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mardi 15 avril 2025

Dans la forêt la plus obscure

Une forêt déjà, plantée en Languedoc et dédiée à 560 écrivains morts pendant la première guerre disait à Danielle Auby d’écrire Bleu Horizon. Je l’ai suivie dans cette forêt. Puis j’ai retrouvé sa piste avec la Grande Filature. Dès 2004, dans Brumes sur le détroit, elle évoquait les chemins d’hommes, de femmes, d’enfants morts de n’avoir pas pu continuer à vivre chez eux et que nous appelons migrants. Elle n’oublie pas les chemins, ni les exilés, ni les forêts. Un rêve aujourd’hui lui enjoint d’aller Dans la forêt la plus obscure chercher ses jeunes parents. Comme une parfaite inversion de Hansel et Gretel. La forêt la plus obscure est-elle celle-ci ? celle-là ? cette autre ? En tout cas les arbres lui parlent, lui sourient, ont des visages pour elle. Et moi je la suis.



mardi 4 juin 2024

Kafka et moi

Kafka est mort. Évidemment je savais bien que ça arriverait, mais quand même, ça m’a fichu un coup. Pour dire les choses comme elles sont : j’ai pleuré, même si ensuite j’ai ri de mes larmes. Donc oui, certainement, ce deuxième volume de la biographie de Kafka dont – et c’est une coïncidence – j’ai achevé la lecture la veille du centenaire précis de sa mort, est très bon ; mais ne comptez pas sur moi pour vous dire en quoi.

Bien sûr c’est toujours un peu sur soi-même que l’on pleure. Cet auteur définitivement jeune, c’est ma jeunesse. C’est Danielle Auby qui, alors que je suis en classe de première et qu’elle est mon professeur de français, me dit, après voir lu un texte que j’ai osé lui montrer, qu’il faut que je lise Kafka ; c’est bientôt fait, quasi dans sa totalité. C’est Bernard Lortholary, dont, en première année de fac, je suis les cours de littérature allemande et à propos duquel j’apprends qu’une nouvelle traduction du Procès paraît de sa main. C’est le compositeur Vojtech Saudek, côtoyé pendant mes années de théâtre amateur sous la houlette de sa compagne Agnès Delume, dont j’apprends cette année seulement qu’il était le petit-fils d’Ottla Kafka, la chère petite sœur assassinée à Auschwitz – nous n’aurons pas hélas l’occasion d’en parler ensemble. C’est Eric Chevillard qui intitule « Variations kafkaïennes » l’article qu’il consacre à Pas Liev dans le Monde, le jour même où le monde et ma famille sont blessés au Bataclan. C’est Gaston Lagaffe, oui, le Gaston de Franquin, que je découvre à peine plus tôt que que Kafka, et moi qui ne discerne que peu à peu tout ce que l’univers vu par Franquin a en commun avec celui de Kafka – un vieux billet à ce sujet, ici même à travers ces Hublots, reçoit encore de nombreux visiteurs – au point que je finisse par être tenté de réécrire les aventures de Monsieur de Mesmaeker comme s’il était un personnage de Kafka, sans même me rendre compte qu’approchent ensemble non seulement le centenaire de la mort de Kafka mais aussi celui de la naissance de Franquin : resterai-je seul à voir à la fois combien les récits de Kafka peuvent être drôles et à quel point l’univers de Franquin peut être d’une terrible opacité ?

Voilà : Kafka est mort et ça reste quand même un peu la famille. Heureusement, il va renaître : je viens d’acheter à l’instant Kafka, les années de jeunesse, le troisième tome de la biographie de Reiner Stach. Je crois que l’auteur raconte que la raison de ce retour en arrière est dû au fait que certains documents ne lui étaient pas encore disponibles à l’époque où il s’est attaqué à cet énorme projet. Ne le croyez pas : il ne l’a fait que pour moi, pour que Kafka renaisse encore.




