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mercredi 13 mars 2013

des tutoiements qui ont des allures de menace


Il dit : la confiance, ça ne sert à rien. De nos jours, le client est volatil, il n’a que faire de la confiance, ce qui compte, c’est du one shot et avec le plus gros chiffre possible en une seule fois. C’est ça, le commerce, ma cocotte ! Le client est volatil et ton chef t’appelle ma cocotte au bout d’un mois de boulot. Tout cela parce que tu as étudié la veille les bons chiffres de vente de l’ancêtre. Et émis l’hypothèse que sa clientèle lui était fidèle, lui faisait confiance. Et conclu que se séparer de lui risquait de plomber le chiffre d’affaires. Et que le chiffre d’affaires constituait ton objectif majeur, le seul passible de renvoi et marqué dans ton contrat d’embauche. Mais le chef (avec aujourd’hui une chemisette hésitant entre un vert d’eau et un bleu olivâtre) est intransigeant sur ce point. Tu comprends (ma cocotte) ce n’est pas moi qui décide. L’ancêtre, je m’en fous, je le garderais bien, mais il déplaît en haut lieu, il gêne, il n’est n’une survivance de là où nous ne voulons plus aller. Il nous faut de la rupture. Il tape du tranchant de la main sur son bureau, les poils des avant-bras tremblent. Tu sursautes. Il est content de son effet, fait mine de recommencer, mais sa main retombe mollement cette fois. Puis, de nouveau conciliant, il sourit, se lève, écarte les persiennes de son bureau. Dans la cour, on entend les camions qui manœuvrent. Il tente d’ouvrir la fenêtre, mais elle résiste. Font chier, avec leur clim, on doit tout calfeutrer. Se renfrogne. Tu le regardes s’agiter, puis contourner le bureau et venir s’affaler pesamment sur le canapé de cuir blanc (cadeau d’un fournisseur) appuyé au mur d’en face. Il te regarde, vaguement absent ou absorbé par quelques pensées confuses, bras en croix étalés sur le dossier du canapé, la chemisette vert d’eau ou bleu olivâtre sur le grain immaculé d’un cuir de buffle. Il te toise, assis plus bas que toi, ses auréoles aux aisselles, et toi à deux mètres de lui sur la chaise à roulettes devant le bureau, tu te sens mal à l’aise, presque déshabillée, et tu crispes tes pieds croisés derrière le pivot du siège. Ce matin, tu as remis un jean. Après le séminaire, tu t’y sentais autorisée. Jusqu’ici tu n’avais osé que les tenues classiques qu’on t’avait conseillées à l’école de commerce, la plupart du temps un pantalon de tergal noir, une veste courte assortie et un chemisier blanc. Mais, à part les représentants affublés d’une cravate, ceux qui travaillent dans les bureaux sont en tenue décontractée, comme la responsable des finances toujours en robe indienne et qu’on entend arriver au fond du couloir dans des cliquetis de colliers extravagants. Là-bas, d’ailleurs, dans ton précédent travail aux articles de sport, le jean était ta tenue habituelle et… Il répète sa phrase et tu t’aperçois que tu n’as pas écouté : La rupture, il faut jouer la rupture. Je suis sûr que tu m’as compris. Il y a des tutoiements qui ont des allures de menace. Tu penses en cet instant précis à ta sœur, sans savoir pourquoi cette pensée vient s’incruster dans ce bureau d’arriviste à canapé de cuir blanc, reproduction de Gauguin et Picasso sur les murs et l’inévitable balle de golf négligemment posée sur le plateau en verre du bureau. Elle vient te voir ce week-end, ta petite sœur. Ton chef continue : Mais, après tout, c’est toi la responsable des ventes. A toi de me démontrer comment il faut réorganiser l’équipe pour conserver le même volume d’activité en se séparant de l’ancêtre.
 
Thierry Beinstingel, Ils désertent, Fayard, 2012, p. 23-25.
 
http://www.entre-temps.be/wp-content/uploads/97822136688262.jpg

Commentaires

Ça fait froid dans le dos. Et Thierry Beinstingel sait de quoi il parle...
J'avais lu CV roman et j'ai sur mes étagères 1937, Paris-Guernica...

