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jeudi 3 septembre 2026

Mon contemporain d’hier : les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard

« Mon classique du mercredi » laisse la place à « Mon contemporain d’hier ». La différence entre le classique et le contemporain, c’est qu’autant on prend soin, de temps en temps, de faire prendre l’air à son classique, autant son contemporain, dès lors que les trois semaines de présence en librairie sont passées, reste trop souvent prisonnier d’un rayon poussiéreux, voire d’un lourd carton au fond d’un hangar.

Qui me connaît un peu ne s’étonnera pas qu’Eric Chevillard inaugure le feuilleton : ses Absences du Capitaine Cook sont le premier livre qui, après des décennies d’ignorance honteuse de mes contemporains, me fit sortir de mon sommeil et de la librairie de Chartres son volume à la main. C’était en 2001 mais je m’en souviens comme d’hier : voici ce que, encore débout entre les rayons, les yeux exorbités et la mâchoire pendante, incontinent je lus.


mardi 5 mai 2026

Anne Serre et la jeune fille sans mains

En poursuivant ma lecture de Rêve cette nuit, d’Anne Serre, je lis ceci :


« Pour la première fois depuis sa mort, je rêve de mon père. » (p. 131)


(Son père est mort dans la note précédente – pour le lecteur : dans la seconde précédente. C’est une manière de me faire reconnaître que depuis la mort du mien, il y a un an et demi, et de celle de ma mère, il y a un an, je crois bien n’avoir jamais rêvé d’eux. Quelque chose m’empêche de rêver – alors que j’ai beaucoup utilisé par ailleurs la matière du rêve.)

Page 131 toujours, c’est la suite :


« Je lui ai coupé les deux mains et les lave dans le cabinet de toilette de l’appartement où nous vivons. Les mains sont froides. Il est sorti, j’attends son retour et me dis qu’il a dû réaliser que ses mains avaient été coupées. »


Aussitôt je pense à la jeune fille sans mains, de Grimm. C’est un conte terrible ; j’ai demandé à mes sixièmes de le lire pendant les vacances. Les contes comptent, pour moi. Je ne suis d’ailleurs pas le seul auteur contemporain pour qui les contes comptent. Récemment, je suis tombé sur ce texte de Christiane Connan-Pintado ; il s’agit d’un extrait de l’épanchement des contes dans la littérature, paru en 2019 aux Presses Universitaires de Bordeaux :


« Sans doute le fait de travailler sur les contes rend-il particulièrement sensible à leur emprise sur la littérature, mais on veut croire qu’il ne s’agit pas d’une obsession de spécialiste, un coup d’œil sur l’actualité littéraire devrait permettre de s’en assurer : que l’on songe, pour citer quelques publications récentes, au dernier roman de Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et 28 nuits (Actes Sud, 2016), dont le titre convertit la durée de mille et une nuits ; à Elise et Lise de Philippe Annocque (Quidam éditeur, 2017), qui s’inspire des « Fées » de Perrault et de tous les contes qui mettent en scène des sœurs rivales ; à Ronce-Rose d’Eric Chevillard (Minuit, 2017), dont le titre – écho de « Rose d’Epine », la « Belle au bois dormant » des Grimm – semble riche d’accointances avec l’univers du conte de la part de l’auteur du Vaillant petit tailleur (Minuit, 2003), et en effet la liste des personnages comporte une sorcière et un poisson d’or. Quant au roman de Pierre Péju, Reconnaissance (Gallimard, 2017), il a pour moteur un objet merveilleux venu tout droit du bric-à-brac des contes : un bloc de cristal, offert par un inconnu, dans le miroir duquel le narrateur peut revoir les épisodes majeurs de sa vie. Certains auteurs trouvent dans les contes des convergences avec leur équation personnelle (Christine Angot, Peau d’Âne ; Catherine Millet, Riquet à la houppe, Millet à la loupe, Stock, 2003), d’autres une occasion de questionner la notion de genre littéraire (Philippe Beck, Contes populaires, Flammarion, 2007), de s’essayer à un autre type de récit (Anne Rice, Les infortunes de la Belle au bois dormant, Pocket, 1998), de reprendre non sans malice un motif symbolique (Anne Serre, Petite table sois mise, Verdier, 2012). »


C’est idiot de recopier tout ça mais se retrouver en compagnie d’Eric Chevillard et d’Anne Serre est un plaisir qui ne se boude pas.



dimanche 15 mars 2026

Eric Chevillard ou la littérature jaune soleil

Voici que je viens de terminer la lecture de Jaune soleil, le nouveau livre d’Eric Chevillard, et que j’ai eu la mauvaise idée de commencer à lire à la suite l’article qu’écrit à son propos Eric Loret, dans lequel ce dernier affirme à propos de notre Eric que, « dès qu’on veut évoquer son œuvre, on se met à parler un peu comme lui, par mimétisme, neurones miroirs, mais en raté, en moche, grimaçant », me démasquant ainsi et me glissant cette moche peau de banane sous mes pieds : si, comme je le fais moi-même trop souvent, je me prends sans le vouloir (ce n’est qu’après coup que je me rends compte à chaque fois des dégâts) à mimer mon auteur, ce sera forcément en tirant la langue ; l’application aussi est une grimace. Pour effacer le début d’empêchement généré par la lecture de cet excellent (bien obligé de le reconnaître) début d’article (ouf, je ne suis pas abonné et ne peux pas lire la suite), voici que je tente, dans mon inconscience, de lire celui de Christian Rosset, lequel, en imaginant l’effet de l’effacement du nom de l’auteur sur la couverture, regonfle s’il en était besoin mon égo personnel, inutile que je vous rappelle pourquoi, on ne pouvait pas mieux me sortir du sujet.

