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mardi 14 décembre 2021

Ma sœur imaginaire est fan de rangement japonais.

Petite, j’ai choisi d’être la banane quand mes parents m’ont dit que j’étais le fruit de leurs amours.


On est tous tellement vulnérables, c’est marrant.


Si j’étais riche, je mangerais h24 jusqu’à ce que mort s’ensuive.


J’ai pris du LSD avec des potes, on a parlé de caca toute la soirée.


Je me ronge les ongles même en temps de covid.


Si je ne tue pas les araignées c’est parce que je déteste encore plus les mouches.


Je ne suis jamais fier de ce que je produis, une raison de ne pas faire de gosses.


Être riche ça craint, être pauvre ça craint, être normal ça craint.


J’imite mes potes et eux m’imitent.


Les boîtes de nuit sont de vrais terrains de chasse ; l’alcool c’est les munitions et les filles les proies. Il n’y a pas de chasseurs car les types sont des chiens.


C’est bien vu de manger des pommes.


Je suis mariée avec deux filles, la cérémonie s’est déroulée dans les vestiaires du rugby il y a trois ans.


Ma sœur imaginaire est fan de rangement japonais.




J’ai recopié tout ça dans le dernier livre d’Antoine Boute : On peut boire la transpiration d’un cheval ; il est paru cette année aux éditions Les Petits matins, mais dans la collection Les grands soirs (comme Les morts rigolos, du même Antoine Boute). Là, c’est un extrait des pages 90-91, qui font partie de la partie intitulée « LIRE = BOIRE LA TRANSPIRATION D’UN CHEVAL = ÉCRIRE ». Dans la première partie de ce livre (intitulée « VOUS AVEZ ÉCRIT CE LIVRE ? »), l’auteur nous précise : « … j’ai « récupéré » des phrases chez des jeunes personnes croisées et en ai fait ce livre – avec ma préférée comme titre » ; alors moi j’ai écrit cet article avec des phrases d’une page de ce livre d’Antoine Boute avec ma préférée de la page comme titre), parce que « Avec des mots tout est rigolo ».



jeudi 14 mai 2015

Antoine Boute a une blague. Moi aussi.



Dans les Morts rigolos non plus, il n’y a pas tromperie sur la marchandise : les Morts y sont vraiment rigolos. D’ailleurs l’incipit vous met d’emblée dans la situation :
« J’ai une blague. »
Alors voilà on pourrait dire ça : c’est l’histoire d’un type qui a une blague à raconter mais en fait non : c’est l’histoire d’un type qui annonce qu’il a une blague à raconter, ce qui modifie la donne dès le départ, transformant le lecteur en « blagué », en attente de la chute de la blague (on le lui rappelle régulièrement, au cas où il serait tenté de l’oublier, qu’il est en attente de la chute de la blague), tandis qu’il lit un livre de plus de 250 pages quand même, ce qui pour un livre est une longueur assez courante mais pour une blague c’est beaucoup ; et pendant le temps que sa blague, suppose-t-on, se met en place, il nous raconte comment de clerc de notaire que fugacement il fut il est devenu organisateur d’enterrements-performances sous formes de scénographies poétiques et comment il est devenu papa en même temps. La blague prend du temps et ne manque pas d’ampleur : il faut devenir papa pour écrire sous la dictée de ses enfants suffisamment grandis mais pas trop quand même l’histoire des Morts rigolos. N’empêche : c’est rigolo. Tout en parlant de la mort (ce qui est une bonne façon de parler de la vie).
Antoine Boute est écrivain, performer et conférencier. (Là je ne me fatigue pas : je recopie la 4e.) Je devine un microcosme dont je ne connais qu’à peine l’existence – la littérature contemporaine n’est pas un milieu mais un truc complètement disparate où bien souvent l’on ne connaît pas l’existence du voisin – et la poésie contemporaine j’ai l’impression que c’est pareil sauf que c’est pire. Du coup j’ai une blague, moi aussi. C’est de faire lire les Morts rigolos à des gens qui n’auraient jamais entendu parler d’Antoine Boute, ni de la collection Les grands soirs (des éditions Les petits matins). Ça doit se trouver. Ce serait une bonne blague. Ce serait une bonne blague pour le lecteur et pour l’auteur, qui ferait bien rigoler tout le monde.


samedi 2 février 2013

heureusement que l’ascenseur est lent


22 novembre 2011
 
Dans l’ascenseur d’une entreprise de la ZAC, il se passe un événement imprévue car Dimitri, qui est venu solliciter le mécénat de la firme pour une de ses idées théâtrales, est en train de voir son édifice vital s’effondrer; c’est poignant, ça fait beaucoup de poussière de sentiments, ça se passe très vite et entièrement dans l’ascenseur.
 
