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jeudi 7 mars 2013

Quidam en Charybde, 2ème partie


Deuxième partie de la soirée Quidam à la librairie Charybde (allez donc faire un tour à l’occasion au 129 rue de Charenton, à trois pas de la Bastille et deux de la Gare de Lyon) pour écouter cette fois-ci dans l’ordre Pascal Arnaud à propos de B.S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux, de Jonathan Coe ; Michel Volkovitch, traducteur des auteurs grecs du catalogue Quidam (Menis Koumandareas, Ersi Sotiropoulos, Ziranna Zateli) ; Pascal Arnaud de nouveau présentant votre serviteur avant que je ne balbutie quelques mots sur la Persistance du froid de Denis Decourchelle ; Pascal Arnaud à propos de Reinhard Jirgl ; Claro sur Tout passe de Gabriel Josipovici qu’il a traduit pour Quidam ; Hugues Robert (de Charybde) sur Ron Butlin, Paulus Hochgatterer, David M. Thomas ; enfin Pascal Arnaud sur le roman à paraître le 20 de ce mois-ci de Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité.
Voilà, tout cela un peu long, mais en réalité c’est beaucoup trop court.


Commentaires

"Car la Persistance du froid est aussi une évocation de ce qu’on ne peut pas exprimer, et ce n’est pas un hasard si le jazzman arrête de jouer, l’actrice se retire, l’anthropologue se noie, et le cosmonaute, premier homme à avoir eu depuis son hublot une vision totale du monde, est réduit au silence… "
"... une évocation de ce qu'on ne peut pas exprimer..."
En effet, c'est un peu le sentiment que j'ai eu en vous écoutant en parler (de votre belle voix grave:)) alors que dans le texte de votre lien vous exprimez très clairement justement ces mots qu'il faudrait aller chercher dans la musique, cette "opacité" qui peut nous toucher dans un texte. Et pour le coup, vous défendez bien cet auteur qui mérite sûrement plus de lecteurs.
Merci pour ce partage vidéo.
Commentaire n°1 posté par Ambre le 07/03/2013 à 22h24
Et merci à vous pour ce beau commentaire.
Réponse de PhA le 10/03/2013 à 12h32
J'ai attentivement suivi ces deux vidéos. Deux constats : 1) je ne me suis pas trop trompée sur les livres que j'ai déjà lus même si ma compréhension n'a pu être que partielle (il faut relire), 2) j'ai envie de lire tous les autres, ce que je ferai.... Très communicative : la passion de l'éditeur pour "ses" auteurs et leurs livres.... Merci encore.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 10/03/2013 à 13h17
Ah oui, c'est un authentique passionné.
Réponse de PhA le 10/03/2013 à 13h49

vendredi 22 février 2013

La Persistance du froid


Hier chez Charybde j’ai parlé de la Persistance du froid . Mais pour ceux qui étaient loin et puisque la météo m’y encourage – et puis surtout parce que ça me fait plaisir –, j’en dis quelques mots de plus.
 
La Persistance du froid de Denis Decourchelle fait partie de ces livres que je ne sais pas immédiatement lire – et c’est le premier bon signe. Les mots pour en parler n’existent pas dans le préfabriqué du commentaire de texte, il faudrait que j’aille les chercher dans ceux de la musique peut-être, je le sens bien mais je ne suis pas musicien même si je reconnais un prélude avant le « Grand Générique » car il y en a un aussi, liste d’états-civils avec dates et lieux de naissance, après six pages de prélude donc, comme si ces personnages étaient plutôt des personnes, au point qu’on serait presque tenté d’aller vérifier, un générique comme une partition aussi peut-être.
On est pris d’un doute en effet, tant le ton est celui d’un affectueux mais discret biographe ; mais non : ni le saxophoniste Phil Sprinkler, ni le cosmonaute soviétique Semenov, ni l’actrice Résa Weiner n’ont vraiment existé, comme on dit. C’est aussi que leur biographe jamais ne prétend connaître vraiment leurs pensées ou leurs sentiments car l’homme ou la femme, avec toute la tendresse qu’on peut ressentir pour elle ou lui reste un être opaque, et cette opacité elle-même nous touche : c’est celle de notre prochain, quotidiennement éprouvée.
Cette mise à distance dans un récit pourtant intime, sorte d’oxymore dans la pratique du point de vue narratif, trouve son écho dans la manière dont l’extrême singularité des différents destins rapportés se rassemble au prix d’une vision d’ensemble dans le temps et l’espace, un demi-siècle et un hémisphère – la deuxième moitié du XXe, des Etats-Unis à l’Union soviétique, en passant par Royan, sorte de nœud géographique, tandis que l’Histoire est, pour Wanda Weiner, Valentin Semenov ou Jerzy Weiner, le mur où leur destin se brise.
Il n’est pas évident – ou plutôt il n’est pas utile – de désigner des personnages principaux, des personnages secondaires : chacun est un protagoniste potentiel. Le roman est une sorte de réseau où l’on passe naturellement de l’un à l’autre, par le biais d’une rencontre, d’un regard, d’une aide ; celui ou celle qui aurait pu passer pour anecdotique d’un coup ne l’est plus, reçoit pour quelques pages au moins la même attention discrète et chaleureuse de la part de l’anonyme biographe ; et l’on sent que ce n’est pas le désir de poursuivre ainsi à l’infini qui manque – sauf que ce n’est pas possible.
Car la Persistance du froid est aussi une évocation de ce qu’on ne peut pas exprimer, et ce n’est pas un hasard si le jazzman arrête de jouer, l’actrice se retire, l’anthropologue se noie, et le cosmonaute, premier homme à avoir eu depuis son hublot une vision totale du monde, est réduit au silence…
 