Commentaire n°1 posté par Michèle P le 13/03/2013 à 10h17
Oui. Dans celui-ci, entièrement à la 2e personne, il y a deux personnages : un tu qui s'adresse à la jeune femme, ce tu faussement familier du milieu professionnel d'aujourd'hui ; et un vous qui s'adresse à l'ancêtre (qu'elle doit licencier), qui représente aussi une autre époque et un autre rapport au travail.
Réponse de PhA le 13/03/2013 à 15h53
L'entreprise est une plate-forme...éjectante. Mais il arrive que ces éjections soient suicidaires pour elle.
Commentaire n°2 posté par Lza le 13/03/2013 à 17h23
On pourrait penser que vous avez lu le roman.
Réponse de PhA le 17/03/2013 à 12h11
Je ne l'ai pas lu, mais ça tombe sous le sens.
Commentaire n°3 posté par Lza le 17/03/2013 à 16h57
Je m'en doutais bien.
Réponse de PhA le 18/03/2013 à 18h20
Thierry Beinstingel vient d'obtenir pour son 7e livre "Ils désertent", le 9e prix Amila-Meckert attribué par le conseil général du Pas-de-Calais et Colères du présent.
Commentaire n°4 posté par Michèle P le 02/05/2013 à 15h10
Ah, c'est bien ! (Et j'aime beaucoup Colères du Présent aussi)
Réponse de PhA le 02/05/2013 à 18h58

vendredi 9 novembre 2012

à propos de CV roman, de Thierry Beinstingel


J’ai acheté mais je n’ai pas encore lu Ils désertent, de Thierry Beinstingel, paru à cette rentrée. Mais voici que je retombe sur un petit texte que j’avais écrit à propos de CV Roman, paru il y a cinq ans, déjà chez Fayard :
 
Notre vie rectangulaire et sans épaisseur

Le travail n’est pas un sujet de roman. Pour Thierry Beinstingel, pourtant, c’est le sujet. Le titre, CV roman, oxymore improbable, le dit assez. Mais on le suit sans peine : le CV, c’est bien cette chose qui, comme un roman, est supposée représenter la vie ; mais c’est une vie rétrécie dans un rectangle, aplatie en feuillet unique, où les mots, "conscience de responsabilité et de sécurité", "travail en équipe en environnement difficile", ne veulent plus rien dire – oublient de dire que le "relation clientèle" qui suit est une voie de garage, conséquence d’un accident du travail qui a conduit le conducteur d’engins à l’invalidité partielle. "Conseiller en mobilité dans un service de Ressources Humaines", tel est le titre du spécialiste des CV, chargé de guider en douceur les employés vers la sortie, vers d’autres emplois incertains. Cette fonction douteuse, c’est celle qu’exercent les consciences innommées qui président au récit, avatars pluriels de l’auteur, dont c’est aussi le "métier", nous dit la quatrième de couverture. Consciences inconfortables, invitées à se plonger un instant, lors de quelques rendez-vous formels, dans ces vies désincarnées, qu’elles doivent souvent trop tôt abandonner à leur  sort : d’autres attendent. Le roman, innovant dans sa forme, épouse les rubriques obligées : "Expérience", "Formation", "Loisirs", "Situations", multipliées par treize séquences. Enfoui sous la paperasse jargonnante, l’humain. "Ressources humaines", dit la fonction. L’humain, les mots du travail sont déposés dessus pour l’étouffer, le mettre en conserve, l’oublier. Parfois, l’humain s’appelle Sylvain Schiltz, il meurt gelé dans sa voiture. Quittant pour un instant les salles de réunion, le "Conseiller en mobilité dans un service de Ressources Humaines" devient écrivain (s’appelle lui-même "Je est un autre") et se lance dans – son travail. Autrement.
 