vendredi 6 novembre 2015

Bleu horizon au théâtre et les beaux souvenirs

Bleu horizon, c'est au départ un très beau livre de Danielle Auby, paru chez Flammarion il y a pas mal d'années à force, et dont j'avais dit quelques mots (pas assez) sur mes précédents Hublots. La Compagnie du Samovar en a fait un spectacle, qu'on aura de nouveau l'occasion de voir la semaine prochaine, cliquez donc sur l'affiche pour l'agrandir.
(Et comme ce blog est aussi une histoire personnelle, pour ceux qui ne le sauraient pas déjà, Danielle a été mon professeur au lycée lors d'une année en classe de 1ère qui reste dans ma mémoire comme une espèce de ciel bleu. C'est elle qui m'a fait découvrir Beckett, qui m'a conseillé la lecture de Kafka et de Flaubert ; c'est à elle aussi que j'ai pour la première fois montré quelque chose que j'avais écrit - sans savoir qu'elle aussi - écrivait. C'était d'ailleurs avant ses premières publications. Bref je profite de l'occasion pour l'embrasser, quoi.)

mardi 8 septembre 2015

De Beckett en Charybde

Le 2 juillet dernier, la librairie Charybde, dans le cadre du Pari des Libraires, m'invitait à parler de ma relation à l'oeuvre de Beckett. Mon Beckett, quoi. La soirée a été enregistrée.
Bon, comme j'y bredouille longuement, je vous fais un petit plan. Je commence par raconter les circonstances de ma découverte de Beckett grâce à Danielle Auby, je parle de Fin de partie vers la sixième minute, de Mercier et Camier vers 11mn45, de Malone meurt vers 20mn55, de l'Innommable vers 25mn50, de Molloy vers 30mn, du Dépeupleur vers 38mn50. J'évoque l'impact que la lecture de Beckett a eu sur mon rapport à la littérature après la quarantième minute. Ensuite c'est Hugues Robert, de la librairie Charybde, qui parle de Liquide vers 55mn, de Vie des hauts plateaux vers 58mn50, de Mémoires des failles vers 1h01. Et je tente de répondre à des questions vers 1h07. Ah oui, je parle un peu de Federman à un moment, et de Chevillard à un autre, parce que quand même.

lundi 28 octobre 2013

Bleu horizon de Danielle Auby


Je viens seulement de voir que Jérôme Garcin avait fait paraître chez Gallimard un roman intitulé Bleus horizons autour de la figure de Jean de la Ville de Mirmont et je me souviens qu’on croisait déjà ce poète dans un autre Bleu horizon mais au singulier celui-là même si les destins brisés d’écrivains s’y écrivaient au pluriel. C’était dans le beau livre de Danielle Auby, Bleu horizon donc et paru chez Flammarion il y a juste vingt ans ; j’ai même écrit quelques mots dessus avant l’ouverture de ce blog ; il en aurait mérité davantage :
 
Dire la vie de ceux qui n’ont pas vécu
 
La littérature n’est jamais si belle que lorsqu’elle reconnaît d’avance l’impossible et l’admet, et qu’elle se fait quand même avec et contre lui. Impossible de dire la vie de ceux qui n’ont pas vécu. C’est pourtant ce qu’entreprend de faire Bleu horizon : redire avec les mots de l’imagination (pas ceux de la fiction) la vie possible et arrêtée – arrêtée par la guerre qu’on appela « grande » – d’une cinquantaine d’hommes (parmi 560) qui pour la plupart n’avaient en commun que l’ambition d’écrire et auxquels une forêt du Languedoc plantée en 1931 a voulu rendre hommage. En commun, l’Histoire leur donna l’uniforme « d’un bleu délavé qu’on appelle horizon » (je cite de mémoire) et cette fin de fer et de boue ; si bien qu’au bout du compte, dans les mémoires s’appauvrissant, dans les hommages gauches ou gauchis ils finissent par tous se ressembler, quasi indistincts les uns des autres, comme sur la photo de couverture. Impossible si longtemps après de dire vraiment qui ils furent, eux qui ont cessé d’être même lorsque, privés de l’usage de leurs jambes, ils ont officiellement survécu. La force du livre, c’est de redonner vie à des instantanés singuliers : un enfant étreignant un lilas et s’en barbouillant la figure, un autre en contemplation d’un plancher de verre que des années plus tard il ne quittera plus, un jeune cavalier élégant entraînant son cheval aux cercles parfaits dans la neige, auxquels viennent se superposer les personnages de leurs livres aussi interrompus, dans l’attente de ce qui ne viendra pas.
 
Mai 2007.

