lundi 20 mai 2019

Nouvelles très brèves (30)


Nouvelle à chute :

Ça se refroidissait. Elle sentait qu'elle se détachait de lui. C'était l'automne.




mercredi 15 mai 2019

les galets nous disent


les galets nous disent
que le passé peut se détacher

d'un coup

du pointu coupant tranchant
peut devenir du doux
chantant


Mélanie Leblanc, Des falaises, Cheyne éditeur.




lundi 13 mai 2019

Nouvelles très brèves (29)

Il s'était réveillé avec le crépuscule. Un quidam en rentrant chez lui lui marcha dessus. Sa coquille ne résista pas.



samedi 11 mai 2019

Nous précisions Casas.


  1. Un début dans la vie.
  2. Vive, lumineuse, effervescente.
  3. Portée à l'incandescence.
  4. La convergence est parfois surprenante.
  5. Voilà ce que je cherche.
  6. L'idée qui vient de naître ici.




C'est la page 19 des Précisions de Benoît Casas, récemment parues aux éditions Nous. Je vous en photographie le dos, ça fait une petite phrase. Car les mots, en plus de dire de ce qu'on veut qu'ils disent, disent aussi ce qu'ils veulent. En l'occurrence, Précisions est un livre de Benoît Casas que Benoît Casas n'a pas écrit. « Il est intégralement constitué de matériaux prélevés dans les notes en bas de page de très nombreux livres. » Car les mots, les mots dont nous nous servons pour produire un énoncé nouveau, ont déjà tant de fois servi. Car les mots sont tous d'occasion. Choisir d'écrire avec des phrases qui ont déjà servi, c'est porter un peu plus loin cette condition trop souvent oubliée de l'écriture. Et le faire à partir de notes de bas de page, c'est écrire un livre qui dit autre chose que ce que ses phrases disent, et qui en même reste en contact constant avec tous les livres. C'est effacer l'auteur au profit de l’œuvre collective que la littérature ne cesse jamais d'être.





dimanche 5 mai 2019

Noirs cafés 10 11 12 13


Une petite note épinglée au mur précise : « Nous vous informons qu'après 15h nous servons uniquement des double cafés. » N'allez pas vous aventurer à commander autre chose.



Tout tombe : la nuit, la pluie, les feuilles. Les cheveux. Les seins. Les dents. Les ongles. Les oreilles. Les doigts. Le nez. Les bras. Les têtes.
J'irai tomber dans ma tombe.



Alors si je comprends bien je suis la cause principale de ma propre mort ?



Il ne faut pas le laisser tout seul dans un café trop longtemps. Il serait fichu d'écrire un roman.



jeudi 2 mai 2019

Tu veux ma chemise pour te faire une jupe ?


A – Je vais lui donner mes affaires.
F – Cette chemise ?
A – Pourquoi pas ?
F – Elle n'est pas un peu courte ?
B – O.K., je lui donne mon tee-shirt.
F – Tu crois ?
A – Je suppose que tu veux lui donner le tien ?
F – Non, pas du tout. Mais si vous insistez... Je reviens.
A – …
B – …
A – Il n'en perd pas une, celui-là.
B – Non, il n'en perd pas une.
A – Je n'aime pas ça.
B – Tu es jaloux ?
A – De quoi ?
B – De lui ?
A – Je devrais ?
B – Ha ha, non, mais justement, comme...
A – Ah, la théorie débile qu'il a inventée.
B – Tu es jaloux.
A – Si tu le dis.
B – Oui, je le dis.
A – O.K., je suis jaloux.
B – Pour de vrai ?
A – Non !
B – O.K., je te demandais juste comme ça.
A – Ils reviennent.
B – Ils rigolent.
A – Oui, ils sont très amis maintenant qu'il lui a donné son tee-shirt.
B – Tu es jaloux.
A – Arrête avec ça, et surtout devant lui.
B – O.K., ne t'inquiète pas.
A – Alors, il te va bien ?
E – Oui, regarde.
B – C'est un peu court.
E – Bon, un peu de tact, tous les deux.
F – Oui, soyez gentils de ne pas la gêner.
A – Tu veux ma chemise pour te faire une jupe ?
E – Non merci, je suis bien comme ça.
B – Et mon tee-shirt ? Tu es toujours à moitié nue.