Mars 2008.
 
http://www.images.hachette-livre.fr/media/imgArticle/Fayard/2007/9782213624846-G.jpg

Commentaires

On empile des formules toutes faites comme on enfile des perles...
Commentaire n°1 posté par Lza le 10/11/2012 à 16h52
Le monde du travail a son langage, et il n'est pas joli.
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h46

dimanche 28 novembre 2010

au sujet de – Retour aux mots sauvages

Ça y est, j’ai enfin lu le dernier roman de Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages ; l’histoire d’un homme qu’on défait de son identité et qui tente de s’en reconstruire une. N’est-ce pas le sujet ? Le sujet, n’est-ce pas aussi, dans ce qu’est devenu le monde du travail aujourd’hui, dans une sorte de grand silence feutré, la disparition de l’humanité ? « Il faut remettre de l’humain dans les rouages », la phrase est dite, ressassée par des professionnels sans visage, comme s’il suffisait de dire pour faire. L’humain, le héros anonyme de Retour aux mots sauvages, le pseudonymé Eric parce que c’est la règle quand le métier consiste à répondre au téléphone, ira le chercher hors des rouages, justement ; l’humain, ce sera lui-même, et plutôt que l’huile il est comme un grain de sable dans le rouage de la grande entreprise quand il décide de s’occuper vraiment du client, d’un client – « il faut se mettre à la place du client », répète à l’envi sa collègue Maryse, et cette phrase sincère et toute faite sonne comme une provocation lancée à l’entreprise.
Y a-t-il à la littérature d’autres sujets que la disparition de l’humanité – à l’autre extrémité du spectre de mes goûts littéraires l’expression va aussi bien à Volodine –, d’autres sujets que la défaite de l’identité (et là je ne citerai personne) ? Si j’insiste lourdement sur cette question rebattue du sujet (il m’arrive même d’en faire des blagues), au fond c’est plutôt pour l’évacuer. Retour aux mots sauvages est un livre de Thierry Beinstingel, pas besoin du nom de l’auteur sur la couverture, on n’est pas loin de CV Roman, et même aussi de Bestiaire domestique, et je l’aime à la même hauteur. Haute, la hauteur, si ça n’est pas dit assez clairement. Le livre a eu du succès, il a même fait partie de la sélection du Goncourt, réjouissons-nous. Que penser du fait que le précédent, par exemple, ait eu à l’évidence beaucoup moins d’échos ? Une affaire de circonstances, entre temps l’entreprise en question a fait tristement la une des journaux, on ne parlait plus que de ça, de la mort de ses employés plus que de leur vie. Alors bien sûr ça aussi c’est un sujet, celui dont les journaux s’emparent, et la critique littéraire c’est aussi du journalisme. Il ne faudrait que ce ne soit que ça : oui, Retour aux mots sauvages est un livre fort, il y en a eu d’autres avant, il y en aura d’autres après, « du même auteur » comme on dit.


Commentaires

et oui, je viens aussi de le lire, et oui je l'ai aimé, et oui pas uniquement (un peu aussi) pour le sujet dans l'air du temps auquel je le vois limité dans toutes les critiques lues ensuite. Et je retrouve ici un peu de ma lecture 
Commentaire n°1 posté par brigitte Celerier le 28/11/2010 à 15h04
Ce qui est agaçant, c'est que même dans le succès de très bons livres comme celui-ci, il y a des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature. La critique journalistique reste trop souvent une critique du sujet - il faut dire aussi que le rapport au sujet n'est pas le même en journalisme et en littérature.
Réponse de PhA le 28/11/2010 à 15h38
Le "danger" des livres qui possèdent un vrai sujet - une histoire. J'imagine l'auteur lisant ces critiques. 
"Quand dire, c'est faire", j'ai dû le lire. Un classique il me semble. C'est une névrose connue, qui tend à se répandre en effet dans la classe politique de façon démentielle...
 