Commentaires

Dans le même esprit j'ai lu les"poèmes de Büchenwald", recueillis par André Verdet, et publiés par Gallimard. Lui aussi avait recueilli et réussi à sauver des poèmes dont les auteurs sont morts là-bas.
Commentaire n°1 posté par Lza le 30/10/2013 à 09h13
Là ce sont des moments de vie, comme pris sur le vif. Et comme ma lecture n'est pas récente ça devient des souvenirs : maintenant je me souviens d'eux. C'est ce qu'il fallait.
Réponse de PhA le 31/10/2013 à 17h44

samedi 12 février 2011

un air de blouse


Je le reconnais : de temps en temps, j’en ai assez du collège. Enfin, du collège ; je devrai dire : de l’Education nationale. Et de plus en plus souvent depuis les coups de boutoirs qu’elle a reçus de Claude Allègre d’abord, puis et surtout de la clique à Sarkozy. Dans ces moments-là, je me dis : Heureusement qu’il y a les élèves. Et parfois, il y a aussi les témoignages d’anciens, qui font chaud au cœur. C’est dans les commentaires, tout en bas de ce billet de Dominique Hasselmann, vieux de près d’un an et illustré, jolie coïncidence, de la photo qui a servi à mon portrait géant d’hier. (Tiens, ça me rappelle que moi aussi, j’ai eu un professeur d’exception, qui l’est toujours, et dont j’ai le bonheur de pouvoir lire les livres. La transmission, ça n’est pas le domaine réservé des mécaniciens automobile et des télépathes.)

Commentaires

Moi, j'en ai tellement plein le... que je suis arrêté. Mais oui, il y a les témoignages d'anciens élèves, parfois vingt après, qui viennent me voir. L'un d'eux, quasiment célèbre, est venu chez moi avec une documentariste. Il y aun film, diffusé ces jours-ci à l'Unesco, et bientôt sur Arte mais je ne sais pas quand.
Courage, Philippe ! En supposant qu'il s'agisse de courage...
Commentaire n°1 posté par Dominique Boudou le 12/02/2011 à 21h32
C'est bien de savoir qu'on n'a pas oeuvré pour rien.
(Oui, je ne sais pas bien si c'est exactement du courage ou si ça n'est pas plutôt devenu une sorte de seconde nature.)
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 22h29
je souscris.
Commentaire n°2 posté par Aléna le 12/02/2011 à 21h43
Tiens, je vais lancer une souscription.
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 22h30
Certains miracles d'Internet ne sont pas encore homologués à Lourdes (ou lentes...).
Mais quand ils se produisent, on (se) signe !
Commentaire n°3 posté par Dominique Hasselmann le 12/02/2011 à 21h55
Juste un petit moment de grâce.
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 22h33

dimanche 15 août 2010

commencer par finir, finir par commencer

 
Alors que je viens de finir Comment c’est – seul livre de Beckett que, pour de mystérieuses raisons, je n’avais pas lu (pourtant j’ai dû l’acheter il y a au moins vingt-cinq ans), je remarque à l’instant que, bac oblige, plusieurs requêtes menant vers ces Hublots mentionnent Fin de partie – or Fin de partie, c’est précisément en classe de première que je l’ai lu et vu jouer* (grâce à Danielle Auby), aimé, que j’ai même appris par cœur certains passages ; c’est par cette Fin-là que mon histoire avec Beckett a commencé, qu’inconsciemment j’ai sans doute cru finir par Comment c’est. Le passage ci-dessous notamment, il s’en faudrait de peu que je puisse encore le dire de mémoire. Il a sûrement laissé des traces. (C’est Hamm qui parle, assis dans son fauteuil dont il ne peut bouger.)
 
