Être trop ceci ou trop cela
A la rue François
Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une
terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux
petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ;
puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient
les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des
bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses
idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.
Parfois elle voulait
jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir
son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son
cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et
leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un,
dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop
« garçonnière ».
Garçonnière, ce doit
être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.
Être trop garçon ou
trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.
Pour avoir un peu plus
d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il
a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres
Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler
comme ça aujourd’hui.
Ça lui fait un drôle
d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte
en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée
de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça
se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir,
d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois,
mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait
pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans
orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un
quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.
Ils ont acheté ce
commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir
l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients
étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous
et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il
la laisse tranquille.
Oui, même lui qui n’a
connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela
pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et
complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la
place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a
pas dû aimer ça.
Il n’a pas souvent
entendu sa mère parler de ce commerce.
Elle n’y allait pas,
sauf pour voler du chocolat.
(Parfois des questions
se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il
prend son téléphone.)
Il se relit.
La pensée qui le
traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle
en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.
C’est à propos de
pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien
que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté
de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît
une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà
veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le
plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il
avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son
petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du
tout.
Arrête-toi là.
Bien sûr, ses enfants,
à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.