« Désormais inutile, peut-être nuisible, il est placé pour traitement dans une maison de repos de l’armée de l’air ou, au prétexte d’une pathologie censément induite par la solitude et l’apesanteur prolongées, on cherche à lui apprendre des séries réponses rationnelles aux questions qu’il continue de poser à la cantonade – le devenir biologique du genre humain dans plusieurs millions d’années, l’importance réelle la Terre parmi les planètes des milliards d’autres galaxies, la finalité même de l’évolution du vivant. »
p. 58
 
« Quand la jeune femme se souvenait d’avoir été mère, on ne savait s’il fallait la conforter ou la contredire, mais tous étaient certains qu’elle resterait folle à jamais, incapable de se confectionner un repas, s’habiller seule, devenue l’opératrice méthodique d’un standard téléphonique où, nuit et jour, aux ordres d’un appel intime, elle connectait entre eux des personnages et des situations. »
p. 98-99
 
« En 1967, la MBC – Michigan Broadcast Center de Chicago, une école exigeante et fameuse formant des techniciens de cinéma et de télévision – finit par accepter Jerzy pour lui permettre d’apprendre les procédés d’enregistrement de l’image et du son. Etudes interrompues par l’incorporation au Service documentaire de l’armée américaine présente au Viêt-nam. Ses travaux d’examen pour passer en deuxième et troisième années sont encore recensés et visibles, pour peu qu’on en fasse la demande. Ce sont deux courts-métrages en format super-huit, ayant obtenu des notes moyennes, mais assorties de commentaires longs et attentifs de la part des membres du jury, lesquels n’en finissent plus de pointer, plan après plan, pourquoi ils attendaient davantage de ces œuvres qui apparaissent à leurs yeux comme « des boîtes à chaussures pleines de bijoux en vrac vendus par un innocent au coin de la rue ». Le film de l’année 1968 est un montage basé sur une installation de caméras enregistrant, à raison d’une image par demi-journée, la croissance de légumes et de plantes, tandis que celui de 1969 utilise les prises de vues faites à partir d’une planche de surf au milieu des vagues et le capot d’une voiture dans les rues de Chicago. Toutes ces images sont croisées en surimpression et de nombreuses séquences ont été recolorées à la main. On y remarque que certaines variétés de salades poussent en spirales puis repartent en sens inverse, et l’on ne sait dire s’il s’agit d’un dépliement qui pourrait ne jamais s’interrompre ou d’un processus à l’issue déjà programmée. Quelque chose d’intensément pathétique s’adresse à nous dans ces feuillages tâtonnant qui dansent vers le soleil pour se dépouiller ensuite et retomber, tordus et ternes, sur le sol. Quant à la ville, dans les rectangles des fenêtres de ses buildings, grouillent et prolifèrent des trames de phares de voitures aspirées par des rideaux d’écumes, comme une fièvre organique emprisonnée dans la pierre. »
p. 130-131
 
Nous sommes semble-t-il moins de deux cents privilégiés à avoir eu le bonheur de lire la Persistance du froid. Ne me demandez pas les raisons d’une telle aberration, elles sont d’ailleurs un peu partout sur ce blog.  Je suis fier d’être de ces deux cents mais je suis prêt à partager.
http://www.quidamediteur.com/imagenes/portadas/PersistenceG.jpg

Commentaires

"La persistance du froid" m'attend dans une pile de livres récemment acquis : votre texte m'éclairera.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 22/02/2013 à 17h37
Oh mais il n'en aura pas besoin, c'est aussi un livre d'une grande limpidité.
Réponse de PhA le 23/02/2013 à 13h39
Eh bien, j'y suis! Après une dizaine de pages qui m'ont été nécessaires pour "y entrer", j'y suis totalement, portée de l'un à l'autre par une très belle langue et avec l'envie, comme vous dites, que l'immense ronde autour de Royan continue avec ceux qui entrent au milieu pour un bref instant....
Commentaire n°2 posté par Michèle le 13/03/2013 à 11h28
Oui, c'est aussi qu'il y a un prélude dans cette superbe composition.
Réponse de PhA le 13/03/2013 à 15h55