Où en étais-je ? (Un temps. Morne.) C’est cassé, nous sommes cassés. (Un temps.) Ça va casser. (Un temps.) Il n’y aura plus de voix. (Un temps.) Une goutte d’eau dans la tête, depuis les fontanelles. (Hilarité étouffée de Nagg.) Elle s’écrase toujours au même endroit. (Un temps.) C’est peut-être une petite veine. (Un temps.) Une petite artère. (Un temps. Plus animé.) Allons, c’est l »heure, où en étais-je ? (Un temps. Ton de narrateur.) L’homme s’approcha lentement, en se traînant sur le ventre. D’une pâleur et d’une maigreur admirables il paraissait sur le point de – (Un temps. Ton normal.) Non, ça je l’ai fait. (Un temps. Ton de narrateur.) Un long silence se fit entendre. (Ton normal.) Joli ça. (Ton de narrateur.) Je bourrai tranquillement ma pipe – en magnésite, l’allumai avec une… mettons une suédoise, en tirai quelques bouffées. Aah ! (Un temps.) Allons, je vous écoute. (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je m’en souviens, un froid extraordinairement vif, zéro au thermomètre. Mais comme nous étions la veille de Noël cela n’avait rien de… d’extraordinaire. Un temps de saison, comme cela vous arrive. (Un temps.) Allons, quel sale vent vous amène ? Il leva vers moi son visage tout noir de saleté et de larmes mêlées. (Un temps. Ton normal.) Ça va aller. (Ton de narrateur.) Non, non, ne me regardez pas, ne me regardez pas ! Il baissa les yeux, en marmottant, des excuses sans doute. (Un temps.) Je suis assez occupé, vous savez, les préparatifs de fête. (Un temps. Avec force.) Mais quel est donc l’objet de cette invasion ? (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je me rappelle, un soleil vraiment splendide, cinquante à l’héliomètre, mais il plongeait déjà, dans 1a… chez les morts. (Ton normal.) Joli ça. (Ton de narrateur.) Allons, allons, présentez votre supplique, mille soins m’appellent. (Ton normal.) Ça c’est du français ! Enfin. (Ton de narrateur.) Ce fut alors qu’il prit sa résolution. C’est mon enfant, dit-il. Aïeaïeaïe, un enfant, voilà qui est fââcheux. Mon petit, dit-il, comme si le sexe avait de l’importance. D’où sortait-il ? Il me nomma le trou. Une bonne demi-journée, à cheval. N’allez pas me raconter qu’il y a encore de la population là-bas. Tout de même ! Non, non, personne, sauf lui, et l’enfant – en supposant qu’il existât. Bon bon. Je m’enquis de la situation à Kov, de l’autre côté du détroit. Plus un chat. Bon bon. Et vous voulez me faire croire que vous avez laissé votre enfant là-bas, tout seul, et vivant par-dessus le marché ? Allons ! (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je m’en souviens, un vent cinglant, cent à l'anémomètre. Il arrachait les pins morts et les emportait… au loin. (Ton normal.) Un peu faible ça. (Ton de narrateur.) Allons, allons, qu’est-ce que vous me voulez à la fin, je dois allumer mon sapin. (Un temps.) Enfin bref je finis par comprendre qu’il me voulait du pain pour son enfant. Du pain ! Un gueux, comme d’habitude. Du pain ? Mais je n’ai pas de pain, je ne le digère pas. Bon. Alors du blé ? (Un temps. Ton normal.) Ça va aller. (Ton de narrateur.) Du blé, j’en ai, il est vrai, dans mes greniers. Mais réfléchissez, réfléchissez. Je vous donne du blé, un kilo, un kilo et demi, vous le rapportez à votre enfant et vous lui en faites – s’il vit encore – une bonne bouillie (Nagg réagit), une bonne bouillie et demie, bien nourrissante. Bon. Il reprend ses couleurs – peut-être. Et puis ? (Un temps.) Je me fââchai. Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ! (Un temps.) Il faisait ce jour-là, je me rappelle, un temps excessivement sec, zéro à l’hygromètre. Le rêve, pour mes rhumatismes. (Un temps. Avec emportement.) Mais enfin quel est votre espoir ? Que la terre renaisse au printemps ? Que la mer et les rivières redeviennent poissonneuses ? Qu’il y ait encore de la manne au ciel pour des imbéciles comme vous ? (Un temps.) Peu à peu je m’apaisai, enfin suffisamment pour lui demander combien de temps il avait mis pouf venir. Trois jours pleins. Dans quel état il avait laissé l’enfant. Plongé dans le sommeil. (Avec force.) Mais dans quel sommeil, dans quel sommeil déjà ? (Un temps.) Enfin bref je lui proposai d’entrer à mon service. Il m’avait remué. Et puis je m’imaginais déjà n’en avoir plus pour longtemps. (Il rit. Un temps.) Alors ? (Un temps.) Alors ? (Un temps.) Ici en faisant attention vous pourriez mourir de votre belle mort, les pieds au sec. (Un temps.) Alors ? (Un temps.) Il finit par me demander si je consentirais à recueillir l’enfant aussi – s’il vivait encore. (Un temps.) C’était l’instant que j'attendais. (Un temps.) Si je consentirais à recueillir l’enfant. (Un temps.) Je le revois, à genoux, les mains appuyées au sol, me fixant de ses yeux déments, malgré ce que je venais de lui signifier à ce propos. (Un temps. Ton normal.) Suffit pour aujourd’hui. (Un temps.) Je n’en ai plus pour longtemps avec cette histoire. (Un temps.) A moins d’introduire d’autres personnages. (Un temps.) Mais où les trouver ? (Un temps.) Où les chercher ? (Un temps. Il siffle. Entre Clov.) Prions Dieu.
 