Dimitri, 26 ans, est comédien, il a le statut d’intermittent du spectacle, de ce côté-là tout est réglé. Le problème est qu’il a pas mal de mauvaises idées et que ces mauvaises idées ont un grand succès ; évidemment, il en souffre. Par exemple, pour amuser les touristes qui se morfondent en montagne, il a inventé un numéro où, déguisé en berger, mal rasé et les ongles crasseux, il se jette sous les roues des autocars et fait un scandale dès que le chauffeur descend. Ou alors, quand il est Père Noël devant une supérette, il chevauche un pauvre renne avec les enfants, les commerçants sont ravis de cette vision du théâtre qui fait vendre des pommes, etc.
Or, dans l’ascenseur, Jonathan, qui est en charge du marché d’outre-Atlantique, le secoue et lui dit son fait. Crois-tu que c'est cela le théâtre ? Crois-tu que la nature besoin d’être théâtralisée ? Jonathan le traite d’imbécile avec un séduisant accent américain. Si Jonathan est venu vivre en Auvergne, c’est qu’il est adepte du Nature Writing, un courant d’écriture poétique plus répandu aux Etats-unis qu’en France, où l’on s’en va dans la nature, on s’imprègne, on s’imprègne, tous les sens à l’affût, puis, une fois rentré, on note ses sensations intimes de la forêt. Jonathan déteste plus que tout rencontrer dans ses promenades un de ces comédiens faisant le pitre pour un groupe de randonneurs. Il pense que Dimitri doit stopper dès aujourd’hui cette carrière absurde. Jonathan trouve d’ailleurs Dimitri très beau et prometteur, mais il le houspille encore un peu. Il lui dit : « On dirait que tu es doué pour inventer le mieux dans le domaine du pas génial. »
Nonobstant la brutalité de l’attaque, Dimitri est bouleversé par une telle franchise. En même temps, il se rend compte qu’il est homosexuel. C’est beaucoup pour une seule journée, heureusement que l’ascenseur est lent.
 
On les apercevra au loin, dans les semaines qui suivent, batifolant dans la campagne, escaladant les arbres, marchant délicatement sur l’eau des rivières.
 
Emmanuelle Pireyre, Foire internationale, Les Petits matins, 2012, p. 23-24.
 
Voilà : c’est une des microfictions de Foire internationale, cette Foire internationale annuellement organisée par notre belle commune de Cholet, Cannes ou Rambouillet sauf qu’elle est dans le Massif central sinon j’aurais été au courant plus tôt.
(Quand je pense qu’il aura fallu qu’Emmanuelle Pireyre ait le Prix Médicis avec Féerie générale pour que je lise ses livres. Les prix littéraires ne seraient donc pas totalement inutiles ?)
Comme avec Féerie générale on baigne dans cette impression de voir notre monde – mais vu d’ailleurs. Ou alors d’avoir spectaculairement changé de lunettes. Le familier nous interroge.
En tout cas je recommande aussi chaleureusement ce Pireyre-là que l’autre. On a en outre tout à gagner à découvrir cette collection Les grands soirs des éditions Les Petits matins (rappelez-vous Cécile Mainardi, Joseph Mouton, Ludovic Bablon, David Lespiau…)
http://www.lespetitsmatins.fr/wp-content/uploads/2012/09/9782363830586.jpg

mardi 25 octobre 2011

– Qu’est-ce qui vous énerve exactement ?


http://www.sitaudis.fr/Source/GF/hannibal-tragique-de-joseph-mouton.jpg?1279012925 


Je reviens sur Hannibal tragique suivi de Hannibal domestique, dont mon précédent billet aurait pu donner une image par trop réductrice (et maintenant que je l’ai terminé et que je sais de quoi l’auteur est capable, je me tiens à carreau).
 
