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jeudi 20 août 2009

je ne lis jamais les journaux

 – Et ce pauvre monsieur à lunettes, poursuivit Oblomov, qui m’a harcelé pour savoir si j’avais lu le discours de tel député, et qui a écarquillé les yeux quand je lui ai dit que je ne lisais jamais les journaux ! Après quoi il a enchaîné sur Louis-Philippe, en parlant comme si Louis-Philippe était son père ! Après quoi il m’a posé d’innombrables questions pour que je lui confie ce que je pense du fait que l’ambassadeur de France a quitté Rome. Comme si l’on pouvait se charger de toutes les nouvelles de l’univers, et pérorer, pérorer, jour après jour, semaine après semaine, jusqu’à en perdre le souffle ! On ne le peut pas, naturellement ! Mais lui, il n’en a cure. Et si Mehmed Ali envoie un navire à Constantinople, il se creuse aussitôt la tête « Pourquoi ? » Et si demain Don Carlos échoue dans ses projets, le voilà dans une angoisse mortelle. Que l’on creuse un canal, ou que l’on envoie des troupes au Levant, alors, Seigneur, le torchon brûle ! Et il change de visage, il court, il crie, comme si c’était contre lui que ces troupes marchaient, comme si c’était lui que l’on creusait ! Tu vois, ils n’ont rien à faire, aussi s’éparpillent-ils dans tous les sens ! Sous cette « universalité » se cache un vide affreux, une absence de sympathie totale à l’égard de n’importe qui, de n’importe quoi… Évidemment, suivre un sentier modeste, mener une vie laborieuse, ils trouvent cela ennuyeux, car s’ils vivaient ainsi, ils ne pourraient plus jeter de la poudre aux yeux d’autrui, et tout ce qu’ils veulent c’est jeter de la poudre aux yeux. Tout ce qu’ils veulent, tout ce qu’ils cherchent !
 
Oblomov, deuxième partie, chapitre 4.


Commentaires

Excellent, toujours! Et il a raison, et dans l'ombre laborieuse je continue ma lecture de "Istambul" d'Orhan Pamuk (en poche) au lieu de lire les livres de la rentrée littéraire qui me tombent des mains - pas tous, heureusement, j'en ai lu suffisamment qui me plaisent et que je présenterai, place maintenant aux livres choisis et achetés depuis belle lurette. Quel beau voyage littéraire, à la Sebald, cet "Istambul", tu l'as lu, Philippe ?
Commentaire n°1 posté par Pascale le 20/08/2009 à 21h37
Eh non. (Déjà que j'avoue ne pas lire les journaux, ma réputation est faite !)
Commentaire n°2 posté par PhA le 21/08/2009 à 10h48
Et bien, ça faisait déjà un bout de temps que je me disais qu'il fallait que je lise Oblomov. Il va maintenant falloir que je me mette à penser à le faire !
Commentaire n°3 posté par Stavroguine le 21/08/2009 à 14h34
Sûr !
Commentaire n°4 posté par PhA le 21/08/2009 à 14h37
L'oblomovisme qui est tout de même plus "sympathique" que le bovarysme...
Commentaire n°5 posté par Chr.Borhen le 21/08/2009 à 15h39
C'est ce qui m'inquiète : l'oblomovisme m'est vraiment très sympathique !
Commentaire n°6 posté par PhA le 21/08/2009 à 15h42
 