Samuel Beckett, Fin de partie, Minuit, 1957, p. 70 à 75.
 
 
* C'était dans une mise en scène de Guy Rétoré, avec Pierre Dux (Hamm), Michel Robin (Clov), Gisèle Casadesus (Nell), André Reybaz (Nagg). On peut en voir quelques extraits ici.



Commentaires

... faim de partis. J'hésite entre les verts et les rouges. Ou alors, les blancs peut-être...
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 15/08/2010 à 10h52
Quel appétit !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 14h39
Surtout ne pas mourir sans avoir lu Beckett.
"Qu'est-ce c'est mon gros? C'est pour la bagatelle?" Magnifique mise en scène et comédiens, merci pour le lien.
Commentaire n°2 posté par Ambre le 15/08/2010 à 12h23
Alors, maintenant que j'ai vraiment tout lu...
... vite, il faut que je recommence !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 14h40
Mais non! C'est pour ceusss qui n'auraient pas encore commencé de le lire;o)
Commentaire n°3 posté par Ambre le 15/08/2010 à 14h49
Eh bien, je leur conseillerais de commencer par Fin de partie (ou par Pour finir encore), et de terminer par Comment c'est ; c'est une jolie boucle.
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 15h20
Ne lisez pas malheureux!!! (Incroyable tout de même!;)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 15/08/2010 à 19h06
Trop tard !
Réponse de PhA le 15/08/2010 à 21h02

mardi 3 novembre 2009

réseau-roman-ma-vie

4. Ce très vieil homme qui marchait quand Furibard et moi avons traversé la place des Vosges, je l’ai revu quand j’y suis repassé. Il terminait tout juste sa traversée1 qui, j’ai fait le calcul, lui avait donc pris un quart d’heure (le temps pour moi de suivre Furibard, de poireauter rue de Turenne, de m’en lasser et de partir). Je l’ai vu tirer de sa poche un mouchoir chiffonné dans le pli duquel s’était ca­chée une pièce de dix francs. Et voilà qu’il la laisse choir sur le sable où elle brille un moment puis s’éteint, s’écrase sous les pas lourds d’une femme chargée dont le chemin fait avec celui du très vieil homme un angle si droit qu’on le dirait tracé à l’équerre et puis sous les pas légers de trois enfants qui se poursuivent avant qu’un tout jeune homme l’empoche et l’abandonne dans le tiroir à pièces de l’autobus numéro 20 d’où, cinq minutes plus tard, le chauffeur la déloge pour la déposer dans la main d’une blonde qui, descendue à l’Opéra, l’agite dans son poing fermé comme un grelot, la conserve, l’échange contre un journal dont le vendeur flegma­tique patiente et la refile à un touriste qui, pour re­venir à Paris, va la lancer aux Tuileries dans un bas­sin où, dans la nuit, six patineurs la pêchent pour la glisser peu après dans la fente d’une machine à sous qui la recrache à minuit pile dans la main d’un garçon qui s’achète avec une crêpe jambon-fromage. Enfin – se dit le marchand de crêpes qui tombait de sommeil – je peux fermer, je peux dormir. Il dort en effet et très profondément et puis le lendemain, tout frais, dispos, la pièce, il la prend, il la lance sur le zinc du bistrot Le Byzantin, rue Réaumur, au coin, où une femme la rempoche, la fait voyager jusqu’à l’Hôtel de ville et l’établi du marchand de clés en plein air qui la rend un peu après à un couple enlacé qui l’introduit un peu plus loin sous le guichet vitré de la poste où, tous les matins, Furibard vient cher­cher son certificat.
– Hé non... Il n'est pas arrivé. Que voulez-vous que je vous dise ?
C’est un très mauvais temps.
L’« année chagrin », a dit un journaliste. Les Français sont d’accord, paraît-il. Dans un sondage, quarante et un pour cent affirment que l’année sera catastrophique. Bien sûr, il y a le climat général en plus des tracasseries singulières, le gâchis, les injus­tices, et c’est assez pour devenir furibard. Mais s’il y avait pour lui, le jeune homme, autre chose, de plus précis, un piège particulier, spécialement tendu pour lui. Il y est tombé, il est au bord. C’est un tra­quenard, il ne peut en sortir, il a été dupé et par quelqu’un dont il n’attendait pas ça, quelqu’un qu’il croyait connaître aussi bien que lui-même, qu’il connaissait depuis toujours, son frère par exemple, son frère aîné, de dix ans son aîné, promotion 72. Elles sont de lui, les lettres dans sa poche. Il les sait par cœur, n’a pas besoin de les relire, ne les sort dans la rue Vavin que pour ensemencer sa rage. Elles sont toutes signées du même nom ou simplement de l’initiale F comme Furibard, François, Fanfan, Fifi, Fabien, Faby, Francis, Frédéric, Fritz, Fédor, Faustin, Flavien, Florian, Florent, Florentin, Florimond, Fernand, Ferdinand, Fortuné, Fortunat, Firmin, Flandrin, Flaminius ou Franck. C’est bon, Franck. Ton frère Franck en gras, en net et avec le paraphe, sur la dernière lettre surtout, l’engageante où il dit : je t’attends, je t’installe, je te montre Paris.
 
