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mercredi 22 avril 2026

Mon classique du mercredi : Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

(De « Absinthe » à « Agriculture ». Je m’avise en relisant la page que j’ai d’ailleurs tronqué ce dernier article, « Agriculture » ; la suite en est pourtant délicieuse : « Manque de bras. On devrait l’encourager. Sujet très chic. » Mais j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise.)

Je n’y pensais pas, mais ce texte a vraiment toute sa place dans « Mon classique du mercredi ». En effet, j’étais encore au lycée quand je l’ai lu la première fois, à la suite de Bouvard et Pécuchet, mon premier Flaubert. L’idée d’en écrire une version contemporaine ne date pas non plus d’hier, même si elle n’est longtemps restée qu’une idée. Ce sont toutes les bêtises que j’ai pu lire et entendre un peu partout à propos de la littérature contemporaine qui ont fini par déclencher ce qui est devenu Mon petit DIRELICON, lequel n’a jamais oublié sa dette envers l’ami Gustave : « Petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine, mais quand même un peu à la manière de Flaubert ».




mercredi 8 avril 2026

Mon classique du mercredi : l’éducation sentimentale, de Flaubert (l’ombrelle de Madame Arnoux)

Par association d’idées, mon classique de ce mercredi est un passage de l’éducation sentimentale, mon deuxième Flaubert (après Bouvard et Pécuchet), lu très jeune (mais je ne saurais plus dire quand) et relu, et que j’ai envie de relire encore. Ce passage-ci, je le connais bien pour l’avoir étudié avec mes élèves, notamment pour leur montrer ce qu’on peut faire en adoptant le point de vue interne du personnage – ce qu’en fait Flaubert est particulièrement croustillant.



mercredi 19 février 2025

Mon classique du mercredi : Bouvard et Pécuchet, de Flaubert (premières pages)

En revanche, Bouvard et Pécuchet fut bien mon premier Flaubert. C’était à la fin de mon année de 1ère ; Danielle Auby nous en avait lu un passage, peut-être bien celui-ci, juste pour le plaisir ; ça avait été pour le mien en tout cas.



mardi 10 septembre 2024

un enfant spirituel, encore que pauvre et empoté, de cet écrivain

C’était un livre (l’Éducation sentimentale de Flaubert), avoua plus tard Kafka, « dont j’ai été proche pendant bien des années comme de peut-être deux ou trois personnes ; chaque fois que je l’ai ouvert, peu importe où et quand, il m’a réveillé en sursaut et saisi tout entier, et je me suis toujours senti un enfant spirituel, encore que pauvre et empoté, de cet écrivain. »


C’est dans une lettre à Felice Bauer, citée par Reiner Stach dans Kafka tome 3, les années de jeunesse. Je continue ma lecture pour savoir comment faire quand on se sent l’enfant encore plus pauvre et plus empoté non seulement de l’auteur de l’Éducation sentimentale mais aussi de celui de Description d’un combat – seul texte que Kafka ait à peu près achevé à la page 532 de ce tome 3 de sa biographie, et qui se trouve aussi – par un hasard que j’aime – le premier récit de Kafka qu’un tout jeune lycéen a découvert, alors qu’il était encore en pleine Croissance. (La lecture de Kafka et celle de Flaubert m’ont été personnellement recommandées par mon cher professeur de français de 1ère, Danielle Auby.)



lundi 21 août 2023

à propos de Don Quichotte (et notamment de la 2e partie)

Voilà : j’ai lu Don Quichotte.

Ou plutôt, j’ai lu la deuxième partie de Don Quichotte ; j’avais relu la première l’été dernier. Un an entre ces deux lectures ; j’ai éprouvé quelque scrupule à laisser passer tant de temps, et puis Cervantès m’a donné raison : dix années séparent ces deux publications (1605, 1615). Dix années les séparent et si, du point de vue des événements racontés, la seconde est la suite immédiate de la première, elle s’en démarque sensiblement dans son contenu. En parfait ignorant de la littérature espagnole que je suis, aurai-je l’audace d’en dire quelque chose ?