…
– Qu’est-ce qui vous énerve exactement ?
– Beaucoup de contes cités par Vladimir Propp contiennent une lutte de type « David contre Goliath », et ce genre de combats finalement gagnés par un héros donné perdant a priori fait sans doute partie du plaisir de la narration depuis les temps plus anciens. Nous nous attendons donc à retrouver cette victoire paradoxale dans les œuvres qui gardent un rapport avec le conte ; nous l’acceptons comme nous acceptons, par hypothèse, les conventions d’un genre. Cependant, j’ai noté chez moi un certain agacement lorsque le paradoxe de la victoire est poussé par l’auteur jusqu’à l’invraisemblance la plus extravagante alors que dans le même temps il tient à nous expliquer le miracle par des raisons empruntées au réalisme le plus technique. Je ne saurais dire exactement ce qui me contrarie dans ce mélange, mais le fait est qu’au lieu de souhaiter la victoire des bons, je me mets alors à souhaiter la victoire des méchants, c’est-à-dire la victoire du nécessaire et du vraisemblable. C’est en lisant une des victoires paradoxales de L’Epée de Darwin (qui sont toutes composées comme je viens de le dire : avec autant d’invraisemblance que de réalisme arrogant) que j’ai songé au procédé du renversement : il consisterait à renverser le sens du combat à même l’écriture du roman, c’est-à-dire en se coulant le mieux possible dans le style narratif de l’auteur. Si j’avais vraiment les moyens de faire ce que je veux, je me proposerais de publier beaucoup d’œuvres ainsi corrigées par un renversement. Certaines de ces œuvres pourraient prendre une forme ridiculement et délicieusement réduite (par exemple 14 p au lieu de 536), à cause que le renversement interviendrait très tôt dans l’action et ne laisserait aucun héros en vie pour la poursuivre ; d’autres pourraient au contraire se développer au-delà de leur format initial, non pas parce que le renversement n’aurait pas accompli son travail de destruction, mais parce que nous suivrions le destin de personnages que l’auteur considérait pour sa part antipathiques, ou pour d’autres raisons à inventer…
– Et donc, dans L’Epée de Darwin…
– Vous avez raison, Sgaldo, je parle, je parle, et nous n’avons pas toute la nuit devant nous. (…)
 
Bref de la théorie à la pratique, voilà un très bref échantillon de ce que ça donne à la fin :
 
Quand Tony s’engagea sous les pins Douglas en contrebas de la prairie, la bouillie sanglante en quoi il avait transformé le visage de Darwin Minor lui revint à l’esprit dans un flash, et il se sentit bizarre. De toute son existence, il n’avait jamais rien connu qui approchât la dépression nerveuse, même de loin : il ne comprit donc pas qu’il était déprimé.
Et sans doute ne reconnut-il pas en lui-même l’âme de Joseph Mouton, laquelle désormais l’animait d’une humanité qui jusque là lui était interdite.
Les deux extraits cités sont respectivement aux pages 284 à 286 et 293 d’ Hannibal tragique suivi de Hannibal domestique, publié par Jérôme Mauche, l’un des protagonistes du livre, dans la belle collection Les Grands Soirs, aux Petits Matins évidemment.

dimanche 16 octobre 2011

Ce billet ne parle pas de la Belgique ni de l’Europe.


