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mercredi 2 septembre 2026

Parution du jour : Tintin décolonial

Aux éditions Louise Bottu paraît aujourd’hui Tintin décolonial de François Huglo. On y lira Métamorphoses de Tintin, La dernière aventure de Tintin et d’Hergé : l’Alph-Art ou l’Art de l’inachevé, Faut-il brûler Tintin ?, Jo, Zette, et (surtout) Jocko, Hergé musicien ?, Les savants fous d’Hergé et enfin Tintin décolonial. François Huglo connaît vraiment bien Tintin (connaissant bien Tintin moi-même, je le soupçonne de le connaître par cœur). Il connaît bien aussi les livres écrits autour de Tintin (j’ai retrouvé avec bonheur des références au Tryphon Tournesol et Isidore Isou d’Emmanuel Rabu). Terminant ma lecture avec Tintin décolonial, je rêvais à cet apparent paradoxe : comment une œuvre peut-elle être raciste et anti-raciste en même temps, et sans contradiction apparente ? Quelle part ce paradoxe tient-il dans mon indéfectible attachement à cette œuvre ?



vendredi 6 mars 2026

Les livres de mars

C’est bien connu, demandez donc à Alice : le livre de mars est fou. De ces quatre-ci, je n’en ai à proprement parler lu aucun. Comme il y a toujours de la raison dans la folie, je les ai classés rationnellement : par ordre chronologique. L’Écriventure, signé, ou signée, Charles Pennequin, pousse la folie jusqu’à être paru en février, alors que c’est assurément un livre de mars, où le narrateur – je n’ai pas pu m’empêcher de lire le début – cherche une « sorte d’homme » à l’intérieur, et pour ce faire, cherche préalablement le « bon mot ». Aucun doute : ce livre a été écrit pour moi – et aurait dû paraître en mars.

Cela fait des années maintenant qu’Eric Chevillard, à son corps défendant, écrit tous ses livres pour moi ; nulle raison que Jaune soleil fasse exception à la règle – d’ailleurs il est bien paru en mars. D’autant plus qu’il commence par une taupe, laquelle, bifurquant « soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus » et grâce à quoi j’ai pu pour ma part vérifier encore une fois avant-hier dans mon jardin qu’il existe bel et bien tout un monde en-dessous, merci Monsieur Chevillard de me rappeler tout ce que je dois à Samuel Beckett : mes taupes.

Les Abécédaires du dimanche sont signés d’un obscur homonyme qui a proposé aux éditions Louise Bottu une série de cinquante-deux abécédaires précédemment publiés sur mon propre blog Hublots ; cet individu ne manque pas d’air – ni des vingt-cinq autres lettres non plus : car un abécédaire, selon la définition oulipienne, ne doit compter que vingt-six mots, dont les initiales suivent l’ordre alphabétique ; allez donc écrire un texte cohérent avec ça. Que dis-je ? Non pas un texte, mais cinquante-deux, si j’en crois la quatrième de couverture. Le livre sera disponible le 10.

Enfin, last but not least, les éditions DO, après avoir publié en 2024 un livres avec deux titres, deux couvertures mais sans nom d’auteur, en annoncent un, cette fois d’un certain Pierre de Valévoux : N’est-ce pas le livre en question ? La question en effet ne se pose-t-elle pas ? N’a-t-elle pas davantage d’importance que l’existence même de l’auteur ? N’êtes-vous pas vous-même le sujet du livre en question ? N’êtes-vous pas vous-même le livre en question ? N’est-ce pas vous-même que vous tiendrez entre les mains quand, le 20 mars prochain, vous croirez tenir N’est-ce pas le livre en question ?



vendredi 27 février 2026

« Louise Bottu va mettre sous presse un nouveau recueil »

Ceci est une authentique coïncidence, de celles qu’on trouve franchement un peu grosses pour en être mais qui n’en sont pas moins. Figurez-vous que, tandis que ce matin je lisais Monsieur Songe – curieusement j’ai peu lu Pinget et, tombant l’autre jour en librairie sur Monsieur Songe, je l’ai acheté en me disant « ce sera pour cet été » ; l’été est arrivé plus tôt que prévu, j’ai donc commencé Monsieur Songe et, tandis que je lisais Monsieur Songe, disais-je, je tombe ce matin même sur le passage suivant :

