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samedi 27 février 2021

Cacher le trou avec sa traîne

Sorti du dehors le trou salué en pleine lumière

Esquisse de princesse prise de malaise reçoit le trou en secret


Ce détail de la solitude inséré entre les pages

Un morceau d’intériorité le transforme en silencieux automatique


En ce qui concerne le tableau de cette femme il manque encore des éléments du visage

Un nuage noir coupe une partie de ce portrait dont le modèle est un miroir de trop



p. 60 « Ciseaux & ciel nocturne »



Aujourd’hui je suis contente d’être moi

Buvant une tasse de thé vert

Lisant des poèmes coréens bien traduits

Contrariée par d’autres choses réduites en cendres


La contrariété fait partie du réel m’avait-on dit

J’ai vu pire que la contrariété

Les os d’un revenant dans un bol de nouilles


Le trou noir qui traîne sur le sol

M’envahit comme une tristesse passagère

La fête des arbres est déjà devenue un défilé de mode

« You are so great ! » au milieu de la forêt la mondanité prend le pas sur la pulsation


La mariée finale en robe de dentelle

Est une nonne qui entre en scène et cache le trou avec sa traîne



p. 95 « La maison des phrases liquides »



Ce sont deux extraits de Cassandre à bout portant, de Sandra Moussempès, qui vient de sortir dans la collection Poésie des éditions Flammarion.




samedi 7 avril 2018

Vers Quélen


Dominique Quélen est le récent auteur de deux livres qui pour ne pas être parus chez le même éditeur (le premier l'est chez mes chères éditions Louise Bottu, qui confirment leur bon goût, l'autre dans la précieuse collection Poésie des éditions Flammarion) n'en sont pas moins jumeaux, comme leurs titres, Avers pour l'un, Revers pour l'autre, ne le cachent pas. Évidemment « jumeaux » ne veut pas dire « mêmes », vous en connaissez sans doute chez les humains, chez les livres c'est pareil. Mais il y a entre eux une affinité intérieure, de page à page. Par exemple, comme à la page 46 d'Avers je lis ceci

j'ouvre Revers à sa page jumelle, 46 aussi donc, pour y lire cela

Mais ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là n'est qu'une piste, et la lecture de l'un ou de l'autre peut suffire à sa lecture, si ce n'est que celle-ci ne sera pas la lecture des deux – voire des trois, car je lis en quatrième de couverture de Revers que celui-ci achève ce que, peut-être abusivement, j'appellerai un cycle non de deux, mais de trois, car il me manque le premier, Basses contraintes, paru celui-là aux éditions Théâtre Typographique.

mercredi 25 mars 2015

Histoire de la première fois



La première fois n’arrive qu’une seule fois : la première. Qui est toujours la dernière fois que c'est la première. La deuxième fois n’arrive qu’une seule fois : la première aussi. Qui est toujours la dernière fois que c’est la première fois que c’est la deuxième.


C’est la première fois que j’utilise un pot au lait dans un poème, que j’utilise un champ de derricks dans un poème, la première fois que je que je fais entrer une girafe dans un poème, que j’utilise un pneumothorax dans un poème, c’est la première fois que j’emprunte un fer à repasser pour un poème, la première fois que j’emploie le mot cabaret dans un poème, c’est la première fois que je parle d’électrothérapie dans un poème, c’est la première fois que j’écris : « le crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué » dans un poème, que j’utilise un réchaud à gaz dans un poème, c’est première fois que j’utilise une ponceuse dans un poème, que j’écris : « au hasard Balthazar » dans un poème, où pour la première fois je ne conjugue pas le verbe réfrigérer dans un poème, c’est la première fois que je vide un godet dans un poème, c’est la première fois que je prends un pédalo dans un poème, c’est la première fois que j’emploie potron-minet dans un poème, la première fois que, dans un poème, je parle de Nicolas Appert, l’inventeur de la conserve, c’est la première fois que je fais un gambit dans un poème, c’est la première fois que je ne conjugue pas le verbe rissoler dans un poème, c’est la première fois

Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, « Histoire de la première fois », Flammarion poésie, 2015, p. 152.

