Affichage des articles dont le libellé est Chamoiseau. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chamoiseau. Afficher tous les articles

vendredi 18 septembre 2015

Relier les contraires : Biblique des derniers gestes, de Patrick Chamoiseau



Avant d’ouvrir ces Hublots, il m’est arrivé d’essayer d’écrire des articles sur des livres. Ça valait ce que ça valait, hein. Mais si en ressortir un de temps en temps permet de se rappeler quelques bons livres, alors pourquoi pas. Là, c’était Biblique des derniers gestes, de mon demi-compatriote Patrick Chamoiseau. Un sacré truc.


Relier les contraires

Ecartelé entre le destin d’un seul homme né dans presque rien et celui des peuples et des leaders du monde entier qui luttèrent contre le colonialisme sur tous les continents, entre le récit resserré des derniers moments d’une agonie et celui d’une vie entière, entre l’Histoire du minuscule pays de Martinique et celle des résistances sur tous les continents, entre l’univers fabuleux des conteurs d’autrefois et l’aujourd’hui dérisoire d’un département d’Outre-mer sous transfusion, Bibliques des derniers gestes est un monument baroque qui s’étend sur près de huit cent pages. Pour le sujet, renvoyons à la quatrième de couverture, que je crois de la main de l’auteur lui-même :

« Jadis, au-delà de l'aurore et du crépuscule, les bois symbolisaient la demeure de la divinité, et ainsi de la Martinique. Mais les dieux sont partis laissant derrière eux, dans l'obscurité des siècles, des esprits qui enflamment toujours les racines des forêts, tandis que le temps poursuit sa route.
Balthazar Bodule-Jules était né, disait-il, il y a de cela quinze milliards d'années et néanmoins, en toutes époques, en toutes terres dominées et sous toutes oppressions. Alors que, désenchanté, il décide de mourir, il se souvient tout à coup des sept cent vingt-sept femmes qu'il avait tant aimées... Ces créatures mémorielles le ramènent au long cours de sa vie sur les rives de la Terre, parmi le fracas de ses guerres auprès du Che en Bolivie, de Hô Chi Minh au Vietnam, de Lumumba au Congo, de Frantz Fanon en Algérie...
Dans ce vrac de mémoire, le vieux rebelle découvre la dimension initiatique de son enfance soumise à la grandiose autorité d'une femme des bois, Man L'Oubliée, seule capable de s'opposer aux damnations de la diablesse. Il prend la mesure des enseignements d'une ardente communiste que l'on croit être un homme ; puis il élucide enfin l'étrange douceur de celle qui lui paraissait la plus fragile de toutes : la céleste Sarah-Anaïs-Alicia...
Le narrateur (Marqueur de paroles et en final Guerrier) s'identifie insensiblement à ce rebelle qui l'emplit d'une connaissance littéraire des temps anciens et des temps à venir. Car, au terme d'une vie dont il ne pensait retenir que l'échec, l'agonisant accède à une autre conscience : à ce deuxième monde qu'il avait cru longtemps inatteignable, cet amour-grand seul capable de relier les contraires... »