« Monsieur Songe au cours de sa promenade du matin rencontre un jour Louise Bottu la poétesse. Elle est toute déjetée, boiteuse et tremblotante. Mais sitôt qu’elle reconnaît Monsieur Songe elle a un sourire de petite fille et leur conversation, qu’ils ont interrompue depuis des lustres, est la même qu’autrefois. C’est ainsi qu’il apprend que Louise Bottu va mettre sous presse un nouveau recueil de poésie. Elle en parle comme de sa première communion, avec des accents pathétiques. Il n’y est question que de levers de soleil, d’oiseaux bleus, de fleurs et d’amourettes. Et à mesure qu’elle en parle elle prend des couleurs, elle en oublie de trembler, elle se redresse, regarde autour d’elle, bref ressuscite.

Et Monsieur Songe en rentrant chez lui pense ah ces femmes n’ont pas fini de nous étonner ! »

Et voici que, passant sur les réseaux sociaux, j’aperçois cette photo, postée le même matin : mais bon sang, bien sûr ! Louise Bottu est passée à l’action et voici, en avant-première, mes Abécédaires du dimanche imprimés ! Je ne les ai pas encore entre les mains, mais vous pouvez déjà les commander sur le site de l’éditeur. Louise Bottu n’a pas fini de m’étonner.




mardi 14 octobre 2025

Les machines à faire résonner la poésie de Bruno Fern

Depuis des années, Bruno Fern fait résonner la poésie. Et pour ce faire, il invente, il invente des machines à faire résonner la poésie. La poésie qu’il fait ainsi résonner peut être signée par d’autres noms que « Bruno Fern » ; ainsi l’on trouvera dans des tours ceux aussi bien ceux de François Villon ou Pierre de Ronsard que ceux de Christian Prigent ou Jean-Christophe Bailly, en passant par Rainer-Maria Rilke ou John Updike. On peut ne lire que les tours de Bruno Fern ; c’est ce par quoi j’ai commencé, dans notre manque commun de temps, et ça marche. Mais dès lors que la première lecture est terminée, on se rappelle que, par exemple :



la robe fouettée sous les projos

les paumes s’y baladent sy

métriques leur pâleur nickel intégralement

zoomable de bas résille en haut bâillon

gardé le temps qu’il faut en te

nue légère à l’œil et d’où jaillit


(Francis Ponge,

« L’œillet »,

in La Rage de l’expression)



Qu’est-ce donc que ce déshabillage ? On a compris en lisant la « FABRIQUE » liminaire que « d’où jaillit la robe fouettée » sont les mots empruntés à Ponge, et que si les paumes symétriques de Bruno Fern s’y baladent, c’est aussi pour hâter le strip-tease : un retour à la ligne en milieu de mot et voici la tenue légère « nue (…) à l’œil et d’où jaillit » le désir irrépressible d’ouvrir de nouveau cet œillet : depuis combien de temps ne l’avait-on pas relu ? Et me voici donc relisant tout l’œillet, retrouvant à la section 9 le dernier vers amplifié par Bruno Fern, me rappelant que tiens, cette section 7, je la savais autrefois par cœur. Mais ce n’est pas tout ça : il faut maintenant que je relise la Première Elégie de Duino. On l’aura compris : lire ce petit livre de moins de cent pages peut prendre beaucoup de temps, et prendre ce temps c’est se rappeler qu’on n’écrit pas tout seul et que la poésie, la littérature, n’est que notre œuvre commune.

mardi 9 septembre 2025

Révol bricole

Et toi, demande Karl ? Je traduis un livre fuyant, un livre qui vous file entre les doigts, Soulages a dit que dans sa forme il y a l’inattendu, l’imprévisible, l’insaisissable, comme dans la toile en train de se faire, tu ne devinerais pas de quoi il parlait et crois-moi, il en connaissait un rayon, il était peintre et ancien troisième ligne, il parlait de la forme, du rebond déroutant du ballon de rugby qu’il comparait à la création. La peinture j’y connais que tchi mais le rugby, j’ai joué troisième ligne moi aussi, j’ai dû arrêter, les affaires…