Car mon sujet ne saurait être autre que celui d’Eric Chevillard. Or, comme souvent, comme par exemple dans Monotobio qui ressort en poche au même instant, le sujet d’Eric Chevillard est, encore une fois, le SUJET. À savoir : en quoi est-il pertinent de parler de ceci plutôt que de cela ? Ce serait l’occasion d’une épuisante dissertation de philo, si nous n’étions pas complètement en littérature. Car, en littérature, en effet, pourquoi donc se priver de parler de ceci plutôt que de cela ?

Amour, temps qui passe, écriture. Les vieux sujets sont aussi les plus neufs. Deux récits principaux alternent, dans Jaune soleil. Le principal donne au livre son titre : c’est la chevelure de Godelive, qu’aime Philéon. Et nous voici transportés non pas dans le passé mais dans deux passés. Le ton et le style, notamment l’onomastique est celui d’une courtoisie médiévale revisitée – car si d’abord Philéon n’a de concurrent que Clodomir, voici qu’apparaissent Gouvion, le frère de Godelive, puis Cunibert, Pépin, Démophile et Ménophile, sans oublier Foulques – Philéon n’est pas près de l’oublier – alors qu’il oubliera sans vergogne Brunehilde, Féléolie et Grisandole : il a l’amour exclusif. Mais les événements narrés sous ces mots d’un autre temps, pour leur part, renvoient à un passé moins lointain ; la mode vestimentaire, même si succinctement évoquée sous la forme d’un bouton de chemisette, suffirait à le préciser : nous sommes dans la deuxième moitié du vingtième siècle, à l’époque où probablement, tiens donc, Monsieur Ristretto était enfant.

Car Monsieur Ristretto, vieil écrivain qui a ses habitudes au café Les Grands Ducs – mais comment donc s’appelle celui où l’auteur de l’Autofictif a les siennes ? est le protagoniste unique du récit concurrent, juste séparé d’un blanc sur la page, le temps de nous dire le peu de cas qu’il fait de l’histoire qui nous retient, nous, tout entiers, car deux gants gauches perdus sur le pavé de l’éternelle rue des Lois, en effet, peuvent être tout aussi lourds de sens, comme peut l’être tout autant l’écroulement d’un mur à la page 64, sous les yeux du même Monsieur Ristretto, à moins que ce ne soit sur son crâne. Un mur ne s’était-il pas écroulé sans prévenir dans le jardin de l’Autofictif ?

Il y a en effet, nous signale Christian Rosset, des passages de Jaune soleil qui auraient tout à fait leur place dans l’Autofictif. Allons, empruntons-le-lui puisqu’il l’emprunte déjà : « Petit homme si fier de tes palais, réalises-tu que toute cette hauteur sous plafond ne profite qu’à tes mouches ? » Et puisque nous en sommes aux questions, questionnons-nous : n’y a-t-il pas dans Jaune soleil une pesée alternative entre le roman façon Ronce-Rose – car l’histoire de l’obsessionnel Philéon est, avec Ronce-Rose, ce qui se rapproche le plus d’un roman dans l’œuvre de Chevillard, roman dans les deux cas délibérément renvoyé dans un passé plus ou moins médiavaloïde – une pesée alternative, disais-je, entre le roman et le livres de notes, dont Monsieur Ristretto serait l’avatar désabusé de l’auteur ?



vendredi 6 mars 2026

Les livres de mars

C’est bien connu, demandez donc à Alice : le livre de mars est fou. De ces quatre-ci, je n’en ai à proprement parler lu aucun. Comme il y a toujours de la raison dans la folie, je les ai classés rationnellement : par ordre chronologique. L’Écriventure, signé, ou signée, Charles Pennequin, pousse la folie jusqu’à être paru en février, alors que c’est assurément un livre de mars, où le narrateur – je n’ai pas pu m’empêcher de lire le début – cherche une « sorte d’homme » à l’intérieur, et pour ce faire, cherche préalablement le « bon mot ». Aucun doute : ce livre a été écrit pour moi – et aurait dû paraître en mars.