mercredi 19 août 2009

un ronflement mesuré

Un peu avant cinq heures, Zakhar ouvrit prudem­ment, silencieusement la porte du vestibule, puis, sur la pointe des pieds, il gagna la chambre, et s’approcha d’une seconde porte, celle du cabinet de son maître. Il y colla, pour commencer, son oreille, puis, s’accroupissant, ­regarda par le trou de la serrure.
Du cabinet venait un ronflement mesuré.
– Il dort, murmura Zakhar, et je devrais le réveiller. Cinq heures approchent.
Toussotant, il entra dans le cabinet.
– Ilia Ilitch ! Hé, Ilia Ilitch ! s’exclama-t-il douce­ment, une fois parvenu au chevet d’Oblomov.
Le ronflement ne cessait toujours pas.
– Ce qu’il peut dormir, tout de même, cet Ilia Ilitch !
Zakhar toucha la manche de son maître.
– Ilia Ilitch grogna mais ne se réveilla pas pour autant.
– Levez-vous donc, Ilia Ilitch ! C’est une honte, une vraie honte, fit Zakhar, élevant la voix.
Toujours pas de réponse.
  – Ilia Ilitch ! répéta Zakhar, tirant son maître par la manche.
Oblomov tourna la tête avec effort, et regarda Zakhar d’un œil atone.
– Qui est là ? demanda-t-il d’une voix rauque.
– Moi, Zakhar. Vous devriez vous lever.
– Va-t’en ! grommela Ilia Ilitch. Après quoi il retomba dans un profond sommeil.
À la place du ronflement on entendait maintenant un sifflement nasal. Zakhar, obstiné, tira son maître par un pan de sa robe de chambre.
– Qu’est-ce que tu veux ? cria Oblomov d’une voix tonitruante, et ouvrant tout à coup les deux yeux à la fois.
– Vous m’aviez dit de vous réveiller.
– Je sais, et tu as fait ton devoir, mais maintenant va-t’en ! Le reste me regarde.
– Je ne m’en irai pas, dit Zakhar, tirant à nouveau la manche d’Oblomov.
– En tout cas je te défends de me toucher ! dit Oblomov, mais cette fois avec douceur. Et, ayant dit, il enfonça son visage dans l’oreiller et se remit à ronfler.
– On ne peut pas… Ilia Ilitch… dit Zakhar. – Je ne demande pas mieux, mais on ne peut pas…
Il continuait de secouer son maître.
– Fais-moi la grâce de ne pas me déranger, dit Oblomov.
– Moi, je veux bien vous faire cette grâce. Seule­ment après, vous allez me chercher noise, et me dire que je ne vous ai pas réveillé !
– Seigneur ! Quel homme ! soupira Oblomov. – Mais laisse-moi donc dormir encore un peu, ne serait-ce qu’une minute. Qu’est-ce qu’une minute ?
Ilia Ilitch se tut, foudroyé par le sommeil.
– Ah, ça, pour roupiller, il est un peu là ! murmura Zakhar, convaincu que son maître ne l’entendait pas. – Une bûche, une vraie bûche ! Pourquoi donc est-il né dans le monde du Bon Dieu ? Mais lève-toi donc, qu’on te dit ! hurla Zakhar.
– Quoi ? Quoi ? cria Oblomov d’une voix menaçante en soulevant la tête.
– Pourquoi, disais-je… Pourquoi ne vous levez-vous pas, Monsieur ! répondit Zakhar, usant de la douceur.
– Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ? Comment oses-tu ?
– Comment ? J’ose quoi ?
– Comment oses-tu me parler sur ce ton ?
– Vous avez rêvé. Dieu m’est témoin que vous avez rêvé.
– Tu croyais que je dormais ? Erreur ! Je ne dor­mais pas, j’entendais tout…
Mais il se rendormit aussitôt.
 
Oblomov, première partie, chapitre11.
 
Belle réponse de mes lectures (et sans doute du dormeur de service) à mon humeur du moment, exacerbée par la température. (Enfin c’est fini, ces travaux ; il ne reste plus qu’à regarder le résultat – pas de trop près.) Pour revenir à Oblomov, l’idée par moment me traverse que l’état liquide n’est pas sans parenté avec l’oblomovisme. 



Commentaires

Oui, cette image d'Oblomov nous réveille : si la vie est un songe, les rêves en sont alors la réalité. Vous vous figurez que vous vous attaquez à vos murs (non carcéraux !), alors que l'enduit coule de source et s'en va même remplir des pages ailleurs...
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 20/08/2009 à 09h45
Taratata! on ne s'endort pas! Il est temps maintenant de passer aux finitions : armé d'une loupe et d'une pince à épiler, on retire les poils de pinceau.

(Et j'ai enfin mon Liquide - flambant neuf - dont j'entame la lecture juste après ma sieste c'est à dire vers...)
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 20/08/2009 à 12h38
Hélas, oui (pour les finitions). (Et voilà une bonne nouvelle - pour Liquide. Ne vous noyez pas !)
Commentaire n°3 posté par PhA le 20/08/2009 à 13h49
Je me souviens de cet échange comme si j'avais lu ce livre hier! incroyable comme certains livres marquent nore subconscient.
Je ne vois pas bien en quoi cela te ramène à Liquide, Philippe...
Commentaire n°4 posté par Pascale le 20/08/2009 à 15h29
Pas ce passage - qui me ramène surtout à mon envie (momentantée) de ne rien faire. Plus généralement : le renoncement à faire / l'application à ne faire que. Ce n'est pas le même effet, bien sûr. C'est l'origine du "mal" que j'interroge. Il n'empêche qu'au final Oblomov est bien plus séduisant, car plus honnête. Ou même plus "courageux".
Commentaire n°5 posté par PhA le 20/08/2009 à 15h59