Et toi, demande Karl ? Je traduis un bouquin vagabond qui saute du pope aux mouches, des mouches à l’étiquette, de l’étiquette à elle, d’elle à la libraire, de la libraire à la vieille femme, un livre sur les livres, sur la traduction, la phrase de Soulages je l’ai reprise dans mon dernier article, si je dis traduction tu penses quoi, comme ça, sans réfléchir, tu penses trahison, bien sûr, or elle ne trahit rien, la traduction, elle rebondit d’une langue à l’autre, d’un rien à l’autre, comme le ballon elle rebondit où personne ne l’attend, elle surprend elle distord, elle déforme elle reforme, elle fait voir les choses autrement, les lettres et les mots, le monde, autres signes autres formes, autre univers, elle crée, recrée, innove, mais je m’emballe, je pousse un peu, excuse-moi si je t’ennuie avec mes histoires. Laisse-moi deviner, tu parles plusieurs langues, trois? cinq peut-être ? Pas besoin de connaître la langue pour traduire. Tu plaisantes ! les livres tu les lis comment ? Je ne les lis pas vraiment. Alors tu inventes ? Ah non, je n’invente rien ! je n’ai aucune imagination.


Camille Révol, bricolage[s], éditions Louise Bottu, p. 202-203


Et ça vient tout juste de sortir. Tu sais pourquoi je vous recopie ce passage ? Bien sûr, c’est parce que le temps me manque, et aussi parce que la fièvre ne veut pas me lâcher. Mais surtout, c’est parce que ce passage, c’est une excellente présentation de bricolage[s]. Évidemment, comme ça, vous ne pouvez pas vérifier, vous devez juste me faire confiance. N’empêche, lisez-le et vous verrez bien que j’ai raison.




vendredi 5 août 2022

Protag

L’auteur s’appelle Barrault. Il a écrit un livre qui s’appelle Protag. L’auteur a un lecteur qui s’appelle Annocque. Annocque lit Protag et se marre car Protag (car le protagoniste s’appelle Protag) a une manière bien à lui de massacrer les hommes-grenouilles à laquelle Annocque n’avait pas pensé. Pourtant Tentru réprouve cette façon de massacrer les hommes-grenouilles pendant qu’elle est toute seule à ramer, et Barrault a décidé que Tentru ressemblait à Emma Peel dans the Avengers, et aussi à. Mais Annocque est resté bloqué sur Emma Peel dans the Avengers parce que la voiturette de golf imaginaire de Sous-Sol, le supérieur de Protag qui a un sourcil droit, est tombée en panne. Sacré Sous-Sol ! se disent Protag et Annocque. Ce n’est pas comme ça qu’on va retrouver les dix-huit scientifiques hongrois qui ont disparu.



samedi 25 juin 2022

Quélen = enqulé

Quélen = enqulé, le nouveau livre de Dominique Quélen qui paraît aux éditions Louise Bottu, est d’une drôlerie qui n’a d’égale que sa violence, à moins que ce ne soit l’inverse. Je vous recopie juste un passage du deuxième texte (il y en a quatre), « Remember », sans vous en dire un mot ; les attentifs comprendront pourquoi.


Eh, mère, emmerderesse, ne t’énerve ! Je m’empresse et me dépêche ! Ne me tente ! Je te prends tête-bêche ! Enchevêtrement de membres empêtrés ! Je me tends, membré tels les brèles des Berbères, vers cette mère édentée, ventre et fesse vergetés : le temps s’est mêle de te léser, mère. Je cesse d’errer et me recentre vers le tertre de Vesper, selve de ténèbres emmêlée. Ce sexe sec, j’espère le retremper ; en pensée je m’en lèche les lèvres. Je me penche et mets le nez : eh, cette fente empeste les crevettes, le chester et les pertes de règles ! Elle sent le renfermé ! Le derme en est telles des pêches blettes. Les lèvres béent : j’entre. En elles j’exerce des pesées vengeresses, et j’engendre les spectres de frères : je règle mes dettes envers le frère décédé.





dimanche 26 décembre 2021

j’aurai été

rencontré monsieur songe à la page 135 qui faisait sa promenade du matin retrouvai mon sourire de petite fille en le reconnaissant lui dis émue que j’allais mettre sous presse un nouveau recueil poétique en oubliai de trembler il me dévisage étonné comme si j’avais ressuscité

j’aurai été

Louise Bottu



C’est le quinzième « j’aurai été » de j’aurai été, de Marc-Emile Thinez, ou plutôt de j’aurai été ceux que je suis, car il aura été aussi bien Bernardo Soares, Joseph K, Julien Sorel, Bartleby, Louis de Funès, Gargantua ou même Fou trop poli (car nous avons quelques références en commun) ainsi que beaucoup d’autres et c’est paru dans la collection Contraintes des éditions… Louise Bottu évidemment.



dimanche 14 mars 2021

Alexander Dickow déblaie pour nous.