Voilà, je vous ai recopié ce passage de La Liberté totale, le roman de Pablo Katchadjian (rappelez-vous Quoi faire et Merci), récemment paru aux éditions Le Nouvel Attila dans une traduction de Mikaël Gomez Guthart ; parce que même un simple extrait (ici pris au hasard) me réjouit – et que la lecture du texte entier (qui parle de la vie, de la mort, du langage... puisque vous me le demandez) me chatouille joliment l'esprit.



mardi 23 avril 2019

la question de l'oeuvre qui met l'oeuvre en question


Œuvres presque accomplies est-elle une œuvre accomplie ? Œuvres presque accomplies est le nouveau livre de Guy Benett, qui vient de paraître aux éditions de l'Attente, traduit comme les deux précédents, Poèmes évidents, rappelez-vous, et Ce livre, souvenez-vous, par Frédéric Forte. Il est constitué de projets conçus et jamais réalisés, notés, reclassés, et finalement vivants, des reproductions de ces projets, de réflexions sur la question de l’œuvre et sur l’œuvre même qui met l’œuvre en question.

8.VI.15

Concernant « Œuvres presque accomplies » comme titre alternatif : apparemment, j'étais dans l'erreur – Pessoa avait écrit « sensaçoes quase cumpridas » [« sensations presque accomplies »], « œuvres presque accomplies » n'est donc pas de Pessoa après tout, mais une fausse lecture / un faux souvenir de Pessoa. Cela en fait un pseudépigraphe, je suppose.



jeudi 18 avril 2019

Seule la nuit tombe à côté.


Enfin une critique franchement négative ! (C'est ici, cliquez donc.) Je la lis avec intérêt et ne suis pas loin de partager l'avis de son auteur sur ce qui est raconté dans Seule la nuit tombe dans ses bras (je parle du contenu, pas du roman). En revanche il est probable que nous n'avons la même conception de la littérature : « notre simple réflexe de lecteur candide consiste à chercher le plaisir là où, naturellement, le roman les dispense, à travers une histoire attrayante et des personnages consistants, auxquels on a la faiblesse de s’attacher ». J'avoue que mon simple réflexe de lecteur, car j'en suis un aussi, consiste à chercher le plaisir partout ailleurs que « là où naturellement le roman les dispense ». J'ai du mal à croire à des personnages qui existeraient au-delà de leur inconsistance ; et c'est leur inconsistance même que je creuse quand j'écris. (Flaubert oui, Balzac non, si vous voulez). Quant à raconter une histoire attrayante, le ciel m'en préserve : la vie ne l'est pas et je me prends pour Dieu.
Ce qui m'intéresse surtout, en fait, en lisant ce billet, c'est la question de l'horizon d'attente. La littérature serait supposée être ceci, ou cela. Comme nous, quoi. Nous aussi, nous vivons dans l'éternelle injonction à être ceci ou cela. Difficile dans la vie de faire autrement, mais au moins dans l'écriture prenons le risque de rester sourds aux injonctions. Dans une première version de Seule la nuit, le récit lui-même était mal écrit, par souci de cohérence avec le sujet. J'ai eu la faiblesse, ou la sagesse, c'est pareil, de corriger ça un peu parce que même pour moi ça devenait illisible – c'est pour ça aussi qu'il me fallait un narrateur écrivain. Mais pour les échanges eux-mêmes, la pauvreté de leur écriture est un hommage à celle de nos propres échanges, à nous tous, dès lors que nous écrivons sur une messagerie numérique. Cette pauvreté, et celle des moyens déployés par Coline et Herbert pour faire durer un peu leur histoire, peut-être est-ce elle qui, regardée hors de tout jugement moral, peut avoir quelque chose d'émouvant, dans leur caractère dérisoire même. « Rien de ce qui crée la dépendance virtuelle, née d’un fantasme, ne nous sera épargné. » Bon, je n'ai pas tout raté alors.

mardi 16 avril 2019

variété, éternité


"... il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d'arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d'ardoise, parties harmonieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l'œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture, et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l'ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d'un homme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l'ouvrier disciplinée par le génie de l'artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l'église entière ; et ce que nous disons de l'église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au Moyen Âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l'orteil du pied, c'est mesurer le géant."

Victor Hugo