La folie de Don Quichotte est sans doute un peu contagieuse ; allons-y. Celui-ci cependant, dans cette deuxième partie, paraît plus raisonnable que dans la première : voici qu’il ne prend plus les hôtelleries pour autre chose que des hôtelleries, et gageons que s’il y croisait des moulins à vent (il n’y en a plus), il les prendrait probablement pour des moulins à vent. Le personnage tend d’ailleurs à s’effacer tandis que Sancho gagne en importance, au point de devenir quasiment l’égal de son maître. Cervantès explore sa simplicité authentique, et donne à voir à quel point la simplicité est complexe. Les chapelets de proverbes improbables que Sancho débite à toute occasion – une bonne lecture à haute voix s’impose – combinent l’absurdité burlesque et la sagesse miraculeuse. Quant aux passages où Sancho, victime d’une mystification organisée par un duc et une duchesse anonymes et farceurs qui a pu inspirer le dîner de cons et nous fait regretter que l’immense Jacques Villeret n’ait jamais, à ma connaissance, incarné le personnage de Sancho, se croit gouverneur d’une île, il y fait preuve d’une acuité et d’une sagesse qui laissent pantois les facétieux Grands d’Espagne.




C’est que, par la publication de leurs aventures racontées dans la première partie, Don Quichotte et Sancho Panza sont devenus célèbres, célèbres dans notre réalité mais aussi dans la leur, car les deux se mêlent. En effet, l’essentiel de l’intrigue de cette seconde partie tient au fait que la plupart des personnages importants que croisent nos deux héros connaissent leur histoire tout simplement parce que, comme le lecteur, ils l’ont déjà lue dans un livre imprimé, dans un procédé de mise en abyme rarement employé à ma connaissance – il ne me vient à l’esprit, comme exemple comparable et tout récent, que les Barbares de Jacques Abeille, où la lecture des Jardins statuaires par les personnages jouent un rôle essentiel dans l’intrigue. Non seulement de nombreux personnages ont donc lu les aventures imprimées de Don Quichotte et de Sancho Panza, mais certains en ont même lu une suite apocryphe, dont Don Quichotte choisit délibérément de ne pas suivre l’histoire, en n’allant pas à Alicante comme il l’avait prévu et comme le fait le Don Quichotte de la suite apocryphe, mais de poursuivre jusqu’à Barcelone. Or cette suite apocryphe existe bel et bien, elle est parue en 1614, un an avant celle de Cervantès, signée par un mystérieux Avallaneda. Tout cela est bien venu à une époque où le roman a besoin de passer pour une histoire vraie pour être pris au sérieux.




C’est peut-être pour éviter que son personnage soit réutilisé par un autre auteur peu scrupuleux que Cervantès le fait mourir à la fin. Mais il me semble que Don Quichotte est aussi l’histoire d’un nom, l’histoire d’une identité fictive qui donne son titre au roman. Car Don Quichotte ne s’appelle pas Don Quichotte. L’histoire de l’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche n’est pas l’histoire d’une vie. Un personnage se donne un nom, « Don Quichotte » : il devient le personnage de sa propre fiction que nous appelons folie, et c’est ce qui lance l’histoire. Quelque mille pages plus loin, il renonce à ce nom, et à son statut de personnage : le roman s’arrête – sa mort ne fait qu’enfoncer le clou de la fin. Un roman sur la haine de la lecture (où le personnage doit sa perte à ses lectures), comme quelques siècles plus tard Madame Bovary – c’est dans les deux cas le prix du « réalisme ». Là aussi le titre est un nom, mais au lieu d’être choisi par le personnage, celui-ci le porte comme un fardeau – à ce titre (dans tous les sens du terme), Madame Bovary sera une sorte d’anti-don Quichotte.