À la page 69 de Déblais (qui vient de paraître aux éditions Louise Bottu), Alexander Dickow écrit :


« Tout comme le livre, le fragment aspire à parler de tout. »


C’est une bonne façon de dire, en peu de mot et d’autant mieux, aussi bien l’ambition de ce fragment que celle du livre entier.

Il n’est pas étonnant dès lors que j’y trouve dit ce que par ailleurs j’ambitionne pour moi-même, par exemple :


« Ce narrateur peu fiable a raconté un récit qui en cache un autre. »


« Le livre ouvert ressemble assez à une gueule ouverte. Quand vous l’aurez refermé, ce livre, quelle part de vous aura-t-il engloutie ?


voire, tout simplement, ce que je pense :


« La plupart des romanciers écrivent comme on creuse une ornière. »


ou encore :


« La mode est à la production sérielle. Au ressassement. Trouver un truc, creuser l’ornière, l’exploiter jusqu’à son érosion totale. Nous admettons la répétition comme conséquence nécessaire de l’unité de vision. Nous avons perdu le sens de l’embardée. L’artiste se résigne à n’être pas plusieurs. Nous assumons l’identité qu’on nous assigne. Mais il faut faire autre chose. »



samedi 20 février 2021

la pelle

la pelle


si ma femme m’appell’

c’est que ma mèr’ m’appell’

alors j’y vais


si ma mère m’appell’

c’est que grand-mèr’ m’appell’

alors j’y vais


quand ma femme m’appell’

elle me demand’ la pell’

alors j’amèn’ la pell’

et puis j’y vais


si ma mère m’appell’

elle me demand’ la pell’

alors j’amèn’ la pell’

voici maman la pell’

et puis j’y vais


si ma femme me rappell’

alors que j’y’ai donné la pell’

c’est que la mèr’ m’appell’

pour que je chanj’ de pell’

c’était un’ autre pell’

mais s’il pleuvait ?


je lui reprends la pell’

c’était pas la bonn’ pell’

grand-mèr’ me le rappell’

ramèn’-moi donc un’ pell’

je ne veux pas d’icell’

– ah tu voulais du sel ?

– non je voulais un’ pel’

si tu préfèr’s j’y vais


te déranj’ pas ma bell’

c’est comm’ ça que j’l’appell’

pour une simple pell’

moi ton enfant fidèl’

j’suis ton anj’ gabriell’

c’est comm’ça qu’elle s’appell’

ma mèr’ non pas la pell’

j’attrap’ le manch’ de pell’

celui d’la mauvaiz’ pell’

j’ui dis j’reviens ma bell’

avec un’ autre pell’

et puis j’y vais


je rapporte la pell’

dans la caban’ à pell’s

y’a des milliers de pell’s

des râteaux et des pell’s

il y en a à la pell’

parmi le tas de pell’s

j’en choisis un’ nouvell’

ne prends pas la plus bell’

n’empoign’ pas la plus frêl’

ses mots j’me les rappell’

ma cervell’ en est plein’

ma mémoir’ a des ail’s

je remercie le ciel

et s’il pleuvait ?


avec tes mots de fiel

tu f’rais venir la grêl’

tu vois bien samaël

c’est comm’ça qu’ell’ m’appell’

pas un nuaj’ au ciel

dit-ell’ sous son ombrell’

ah tu m’apport’s la pell’

enfin c’est la bonn’ pell’

je la poz’ devant ell’

et puis j’y vais


mais grand-mèr’ me rappell’

que je rest’ auprès d’elle’

à lui tenir l’ombrell’

j’aperçois la dentell’

sur ses cuisses de miel

comm’ si ell’ montait en sell’

elle enfourch’ la pell’

comm’ un balai


si ma femme m’appell’

à cheval sur la pell’

tout là-haut dans le ciel

alors j’y vais


quand ma mèr’ m’ensorcell’

je deviens raphaël

il me pousse des ail’s

et avec ou sans pell’

je la rejoins au ciel


voilà maman

mémé ma bell’

les fill’s chéries

j’y vais



Ce poème est extrait de nique, d’ana tot, qui paraît ces temps-ci aux éditions Louise Bottu. Si je savais, je le chanterais.