Cela fait des années maintenant qu’Eric Chevillard, à son corps défendant, écrit tous ses livres pour moi ; nulle raison que Jaune soleil fasse exception à la règle – d’ailleurs il est bien paru en mars. D’autant plus qu’il commence par une taupe, laquelle, bifurquant « soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus » et grâce à quoi j’ai pu pour ma part vérifier encore une fois avant-hier dans mon jardin qu’il existe bel et bien tout un monde en-dessous, merci Monsieur Chevillard de me rappeler tout ce que je dois à Samuel Beckett : mes taupes.

Les Abécédaires du dimanche sont signés d’un obscur homonyme qui a proposé aux éditions Louise Bottu une série de cinquante-deux abécédaires précédemment publiés sur mon propre blog Hublots ; cet individu ne manque pas d’air – ni des vingt-cinq autres lettres non plus : car un abécédaire, selon la définition oulipienne, ne doit compter que vingt-six mots, dont les initiales suivent l’ordre alphabétique ; allez donc écrire un texte cohérent avec ça. Que dis-je ? Non pas un texte, mais cinquante-deux, si j’en crois la quatrième de couverture. Le livre sera disponible le 10.

Enfin, last but not least, les éditions DO, après avoir publié en 2024 un livres avec deux titres, deux couvertures mais sans nom d’auteur, en annoncent un, cette fois d’un certain Pierre de Valévoux : N’est-ce pas le livre en question ? La question en effet ne se pose-t-elle pas ? N’a-t-elle pas davantage d’importance que l’existence même de l’auteur ? N’êtes-vous pas vous-même le sujet du livre en question ? N’êtes-vous pas vous-même le livre en question ? N’est-ce pas vous-même que vous tiendrez entre les mains quand, le 20 mars prochain, vous croirez tenir N’est-ce pas le livre en question ?



mardi 16 décembre 2025

« Roubaud et Annocque »

lis-je bien : « Poèmes métalinguistiques sur les noms d’animaux : Roubaud et Annocque » ! C’est dans les colloques la revue Fabula, la recherche en littérature ; ça faisait un petit bout de temps que je ne m’étais pas retrouvé sur les bancs de l’Université, ça fait plaisir. Retour à l’amphi donc, c’est Sophie Milcent-Lawson à la chaire ; et je reconnais quelques visages familiers, notamment, outre mon illustre et regretté voisin, ceux d’Eric Chevillard et de sa tortue, que je m’empresse de saluer avant l’explosion d’icelle. Ce sont mes Notes sur les noms de la nature et mes Nouvelles notes qui m’ont amené là, je les remercie (je ne devrais pas vous le dire mais il y en a de plus nouvelles encore, encore inédites). Merci surtout à Fabula et à Sophie Milcent-Lawson ; je vous laisse lire : c’est ici.





mardi 16 septembre 2025

Ohé Pimoe

 

je ne la vois que de dos donc

et elle a pour visage l’océan devant elle

avec des yeux d’un bleu profond

mêlé de gris de vert

et un peu de bave aux lèvres

expression de colère

bien charmante tout de même

car j’en peux déduire qu’elle va

bientôt déferler sur moi

et m’emporter dans les vagues si bien formées qu’elles ne s’affaissent

jamais de ses seins

de ses fesses

il paraît que ses hanches et ses reins

ont parfois des creux de seize mètres

me confie un vieux marin

un soir de cuite

et crache ensuite

dans la crique

son jus de chique

restera dans toutes les mémoires

le souvenir de cette marée noire



Vous avez peut-être reconnu la voix de celui qui clame Ohé Pimoé dans le nouveau livre d’Eric Chevillard, tout juste paru chez Fata Morgana. S’éprendre d’une manière de mirage et devenir plus mirliton qu’un mirliton, une sorte de mirliton transcendant, n’est-ce pas somme toute notre sort commun ?
Le poème est annoté, pour dire les choses avec précision, par cent minuscules dessins eux aussi très précis, de Philippe Favier.



dimanche 2 juillet 2023

l’inquiétude grandit en chacun de nous

Lorsque Crab perdit l’œil gauche, nul ne remarqua que la lumière soudain avait très légèrement baissé d’intensité. Lorsque Crab devint sourd de l’oreille gauche, nul ne remarqua que le volume sonore soudain avait très légèrement baissé. Lorsque Crab perdit l’usage du bras gauche, nul ne remarqua que le poids des choses soudain avait très légèrement augmenté. Lorsque Crab perdit l’usage de la jambe gauche, nul ne remarqua que la distance entre les choses soudain avait très légèrement augmenté. Mais lorsque Crab perdit l’œil droit, le monde soudain fut plongé dans les ténèbres. Et lorsque Crab devint sourd de l’oreille droite, le monde soudain fut plongé dans le silence. Et lorsque Crab perdit l’usage du bras droit, il fut impossible soudain de saisir et de soulever les choses. Et lorsque Crab perdit l’usage de la jambe droite, il fut impossible soudain d’avancer et de se déplacer entre les choses. Et maintenant que la vie même de Crab est menacée, l’inquiétude grandit en chacun de nous.