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 28/11/2010 à 17h05
En fait il n'y a presque pas d'histoire dans ce livre, ou plutôt une si minuscule que justement elle en mérite d'être dite. ça devrait suffire à ne pas limiter son sujet aux drames chez France Télécom - mais reconnaître le "vrai sujet" d'un livre, pour peu que ça ait un sens, demande d'aller au-delà des évidences. A quoi un bon livre doit-il sa visibilité ? à autre chose que lui-même, et ça c'est quand même dommage.
(A une époque j'ai eu une passion fugace pour la pragmatique linguistique. Il m'en reste quelques traces.)
Réponse de PhA le 28/11/2010 à 18h00
Bon, je demande à Loïs de le noter...
Commentaire n°3 posté par Anna de Sandre le 28/11/2010 à 17h08
Ah ! ça me manquait de ne plus emmerder Loïs !
Réponse de PhA le 28/11/2010 à 18h01
Soupir...
Commentaire n°4 posté par Anna de Sandre le 28/11/2010 à 18h02
J'adore faire soupirer les femmes, enfin, parfois...
Réponse de PhA le 28/11/2010 à 18h11
Les Goncourt avaient sans doute déjà  un coup dans l'aile quand ils ont mis ce livre dans leur sélection : Houellebecq ferait mieux l'affaire, ce n'était pas le sujet, tous ces mots télécommunicants.
Commentaire n°5 posté par Dominique Hasselmann le 29/11/2010 à 07h18
Bah, le Goncourt, même avec un coup dans le nez...
Réponse de PhA le 01/12/2010 à 14h29

lundi 18 mai 2009

la vie, détails dans le décor

Au fond, la vie est ce qui nous intéresse. On ne parle guère que de ça. Le travail lui donne une forme : rectangulaire, et même une épaisseur : celle infime de la page. Cette réduction de la vie réduite au CV, c’était le sujet du précédent livre de Thierry Beinstingel au titre oxymorique, CV roman. Avec Bestiaire domestique, le fond du sujet reste le même – la vie – de quoi parler d’autre ? – c’est l’angle d’approche qui diffère. Car la vie est aussi dans le décor, un décor toujours façonné par l’homme, celui de la ferme de l’enfance (lapins) – enfance éphémère (vaches, poules) ; un décor humain où plus tard à l’occasion surgit la vie encore qui souvent échappe à l’attention de l’homme : chevreuils aux abords des champs, sanglier sur la route du VRP, pigeons nouveaux venus avec la grande entreprise qui s’érige en voisine imposante, pigeons toujours aux fenêtres de la même où maintenant l’on travaille, pigeons encore sur les toits de ses bâtiments désaffectés, en attente d’un rachat – la vie du travail aussi est une vie éphémère. Et c’est donc bien une vie qui se dessine : enfance, adolescence amoureuse, baccalauréat qu’on rate ou pas, entrée dans la vie active, enfance d’une nouvelle génération avec forcément les poissons rouges, les chats qui se succèdent. La vie d’un « on » qui n’est pas celui de la connivence, mais plutôt celui d’une singularité discrète, comme effacée au profit du décor quotidien que trop souvent on néglige de voir, une singularité qui avec le temps s’affirme parfois d’un « je » fugitif. La même chose encore que dans le livre précédent, seul que j’ai lu – mais à en croire les Feuilles de route de l’auteur c’est vrai aussi des précédents, avec un auteur qui s’est comme déplacé par rapport à son objet, histoire d’en montrer d’autres faces, lesquelles en effet échapperaient trop facilement à un regard distrait.
 
Bestiaire domestique, de Thierry Beinstingel, est paru chez Fayard en 2009.


Commentaires

je n'avais pas repéré sa sortie, les feuilles de route m'en donnaient une envie un peu intriguée
Commentaire n°1 posté par brigetoun le 18/05/2009 à 07h32
C'est un livre à la beauté discrète.
Commentaire n°2 posté par PhA le 18/05/2009 à 08h04
Du même, je sors de "Retour aux mots sauvages "(Fayard mai 2010) qui, outre l'actualité encore brûlante du sujet, révèle la piste pour s'en exiler : résister avec les mots.
Très beau livre d'un auteur qui est aussi une belle personne.
Commentaire n°3 posté par Francesca le 29/10/2010 à 10h57
Je viens juste de l'acheter - avant-hier - mais n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger. C'est un beau succès qui fait plaisir.
Réponse de PhA le 29/10/2010 à 11h04