mardi 27 avril 2010

leurs vies pareilles à des préludes

Résa Weiner habite une grande partie de l’année dans le quartier résidentiel de Lincoln Park, à l’intérieur d’un groupe d’immeubles enchevêtrés, achetés au fur et à mesure de ses cachets, entourant de leurs hauts murs aveugles l’immense patio où a été bâtie sa maison. Les rares loca­taires qui connaissent son nom et son identité ancienne respectent la consigne de ne jamais indiquer sa présence, mais des admirateurs ont fini par déduire que c’était bien elle qui, le jeudi soir, dans cette rue, sortait d’une des portes de garage remontant lentement dans le mur en paupière métallique, au volant d’un vieux cabriolet Mustang Shelby vert foncé, capote blanche piquée de rouille aux armatures, qui laisse entendre au point mort des feux rouges le bruit irrégulier d’un moteur de hors-bord, lorsqu’elle se rend à la sortie ouest de la ville dans les studios de la petite station de radio associative Freaky Wave pour animer une émission de dialogue.
Malgré l’anonymat maintenu, des auditrices et auditeurs ont reconnu la mélodie vocale qui fut longtemps sa signa­ture acoustique, cette façon de remonter deux à trois fois la tonalité des syllabes au commencement d’une phrase pour soudain l’abaisser avec lenteur, dans un étirement semblable à la dernière vague qui s’affale après une inquié­tante retenue, à peine précédé d’une incise de silence.
 
C’est bien elle, répondant point par point à un jeune converti cerné par l’ombre de ses propres majuscules, calmant un junkie égaré dans sa justification d’animal de fourrière échappé dans la ville, ou déliant une femme aux phrases sans cesse repliées, entravée dans l’évocation de son troisième suicide. La nuit, parmi ceux qui savent et n’ont jamais voulu démasquer en direct l’ancienne actrice, certains s’autorisent à laisser sur les essuie-glaces de sa voiture une petite peluche, une fleur ou un dessin, et l’attendent tard, debout, sous les lumières orange des lampadaires du premier grand carrefour de cette banlieue industrielle, pour la saluer de loin en ôtant une casquette ou soulever vers elle un bouquet, un petit enfant endormi, modeste trophée d’amour à quoi elle répond par un appel de phare ou un bref coup de klaxon. D’autres enregistrent sa voix pour en goûter les caractéristiques, écouter au plus près les modulations, les scansions et les rythmes de la parole de cette femme qu’ils vénèrent encore.
 
Denis Decourchelle, La Persistance du froid, Quidam éditeur, 2010.
 
Donner à lire un simple extrait de la Persistance du froid, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire, si l’on souhaite donner une idée un peu juste de ce texte. La beauté de ce récit, en effet, c’est dans sa composition surtout que le lecteur la trouvera – mais pas que, d’où l’entorse. Méticuleux biographe de personnages imaginaires mais qui pourraient être (au point qu’on ferait bien marcher Google pour en savoir un peu plus sur eux) et dont la simple liste constitue une manière de deuxième chapitre après le prélude du premier), Denis Decourchelle croise discrètement leurs destins d’apatrides, leurs vies pareilles à des préludes, justement, dont le souvenir est comme cette sensation durable : la persistance du froid.



Commentaires

Claude Allègre, critique littéraire : "Je ne dis pas le contraire !"
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 27/04/2010 à 08h26
Claude Allègre ne dit pas quelque chose ? C'est très bien, il faut l'encourager.
Réponse de PhA le 27/04/2010 à 09h46
pourtant citer, plaire et intriguer, et faire suivre cela de vos mots c'est assez efficace pour nous donner désir de le lire
Commentaire n°2 posté par brigetoun le 27/04/2010 à 08h34
Eh bien ça fait plaisir (parce que après il y a toujours des "j'aurais dû..." qui me traversent).
Réponse de PhA le 27/04/2010 à 09h42
Un extrait est toujours réducteur mais pas inutile. J'aime les "mots" de celui-ci.
Mais comment faites-vous, tous(tes) pour être si matinaux?
Peut-on lire La persistance du froid après 11h ou faut-il se lever tôt pour bien sentir l'histoire (°_°)?
Commentaire n°3 posté par Ambre le 27/04/2010 à 11h09
Mon secret matinal ? C'est celui de Polichinelle : même les fours et les magnétoscopes ont le même.
Réponse de PhA le 27/04/2010 à 11h18
Un texte original servi par une belle écriture. Je voulais en parler aussi mais, voilà... 
Commentaire n°4 posté par Dominique Boudou le 28/04/2010 à 15h15
Au contraire, il faut le faire ; j'en ai dit si peu moi-même...
Réponse de PhA le 28/04/2010 à 15h35
Oh! Si! Ce que vous promettez et la phrase si bien balancée dans ce court extrait donnent envie d'aller plus loin.
Commentaire n°5 posté par Michèle le 05/12/2012 à 18h22
Ça me donne envie de le relire, tiens.
Réponse de PhA le 06/12/2012 à 21h31