Eric Chevillard, Un fantôme, éditions de Minuit, 1995.



lundi 22 mai 2023

En lisant « Un monde sans Kafka », de Pierre Bayard

Tiens, à force de n’avoir pas lu Pierre Bayard et de le mettre à toutes les sauces, j’ai fini par acheter son dernier livre Et si les Beatles n’étaient pas nés ? Et comme en ce moment je suis en train de lire Cortazar, je n’ai pas encore commencé le Bayard ; je veux dire que je ne l’ai pas commencé par le début, parce qu’en fait j’en ai déjà lu un chapitre : « Un monde sans Kafka » ; ce n’est pas le premier chapitre du livre mais c’est le premier de la partie intitulée « Influences rétrospectives ». Ou comment la lecture et même simplement la renommée de Kafka a gauchi la lecture d’auteurs plus anciens qui ont pu, par certains aspects, être considérés comme ses précurseurs, sans avoir nécessairement des parentés entre eux. Kafka se prête encore mieux qu’un autre à ce genre de supputation, lui qui avait souhaité avant de mourir ne pas venir au monde, sur un plan éditorial s’entend, mais qui a été trahi – par amitié – par son ami Max Brod, qui a donc fait en sorte que nous vivions dans ce monde avec Kafka. Je vous laisse découvrir la conclusion délicieusement provocante de Bayard à ce sujet, laquelle n’a pas été sans me rappeler une réflexion de Marc-Antoine Marson, l’anti-Max Brod de Thomas Pilaster dans l’œuvre posthume de Thomas Pilaster d’Eric Chevillard, qui, tout en louant Max Brod d’avoir sauvé de l’oubli l’œuvre de Kafka, félicite un hypothétique Max Brad d’avoir pieusement brûlé les manuscrits de son ami non moins hypothétique Kofko. Ça me fait penser que j’avais déjà lu (un tout petit peu) Pierre Bayard : c’était un article du collectif Pour Eric Chevillard, rappelez-vous (c’est un rappel pour moi-même surtout). Moi-même, aurais-je écrit Pas Liev, à propos duquel Chevillard intitula « Variations kafkaïennes » l’article qu’il lui consacra dans le Monde ? Il est clair que Max Brod, tout à son admiration de l’œuvre de son ami, n’a pas mesuré les conséquences de son geste sur l’avenir de la littérature. Mais c’est moins sur l’influence dans l’écriture que dans la lecture que porte l’article de Pierre Bayard. J’ai commis récemment, sur ce même blog, un petit article rapprochant Franquin de Kafka (c’était d’ailleurs une récidive), que je terminais en imaginant de Mesmaeker, le personnage de l’univers de Gaston Lagaffe, en héros d’une nouvelle de Kafka. Il a été rapporté que Kafka riait beaucoup en lisant ses récits à ses amis, et cela souvent surprend, notamment les personnes qui n’ont que quelques vagues souvenirs de Kafka. Je ris souvent avec Kafka moi-même (j’ai même longtemps pensé que tous les grands auteurs étaient nécessairement des auteurs comiques). De la même manière, quand je relis Gaston Lagaffe, je suis sensible à l’évocation d’un immeuble dont la plupart des portes restent fermées, où règne un grand patron dont on n’aperçoit jamais plus que le pied, et dont les activités essentielles restent d’une opacité frappante. Frappante ? Frappante aussi l’absence de contenu des contrats que Fantasio puis Prunelle s’obstine à vouloir signer avec le non moins obstiné de Mesmaeker ? Jusqu’à quel point mes relectures de Gaston Lagaffe n’ont-elles pas été infléchies par celles de Kafka ? Maintenant que j’y repense, Franquin et Kafka sont deux des auteurs que j’ai le plus fréquentés au cours de mon adolescence. J’ai glissé insensiblement de Franquin à Kafka, sans cesser de rire, même si ce rire gagnait en inquiétude et, par contamination, inspirait à Franquin ses Idées noires.



dimanche 7 mai 2023

"Le paon se marie à l’église."

Tiens, je n’avais pas lu l’œuvre posthume de Thomas Pilaster, écrite par Eric Chevillard et publiée par les éditions de Minuit en 1998, où l’on peut lire l’œuvre posthume de Thomas Pilaster, écrite par Thomas Pilaster et publiée par son fidèle ami Marc-Antoine Marson, lequel commente en toute subjectivité, notices et notes à l’appui, les qualités de ladite œuvre.

C’est d’écouter récemment l’auteur, ni Pilaster ni Marson mais bien Chevillard lui-même, invité en personne et en librairie à l’occasion de la parution de la Chambre à brouillard – rappelez-vous – qui m’a donné envie de combler ce manque : figurez-vous qu’en effet, je crois d’ailleurs l’avoir déjà dit, je n’avais encore rien lu de Thomas Pilaster jusqu’à ce jour.