mardi 18 août 2009

demain ce sera pareil

– Regarde un peu comment tu fais le ménage ! Que de poussière, que de saletés ! Là ! Là ! Tu vois ? C’est simple, tu ne fais rien !
– Je ne fais rien ! protesta Zakhar, offensé. J’use mes forces, je m’esquinte chaque jour ! J’époussette, je balaie… presque tous les jours !
Il désigna le plancher, au centre de la pièce, et aussi la table où Oblomov prenait ses repas.
– Là, là, dit-il, là, vous voyez bien ! Tout est balayé, et rangé, comme pour une noce. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
– Et ça ? Et ça ? interrompit Ilia Ilitch en montrant les murs et le plafond. –  Et ça ? Ça ?
Il désignait maintenant l’essuie-main, abandonné depuis la veille, et une assiette oubliée sur la table avec une tranche de pain.
– Bon, je vais la ranger, dit Zakhar, condescen­dant. Et il prit l’assiette.
– Et la poussière sur les murs ? Et les toiles d’arai­gnée ? dit Oblomov, les désignant du doigt.
– Ça, je les nettoierai à la Semaine sainte, j’astique­rai les icônes et j’enlèverai les toiles d’araignée par la même occasion.
– Et les livres, les tableaux ?
– Les livres et les tableaux, à la Noël ; et nous ran­gerons aussi les armoires, Anicia et moi. Et puis quand voudriez-vous qu’on nettoie ? Vous êtes toujours fourré à la maison !
– Non, je vais parfois au théâtre, et en visite. Tu pourrais en profiter…
– Il faudrait peut-être faire le ménage la nuit ?
Oblomov jeta sur Zakhar un regard plein de reproches, hocha la tête, puis soupira. Zakhar jeta un regard indif­férent par la fenêtre et soupira aussi. Sans doute le maître songeait-il : « Toi, vieux, tu es un Oblomov, plus encore que moi-même ! » Et Zakhar se disait presque : « Tu mens ! Tu n’es bon qu’à faire de pauvres discours, mais la poussière et les toiles d’araignée sont les der­niers de tes soucis. »
– Comprendras-tu enfin que la poussière attire les mites ? dit Ilia Ilitch. – Oui, il m’arrive même de voir une punaise se promener sur les murs.
– Chez moi, il y a même des puces ! rétorqua Zakhar avec insouciance.
– C’est vrai ? Quelle saloperie ! dit Oblomov.
Zakhar eut un sourire si large qu’il alla jusqu’à enva­hir ses sourcils, et même ses favoris, qui s’écartèrent quelque peu, tandis qu’une vive rougeur couvrait tout son visage, jusqu’au front.
– Est-ce ma faute s’il y a des punaises dans le monde ? dit-il avec un étonnement candide. Est-ce moi qui les ai inventées ?
– Cela vient de la saleté, dit Oblomov. Pourquoi mens-tu toujours ?
– Ce n’est pas moi qui ai inventé la saleté !
– Tu as des souris chez toi. Je les entends la nuit qui courent.
– Ce n’est pas moi non plus qui ai inventé les sou­ris. Et puis ces créatures-là, que ce soient des souris, des chats ou des punaises, il y en a beaucoup, partout !
– Et comment se fait-il, alors, que chez les autres il n’y ait ni mites ni punaises ?
Une expression d’incrédulité se peignit sur le visage de Zakhar, ou plus précisément la certitude absolue et paisible qu’un tel état de choses n’était pas de ce monde.
– Chez moi, il y a des bestioles de toutes sortes, dit-­il d’un air buté. Et on ne peut pas veiller sur chaque punaise, la poursuivre quand elle s’échappe… Ça n’en finirait plus !
Il semblait se dire à lui-même : « A-t-on jamais vu sommeil sans punaises ? »
– Enlève au moins les saletés dans les coins, balaye un peu, dit Oblomov.
– Si on balaye, il s’en accumulera d’autres, et demain ce sera pareil, dit Zakhar.
– Non, il n’y en aura plus, il ne doit plus y en avoir.
– Il s’en accumulera, je le sais, reprit le valet.
– Eh bien, s’il s’en accumule de nouveau, tu balaye­ras de nouveau.
– Comment ? Nettoyer tous les jours, tous les coins ? demanda Zakhar. Mais ce n’est pas une vie ! J’aimerais encore mieux que Dieu rappelle mon âme !
 
Ivan Gontcharov, Oblomov, Première partie, Chapitre 1
 
Pour un peu on se croirait dans Fin de partie, non ? En tout cas, ce Zakhar, quelle sagesse ! quelle puissance de persuasion ! « Il s’en accumulera, je le sais. » (C’est comme refaire les plafonds, les tapisseries ; à quoi bon ? Dans dix ans tout sera à refaire, et avec dix ans de plus dans les reins. On a beau dire, on est tout de même bien déraisonnable.) 



Commentaires

Ah, ce bon vieil Oblomov. Tu ne me donnes envie de le relire.
Commentaire n°1 posté par Didier da le 18/08/2009 à 23h02
Ah, enfin tu le lis. J'ai adoré ce bouquin!
Commentaire n°2 posté par Pascale le 18/08/2009 à 23h51
Un bonheur !
Commentaire n°3 posté par PhA le 19/08/2009 à 22h03