Ana Tot sur Hublots.




mardi 9 avril 2019

Un conseil de votre conseiller


Après Tardigrade et Clonck et ses dysfonctionnements, Pierre Barrault se lance dans un récit ouvertement autobiographique, l'Aide à l'emploi, qui vient de paraître aux éditions Louise Bottu. Autobiographique, mais aussi universel. Vous y apprendrez, notamment, pourquoi ces hommes sont venus, chez vous aussi, fixer au sol de votre séjour et de votre salle de bain ces détestables lapins rouges en résine dans lesquels vous vous cognez chaque matin. Vous y apprendrez aussi – et surtout – pourquoi vous êtes plusieurs, si vous êtes encore plusieurs, ce que je vous souhaite vivement. Et si déjà vous n'êtes plus plusieurs, lisez aussi ce livre, il vous multipliera.



samedi 8 décembre 2018

Discernement de Guillaume Contré : le lieu par où ça pense


« La main tendue du serveur était très blanche, ce qui contrastait avec son visage brun. Mais elle n'avait pas de gouttes de sueur. C'était une main propre. Ce n'était en aucun cas une main travailleuse, ce qui rendit Frédéric perplexe. Le travail n'était pas censé se lire sur les mains des gens ? Question à laquelle il ne répondit rien. En partie car la blancheur immobile de cette main blanche l'aveuglait, ce qui ne lui permettait pas de penser, et en partie car une autre idée s'imposait à lui, celle des lignes de la main. Lignes que dans le cas présent il ne voyait pas. Peut-être n'étaient-elles pas là. Ces lignes qui parcouraient l'éventail de la paume en s'ouvrant en éventail. Sillons obstinés, se dit-il. Et il le répéta pour lui-même : sillons obstinés. Cela lui sembla un bon titre pour un essai ou un recueil de poèmes. Il avait écrit des essais, mais pas de recueils de poèmes. Il ne se sentait pas d'habileté pour le lyrisme, pas non plus pour la rime. Mais pour les idées, oui. Les idées lui plaisaient. Elles surgissaient facilement, l'une après l'autre. Il suffisait de les relier un peu, et c'était bon. Relier, c'est un peu comme rimer, pensa-t-il. Il s'agissait de construire des résonances. Ce sont les résonances qui donnent le sens, comme la rime dans un poème, pensa-t-il. Encore que les rimes soient plus esthétiques que les idées, pensa-t-il. Ou non, se corrigea-t-il, non : les idées bien reliées sont belles aussi. Bien relier, c'est ne pas laisser de trous dans la trame, pensa-t-il. Personne n'a envie de porter un pull plein de trous, pensa-t-il. Lui non plus, même s'il ne prêtait pas toujours une attention suffisante à ses vêtements. »

C'est un passage de Discernement, de Guillaume Contré, qui vient de paraître chez Louise Bottu. On croit qu'on y suit Frédéric, mais en fait non, on suit la pensée de Frédéric. Frédéric aussi suit sa pensée. Souvent on croit, vous croyez que vous pensez. Alors que non, vous ne pensez pas. Vous êtes juste traversé par votre pensée. Vous êtes le lieu par où ça pense. Une pensée me traverse et je la laisse me le dire : je suis le lieu de la pensée qui me laisse me dire que je ne suis que le lieu de la pensée qui me laisse me le dire, que je ne suis que le lieu de la pensée qui me laisse vous le dire.


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dimanche 2 septembre 2018

Albin 2, 2 Albin


Donc Albin à l'école. On l'y traitera d'imposteur pour la raison que le nuage à la moindre occasion pisse et que, semblable aux autres marches, celle où on a manqué s'étaler se répète et se fond dans l'interminable escalier, l'eau n'est plus la même dans le fleuve, le vin dans le verre, Albin soi-même perdu dans l'émoi du monde avec les sensations, le regard, les mots des poètes, Albin soi-même n'est pas soi-même n'est pas Albin.

Originalité, répète le maître et tous les mots qu'on lui a appris et qu'il n'a pas su oublier, mensonge, usurpation, tromperie et fausses apparences, imposture, et veut moralité et deux et deux font quatre.

L'imposte en architecture est la tablette saillante posée sur le pied-droit d'une porte, ou sur un pilier de nef ; en menuiserie c'est la partie supérieure d'une baie de porte ou de fenêtre.

Le mot vient du latin imponere, « placer sur ».

Pour qu'il y ait précipitation, poursuit le maître, il faut à la vapeur d'eau des poussières ou des grains de sel sur lesquels elle se déposera.