1. Voir page 43.
 
Danielle Auby, La grande filature, Champ Vallon, 1997, p. 21 à 23.
 
Non, vous n’aurez pas la page 43 – à moins de passer chez votre libraire.
C’est non sans émotion, outre l’évidente jubilation, que nous avons découvert ce roman, il y a déjà quelques années. (Oui, je sais, je ne suis pas le roi ; ce nous, c’est juste pour dire que j’étais plusieurs à lire ; le jubilant et l’ému, par exemple.) Car avant même la page 7 (voir page 7), c’est aussi toute une partie de ma vie que j’ai revue. Pas seulement parce que c’est à Robinson que j’ai fait mes premiers pas, treize ou quatorze mois après ma naissance non loin de Denfert-Rochereau, et avant que Saint-Lazare ne devienne, pour tout le reste de mon enfance et de mon adolescence, ma seule entrée sur Paris. Ni parce que, aujourd’hui encore, la plupart des retours à Paris passent par le Luxembourg que je rejoins par la rue Vavin. Ce n’est pas non plus parce que c’est à la rue Notre-Dame-des-Champs que j’ai adressé mes Chroniques, qui s’y sont plu. Ni même pour la rue de Turenne – d’ailleurs ce n’était pas au 27, c’était au 109, sous les toits, que j’écrivais ; au lieu d’étudier, et de dormir.
Comme quoi le monde est petit, sans parler de Paris. Tellement petit même qu’en lisant ce livre, je découvrais que le professeur de français qui, en classe de première, m’a poussé à lire les romans de Beckett, Kafka, Flaubert, à faire du théâtre – j’en ai fait jusqu’en 2001 – et à qui j’ai osé (et pourtant ce n’était, ce n’est vraiment pas dans mon caractère) montré ce que j’écrivais (c’était à cette époque-là) était non seulement un professeur (comme moi-même je l’étais devenu à mon tour), mais aussi, et cela je l’ignorais à l’époque, un écrivain.