Voilà. Je n’ai pas lu grand-chose à propos Don Quichotte, je parle du texte même, sur Internet, ni même dans la préface de mon édition de poche ; alors j’ai eu envie d’en écrire un peu.



dimanche 2 juillet 2017

inplicit

Hier j'ai inventé un nouveau jeu. C'est rigolo. J'ai appelé ça l'inplicit parce que ça consiste à prendre l'incipit et l'explicit d'un livre et à les coller l'un à l'autre. Ça nous fait l'économie de la lecture de tout le reste et c'est souvent très révélateur. J'ai commencé avec la Recherche et évidemment je suis tombé sur le très joli
« Longtemps, je me suis couché dans le Temps. »
Comme ça me disait quelque chose, j'ai fait une recherche et je me suis rendu compte que Genette l'avait déjà trouvé ; c'est dans Palimpsestes mais je n'ai pas relu tout le passage, j'ai envie de refaire mes petites trouvailles tout seul si vous voulez bien.
L'inplicit rendant le contenu du livre implicite son nom lui va bien je trouve. A notre époque du tout économique on a tout à y gagner, la Recherche en huit mots est vite lue et somme toute, qui sait, il reste l'essentiel. D'ailleurs taire est une tendance de la littérature, mon système a du bon.
Dans la foulée, j'ai inplicité quelques classiques que vous reconnaîtrez sans peine :

« Nous étions à l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait la croix d'honneur. »

« Le 15 mai 1796, le Général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur : Ernest V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui des grands-ducs de Toscane. »

« Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui changeait pour lui l'aspect de la société. »

« Le rêve est une seconde descente aux Enfers. »

« Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université des remords aux regrets et des fautes aux souffrances. »
(De qui est celui-ci, hein ? On fait moins les malins.)

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour avoir touché au manteau de Tanit. »
(L'une des difficultés, pour certains romans, consiste à ne pas trop remonter l'explicit si celui-ci a le malheur de dire explicitement quelque chose du dénouement, afin de ne pas gâcher le plaisir des lecteurs qui auraient encore l'idée incongrue de lire le roman dans son intégralité.)

J'ai même essayé avec un recueil de poèmes (illustre) :
« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ! »
(Un inplicit qui me parle de ma sottise à trouver du nouveau dans l'inconnu – en l'occurrence ce jeu de l'inplicit : on est toujours renvoyé à ce qu'on fait.)

Puis je suis revenu au XXe siècle :

« Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit, qu'on n'en parle plus. »
« Nous voici encore seuls, mon oncle. »
(Oui, c'est le même auteur.)

« C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor », se dit Bernard. « Je suis bien curieux de connaître Caloub. »
(Facile, je le reconnais.)

« Aujourd'hui, maman est morte avec des cris de haine. »
(Mais hier, non. Demain non plus. Il n'y aura pas d'histoire. Pas de meurtre. Ou, s'il y a meurtre, il n'y aura pas de procès.)

Evidemment, cet auteur-ci ne pouvait échapper :
« Le voyage de Mercier et Camier, je peux le raconter si je veux, car l'ombre se parfait. »
« Je serai quand même bientôt tout à fait plus rien »
« Où maintenant continuer. »
(Remarquez comme ces trois derniers mots résument bien le problème qui se pose à Beckett après avoir terminé l'Innommable – car évidemment c'est lui.)

« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre et vous quittez le compartiment. »

« Il tenait une lettre à la main, abandonnée, inutilisable, livrée à l'incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. »
(Un de mes inplicits préférés. C'est la Route des Flandres de Claude Simon – et c'est aussi la littérature.)

Comme mon ami Didier da Silva me disait le bien qu'il pensait de ce jeu (c'était sur Facebook, au fait – un terrain de jeu, quoi), je lui ai répondu :
« C'est à peine s'il somnole doucement dans le vent. », et vous, lisez donc Hoffmann à Tokyo si ça n'est pas déjà fait, à quoi il m'a répondu :
« Une autre brindille encore apparaît, au moins comme ça enfin c'est fini. »
J'avoue que cédant au narcissisme propre à la profession, j'avais déjà inplicité :
« C'était en plein milieu des champs. Il n'y avait pas de relief à la surface du monde. »

D'ailleurs j'avais bien envie de faire un sort aussi aux auteurs contemporains, par exemple à Pascale Petit :
« J'aime quand elle me dit On retrouvera nos corps recouverts de suçons et deux cents tonnes de cailloux inconnus sur Terre. »
C'est l'inplicit de Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir, un inplicit assez explicite je trouve ; quelque chose comme le faisceau minuscule et circonscrit d'une lampe torche dans la pénombre.