Il y a déjà eu des articles passionnants sur l’œuvre posthume de Thomas Pilaster (sans parler de ceux sur l’œuvre posthume de Thomas Pilaster) ; je ne vais pas en rajouter sinon ceci : ce questionnement, qui personnellement me passionne, sur l’évaluation du texte. Déprécié par Marc-Antoine Marson, une sorte d’anti-Max Brod jaloux du succès de son ami, mais donné à lire par Chevillard tout de même. L’auteur présente donc un texte dont il n’assume pas pleinement la responsabilité, plaçant le lecteur dans la position – que personnellement je trouve délicieuse – de pouvoir le louer et le dénigrer en même temps. Voilà, je vous donne juste ça comme piste de réflexion. Moi-même je n’ai pu m’empêcher de penser à Défense de Prosper Brouillon, où Chevillard récupère les phrases les plus ridicules récoltées lors de ses années de chroniqueur littéraire au Monde et, se les réappropriant ou plutôt en les faisant celles dudit Prosper Brouillon, brillent soudain d’un éclat nouveau et insoupçonné. J’ai pensé aussi au titre du fameux Et si les œuvres changeaient d’auteur ? De Pierre Bayard que décidément il va bien falloir que je lise. J’ai pensé à moi aussi, puisque les écrivains sont d’épouvantables lecteurs autocentrés, et que c’est dans cet esprit que j’ai commis, il y a quelques années, Seule la nuit tombe dans ses bras (ou plutôt, Même la nuit tombe dans ses bras, le roman d’Herbert Kahn). Et enfin, je me suis épaté moi-même pour la facilité avec laquelle j’ai immédiatement compris l’aphorisme animalier de Thomas Pilaster « Le paon se marie à l’église », avant de me rappeler que je l’avais déjà lu, accompagné de son explication, il y a une vingtaine d’années, dans Du hérisson, mais proféré par une autre voix, et avec un écho différent (ce qui fait, on l’aura compris, de l’œuvre posthume de Thomas Pilaster une mise en abyme ironique de l’œuvre d’Eric Chevillard). Qui en effet pourrait immédiatement comprendre « Le paon se marie à l’église » ? On arrive à ce point précis où la formule – petite forme – est à la fois parfaite et parfaitement hermétique à qui débarque sans être prévenu : abîme au bord duquel, faisant fi de son propre vertige, l’écrivain s’aventure.

Je viens de relire ce billet ; il est décidément très mal coiffé. Mais comme je ne le suis pas tellement mieux et que j’ai un kalmia et un grevillea à planter, il restera comme il est.






mercredi 15 mars 2023

Ouvrez la chambre à brouillard

C’est Chevillard presque tout entier et dans l’ordre qu’on découvre dans sa récente Chambre à brouillard – il n’y manque que le v, omis certainement dans le but d’obtenir ce très joli brabrou dont on a plein la bouche, à moins que ce ne fût en effet le nom que donna Charles Wilson à son invention alors qu’il travaillait sur les spectres de Brocken (encore un br) et conçut jadis ladite chambre. Mais baste, car de Wilson ni de sa chambre il n’est vraiment question au fond du livre de Chevillard : là n’est pas le sujet.

Le sujet ? me demanderez-vous ; eh bien je viens de le dire, suivez donc. Le sujet c’est : « là n’est pas le sujet ».

Rappelez-vous Monotobio. Notre auteur y entreprenait de raconter dix années de sa vie, mais en moins de deux-cents pages. La nécessité du genre imposant des coupes considérables, l’auteur lambda choisit en général de ne pas raconter ce qui, selon lui, « ne fait pas sens ». Mais qui est-il, l’auteur, pour être en mesure de juger de ce qui fait sens ou pas ? de déterminer ce qui mérite où non d’être le « sujet » ? Lorsqu’il s’appelle Chevillard et qu’il raconte sa vie, l’autobiographe scrupuleux le fait en toute conscience de cette faille et assume l’arbitraire du choix (et c’est ainsi qu’on se rend compte qu’une autobiographie vraiment honnête est nécessairement drôle) (avis à mes collègues enseignants de lettres : tout groupement de textes sur l’autobiographie devrait comporter au moins un extrait de Monotobio, rien que pour les questions que ce livre pose sur ce genre).

Le sujet, si l’on en croit, non plus le titre du dernier Chevillard paru, mais sa première partie, serait quasi policier : on y apprend comment Oleg contracte une dette envers l’auteur, pardon, le narrateur, or Oleg a de l’honneur (et de l’humour aussi, pense-t-il, mais là non plus le sujet). Voici donc Chevillard dans le polar ? Vous n’y êtes pas ; d’ailleurs la première partie est déjà terminée – page 26 – et nous voici dans autre chose (que du polar, ce qui n’empêchera pas Oleg d’être rappelé en temps voulu puisqu’il a une dette – tout personnage solidement campé par son auteur a une dette envers le lecteur, or campé, Oleg l’est sur ses deux jambes).

Car le narrateur, lui, a un sujet, et même un sujet d’étude, et ce sujet, forcément protéiforme comme ils le sont puisqu’ils sont tous bons, ou puisqu’ils se valent tous, ce sujet, disais-je, lui échappe. Or le nôtre, je veux dire celui de la Chambre à brouillard, c’est précisément l’échappement de ce sujet – il pourrait lui arriver en effet, à l’occasion, de faire de la fumée ou de sentir mauvais ; n’ouvrons cette chambre à brouillard qu’avec toutes les précautions requises.

