veux mon avis.
 
 
Eric Pessan,  Le syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente, 2014, p. 82-83.
 
Raconter pour ne pas mourir, bien sûr, mais il y a des choses qu’on ne peut pas dire ou alors, il y a des choses pour lesquelles la meilleure manière de les dire est de ne pas tout dire et c’est sans doute pourquoi le syndrome Shéhérazade est si plein de vides : l’imagination (souvent horrifiée) du lecteur comble ce qui manque entre ces voix sans nom mais qui deviennent familières, ces voix qui parlent dans le noir même avant que pour de bon la nuit tombe – à la page 219.
A lire Eric Pessan je me dis que décidément c’est le silence qui le fait écrire. Bien avant l’ouverture de ces Hublots c’était l’absence d’explication qui faisait tout le drame de Chambre avec gisant. (Puis me rappelant qu’il est aussi l’auteur d’Un matin de grand silence, et plus récemment de Dépouilles et de Muette je me rends compte que je viens d’enfoncer une porte ouverte. Ce n’est pas une raison pour la refermer.)
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jeudi 15 mai 2014

le baiser comme étape majeure


Le rêve d’émancipation prend forme avec le baiser comme étape majeure. Pour cette raison, les légendes sont truffées de baisers manqués, jamais advenus.
 
Pourquoi les fillettes doivent-elles être jolies sans être aguicheuses, séduisantes mais pas séductrices ?
 
D’où vient cette réserve dans la prière, le vêtement, le regard baissé ? Le chemin vers la délivrance est long. Une fois franchi, le baiser explose. Les petites insomniaques devront attendre, le pot de chambre intact sous le lit, anxieuses, ignorant qu’un garçon embrassé n’a pas les pieds fourchus. Elles n’imaginent pas encore l’amour anatomique, refusent la mise en contact des corps.
 
Le signal arrive enfin comme une révélation, lorsque Dieu s’éloigne, on enlève le paillasson, l’émancipation est certaine. Dans les dunes, à quatorze ans, les bouches s’ouvrent, la langue sort, s’allonge, pour autre chose que le catéchisme. Le désir gonfle, suspend la respiration.
 
Dans les contes, les princesses se laissaient faire, s’éteignaient cent ans, l’épreuve avait lieu dans une traversée horizontale, cercueil, coffre à reliques. Elles se réveillaient sans avoir vieilli, prêtes pour le baiser humain, la véritable transgression.
 
La première fois, on n’aime pas, le garçon est trop proche, maladroit, puis on embrasse une deuxième fois, c’est mieux, on recommence. Enfin, on reprend l’expérience pour y repenser mille fois, allongée sous un arbre, les pieds dans la mousse, dans un moment qui dure. Souvenez-vous de la première fois que vous avez embrassé un garçon : le souvenir revient, net, derrière la petite maison du Crotoy, invariablement appelée les Mouettes. La brise par souffles tièdes, on embrassait encore et encore, sans reprendre sa respiration.
 
Que restera-t-il d’une marque de maillot de bain ou des ritournelles du tube de l’été ?
 
Un baiser.
 
Véronique Pittolo, Une jeune fille dans tout le royaume, éditions de l’Attente, 2014, p. 42-44.
 
Etre jeune fille est une question à laquelle une certaine éducation catholique et bourgeoise s’efforce d’imposer une réponse univoque, inspirée d’un conte merveilleux réduit à son cliché. Une jeune fille dans tout le royaume, quelque part entre l’essai et la poésie, fait écho au premier texte que j’ai lu de Véronique Pittolo, il y a quelques années, rappelez-vous : un extrait de Schrek , justement réédité par la même occasion dans le même volume, ainsi que Chaperon Loup Farci. En plus il y a des dessins de Demetra Nikolopoulou qui dessine les robes de princesse comme personne (et pas que, mais je laisse la surprise).
Sur Poézibao, les lectures d’Anne Malaprade et Elisabeth Jacquet. Et puis tiens, de Véronique Pittolo c’est aussi l’occasion de relire Toute résurrection commence par les pieds.
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