(Bon, ceux qui chercheraient des réponses peuvent regarder dans les libellés au pied de ce billet.)

jeudi 24 janvier 2013

ne pas reconnaître Flaubert (addenda au billet d’hier)

J’aurais dû préciser dans mon billet d’hier qu’en plus du peu de cas de la vraisemblance dont Flaubert semble faire preuve quand il place ce meurtre de Dussardier par Sénécal sous les yeux même de Frédéric, la façon dont ces deux personnages se réduisent en final à des emblèmes sociaux était évidemment à l’origine de mes soupçons concernant une éventuelle influence hugolienne, ou à tout le moins « romantique ».
Quoi qu’il en soit c’est parce que je ne reconnais pas – pas vraiment – Flaubert que je tique sur ce passage qui ne m’aurait peut-être pas choqué sous la plume d’un autre. Est-ce à dire que je connais Flaubert pour prétendre ne pas le reconnaître ? Se pourrait-il que Flaubert soit à mon gré plus ou moins Flaubert ? Plutôt davantage Flaubert ici et un peu moins là ? Ou faut-il appeler Flaubert ce vers quoi on croit peut-être abusivement deviner qu’il aurait voulu tendre ? Et que faire alors de la disparité frappante et constante de son œuvre ?
http://flaubert.univ-rouen.fr/images/flaubert_inedit.jpg 
(Tiens, voilà qu’en cherchant de quoi illustrer ce billet, je tombe sur ce portrait controversé, où je ne reconnais pas Flaubert. Inespéré.)

mercredi 23 janvier 2013

Qui tient la plume (de Flaubert) ?

« Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.
Mais, sur les marches de Tortoni, un homme – Dussardier – remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.
Un des agents qui marchaient en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.
L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier :
« Vive la République ! »
Il tomba sur le dos, les bras en croix.
Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. »
 
 
Sans en être du tout spécialiste (je ne l’ai lue que deux ou trois fois, et pas tout récemment – mais à chaque fois avec le plus vif plaisir), j’aime vraiment beaucoup l’Education sentimentale. Cependant le passage ci-dessus – on aura reconnu la fin de l’antépénultième chapitre – ne m’a jamais paru très convaincant, et même au contraire un peu gros, sans que j’aille jamais au-delà de cette vague réticence. En relisant le passage, je me rends compte qu’il n’est qu’à quelques lignes en-dessous du coup de théâtre qui se présente aux yeux de Frédéric sous les aspects du couple formé par Louise, dernier lot de consolation envisagé, et Deslauriers. Cette proximité toutefois n’est pas gênante en soi : il est temps d’assommer une bonne fois notre héros.
Alors quoi ? Pourquoi cette réticence de lecteur – que peut-être, j’en ai le soupçon, je n’aurais pas forcément éprouvée si l’auteur n’eût été Flaubert ?
 