Car au fond, est-il d’autres sujets en littérature que l’échappement d’icelui ? Qu’est-ce qui rend possible la littérature sinon son incapacité à rendre compte à coup sûr de ce dont elle prétend parler ? (À ce sujet la peinture m’a toujours paru moins bête – mais là encore est-ce vraiment le sujet ?)

On pourrait croire à me lire que je rends compte ici de quelque essai brillant, voire d’un exercice de style réussi. Il n’en est rien. Le coup de force de notre auteur, c’est précisément, avec ce sujet en fuite, de nous fourbir tout un authentique roman, dont l’une des réussites – romanesques celle-ci, est bien de donner la parole à un narrateur peu fiable, délicieusement odieux dès qu’il s’agit de son prochain, qu’il s’agisse de sa tendre épouse Nine, de son fils Victor ou de Gorius, son supposé confrère, un narrateur qui promène sa logorrhée aux confins de la folie : c’est le risque qu’on court à se frotter de près à la question du sujet – à moins que ce grain ne soit la condition nécessaire à son étude.

Avec sa Chambre à brouillard, non seulement Chevillard a écrit le roman du sujet, mais aussi le roman du sujet du sujet ; il y fallait bien un détecteur de particules.



vendredi 3 mars 2023

De la parution quasi concomitante de La Chambre fantôme et de Lisière à brouillard

Or voici que le lendemain de la sortie du nouveau roman de l’auteur par lequel, il y a un peu plus de vingt ans, je suis revenu à la lecture après plusieurs années d’empêchement (la Chambre à brouillard d’Eric Chevillard) paraît le nouveau roman de l’auteur dont la lecture du premier m’a convaincu de proposer mon travail à Quidam (Lisière fantôme de Jérôme Lafargue). (Pour les curieux, les deux autres titres en question sont respectivement les Absences du Capitaine Cook et l’Ami Butler.)



lundi 23 janvier 2023

Tomber avec art : Eric Chevillard en Craintif des falaises

Certains auteurs peuvent être appréciés pour leur légèreté ; ce n’est pas le cas d’Eric Chevillard. Chez lui, la gravité l’emporte. Voici en effet que l’auteur de Choir, rappelez-vous, est au bord de la rechute. Il nous le confie dans son dernier opus, moins récit que confession, moins roman qu’autoportrait : Craintif des falaises. C’est paru ce mois-ci à l’Arbre vengeur, lequel à l’occasion lui tendra bien une branche à laquelle s’accrocher – pourvu qu’elle ne soit pas vermoulue. L’acrophobie en effet, communément appelée vertige, est le sujet dont souffre notre auteur ; on s’en doutait depuis Au plafond. De Flaubert à Hitchcock, de Dante à Michaux, notre homme convoque quelques précédents vertigineux pour l’accompagner dans sa tentative désespérée d’échapper à la chute, laquelle est avec talent mais non sans cruauté superbement illustrée par Killoffer. Le lecteur quant à lui reste bien accroché à sa lecture, l’écriture de Chevillard est un piton planté dans la page blanche de craie des falaises normandes qui inspirèrent à Agathe, l’aînée de ses pierres précieuses, son surnom de « craintif des falaises ». C’est donc allègrement que, confortablement enfoncés au plus profond de notre canapé, nous suivons les lignes (de crête bien sûr) d’un auteur qui a bâti toute son œuvre au bord du gouffre (je pèse mes mots de peur qu’ils ne l’y entraînent) sans jamais, juste ciel ! y sombrer jusqu’à présent. Mais il me reste encore quelques pages ; je retourne sans tarder à ma lecture, bien curieux d’en découvrir la chute.



lundi 21 mars 2022

Une bonne farce

Éric Chevillard a passé sa nuit au musée : dans la Grande Galerie de l’évolution du Muséum d’histoire naturelle. Tout laisse à croire que notre homme aurait survécu. On a retrouvé des traces (écrites) de son passage :


« Certains taxidermistes appellent âme le mannequin, de bois jadis, plus souvent de résine aujourd’hui, sur lequel est tendue la peau de l’animal.

Parmi les cinquante-quatre types de rembourrage différents privilégiés au cours des siècles, selon la région, selon la saison et l’imagination de l’empailleur – jamais trop porté sur la paille, en réalité, ni même pour remplir la panse de l’herbivore –, il y eut donc le papier, cette belle âme immaculée si souvent noircie de fautes impardonnables.

On suppose que parfois le taxidermiste, qui est comme tout le monde, qui n’a pas toujours envie de tendre trop loin le bras, fourrait dans sa peau ce qui lui tombait sous la main, une sacoche, une besace, une escarcelle.

Tu peux y enfouir ton trésor, ou vider dedans ta poubelle.

Dans la dépouille de l’ours, ensevelir le corps sans vie de ton ennemi.

Coudre ton hurlement dans le loup, ta peur dans le suricate, ton rire dans le singe.