Avec Biblique des derniers gestes, c’est une sorte de roman total, que Patrick Chamoiseau nous offre. Fable initiatique, étude intimiste, fresque grandiose, conte merveilleux, réflexion sur l’engagement, alliance inédite d’une écriture marquée par l’oralité créole – l’accent m’en revenait presque à la lecture – et d’une modernité de la composition plus marquée que dans Texaco ou Chronique des sept misères : on y voit l’« auteur » à l’œuvre – notamment dans ses « Notes d’atelier et autres affres » – on y voit l’œuvre en train de se faire à partir de traces écrites qu’on prendrait pour authentiques, avant de comprendre qu’Isomène Calypso, « conteur à voix pas claire de la commune de Saint-Joseph », premier biographe de Balthazar Bodule-Jules, dont les citations émaillent le texte, Man l’Oubliée et ses « Apatoudi » listés en fin d’ouvrage ou même le protagoniste Balthazar Bodule-Jules rapportant le « Livret des Lieux du deuxième monde » ou le « Livre des Da contre la malédiction », sont autant d’hétéronymes possibles, ainsi d’ailleurs qu’un Ti-Cham narrateur à distinguer de Chamoiseau lui-même.
Essentiel bien sûr le rôle de la mémoire, comme dans tous les livres de Chamoiseau : c’est l’oubli, et ici l’oubli de l’esclavage, qui est à la source de la Malédiction, ces maux inexpliqués qui frappent le peuple. Que la mémoire soit rendue aux hommes, par un geste d’apaisement de Man l’Oubliée, et la vie de nouveau devient possible.
On retiendra aussi le rôle majeur joué par les différentes figures féminines – dont les quatre principales, la diablesse Yvonnette Cléoste, Man l’Oubliée, Déborah-Nicol et Sarah-Anaïs-Alicia sont au roman comme quatre points cardinaux – dans la construction du personnage masculin, ainsi que celui de la poésie où cohabitent à la fois le nègre et le béké, Césaire et Saint-John Perse, et le rapport à la nature, à tout ce qui pousse, à tout ce qui vit.


lundi 30 avril 2012

ce que tu cherches tu le connais déjà


Le vénérable soupire, quitte l’antenne de la voiture et va se poser sur une plante minuscule, couverte de poussière, qui végète au pied d’un panneau du rond-point. Le jeune l’y rejoint en veillant à ne pas s’empoussiérer les ailes et fixe son tourmenteur avec des yeux – de luciole morte.
– Quand tu cherches, tu sais ce que tu cherches, sinon tu ne le chercherais pas ? lui demande l’Ancien qui finit par céder.
– Oui.
– Donc, ce que tu cherches tu le connais déjà, tu l’as déjà imaginé, et tu es déjà en train de l’espérer ?
– Oui, possible.
– Dès lors, tu tournes en rond en trouvant ce que tu espères. Il y a là peut-être une reconnaissance, mais en tout cas aucune vraie connaissance.
– Comment cela ?
– La connaissance survient d’abord dans ce que l’on est incapable d’imaginer, et qu’il nous a été impossible jusqu’alors d’espérer.
 
Patrick Chamoiseau, Le papillon et la lumière, éditions Philippe Rey, 2011, p. 76.
http://www.potomitan.info/chamoiseau/images/papillon.jpg
 
Ma lecture est égoïste. Je ne peux m’empêcher de lire ce « ce que tu cherches tu le connais déjà » comme un avertissement au lecteur incurieux (alors que ce n’est pas que cela), de même que je lis Chamoiseau pour redonner des couleurs à la moitié d’Antillais délavé que je suis aussi.


Commentaires

(... dans votre hublot, une lessive qui lave et qui délave)
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 30/04/2012 à 20h13
Vous avez pensé à apporter votre linge ?
Réponse de PhA le 01/05/2012 à 00h19
Vous seriez une moitié d'antillais délavé ? Comme c'est bizarre! j'aurais cru que vous apparteniez à la moitié de français vitaminé.
Commentaire n°2 posté par Zoë Lucider le 30/04/2012 à 21h29
Mais oui. Je raconte un peu ma vie en disant ça et ce n'est pas vraiment intéressant, mais je le dis quand même puisque après tout ceci est un blog : en plus de ce qu'il dit, Chamoiseau toujours me rafraîchit la mémoire - et ici, notamment, la noirceur de la nuit et la taille des papillons de nuit. J'ai l'air blanc, j'ai toujours vécu en métropole et je ne parle pas un mot de créole, et cette identité que je ne peux pas revendiquer n'est sans doute pas indifférente, contrairement à ce que j'ai longtemps pensé, aux questions qui se posent dans mes texte.
Réponse de PhA le 01/05/2012 à 00h19
Pardon, Antillais majuscule, bien-sûr.
Commentaire n°3 posté par Zoë Lucider le 30/04/2012 à 21h30
Majuscule, n'exagérons rien quand même - en ce qui me concerne.
Réponse de PhA le 01/05/2012 à 00h20
Je m'en vais vite voir les papillons rouges voler au-dessus de la Bastille.
Commentaire n°4 posté par Dominique Hasselmann le 01/05/2012 à 15h17
Bon vent !
Réponse de PhA le 01/05/2012 à 20h52