Le samedi 3 septembre 2005. Le milieu de la poésie en France est un petit milieu. N’ayant pas moi-même évolué dans beaucoup de milieux différents, j’aurais du mal à juger de sa petitesse relative, mais je gage qu’il est beaucoup plus étroit que celui des surfeurs (qui n’ont pas besoin de traductions en anglais pour hanter avec leur planche les rouleaux des Caraïbes ou de la Californie, et constituent donc de ce fait une fraternité internationale), négligeable par rapport à celui des joueurs de squash, ridicule au prix de celui du théâtre, peut-être comparable à certaines spécialités de la philatélie, quoique cette passion draine sans doute un peu plus d’argent et beaucoup moins d’amateurisme éteint (je veux dire : pas éclairé). Or une personne entièrement étrangère à ce petit milieu pourrait estimer que, eu égard à la quasi-inexistence du lectorat et considérant le caractère non-lucratif des entreprises qui n’y prospèrent pas, tous les membres de la communauté doivent sûrement se traiter entre eux un sur le pied de la tolérance et de la solidarité. Notre Candide serait donc très surpris d’apprendre qu’au contraire, le milieu de la poésie ressemble à la noblesse d’Ancien Régime pour ce qui est des hiérarchies fines et des quartiers, et que là où un désaccord apparaît sur le point de savoir qui doit la préséance à qui, c’est simplement la guerre la plus féroce qui fait rage (pas de quartiers) ; si bien qu’à moins d’avoir blanchi sous les honneurs d’époques et d’idéologies diverses, presque personne n’est à l’abri de l’excommunication (ou de quelque fatwa, dirais-je pour me faire comprendre des jeunes lecteurs) et tout le monde doit souffrir les insultes ou les calomnies d’une grosse minorité du clergé poétique (tant du bas que du haut). Pour expliquer ce paradoxe, je hasarderais que, lorsque les hommes se battent pour un certain pouvoir, ils ne regardent pas comme désirable le seul symbole du pouvoir, mais visent avec lui une foule de commodités, d’avantages, d’obligations, de servitudes et de grandeurs, qui sont inextricablement réelles et imaginaires. Par conséquent, supposé que leur combat soit le plus terrible du monde, toutefois, il ne donnera presque jamais lieu au pire, parce que la réalité du pouvoir, complexe et partageable, exige des accommodements et des trêves, même de la part de lutteurs qui se détestent de tout leur âme. Enlevez à présent cet enchevêtrement réel et imaginaire de jouissances dans lequel ordinairement se tisse le pouvoir : il vous restera une puissance purement symbolique, à laquelle cent dix ventes au lieu de soixante-quinze, quelques compliments peut-être hypocrites, la ferveur d’une poignée de culturels ou l’édition prochaine d’un DVD ne fourniront pas plus de consistance qu’elle n’en a sèchement par elle-même. C’est selon moi la raison pour laquelle les poètes sont aujourd’hui des gens capables du pire ; l’anéantissement ne menace en effet aucune réalité ; un « suicide » n’entraînera pas plus de conséquences que l’annulation du « prochain DVD » ; et nous irons potentiellement vers « la guerre de tous contre tous » pour autant que les auteurs de poésie devront s’arracher les uns aux autres les débris d’une pénurie de réalité accablante.
 
Joseph Mouton, Hannibal tragique, suivi de Hannibal domestique, les Petits Matins, collection les Grands Soirs, 2010, p. 55 à 57.
 
Si le roman est à la littérature ce que les Etats-Unis sont au monde entier – enfin, c’est l’ex-bibliothécaire qui le dit à Monsieur Le Comte à la page 54 du livre ainsi titré ci-contre (et plus engagé qu’on a bien voulu le lire), à vous de voir s’il faut le prendre au pied de la lettre –, la poésie contemporaine ne serait-elle pas plutôt à la littérature ce que la Belgique est à l’Europe ? – entendez, un laboratoire selon l’expression journalistique consacrée où l’on peut observer à l’avance et en miniature ce qui ne manquera pas d’arriver très vite à la littérature dans son ensemble et d’ailleurs quasi à la même échelle : on ne va pas pavoiser parce qu’on vend trois ou quatre fois plus qu’un rien qui continue gaillardement de tendre son asymptote vers zéro. Allez, restons optimiste : zéro plus. C’est d’ailleurs peut-être à l’optimisme qu’il faut attribuer les mœurs d’Ancien Régime rapportées ci-dessus par Joseph Mouton et qui à mon oreille de Candide résonnent un peu comme un « Tant qu’y a d’la vie… » Que ce soit l’occasion en tout cas l’occasion d’adresser nos affectueux encouragements à nos confrères de première ligne, tenez bon les gars on est juste derrière et pas trop fiers – et puis surtout parce qu’on aime les lire, quoi.
(Voilà un billet qui si l’on s’en contentait pourrait donner une image très réductrice des enjeux d’Hannibal, tragique et domestique ; pour en avoir une idée plus juste je ne saurais trop vous recommander de lire cet article de Véronique Pittolo sur Sitaudis.)
 