C’est la première fois que je cite un texte en le coupant au bas de la page en pleine phrase alors qu’il continue sur la suivante, que je cite in extenso la page 152 d’un livre, c’est la première fois que j’écris « Salle des Machines »  sur ce blog, c’est la première fois que c’est la deuxième fois que je cite unextrait d’un livre de Jean-Michel Espitallier dans ces Hublots, c’est la première fois que j’y écris que ce livre constitue une bonne porte d’entrée dans son œuvre, c’est la première fois que j’écris « porte d’entrée » en caractères gras, en parlant de ce livre où c’est la première fois que Jean-Michel Espitallier publie cette Histoire de la première fois alors que pour d’autres textes c’est la première fois que c’est la deuxième fois qu’il les publie et c’est pour ça que c’est la première fois que c’est la deuxième fois que je dis que c’est une bonne porte d’entrée.


vendredi 13 février 2015

un désert où croiser Sandra Moussempès



VI



Le jeune homme aux yeux bleus et à la barbe noire s’étant rapproché de la dune, Daria (bis) tremble à l’idée de n’être plus nue hors cadre, hors cadre, hors script, hors champ



Pour envahir le paysage il aurait fallu que le jeune homme creuse un sillon de sable chaud à chaque séquence romanesque



Il a préféré arrêter Daria (bis) sur la route par le moyen des ailes et le réalisateur s’est lui-même ému de la ressemblance entre ces deux-là, le film s’est arrêté sur une mécanique explosive d’objets découpés dans le scénario, ces matières flottaient dans le ciel, ce décor avait coûté cher, ils avaient « tout foutu en l’air », après le flash-back tout était rentré dans l’ordre ensuite tout avait encore explosé dans la vraie vie mais dans le film c’était une pensée de rêve, le patron, sa femme, les invités et les domestiques avaient disparu avant de reprendre place dans le patio



Daria (bis) est devenue psychologue, s’intéresserait aux pratiques spirituelles, après un mariage raté avec un réalisateur célèbre, Daria (bis) nous dit-on sur Wikipédia n’a pas continué le cinéma

Je n’ai jamais su qui était Daria (bis)









Zabriskie point, août 2012





Sandra Moussempès, Sunny girls, Flammarion Poésie, 2015, p. 34-35.



Je me rappelle Zabriskie point même si je ne l’ai pas revu depuis peut-être trente ans. Je me rappelle Zabriskie point parce qu’en août 2012 c’est moi qui y ai pris ces photos où il fait cinquante degrés de chez nous. Le soleil tapait si fort sur les corps nus des dunes que je n’ai pas vu Sandra Moussempès en train d’écrire et pourtant elle n’était sûrement pas loin. Avec un peu moins de soleil je l’aurais peut-être reconnue puisque je l’ai déjà lue là.




lundi 28 octobre 2013

Bleu horizon de Danielle Auby


Je viens seulement de voir que Jérôme Garcin avait fait paraître chez Gallimard un roman intitulé Bleus horizons autour de la figure de Jean de la Ville de Mirmont et je me souviens qu’on croisait déjà ce poète dans un autre Bleu horizon mais au singulier celui-là même si les destins brisés d’écrivains s’y écrivaient au pluriel. C’était dans le beau livre de Danielle Auby, Bleu horizon donc et paru chez Flammarion il y a juste vingt ans ; j’ai même écrit quelques mots dessus avant l’ouverture de ce blog ; il en aurait mérité davantage :
 
Dire la vie de ceux qui n’ont pas vécu
 
La littérature n’est jamais si belle que lorsqu’elle reconnaît d’avance l’impossible et l’admet, et qu’elle se fait quand même avec et contre lui. Impossible de dire la vie de ceux qui n’ont pas vécu. C’est pourtant ce qu’entreprend de faire Bleu horizon : redire avec les mots de l’imagination (pas ceux de la fiction) la vie possible et arrêtée – arrêtée par la guerre qu’on appela « grande » – d’une cinquantaine d’hommes (parmi 560) qui pour la plupart n’avaient en commun que l’ambition d’écrire et auxquels une forêt du Languedoc plantée en 1931 a voulu rendre hommage. En commun, l’Histoire leur donna l’uniforme « d’un bleu délavé qu’on appelle horizon » (je cite de mémoire) et cette fin de fer et de boue ; si bien qu’au bout du compte, dans les mémoires s’appauvrissant, dans les hommages gauches ou gauchis ils finissent par tous se ressembler, quasi indistincts les uns des autres, comme sur la photo de couverture. Impossible si longtemps après de dire vraiment qui ils furent, eux qui ont cessé d’être même lorsque, privés de l’usage de leurs jambes, ils ont officiellement survécu. La force du livre, c’est de redonner vie à des instantanés singuliers : un enfant étreignant un lilas et s’en barbouillant la figure, un autre en contemplation d’un plancher de verre que des années plus tard il ne quittera plus, un jeune cavalier élégant entraînant son cheval aux cercles parfaits dans la neige, auxquels viennent se superposer les personnages de leurs livres aussi interrompus, dans l’attente de ce qui ne viendra pas.
 