Ton chant dans le rossignol, ton obstination dans la vieille mule.

Et ta paresse dans le paresseux si toutefois tu disposes d’un jeune assistant zélé pour le faire à ta place.

Laisser en somme le bel animal parler pour toi, armer de tes mots sa peau flasque, lui remettre ton âme.

Tout livre n’est-il pas une bonne farce ? »


Assurément – encore pour l’apprécier faut-il en ressortir vivant ; l’empaillage du lecteur n’est pas loin.

L’Arche Titanic est paru récemment dans la collection Ma nuit au musée des éditions Stock.



lundi 21 septembre 2020

Entre grolars

Zoologiques est un recueil de conversations qui vient de paraître chez Fata Morgana sous la plume d’Eric Chevillard – sans doute l’a-t-il empruntée à l’un des deux perroquets qui y conversent : ils y sont les seuls oiseaux. Monsieur et Madame (ou plutôt « Elle » et « Lui ») partagent le même enclos / la même cage / le même vivarium et y sont bien sûr de la même espèce, à l’exception notable toutefois de Monsieur Grizzly et de Madame Ourse polaire, dont je vous livre ci-dessous un échantillon de la conversation, on comprendra pourquoi :


LUI – Bon, déjà une chose acquise : nous ne déjeunerons pas ensemble. On fait chambre à part aussi ?

ELLE (un peu gênée) – Hm… il se trouve que nous sommes génétiquement compatibles. La chose a été prouvée… il y a même eu quelques naissances.

LUI – De magnifiques petits oursons ?

ELLE – Des grolars.

LUI – Des gros lards… !?

ELLE – Grolars, des grolars… C’est un mot-valise anglais… a suitcase word… la compression de grizzly et de polar bear… grr… olar… grolar… des grolars.

LUI – En français, ça fait gros lards.

ELLE – Qu’on le veuille ou non. On entend gros lards.

LUI – Nous sommes des ours français, par le fait. Nos petits seront appelés gros lards. Ils seront des objets de risée. On se moquera d’eux. Avons-nous le droit de leur infliger ça ?


Voilà. Ou plutôt, nous voilà, nous voici, Eric Chevillard et moi, dans le même enclos : celui des écrivains qui prennent le grolar comme sujet (rappelez-vous mes Notes sur les noms de la nature). C’est le début d’une nouvelle communauté littéraire. Nul doute que nous sommes prêts à faire des petits.



mardi 17 mars 2020

Sonotobio


Obéissant à l’injonction présidentielle, « lisez ! (je le veux) », je me suis lancé illico dans la lecture de Monotobio, le Chevillard nouveau, avec le soutien du coronavirus qui n’existe que pour ça, sachez-le : nous replonger dans nos livres, vous aussi mes chers élèves si vous passez par-là ne faites pas ceux qui ne sont pas concernés – le président l’a dit, obéissez à votre professeur.
On voit comme tout est clair, comme tout est limpide, quand fallacieusement l’on remet des liens de cause à effet entre nos actions en racontant sa vie. Alors qu’en réalité, je l’avoue, les choses ne se sont pas passées comme cela mais plutôt comme ceci : comme j’avais cassé le bracelet de ma montre en raccrochant le téléphone, je suis passé à la librairie acheter Monotobio dont j’ai sur-le-champ entamé la lecture ; c’est pourquoi Emmanuel Macron a jugé bon de déclarer le confinement national et que je n’ai pas retrouvé le sèche-cheveux, puisqu’il était rangé à sa place à côté du sac à charbon.
Oui, c’est bien plutôt ainsi, telles que racontées dans le paragraphe juste ci-dessus que les choses se sont passées ; je n’ai que ma bonne foi pour vous en assurer mais c’est ainsi.
Car dans Monotobio c’est bien son autobio que nous fait Chevillard, du moins les dix dernières années ou un peu plus mais à peine. Or comme il faut tout de même moins de temps à la lire (et l’on soupçonne l’auteur lui-même d’avoir passé une partie de ces mêmes dix années à faire autre chose que l’écrire), il n’a pu y mettre qu’un événement par jour environ, et pourquoi choisir celui-ci plutôt que celui-là ? L’autobiographie est un genre arbitraire qui pose plus qu’un autre la question du sujet : privilégier un événement sur un autre est suspect. Un auteur honnête ne peut en avoir qu’une conscience aiguë, c’est pourquoi celui de Monotobio enfile ses actions comme un collier fantaisie, rajoutant parfois facétieusement ici et là un lien logique qui aurait pu nous échapper. En résulte une autobiographie à la fois intime et vraiment expérimentale, une réflexion sur le choix essentiel qu’on fait de dire ou de taire, et une belle acceptation, souvent émouvante, de l’absurdité de notre destin, auquel on ne saurait toutefois faire la grimace quand il nous adresse deux sourires de fillettes.



dimanche 27 janvier 2019

Billet écrit sous l'emprise de la lecture de l'explosion de la tortue d'Eric Chevillard