PS : Billet complémentaire.


Commentaires

ya comme un malentendu dans le fait d'assujettir la poésie aux principes qui régissent le secteur marchand; en fait, ceux que la poésie nourrit réellement s'en tapent complètement de ces sketches où la pavane déroule ses tapis. un poème, ça vous cause ou ça ne vous cause pas, et si ça vous cause, à vous de voir ou pas pourquoi, c'est comme la magie. dans la poésie, le lectorat a sa vie et l'auteur la sienne, chacun son truc, inutile d'inventer des pseudos passerelles de communication. l'un écrit pour des raisons qu'ils discerne ou pas; l'autre lit pour d'autres raisons, quelquefois les mêmes, qu'il discerne ou pas, c'est selon. entre les deux, quelques vagues rapports, quasiment aucun en fait, peut-être un si on y réfléchit, mais pas plus.
l'écriture, un acte solitaire.
la lecture, un autre.
(nb: votre post suscite la curiosité, pas l'article de véronique pittolo^^, comme quoi...)
Commentaire n°1 posté par gmc le 19/10/2011 à 09h44
Oh, je ne sais pas si la poésie nourrit vraiment qui que ce soit - en tout cas le malentendu que vous soulignez s'applique parfaitement à la littérature dans son ensemble (il y a encore régulièrement des industriels qui investissent dans l'édition - cette édition sans éditeurs dont parle André Schiffrin -, ce qui me laisse toujours rêveur) ; et cela lui cause un tort considérable.
Réponse de PhA le 19/10/2011 à 15h38
Je me demande s'il faut pas refaire tous les calculs.
Commentaire n°2 posté par tor-ups le 19/10/2011 à 10h00
Refaisons tous les calculs : tous les calculs sont toujours à refaire.
Réponse de PhA le 19/10/2011 à 15h39
ça donne envie d'écrire...
Commentaire n°3 posté par aléna le 19/10/2011 à 17h15
N'est-ce pas ?
Réponse de PhA le 19/10/2011 à 21h48
ho si, ça nourrit, au moins autant que l'oxygène^^
Commentaire n°4 posté par gmc le 20/10/2011 à 09h18

lundi 28 juin 2010

il n’y a que ta blondeur gris-étale qui tienne le coup

http://www.desordre.net/accessoires/divers/pixels.jpg
Il pleut sur le bruit de la pluie qui tombe sur le bruit de la pluie qui tombe sur le bruit de la pluie en tout une fois de plus que vous l’entendez, il pleut des pétales d’images liquides qui tombent à plat et recouvrent un à un l’écran du pare-brise, des pastilles fondantes de couleurs qui explosent à la surface du verre et libèrent leurs capsules de pixels sur la masse jaunie du figuier, gondolent doucement la carrosserie des voitures – celle mûre-écrasée d’un break Volvo – escamotent la roue de secours suspendue à l’arrière d’une jeep, cryptent sa plaque minéralogique sinon lisible à cette distance, martèlent l’argent des coupés gris métallisés, nettoient à sec le velours frappé de la haie de cyprès la plus au fond, cabossent le pied du réverbère, repeignent touche Morandi le pan coupé de l’immeuble – photo molle du paysage – il n’y a que ta blondeur gris-étale qui tienne le coup en terme de remodelage, le rouge des phares passe d’une alvéole lumineuse à une autre comme par dialyse, comme des bactéries vues au microscope, depuis mardi je lis de mieux en mieux, j’arrive à lire toute nue et je rêve d’une peinture love painting qui, lorsqu’on l’applique sur une surface plane, dévête toutes tracées les lettres majuscules du graffiti « BARBARA TI AMO », les peint déjà écrites, devant et de profil, je passe en souriant et je fais semblant d’être Barbara.
 
Cécile Mainardi, L’immaculé conceptuel. Deuxième Blondeur, Les petits matins, 2010, p. 75-77.
 