Là je viens de faire une pause, interrompu dans l’écriture de ce billet, et cette interruption a été l’occasion de me rappeler quelques phrases assassines de Gracq à propos de l’Education sentimentale (à laquelle il préfère nettement Madame Bovary). Du coup je rouvre En lisant en écrivant et je lis : « Quelle image mélodramatique inattendue, et qui jure avec la lente monotonie de l’ouvrage, que celle de Dussardier abattu par Sénécal sous les yeux de Frédéric ! » (p. 81)
C’est bien mon avis, mais je ne le partage plus au-delà du quatrième mot : la longue histoire qui n’a pas lieu dans l’Education sentimentale m’a toujours réjoui, par exemple par la façon dont par exemple Flaubert donne à voir ce que voit Frédéric tout en suggérant ce qu’il devrait voir, rappelez-vous l’ombrelle « de Madame Arnoux » ; et parce qu’au bout du compte, tout cela est vraiment drôle. Flaubert m’est toujours apparu comme un grand écrivain comique, et dans les passages relus Gracq ne dit mot de cet humour, lui qui saura aussi raconter des histoires qui n’ont pas lieu – mais sans y glisser me semble-t-il l’humour vache de certains de ses pamphlets. (Je me souviens autrefois comment, dans quelque récurrente discussion intérieure, à celui qui soutenait que tout grand auteur ne pouvait être que comique et brandissait les figures de Stendhal, Flaubert, Proust, Kafka ou Beckett, un autre moi-même répondait d’accord, mais tout de même il y a Gracq.)
Mais ce n’est pas là le propos principal de ce billet, je suis un épouvantable bavard incapable d’en venir au fait. Heureusement que le hasard m’y ramène – ou plutôt Julien Gracq, puisque c’est lui encore qui vient l’incarner ; à se demander si le hasard existe. Car à la page 80 d’En lisant en écrivant, juste à gauche de la vacherie relevée ci-dessus, voici que j’en lis une autre visant le même Flaubert et qui se conclut ainsi : « … il y a cent fois plus de vie pour moi dans Les Misérables, et dix fois plus dans les Mystères de Paris. »
Or il se trouve que pour des raisons plus ou moins familiales, finalement le hasard existe bien, je suis aussi en ce moment même plus ou moins dans la lecture des Misérables. Je me faisais justement la remarque du peu de cas qu’Hugo fait de la vraisemblance sans qu’au fond le lecteur en soit vraiment choqué : c’est comme ça que c’est écrit et cela fait partie des codes tacitement admis d’emblée lorsqu’on en entreprend la lecture. Et c’est précisément à ce moment-là que je me suis rappelé ma réticence à propos de l’épisode final Dussardier-Sénécal qui m’a toujours fait broncher sous la plume de Flaubert quand je n’aurais sans doute pas réagi, ni peut-être Gracq non plus, si Hugo en avait été l’auteur.
En avait été l’auteur.
« Le même Flaubert ». (J’ai écrit ça un peu au-dessus, sciemment.)
Voilà ; la question que je me posais, ou plutôt le propos principal de ce billet, c’est ceci : Qui tient la plume ? Flaubert quand il écrit le meurtre de Dussardier par Sénécal est-il « le même Flaubert » qui raconte comment Frédéric pensant commettre un adultère ne se rend pas compte qu’en réalité il en interrompt un autre ? (Oui, j’aime bien cette ombrelle.) Hugo, par exemple, lu par Flaubert (les Misérables, justement, paraissent peu de temps avant que Flaubert ne se lance dans son ultime Education sentimentale), ne pourrait-il pas être, n’est-il pas davantage l’auteur de ce passage et n’est-ce pas la raison pour laquelle sa plume étrangère dérange ma lecture ?
 
Post-scriptum.

jeudi 30 septembre 2010

« l’ombrelle de Madame Arnoux »

Mme Moreau, qui l’attendait le lendemain, fut chagrinée doublement. Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit « de venir tout de même ». Frédéric ne céda pas. Une brouille s’ensuivit. A la fin de la semaine, néanmoins, il reçut l’argent du trimestre avec la somme destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle, un chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d’or.
Quand tout cela fut en sa possession :
« C’est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue ? » songea-t-il.
Et une grande hésitation le prit.
Pour savoir s’il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans l’air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité l’ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.
Il monta vivement l’escalier, tira le cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas ; il se sentait près de défaillir.
Puis il ébranla, d’un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un carillon retentit, s’apaisa par degrés ; et l’on n’entendait plus rien. Frédéric eut peur.
Il colla son oreille contre la porte ; pas un souffle ! Il mit son œil au trou de la serrure, et il n’apercevait dans l’antichambre que deux pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait les talons quand il se ravisa. Cette fois, il donna un petit coup, léger. La porte s’ouvrit ; et, sur le seuil, les cheveux ébouriffés, la face cramoisie et l’air maussade, Arnoux lui-même parut.
« Tiens ! Qui diable vous amène ? Entrez ! »
Il l’introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la salle à manger, où l’on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec deux verres ; et, d’un ton brusque :
« Vous avez quelque chose à me demander, cher ami ?
– Non ! rien ! rien ! balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa visite.
Enfin, il dit qu’il était venu savoir de ses nouvelles, car il le croyait en Allemagne, sur le rapport d’Hussonnet.
– Nullement ! reprit Arnoux. Quelle linotte que ce garçon-là, pour entendre tout de travers !
Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de gauche, dans la salle. En heurtant le pied d’une chaise, il fit tomber une ombrelle posée dessus ; le manche d’ivoire se brisa.
« Mon Dieu ! s’écria-t-il, comme je suis chagrin d’avoir brisé l’ombrelle de Mme Arnoux. »
A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire. Frédéric, prenant l’occasion qui s’offrait de parler d’elle, ajouta timidement :
« Est-ce que je ne pourrai pas la voir ? »
Elle était dans son pays, près de sa mère malade.
Il n’osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda seulement quel était le pays de Mme Arnoux.
« Chartres ! Cela vous étonne ?
– Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins du monde !
Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui s’était fait une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant. Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l’étagère, le parquet ; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se retira.
Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans l’antichambre ; Arnoux le prit ; et, se haussant sur la pointe des pieds, il l’enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main :
« Avertissez le concierge, s’il vous plaît, que je n’y suis pas ! »
Et il referma la porte sur son dos, violemment.
 
Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale.
 
Laisser le regard de jeunes lecteurs s’attarder sur les indices amoureusement disposés par l’auteur – et qui bien sûr échappent à son héros – pour les amener sans leur dire à comprendre ce qui n’est pas dit fait partie des quelques plaisirs pour lesquels on me paie.


Commentaires

Le gland de la sonnette, le manche en ivoire de l'ombrelle de la belle... Michel Onfray n'a jamais lu Flaubert.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 30/09/2010 à 07h46
Comment ? Michel Onfray s'est tapée la Maréchale ? (J'adore lancer des rumeurs.)
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 08h09
Tu parles de la veuve Pétain ?
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 30/09/2010 à 08h12
Et roule la boule de neige !
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 08h41
Un classique. On (je) ne s'en lasse pas.
(très joli ce tableau de Monet)
Vos "non-dits" vont parler à vos élèves, c'est sûr.
Commentaire n°3 posté par Ambre le 30/09/2010 à 09h40
C'est vrai que ça les a fait réagir. Il y en a même eu un pour lui conseiller d'écrire des polars.
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 09h45
Ah ah ah! excellent!
Commentaire n°4 posté par Ambre le 30/09/2010 à 10h24
Et assez bien vu aussi, en fait, quand on lit le texte en détail. Le plaisir de voir ce qui ne saute pas à l'oeil, c'est le début de la lecture.
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 10h33
Et de l'écriture.
Commentaire n°5 posté par Moons le 30/09/2010 à 11h57
Ne nous précipitons pas !
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 22h34
de la grande supériorité de la littérature sur la philosophie : savoir faire place au silence, savoir se taire.
Commentaire n°6 posté par Aléna le 30/09/2010 à 12h13
Je ne connais rien à la philo - mais grâce à vous je peux me taire sur le sujet : ça me donnera toujours le dernier mot.
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 22h36
Sommes cachés derrière les roseaux avec ses sentiments, le coeur battant, avant que ne surgisse le lion.
Commentaire n°7 posté par quotiriens le 30/09/2010 à 13h56
Alors nous sommes cachés tout contre la Maréchale.
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 22h41
A la relecture, je me dis que certains ont l'esprit mal tourné. Que dis-je mal tourné ? Détourné !
Commentaire n°8 posté par Moons le 30/09/2010 à 15h12
Mais il faut avoir l'esprit mal tourné ! Frédéric ne l'a pas assez, voyez le résultat.
Réponse de PhA le 30/09/2010 à 22h42
Payé pour sans le leur dire faire leur éducation.
Commentaire n°9 posté par albin le 30/09/2010 à 23h17
sentimentale ?
Réponse de PhA le 01/10/2010 à 09h47
... En espérant qu'ils se débrouillent mieux que Frédéric.
Commentaire n°10 posté par Nadège le 01/10/2010 à 09h44
On leur souhaite !
Réponse de PhA le 01/10/2010 à 09h47
J'abandonne volontiers cette midinette de madame Bovary pour ce pusillanime de Frédéric Moreau. C'est madame Ratée qui a retenu l'attention et non monsieur.
Commentaire n°11 posté par Zoë le 04/10/2010 à 21h30
L'éducation sentimentale et Bouvard et Pécuchet sont deux Flaubert préférés, d'ailleurs je pensais aux deux en même temps en écrivant mon premier roman.
Réponse de PhA le 04/10/2010 à 21h45