Mai 2007.

Commentaires

Dans le même esprit j'ai lu les"poèmes de Büchenwald", recueillis par André Verdet, et publiés par Gallimard. Lui aussi avait recueilli et réussi à sauver des poèmes dont les auteurs sont morts là-bas.
Commentaire n°1 posté par Lza le 30/10/2013 à 09h13
Là ce sont des moments de vie, comme pris sur le vif. Et comme ma lecture n'est pas récente ça devient des souvenirs : maintenant je me souviens d'eux. C'est ce qu'il fallait.
Réponse de PhA le 31/10/2013 à 17h44

mercredi 17 octobre 2012

« du même auteur »


Arrivé à la plage, je dépose ma pelle fuchsia. Je me suis assis entre deux mondes. A la lisière du sable humide, j’érige pour moi seul le château. Je reste cohérent. Oui, pour qui me regarde, pour celle que l’ennui distrait un temps de son livre, j’ai de toute évidence des enfants pour qui je me plie à la tâche et je modèle : ils ont couru là où tous les enfants sont. Elle voit un père qui creuse sans ridicule, dans un rythme soutenu, curieux, et qui plonge ses mains rien moins que dans l’enfance, mais ce n’est plus la sienne. Sinon, pourquoi toutes ces tours, leurs créneaux malhabiles ? Les derniers coups de pelle réveillent une douleur et je termine le château au ralenti. Je prends du recul et contemple l’absurdité des lieux. La mer s’est retirée, seule ma citadelle casse la ligne du sable lissé. Il est trop tôt, j’ai éventré la plage, je n’ai rien à faire ici. Tout à coup ma musique intérieure se meurt. Je déchante instantanément. Je suis seul.
 
Nicolas Le Golvan, Reste l’été, Flammarion, 2012, p. 64-65.
 
http://www.rentreelitteraire-flammarion.com/images/Couvertures/nicolas-le-golvan-reste-l-ete.jpg
 
Voilà, je lis ce roman, Reste l’été, de Nicolas Le Golvan, et je peux dire que c’est un beau premier roman, un roman de la rentrée littéraire, qui traite avec sensibilité d’un thème pourtant rebattu à la banalité terrible, une séparation, un désamour qui s’inscrit sur un autre, une sorte d’enfance qui redouble. Ça me rappelle un peu quelque chose, dit comme ça ; j’ai commis un livre un peu sur le même thème, en considérant que ce n’était qu’un thème, comme on dit en musique je crois, et que le sens n’était pas cela. Pas vraiment cela.
Je choisis un extrait pour ce blog que je scanne parce que je suis paresseux des doigts mais mon OCR est facétieux, c’est souvent qu’il me fait des farces souvent révélatrices, je devrais m’en servir plus souvent, et allez savoir pourquoi je lis ceci :
 
Je prends du recul et contemple l’absurdité des lieux. Gaza.
 
J’imagine que c’est parce que sur la page d’à côté il y avait Gavalda et que le nom était coupé par le scanner (la page d’à côté est encore sur la plage).
Je me rends bien compte qu’en écrivant cela je (ou plutôt mon OCR) trahis Nicolas Le Golvan qui n’a pas écrit Gaza mais Le Golvan peut-être aurait pu le faire – me dis-je. Après tout. Car si parmi les nombreux romans de cette rentrée j’ai eu l’idée de lire celui-ci c’est que le nom de l’auteur a attiré mon attention. Le nom mais juste de famille, hein. Le Golvan : rappelez-vous.
Eh bien c’est le même. C’est le même parce que c’est écrit dedans, à « du même auteur », aux éditions Les doigts dans la prose, Dachau Armabafra, de Le Golvan. Le Golvan sans Nicolas. Sans Nicolas, Le Golvan écrit un récit qui n’est pas un roman traditionnel (franchement pas) et qui donne (à moi, en tout cas) l’envie d’en lire plus. Avec Nicolas, Le Golvan joue le jeu d’un roman assumé et néanmoins très silencieux, qui en dit sans doute plus sur l’être que sur l’événement qui sert de thème – de révélateur. Et encore une fois, l’envie d’en lire plus.
http://a4.idata.over-blog.com/159x240/3/91/90/37/Blog/Dachau-a-plat.png