vendredi 27 février 2009

une vocation touristique

C’est sans doute influencé par ces jeunes qu’il se mit à fré­quenter ces endroits où une agitation prenait l’aspect d'une résistance. Il hanta les grèves, où on défilait devant des C.R.S. De temps en temps, ces gens d’ordre envoyaient une grenade ou distribuaient deux-trois coups de boutou. M. Balthazar Bodule-Jules se retrouva aux premières lignes des ouélélés qui se menaient contre la moindre exaction policière ou de force officielle. Tout devenait le signe tant attendu de la brutalité coloniale. Grévistes que les gendarmes postés dans les campagnes n’arrêtaient pas de fusiller. Fermetures d’usine qui laissaient aux abois des femmes et des enfants. Conflits autour de la canne, de la banane, de l’ananas ou du rhum qui n’en finissaient pas d’agoniser… À chaque fois, M. Balthazar Bodule-Jules était là, debout, vociférant contre le colonialisme. Le temps passa. Le pays devint un peu plus calme. Les der­nières usines avaient fermé. La plupart des champs se mirent à vivoter sous des torrents de subventions. Tout un chacun percevait six-sept allocations. Quant aux défen­seurs du peuple, ils s’étaient trouvé (à mesure de leur cote) des postes électifs où ils représentaient on ne sait ­quoi et percevaient d’engourdissantes indemnités.
 
Mis à part sa guérilla syndicaliste, M. Balthazar Bodule-­Jules lutta contre une nouvelle lubie : le tourisme à tout-­va. Des promoteurs surgissaient de partout. Ils décré­taient que ce pays disposait d’une vocation touristique. Ils voulaient transformer chaque commune en hôtel. Instal­ler des agences de voyages à l’entrée des églises. Poser des gîtes sous les grands arbres. Dresser des papillons pour qu’ils dansent à l’entour des guinguettes. Transformer les pêcheurs en guides pour charters. Les agriculteurs devaient suivre des cours d’art dramatique pour animer des saynètes bucoliques autour de la canne et de l’ananas. Les touristiqueurs se proposaient de peindre les merles en bleu, de parfumer les manicous, et de récompenser les jeunes capables de sourire aux couvées de touristes. Ils embauchaient des milliers de jeunes filles, déguisées en doudous, et qui devaient danser dans les aéroports et les débarcadères. Ils dispensaient des formations d’électricien-tourisme, maçon-tourisme, entrepreneur-tourisme, ingénieur-tourisme, journaliste-tourisme, informaticien-­tourisme… Une université spéciale fut montée (en kit) pour délivrer par an sept millions de diplômes touris­tiques. Les terres agricoles du pays, plus ou moins dévitalisées, subirent un assaut sans précédent. Plus besoin de cultiver ou de produire quoi que ce soit. Seuls devaient pousser hôtels, piscines et marinas, touring-­clubs et auberges de jeunesse villages-vacances et casi­nos, bateaux-à-frites et musées de rivage…
 
Patrick Chamoiseau, Bibliques des derniers gestes, p. 700-701, Gallimard, 2002.
Parce qu’une belle lecture m’a ramené pour quelques pages à mes propres origines (l’île bien surnommée des revenants), peu après avoir pris connaissance chez Dominique Hasselmann du manifeste de neuf intellectuels antillais pour “des sociétés post-capitalistes”.




Commentaires

texte fort actuel :)
Commentaire n°1 posté par Gondolfo le 27/02/2009 à 09h54
Oui, tout ça n'est pas né d'hier.
Commentaire n°2 posté par PhA le 27/02/2009 à 10h15