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mercredi 12 août 2020

Exerce-toi à disparaître.

 croque misère



en fait comme un S, tu sens

tu sens insidieusement une volonté

un être dehors vouloir


v, vouloir entrer pénétrer tes entrailles

juvéniles ou vierges


quelqu'un vouloir

un barbare civilisé ayant parlé

à ta place un S autour de ton cou et tirant


comme le boucher la viande

un étranger prendre maîtrise

de l’intérieur nœud

œuf le tien aujourd'hui la guerre civile


le viol est fini, l’étranger horde

dehors, dehors le pénétrant,

ne plus ne plus


être bouleversé et le souvenir du S

apporte son lot de fantômes

elle accrochée à la chambre froide

viande violée prête-à-manger

intérieur sans jamais trouver centre


cette femme en veut à celui

qui jamais n’a trouvé centre


maison tourne autour d’elle

un mal il veut entrer et poser



C’est de Mathieu Brosseau, c’est tiré de L’exercice de la disparition, paru au Castor Astral au mois de juillet 2020, avec des dessins de Ena Lindenbaur. Quand il n’écrit pas de la poésie, Mathieu Brosseau écrit aussi des romans (mais je ne suis pas certain que ce ne soit pas la même chose), comme Data Transport chez l’Ogre et plus récemment Chaos chez Quidam.



dimanche 4 février 2018

De l'intérêt de ne pas trop s'attacher au sujet avant d'avoir lu le livre

Oui je reviens sur le sujet – car décidément c'en est un : le sujet. Il est au livre une sorte de noyau, qui sert au lecteur de critère de choix – c'est dommage. Car le sujet n'est pas le livre comme le noyau n'est pas le fruit. Mais le sujet présente à la presse l'avantage de lui en fournir un, lui-même, car la presse a besoin de sujets – quitte à ce que l'article, quand il est insuffisant, parle du sujet au lieu de parler du livre. Insuffisant mais l'illusion suffit : le titre est mentionné, le livre marche. Ainsi en est-il, vérifiez-le, de tous les livres qui marchent – même quand ils sont bons. Mais de même que dans la nature tous les fruits n'ont pas de noyaux à proprement parler, tous les livres n'ont pas pour sujet un noyau dur et compact, aussi facilement détachable et propre à l'observation que celui de l'abricot. Et de ceux-là il est naturellement – et je dirais même par nature – beaucoup plus difficile de parler. C'est sans doute la raison pour laquelle vous n'avez pas encore lu l'excellent A tous les airs, de Stéphane Vanderhaeghe, dont le premier roman Charognards avait été justement remarqué. L'apocalypse corviforme, rappelez-vous, y pouvait passer pour le sujet, un pseudo noyau comme en a la chayotte (car ce roman est bien autre chose encore), mais suffisant pour un pitch apéritif. A tous les airs est plutôt kiwi : on y mord sans s'y cogner les dents. J'ai moi-même éprouvé bien du mal à en parler, cliquez sur ma piètre présentation ; pourtant cette absence de sujet aussi n'est qu'un leurre, car après lecture l'imagination en est un, essentiel (un sujet, d'ailleurs le leurre aussi en est un) dans ce roman ; un sujet qui est également un moteur. Mais je pense aussi à Chaos, de Mathieu Brosseau, gauchement évoqué dans mon précédent billet. Il n'a de vraiment commun avec A tous les airs que l'éditeur (oui, c'est aussi le mien, et ce n'est pas seulement par solidarité éditoriale que j'en parle : Quidam ne recule pas devant des choix essentiels qui signent une conception de la littérature que je partage) et le statut de « deuxième roman » – une place difficile. Mais dans Chaos non plus le sujet ne se laisse pas saisir : la trame narrative, résumable en trois lignes, en est plutôt le squelette, et la folie de la Folle n'en est qu'un thème. Le livre se lit dans une sorte d'immédiateté sidérée, à la fois évidente et hypnotique – allez donc en sortant dire « de quoi ça parle » à vos amis, je vous en défie d'autant plus volontiers que pour le relever, il faut lire le livre, il faut lire les livres – et n'hésitez pas à venir râler auprès de votre serviteur si vous êtes déçu : même pas peur.

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dimanche 28 janvier 2018

être un peu interne en obstétrique

Chaos est le nouveau roman de Mathieu Brosseau qui paraîtra dans quatre jours chez Quidam. C'est l'histoire de la Folle. Ça va vous faire tout drôle à lire car « la Folle joue avec la langue, s'exprime de la même façon qu'en pensée, ça coule, syntaxe claire malgré l'hermétisme anguleux de son discours parfois désordonné, là est toute la force et l'autorité de sa voix, l'aplomb de sa conscience, elle hésite peu sinon par quelque effet de son humeur ; ce pouls du ton, la mesure de sa musique ». Ça ne va pas être facile pour moi d'écrire un billet dessus même si je fais partie des privilégiés qui ont eu la chance de le lire avant sa parution. Et pourtant ça me parle terriblement, cette histoire de d'une femme au pluriel, avec sa jumelle absente, sa mère homonyme et sa grand-mère... – mais stop, je risquerais de me mettre à raconter et ça n'est pas non plus le propos de ce billet. Si plutôt je vous dis que cette histoire d'une vie dure le temps d'un voyage en train, ou plutôt celui d'une bosse au front, et que tout y est surplombé d'un ciel rouge et organique, peut-être éprouverez-vous aussi l'envie d'être l'interne en obstétrique qui sort la Folle de l'hôpital et l'accompagne vers Aînée, la sœur de l'Autre Ville ? peut-être vous direz-vous qu'être lecteur, mais oui, c'est un peu être interne en obstétrique ?


Pour les Parisiens, le lancement de Chaos sera l'occasion d'une rencontre avec l'auteur à la librairie La Manœuvre, 58 rue de la Roquette, jeudi 1er février à 19h.

mardi 15 décembre 2015

Ça ne me plaît pas du tout de ne pas être un vrai tout.



« Ça ne me plaît pas du tout de ne pas être un vrai tout », se plaisait à dire M. dès qu’il vécut ses premières années scolaires, en collectivité, à tous les gamins qui lui ressemblaient (c’est-à-dire tous).
La seule chose qui l’amusait, en dehors d’être triste, c’était de faire le clown et d’inventer des grimaces jusque-là inconnues de tous.
Ce qu’il ne faut pas dire, c’est qu’il naquit en pleine régression à cause de la seconde qui lui a été retirée dès son premier souffle. Et même un peu avant. Car les parois de l’utérus de sa mère n’étaient pas en pierre, elles n’étaient pas même en eau.
Le ventre de la mère est exactement comme le cerveau, il n’est pas un vrai tout, il n’est pas parfaitement rond et surtout, il est poreux, spongieux : il respire un peu du dehors.
A l’école, M. ne travaillait pas bien, juché qu’il était dans ses pensées, toujours en retard d’un temps sur le monde.

Mathieu Brosseau, Data Transport, éditions de l’Ogre, 2015, p. 30