Qui n'a pas par négligence causé la mort de son poisson rouge ou de son canari éprouvera peut-être quelques difficultés à mesurer l'importance de l'argument qui sous-tend le Chevillard nouveau.
Au fait, savez-vous que j'ai ressuscité deux fois le mien (de poisson rouge, je n'ai jamais prétendu avoir un canari) ? Il a profité de mes vacances pour mourir lâchement, (mon poisson rouge, le canari est jaune). Bien conscient (mon cyprin doré, les écailles du canari sont des plumes) que j'aurais su, comme Héraclès le fit pour Thésée, une troisième fois le ramener des Enfers. Si j'avais été là. Nos animaux nous lâchent trop souvent en notre absence, on ne dira jamais à quel point le carassin d'or est sournois à ce propos, ne parlons pas du canari, on tomberait sur un bec.
Qui n'a pas par négligence causé la mort de son poisson rouge ou de son canari, disais-je, éprouvera peut-être quelques difficultés à mesurer l'importance de l'argument qui sous-tend le Chevillard nouveau, tout frais paru ; Minuit en janvier c'est rarement la canicule. Plus frais en tout cas que sa tortue ; elle a imité mon poisson rouge, et mon canari si j'en avais eu un : envolée, oui, au paradis des tortues. Suite à son explosion, c'est le terme choisi par l'auteur : L'explosion de la tortue, d'Eric Chevillard ; tel est mon sujet, comment vais-je m'y prendre ?
Je suis bien armé heureusement, même si la mienne n'a pas explosé.
Mais oui j'en ai eu une, de tortue, encore une raison de chérir ce frère des lettres ; Eric c'est quasi un chéri dans le désordre. Bon la mienne était grecque, on n'a pas tous les moyens de s'offrir la Floride.
Je suis bien armé disais-je, car si ma tortue n'a pas explosé, combien d'escargots, petits-gris pour la plupart, ont craqué sous ma semelle tandis que d'un pas lourd et négligent je regagnais mon domicile à la tombée de la nuit dans mes bras. Crac. Chevillard le dit lui-même et, je dois le reconnaître, mieux que moi :
Crac.
Écrit-il. C'est que la carapace de la tortue de Floride est plus épaisse que la coquille de l'escargot, fût-il de Bourgogne. C'est à la force du crac qu'on reconnaît celle de la mauvaise conscience. Car l'explosion de la tortue, après ces bluettes sur la vie et la mort que sont en comparaison les récents Ronce-Rose et Juste Ciel, mises en bouche délicieuses et parfaites pour découvrir notre auteur, est une épouvantable descente dans les bas-fonds de la mauvaise conscience. J'ose à peine vous en recommander la lecture. Vous ne vous en remettrez pas.
Quand je repense à tous ces gastéropodes trépassant sous mes pas. Ils traçaient de leur salive une œuvre sibylline, et moi, sans y penser, j'y marquais le point final. Crac. Le résultat m’écœurait plus encore qu'une fiente d'oiseau, laquelle est souvent moins verdâtre. De cette merveille spiralée il ne restait qu'un glaire. A chaque fois la dépression me guettait. Alors dans l'explosion de la tortue, pensez donc. D'autant plus que ce n'est pas sous les pas du narrateur, que la tortue craque.
Crac.
Une tortue de Floride, qui plus est. Ce n'est plus la banale dépression, c'est la mélancolie psychiatrique, moins stuporeuse qu'anxieuse et délirante, qui nous guette, à la lecture de ce nouvel opus. Dei ? c'est quasi. La maladie merveilleuse s'étend : plus de deux cent cinquante pages pour mieux dire « crac ». Sinistre est le bruit de la fracture quand c'est la conscience qui se brise. Mais à la mauvaise conscience répond la mauvaise foi ; notre narrateur s'y délecte, on lui pardonne, c'est la condition de sa survie. La mythomanie délicieusement le sauve. Je ne peux préciser davantage : cet article est une critique littéraire, mais si, et l'on ne doit pas y dévoiler les ressorts de l'intrigue. Fermez-moi la bouche où je vous révèle que l'écriture joue, comme dans d'autres livres de notre auteur, un rôle essentiel.
Brisons là. Avec un accent grave, pour Phoebe la tortue c'est déjà fait. On aura compris que parmi les Chevillard, celui-ci est l'un des plus terriblement jubilatoires. Encore un addendum, à destination et pour l'édification de notre auteur au cas où il passerait par ici, car l'hypothèse lexico-zoologique soulevée à la page 211 mérite un écho : la « grenouille ailée » pour ainsi dire existe vraiment, même si on l'appelle plutôt « grenouille volante », ainsi que, modèle inavoué de Phoebe qui dans sa fourberie a omis d'en informer son propriétaire, la « tortue molle » ; je me renseigne incessamment sur le « papillon fouisseur » et ne désespère pas d'incarner une fois pour toutes « l'homme naturellement bon ».
PS : Les Parisiens auront samedi prochain à 20h la chance d'écouter Christophe Brault lire l'Explosion de la tortue à la Maison de la Poésie de Paris.