« Deuxième Blondeur », parce qu’il y en a une première ; c’est d’ailleurs par ce titre que je suis entré dans cette belle collection Les grands soirs des éditions Les petits matins, qui fait vraiment un beau travail. On aura compris qu’il s’agit moins d’une suite que d’une nouvelle poussée, on n’est pas obligé d’avoir lu la Blondeur pour lire cet immaculé conceptuel – mais ce n’est pas plus mal de retourner s’y plonger (surtout quand on aime l’amour).
 
(En cherchant une illustration pour ce billet, je tombe un peu par hasard sur cette image ; tiens ! elle vient du Désordre de Philippe de Jonkheere – obéissons donc au hasard et allons donc nous perdre un peu.) 



Commentaires

donne envie
Commentaire n°1 posté par brigetoun le 28/06/2010 à 20h14
N'est-ce pas ? (Votre envie, je l'attendais un peu.)
Réponse de PhA le 28/06/2010 à 20h52
L'écran neigeux a envahi mon écran d'ordinateur, je le fixe et j'attends.
Je pense un peu à Debord et à Godard mais surtout à l'écran noir de la télé quand les programmes s'interrompaient à 23H30.
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 29/06/2010 à 07h58
Vous n'allez pas tarder à y voir apparaître une blondeur gris-étale.
Réponse de PhA le 29/06/2010 à 10h23

dimanche 28 février 2010

NEW YORK TROIS MACHINES D’AMOUR À MORT


Fable sur le sommeil.
Comme elle s’était endormie totalement ivre la veille, la prisonnière des plus beaux rêves du circuit Blanc se réveilla un beau matin à la porte du cauchemar : en cheveux, démaquillée, les larmes aux yeux, un filet d’étain fondu marbrant son vi­sage, elle tendit les mains vers ses clopes mais n’eut pas le temps de les saisir; elle aperçut l’ennui sans rien en ressentir.
Une deuxième fois ses yeux s’ouvrirent (elle sentit le cuir d’un canapé de terrasse sous ses doigts) sur l’ennui : elle se fit du café sans le voir. Elle entreprit de traverser le couloir d'une centaine de mètres de long qui l’amènerait jusqu’à la salle de bains. Elle se perdit au début, au milieu, à la fin. Elle repartit vers la cuisine, un tube de somnifères dans chaque joue.
La troisième fois les couvertures écossaises à carreaux roses couvraient une bouche au goût de citron et de sel et des yeux sans images, incapables de repérer dans l’environnement un pourtant omniprésent sentiment de vide. Regard vague qui n’eut pas plus de conséquences.
Trop fatiguée pour se tuer, elle but du jus d’orange pour se donner la mort. Un quart d’heure plus tard, elle regardait encore atone une rangée de couteaux inoxydables.
Alors elle se rendormit et la peau douce des longues phalanges, claire, rose, et jaune de clopes chaudes entre le majeur et l’index, réapparut sur toute la surface. Réparé de lui-même, le circuit Blanc reprenait conscience et refaisait sa jonction, mettant un terme à l’expression maladroite de ces rêves ordinaires.
La fable indique que l’ennui est indépassable. La morale trouve ça plutôt triste, mais bon, on va pas non plus en faire un fromage.
 
Ludovic Bablon, NEW YORK TROIS MACHINES D’AMOUR À MORT, « Fabuleuse Helen Smith, 5 » Les Petits matins, 2010, p. 103-104.
 
Le Renard y a été trop fort, il a beau appuyer sur Move Up, le tas de pixels morts nommé Sarah Cohen ne veut pas se redresser. Bon, il va quand même pas jouer tout seul ?
Alors est-ce qu’elle s’en sortira mieux s’il lui re­donne une chance ? Allez, il lui propose un rôle dans une version améliorée de New York.
Cette version, intitulée Renardville – We Win, You Lose, est un jeu de colonisation dont voici le scénario.
La mythique ville de New York a disparu sous les hordes barbares et les tornades de boules de feu. Il ne reste rien qu’un immense terrain vierge. Le but est de construire Renardville en un minimum de temps et avant l’adversaire.
Dans ce jeu, Sarah Cohen incarne la tentation de créer une gigantesque mégalopole, censée prospé­rer à partir de rien. Un Renard aux talents de pro­moteur immobilier lui donne pas mal de fil à retordre. Son propre module d’intelligence Artificielle donne à Sarah Cohen le droit d’installer sous le nom de cité « New York » quelques tentes primitives dans les zones des marais périphériques.
 