Commentaires

Oui, même si Le Golvan n'est pas dans la liste (des prix)...
Joli rebond à partir des "facéties" du scanner : cet outil (médicinal aussi) demeure assez mystérieux avec son rayon qui se balade.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 18/10/2012 à 10h18
Je me demande si je ne vais pas utiliser mon scanner comme secrétaire, j'aime son sens de la poésie.
Réponse de PhA le 18/10/2012 à 17h06
Lire c'est découper. Lisant l'extrait je me suis dit que Le Golvan avait plus d'un livre dans son sac, plus d'un style et d'une tonalité. À peine si je l'ai reconnu. Lire c'est découper. – Qui est Gavalda ?    
Commentaire n°2 posté par David Marsac le 18/10/2012 à 21h27
Oui - et cette diversité me parle.
(Gavalda ? Elle était à la plage suivante.)
Réponse de PhA le 19/10/2012 à 18h55
BOnjour Annoques !
Qu'est-ce que c'est que cet extyrait (vive les gros doigts, voyez?)! Pour moi, il était clair que les bronzeurs couvaient des moines (ah! les gros doigts!!!) antipersonnel : va-t-en bouger ! Va-t-en prendre la route jusqu'à Dachau ou Pétaoune ! BOum.
Tu me feras la plaisir de lire au détecteur de mé&taux à l'avebnir, et de te fâcher une fois pour toute avec Marsac, érotomane du carton, et les poules seront gardées, les choses à leuirz plavced et riej ne nous fertéa& plis jammioas peur.
Bisers expezress.
LE GOlvcan
Commentaire n°3 posté par LE GOLVAN le 21/10/2012 à 11h12
Chouette, la déglangue !
Réponse de PhA le 22/10/2012 à 18h28
Proposition à MArsac: 
trouvez-vous un auteru presszé à gros doigts. POoesie gaantier!
 
Faire suivre; sto !
Commentaire n°4 posté par LE GOLVAN le 21/10/2012 à 11h15

jeudi 18 décembre 2008

Jean-Luc Caizergues nous offre la corde

Un extrait, à coup sûr, ne suffit pas ; je m’en rends bien compte au moment de refermer le livre. Laissons encore une fois Jean-Luc Caizergues nous offrir la corde – pour nous pendre.
 
 
 
LA CORDE
 
 
 
REQUIEM
 
Je suis en
train de me
pendre sur
le balcon
 
lorsque mon
père surgit,
tranche
la corde,
 
et me prie
d’aller fai-
re ça dans
ma chambre.
 
 
 
ENFIN 
 
Rentrant
à minuit
mon père et
ma mère
 
découvrent
mon cadavre
pendu
au plafond
 
de ma cham-
bre et
s’écrient :
Enfin !
 
 
 
LE PENDU
 
La bran-
che à la-
quelle je
me pends
 
casse
sous mon
poids
ajouté
 
à celui
du cadavre
de mon
père.
 
Jean-Luc Caizergues, Mon suicide, p. 208-211, Flammarion, 2008.
 
 
A Lire aussi, l’avis de Jean-Claude Pirotte.

dimanche 14 décembre 2008

j'entrouvre mon suicide

Dans la cohue glacée de fin d’année qui m’empêche de lire comme je voudrais, j’entrouvre Mon suicide, de Jean-Luc Caizergues, que Pascale vient de me prêter – bonne idée. Poésie-fiction, c’est écrit dessus. Moi qui n’aime pas trop que les romans racontent, ça me plaît que la poésie – ou ailleurs la photographie – s’en mêle.
 
 
CHAISE, ALARME, BUFFET
 
 
 
LA CHAISE
 
Style
campagne.
Dossier
hêtre
 
verni,
assise
paille de
seigle.
 
Flotte
au milieu
de la
piscine.
 
 
 
L’ALARME
 
Une
sirène
intérieure
et 2
 
détecteurs
de mouve-
ment. La
sirène
 
extérieu-
re est
en
panne.
 
 
 
LE BUFFET
 
Chêne
Massif.
157 cm,
 
hauteur
90. Bar-
ricade
la porte
 
d’entrée
fendue
à la
hache.
 
 
Jean-Luc Caizergues, Mon suicide, Flammarion, octobre 2008, p. 17 à 21.
 
 
 
Peu de temps après les Haïkus de prison, la structure ternaire et la fiction possible résonnent d’autant plus – surtout  que cette lecture est encore future, que je ne sais rien du texte.