Sur quoi se placerait-elle, son imposture, sur qui, qui pourrait-il faire passer pour un autre qui lui-même n'était rien.

Dans les mots des autres, la voix d'Albin, partout où Albin n'est pas, tiens il pleut, dit-il en quittant l'école, la poussière dans l’œil donne à ses larmes un goût de sel, Albin ruisselle et coule, un gai murmure.

Albin saison 2, éditions Louise Bottu, 2017.

Les blogueurs se souviennent qu'Albin était un blog et un un blogueur, et depuis qu'Albin est livre – la bonne surprise que ce me fut en 2013 de le voir édité aux belles éditions Louise Bottu – Albin se confond avec Albin, auteur et livre, et cette confusion aussi est belle, qui dit aussi ce que devrait être notre rapport à la littérature. Albin du coup n'est pas connu, et le citer comme je viens de le faire ci-dessus ne dit pas vraiment ce qu'il dit – mais comment, un peu ; et ce comment devrait suffire à donner envie.
(Avec une couverture signée Patrick Szymanek.)



mercredi 13 juin 2018

demande de crédit


Il y a des moments où l'on n'a vraiment pas le temps d'écrire des billets sur les livres qu'on lit et c'est dommage quand ils le méritent. Trouver les mots pour rendre compte c'est pas un truc de rigolo qui prend les choses à la légère. Dire de quoi ça parle ça non car quand ça parle c'est que précisément ça parle aussi d'autre chose. Je pourrais toujours recopier un passage, ça pourrait donner une idée de ce à quoi ça ressemble mais il n'y a pas deux passages pareils alors forcément l'idée serait fausse. C'est un livre sans échantillon fourni. Alors il ne vous reste plus qu'à me faire crédit. C'est un livre fort. Lisez-le. Suites. De Bruno Fern. Aux éditions Louise Bottu.

vendredi 11 mai 2018

Bienvenue à Clonck

Après Tardigrade à l'Arbre vengeur, rappelez-vous, Clonck et ses dysfonctionnements est le deuxième livre de Pierre Barrault, et je l'aime encore un peu plus que le premier. L'auteur cette fois assume la forme romanesque, pour un propos poussé encore davantage vers le non-sens. Or le roman est un genre qui aime le sens. Le lecteur s'y attend à y lire une histoire, une histoire qu'on ne lit que dans un seul sens car elle est supposée n'en avoir qu'un – parfois le lecteur en voit plusieurs, et alors il se réjouit que le roman soit riche. La déception le guette à Clonck, mais je lui souhaite de savoir jouir de ses déceptions. Car s'il y a bel et bien une histoire dans Clonck – celle d'Aughrim et Podostrog en mission dans la ville de Clonck, chargés d'y retrouver un certain Perstorp –, le sens s'y dérobe. En effet la ville dysfonctionne – on ne pourra pas cette fois reprocher à l'auteur un titre trompeur – et l'histoire est aussi celle de ces dysfonctionnements. Ce sont ces dysfonctionnements, sortes de bugs poétiques cocasses et variés, qui font la matière essentielle de ce livre. Et ce faisant – faisant mine de ne rien dire – ils disent vraiment l'essentiel : l'incapacité du sujet à appréhender le monde. Notre lot commun, en somme.
On attend avec impatience le troisième livre de Pierre Barrault. En attendant, on relit Clonck et ses dysfonctionnements, qui vient de paraître, illustré par Claire Morel, aux éditions Louise Bottu.

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samedi 7 avril 2018

Vers Quélen


Dominique Quélen est le récent auteur de deux livres qui pour ne pas être parus chez le même éditeur (le premier l'est chez mes chères éditions Louise Bottu, qui confirment leur bon goût, l'autre dans la précieuse collection Poésie des éditions Flammarion) n'en sont pas moins jumeaux, comme leurs titres, Avers pour l'un, Revers pour l'autre, ne le cachent pas. Évidemment « jumeaux » ne veut pas dire « mêmes », vous en connaissez sans doute chez les humains, chez les livres c'est pareil. Mais il y a entre eux une affinité intérieure, de page à page. Par exemple, comme à la page 46 d'Avers je lis ceci

j'ouvre Revers à sa page jumelle, 46 aussi donc, pour y lire cela

Mais ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là n'est qu'une piste, et la lecture de l'un ou de l'autre peut suffire à sa lecture, si ce n'est que celle-ci ne sera pas la lecture des deux – voire des trois, car je lis en quatrième de couverture de Revers que celui-ci achève ce que, peut-être abusivement, j'appellerai un cycle non de deux, mais de trois, car il me manque le premier, Basses contraintes, paru celui-là aux éditions Théâtre Typographique.

mercredi 25 janvier 2017

du kaki sur la langue

On doit choisir des fruits jeunes. Puis décoller d'un couteau le haut en préservant la tige d'où on les laissera pendre. La peau s'ôte pour laisser la chair à nu.