Ludovic Bablon, NEW YORK TROIS MACHINES D’AMOUR À MORT, « Sarah Cohen, icône du jeu vidéo, 5 » Les Petits matins, 2010, p. 110-111.
 
C’est le stade des Prairies Rougissantes au stade où elle a vraiment l’impression de jouer contre un mur noir. Et en effet on peut dire que le coup du Bloc Noir lui pose quelques problèmes tactiques.
Elle perçoit parfaitement les trajectoires qui entrent et sortent de sa moitié de terrain, mais tout se passe comme si un bloc d’impensé noir avait atterri sur l’autre moitié du court, consti­tuant une zone franchement pas claire, on pour­rait même dire opaque, du circuit électrique, dont le masquage diminue d’autant la lisibilité des trajectoires et donc la réactivité de la joueuse.
Côté circuit Noir par contre, ça ne se passe trop mal. En fait, pendant les quand même neuf heures que dure le Bloc Noir, eh bien à tout moment il se sent bien dans son tennis et déambule en long, en large, pensif. Il semble attendre, patiemment appuyé contre le battement immobile de son bloc-­raquette, que s’ouvre une voie, un havre, une op­portunité. Ses coups droits en miroir sont appliqués, puissants, et réguliers, mais ses pensées ­sont ailleurs, et au lieu de perdre son temps à se de­mander Tiens, voyons voir, quel effet ferait une ­balle projetée à 300 km/h dans un morceau se ma­tériau synthétique reproduisant la texture du crâne, humain ?, il préfère par un examen que les plus chauds qualifieraient d’« a freddo » consulter deux ­électromyographies d’un coup de tennis complet de Mademoiselle Bauer.
 
Ludovic Bablon, NEW YORK TROIS MACHINES D’AMOUR À MORT, « Frida Bauer, B comme Bauer, V comme…, 5 » Les Petits matins, 2010, p. 118-119.



Commentaires

Non, non, et non! Je ne vous écoute pas, je me bouche les oreilles! Je n'achèterai plus de livres avant... pas longtemps j'imagine!
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 28/02/2010 à 19h42
Il ne faut pas dire "Fontaine je ne boirai pas de ton eau" car qui a bu boira, qui vole un oeuf vole un boeuf et qui m'aime me suive.
Réponse de PhA le 28/02/2010 à 20h07
Pour ne pas vous laisser emmerder Loïs, je n'ai rien lu. Par contre les condos (condensateurs de liaison) sur la photo, c'est des Philips ou des MKP ?
Commentaire n°2 posté par Anna de Sandre le 01/03/2010 à 10h26
Mais enfin, vous ne voyez pas que c'est une maquette de New York, la ville où les jeunes femmes se meurent d'amour pour des circuits électroniques ? N'avez-vous pas remarqué comme on y voit la vie en rose ? Lisez donc ce mode d'emploi signé Bablon, vous comprendrez tout.
Réponse de PhA le 01/03/2010 à 12h29
Hors de question !
Commentaire n°3 posté par Anna de Sandre le 01/03/2010 à 13h23
Lisez, je le veux.
Réponse de PhA le 01/03/2010 à 16h01
Oooooh, je vois une grande lumière céleste !
Commentaire n°4 posté par Anna de Sandre le 01/03/2010 à 18h20

mardi 2 février 2010

des fleurs sur sa chemise nuisaient souvent à l’attention

Ferie-Lespiau.jpg
elle faisait partie d’un couple qui s’ai­mait dans un hôtel de la zone surveillée. L’homme était inquiet, la femme pouvait être sereine ou nerveuse. Ils faisaient l’amour dans un nombre élevé de chambres. Il y avait aussi un homme qui dormait dans une pièce à côté, laissant la radio sur une mauvaise station. Sa pré­sence n’était pas prévue. Plans au télé­objectif, agrandissement de ses yeux. L’homme était allongé, le bras droit pris, étendu. L’homme n’était peut-être pas dans la pièce. Sa présence diffusait à travers la cloison, bruits, ronflements. Il s’agissait d’un homme ivre qui dormait contre sa petite radio saturée d’aigus
 