Commentaires

Philippe, pour une fois je ne vous félicite pas : vous constituez une menace sérieuse pour mon portefeuille. J'ai déjà une dizaine de livres en retard et à l'allure où je lis, je pense qu'il faudra m'enterrer avec! (En ce moment, Villa Bunker, un régal.)
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 04/11/2009 à 11h57
Les portefeuilles sont de sales bêtes. Il faut leur apprendre à obéir.
Commentaire n°2 posté par PhA le 04/11/2009 à 12h18
Ces itinéraires me rappellent ces essais plus ou moins farfelus - c'était avant l'électronique et les satellites - par faciliter les filatures : des produits radioactifs je crois collés sur les semelles de la "cible", à son insu bien sûr. Voir s'il en reste des traces rue Vavin... 
Commentaire n°3 posté par Depluloin le 04/11/2009 à 19h12
Des produits radio-actifs ? C'est pourr ça qu'il est furibard !
Commentaire n°4 posté par PhA le 04/11/2009 à 20h42
Magnifique livre. Je viens de mettre en ligne un atelier d'écriture à propos de cet ouvrage sur mon site Marelle : Zone d'Activités Poétiques.
Commentaire n°5 posté par Pierre Ménard le 06/11/2009 à 17h49
Ah ! ça me fait plaisir, merci Pierre !
Commentaire n°6 posté par PhA le 06/11/2009 à 18h13
(Je me rends compte en me relisant que je parle comme si j'en étais l'auteur. Ceux qui ont l'habitude de me lire ne s'en étonneront pas.)
Commentaire n°7 posté par PhA le 06/11/2009 à 18h14

lundi 2 novembre 2009

réseau-roman

Le 13 février, un jeune homme, parti de Robinson, est allé dans la rue Saint­-Lazare. Le 13 février, un jeune homme, un homme jeune1 est parti de Robinson, furibard2. Il l’a dit à sa voisine : « Je suis furibard, ce matin », à sa voisine de wagon qui, sans répondre, est descen­due à Denfert-Rochereau. Il lui a dit également qu’il était de Louvain, qu’il y avait grandi, étudié, habité jusqu’à cette année même. Forcé3, à Luxembourg, de sortir à l’air libre, il a traversé le jardin par le chemin qui longe les grilles, s’est irrité, rue Vavin, contre le monde qui encombrait le trottoir ; devant un ma­gasin de chemises intitulé Fais voir, Faut voir, ou bien A vous de voir, a sorti, sans freiner, un papier de sa poche ou deux papiers ou trois, des feuilles, une liasse mais l’a à peine re­gardée, l’a remise en place, a pris à droite, s’est engouffré dans le métro Notre-Dame-des-Champs ; à Saint-La­zare, il a couru dans les couloirs, les es­caliers, sur la place, dans la rue jusqu’au 82, où il a disparu. Au bout de quatorze minutes, il est ressorti, a tiré sur sa veste de chasse qui n’en a pas be­soin, longue déjà et large, deux comme lui pourraient y entrer, a trépigné, est descendu, a pris la ligne 8 en direction de Créteil-Préfecture ; à la station Che­min-Vert, est remonté à la surface, a longé sur quelques mètres le boulevard Beaumarchais, a croisé, sur la place des Vosges, un très, très vieil homme qui marchait4, puis au numéro 27 de la rue de Turenne, a poussé la porte et rien ne sert de poireauter, cette fois, il n’est pas ressorti.
 
1. Voir page 9.
2. Voir page 11.
3. Voir page 15.
 
Danielle Auby, La grande filature, Champ Vallon, 1997, p. 7-8.


Commentaires

Je ne sais pas comment vous allez le prendre mais je croyais que c'était de vous!
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 02/11/2009 à 16h11
Je le prends très bien - et demain vous saurez pourquoi.
Commentaire n°2 posté par PhA le 02/11/2009 à 16h13
Et moi j'ai cru que c'était de Cécile Portier !
(à cause du plan, peut-être)
Attendons demain.
Commentaire n°3 posté par François Matton le 02/11/2009 à 18h11
Mais oui, c'est vrai aussi qu'on peut penser à Cécile (mais en 1997, elle n'était pas née, ou tout juste).
Commentaire n°4 posté par PhA le 02/11/2009 à 18h18
Suspens... Moi je pensais à vos "Seul à voir". Demain, demain... argh...
Commentaire n°5 posté par Depluloin le 02/11/2009 à 18h47
A cause des liens hypertexte, sans doute - qui d'ailleurs doivent peut-être quelque chose à cette Grande Filature et à son projet clairement hypertextuel.
Commentaire n°6 posté par PhA le 02/11/2009 à 19h19
Humm! humm! Aujourd'hui c'est demain...
Commentaire n°7 posté par Depluloin le 03/11/2009 à 19h04
Bientôt, encore un peu de patience (je raconte ma vie).
Commentaire n°8 posté par PhA le 03/11/2009 à 19h15