On suspend chaque fruit dehors, sous l'avant-toit de la mansarde, l'un après l'autre. On attend une semaine avant la première caresse : puis un à un masse-t-on ces pâles nourrissons, non en profondeur, mais en toute patience, comme pour ne pas les surprendre dans leur sommeil.

Une nuit passe et un jour avant le deuxième massage. On masse et masse le fruit de long en large, de façon à conserver aux hoshigaki des contours en cœur.

Une nuit et un jour passent, et la caresse recommence : et au fur et à mesure que le fruit dort et sèche, il fonce vers des noirs-marron où, de ci en là, des tons oranges percent comme vivantes des lueurs dedans.

Et puis, remontant à la surface, les sucres, à la crête des rides se creusant de plus en plus, aux confins de ces cœurs suspendus assidûment massés, les sucres ressortent en givres ou légères neiges sur les hauteurs autour des rides.


Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki), éditions Louise Bottu, 2017, p. 42.



Voilà, j'ai terminé hier la lecture de Rhapsodie curieuse d'Alexander Dickow, écrite dans cette langue délicieuse et légèrement étrange qu'en toute conscience il fait sienne de la nôtre, et je dirais volontiers que je me suis régalé s'il ne restait désormais sur la mienne la persistance du goût imaginaire d'un kaki, japonais de préférence – et avec ce manque l'assurance qu'il me reste tant de choses à savourer ; on n'est pas là d'être rassasié de fruits, de vie et de poésie.

mardi 5 avril 2016

Petrov dans le passage

Dans le passage il ne fait rien ou presque. Il murmure à l'oreille de la vieille. Il répète le même geste au ralenti. Il se répète.

Tous deux vêtus de noir, une longue robe. Elle s'approche de lui, s’incline. Il se penche sur elle. Leurs visages se frôlent, l'un rose et lisse, l'autre blême, fripé.

Quelques mots murmurés à l'oreille, on croit entendre espoir, ...l'espoir que vous m'accorderez cette valse, un premier pas timide, un pas de danse qui en appelle un autre et les voilà pris. La vieille ne le lâche plus, c'est même elle qui l'entraîne.

Dans le couloir il ne fait rien ou presque. Il murmure à l'oreille, recommence, il tourne en rond, livré au lent, au discret tournoiement. De plus en plus fort, de plus en plus vite, la valse, dans le haut-parleur. Son tourbillon fatal emporte tout et tous au passage.


Petrov, Dans le passage un pope, traduit du russe par Pauline J.A. Naoumenko-Martinez, éditions Louise Bottu 2016, p. 83.

Et cliquez donc sur le titre pour en savoir plus.

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mardi 22 mars 2016

Tout sur rien

Ecrire sur rien est le meilleur moyen de tout dire. Et le rêve de chacun, depuis le « Ferai un vers de pur néant » de Guillaume d'Aquitaine jusqu'à l'« Aboli bibelot d'inanité sonore » de Mallarmé. Puis arrive Bruno Fern qui, l'air de rien, se saisit de ces deux vers sur rien pour en faire son exclusive matière, jusqu'à, les tordant à la paronomase, exclusif outil, arriver à leur faire dire précisément à peu près tout : une litanie jubilatoire, jubiloratoire même car je vous en recommande la lecture à voix haute, par exemple

100 – Quartier de la gare
Afro frites au kg distri sex & CENTOR

101 – Dédicaces
A Sophie V. Lou O Lili Juliette et Laure.

102 – Sous sa jupe
Anneau qui clique crypto léger patiné or.

103 – Private Beach
A l'abri des prolos, distingués se la dorent.

104 – De vrais pros
Atomisent l'Ostrogoth, y compris s'il implore.

105 – En son miroir
A l'oubli coule à flots, scintille et se dédore.

106 – Prédestiné
A grandi bon catho fidélisé chez Dior.