p. 20
 
la réalisation nette du plan allait ap­paraître à la fin comme une hallucina­tion, le produit de l’aventure entamée, son exécution. Le naturel demandait le plus de travail, retourné. En attendant défilaient des images volées d’un intérieur ou d’un autre qu’elle fréquentait régulièrement dans un échantillon de villes offertes à la négociation. La percep­tion s’accrochait au manteau, allant avec, en revenant, et ainsi de suite jusqu’à maculer le champ de vision dans lequel elle entrait, duquel elle sortait. Des fleurs sur sa chemise ou dans ses cheveux, telle gamme colorée de rubans, nuisaient souvent à l’attention
 
p. 43
 
dans le rêve de l’exécution, continuel­lement, le sexe était remplacé par un chiffre inexplicable, sans doute une date ou un code. Autant de jours passés sur une île constituaient une mission. Il y avait une offense et il fallait la réparer, ou le projet poursuivi par untel était jugé dangereux par ses pairs. Mais les tours étaient joués avant même d’en comprendre les règles, les participants, le décor. L’exécuteur gommait quelque chose, quelqu’un, et déjà tintait l’annonce sinistre d’une fin de partie dans l’éveil. Il était si difficile de se remettre de la mort d’un mot, d’une notion. En somme, chaque client avait droit à une vengeance sereine
 
p. 61
 
David Lespiau, Férié, Les Petits matins, 2010.
 
 
Attiré par une postface d’Emmanuel Hocquard, je suis tombé dans une étrange affaire – beau sujet d’enquête en effet pour le privé de Tanger. Il s’y passe quelque chose de voluptueux et / ou de criminel, peut-être, séduisant en tout cas ; mais j’ai beau essayer de régler la mise au point, rien n’y fait : victime des fleurs sur sa chemise, le fin mot me manque (agacement délicieux de ce qui feint de se donner). Le texte, en une soixantaine de blocs carrés comme des fenêtres (une soixantaine de jours ?), n’en montre pas plus qu’une fenêtre ; l’essentiel, sans doute, est hors cadre. 



Commentaires

Et cet homme ivre, qui lourdement ronfle derrière la cloison, accroché à sa radio parasite comme une huitre à son rocher, ignorant tout de ce qui se passe, dans la chambre, de l'amour, de l'enquête et du reste.
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna, le blog graphique le 02/02/2010 à 15h54
A cause de qui sans doute on oublie de regarder l'essentiel.
Réponse de PhA le 02/02/2010 à 21h55
Ah non! Je ne lis pas! Vade retro satanas! Choir, puis Machin là... Non, je ne lirai pas!! Je vais lire.
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 02/02/2010 à 19h17
Qui a lu, lira.
Réponse de PhA le 02/02/2010 à 21h58
Suis perplexe là.
Les titres des livres de cet auteur  sont très... euh... très très...;-)
(ne jamais se fier au titre en fait;o))
Commentaire n°3 posté par Ambre le 02/02/2010 à 21h27
J'aime beaucoup "la poule est un oiseau autodidacte".
Votre perplexité est déjà un pas vers l'état de l'enquêteur.
Réponse de PhA le 02/02/2010 à 22h01
Je n'ai pas lu votre post, ni laissé de commentaire.
(n'empêche "qu'elle faisait partie d'un couple qui s'aimait", je ne l'ai pas lu non plus bien sûr, mais si je l'avais lu, j'aurais adoré.)
Commentaire n°4 posté par Anna de Sandre le 02/02/2010 à 22h33
Un livre à la mise au point problématique, c'est ce qu'il faut pour une lectrice "non visuelle" ?
Réponse de PhA le 02/02/2010 à 22h41
Oui, c'est celui qui m'a scotchée et aussi : Oh un lieu d'épuisement.
Commentaire n°5 posté par Ambre le 02/02/2010 à 22h36