107 – Ils sont partout
A Beauly, Monaco, Disneyland et Angkor.


à leur faire dire à peu près tout disais-je, y compris l'envers même du projet enc cours :


108 – Récital poétique
Assoupit sirupo-éthéré déodore.



Bruno Fern, L'air de rin, précédé d'une préface de Jean-Pierre Verheggen, éditions Louise Bottu, collection contraintEs, 2015, p. 35-36.

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lundi 9 novembre 2015

Pascale Petit, une inconnue ou deux




Je me rappelle ne rien voir encore et me le dire alors que nous étions à quelques centaines de mètres du Grand Canyon. Ou plutôt une phrase qui passe et repasse sous mes yeux tandis que je lis l’équation du nénuphar de Pascale Petit me le rappelle :



l’homme regarde dans la chambre avec cet air qu’on a quand on regarde dehors par la fenêtre d’une chambre d’une seule ville je ne vois toujours pas le grand canyon



Et l’idée, quelque chose comme C’est l’inverse d’un monument, le grand Canyon, me traverse l’esprit ; cette grande faille dans la plaine qu’on ne voit que lorsqu’on est au bord, quelque chose comme l’envers de Monument Valley. Et d’un coup je me demande (je me demande n’est pas la bonne phrase, il vaudrait mieux dire on me demande mais la demande se fait à l’intérieur de moi-même) de quoi l’équation du nénuphar est-elle l’inverse ?

Mes compétences mathématiques ne sont pas à la hauteur. Quelque chose manque. Fait défaut. Fait faute.



l’idée s’insinue que fabriquer un alibi sera nécessaire et qu’il faudra le plus grand nombre de témoins pouvant certifier vous avoir vu



(p. 83)



L’équation du nénuphar, tout de même, préexiste à l’équation du nénuphar.



« L’équation du nénuphar illustre bien le phénomène de la croissance dans un milieu fermé. Imaginons un nénuphar planté dans un grand lac qui aurait la propriété héréditaire de produire, chaque jour, un autre nénuphar. Au bout de trente jours, la totalité du lac est couverte et l’espèce meurt étouffée, privée d’espace et de nourriture. Question : Au bout de combien de jours les nénuphars vont-ils couvrir la moitié du lac ? Réponse : non pas 15 jours, comme on pourrait le penser un peu hâtivement, mais bien 29 jours, c’est-à-dire la veille, puisque le double est obtenu chaque jour. Si nous étions l’un de ces nénuphars, à quel moment aurions-nous conscience que l’on s’apprête à manquer d’espace ? Au bout du 24ème jour, 97% de la surface du lac est encore disponible et nous n’imaginons probablement pas la catastrophe qui se prépare et pourtant nous sommes à moins d’une semaine de l’extinction de l’espèce… Et si un nénuphar particulièrement vigilant commençait à s’inquiéter le 27ème jour et lançait un programme de recherche de nouveaux espaces, et que le 29ème jour, trois nouveaux lacs étaient découverts, quadruplant ainsi l’espace disponible ? Et bien, l’espèce disparaîtrait au bout du … 32ème jour ! »



C’est l’équation du nénuphar expliquée par Albert Jacquard dans l’équation du nénuphar d’Albert Jacquard. Albert Jacquard était un nénuphar particulièrement vigilant qui nous a quittés il y a deux ans.

Quand je disais qu’il y a quelque chose qui manque.

Mais dire cela ne dit pas que l’équationdu nénuphar de Pascale Petit, qui n’est pas publiée par Calmann-Levy comme l’équation du nénuphar d’Albert Jacquard mais par les éditions Louise Bottu, qui n’est pas non plus un essai mais plutôt, s’il fallait à toute force lui trouver un genre, un poème, est aussi un livre d’amour. Un livre d’amour qui manque.



elle a les mains derrière elle appuyées contre le mur pas loin de l’embrasure    elle a la tête un peu en arrière



le désir    avec son regret en contrechamp qui fait ressortir l’absence



l’ombre portée de l’homme sur elle et on pense à deux boxeurs   elle ne le quitte pas des yeux comme si elle savait qu’elle ne devait pas le quitter des yeux    ne le quitte pas des yeux    ne le quitte pas des yeux   filature immobile   ne le quitte pas de yeux   prête à lui dire ce qu’elle attend de lui    prête à lui avouer tout    prête à lui donne un exemple



Un livre d’amour qui manque à votre bibliothèque peut-être aussi.