vendredi 9 octobre 2026

Il faut le dire : rien sur l’hippopotame.

Vous me direz que nombreux sont les livres dans lesquels on ne trouve rien sur l’hippopotame. Et non des moindres : je n’ai pas vérifié, mais de mémoire, il n’y rien sur l’hippopotame dans A la recherche du temps perdu, rien sur l’hippopotame dans l’éducation sentimentale, rien sur l’hippopotame dans Don Quichotte (dites-le moi si je me trompe), rien sur l’hippopotame dans Mrs Dalloway, rien sur l’hippopotame dans le Procès, rien sur l’hippopotame ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée. Notez cependant la discrète lâcheté de tous ces auteurs : il n’y en pas un, pas une, qui le confesse. Alors que moi, je vous le dis franchement, je l’assume, je le revendique : dans mon livre, il n’y a rien sur l’hippopotame.



jeudi 8 octobre 2026

A la boulangerie du coin de la rue 1

Ce matin, comme tous les matins, je suis allé à la boulangerie du coin de la rue. Il y avait du pain et des croissants. Ça commençait bien. J’ai attendu, mais personne n’est arrivé pour me servir. Alors je suis reparti sans rien.



lundi 5 octobre 2026

Retour au goudron 6/11 : Chagrins

Après le désopilant (mais oui, vraiment) Survies minuscules (aux éditions du Sous-sol), le ton change encore avec Chagrins, le très beau triptyque d’Infernus Iohannes que publient les éditions de Minuit – pour lesquels Retour au goudron marque en effet un retour au post-exotisme, puisque Antoine Volodine y publia Lisbonne, dernière marge, Alto solo, le Nom des singes et le Port intérieur. C’était au millénaire dernier, car le temps passe, et le passage du temps, en siècles, en millénaires, est l’un des sujets en question dans tous ces livres, et notamment dans Chagrins.

Ce sont trois deuils qui constituent ce livre, et en écrivant ceci je prends le mot « deuil » comme un genre littéraire à part entière. Le premier, « Le chagrin s’affronte la peau nue », est explicite, et quiconque a dû accompagner un proche reconnaîtra à quel point ce récit, sous son apparente étrangeté, n’est qu’une exagération (l’exagération est un procédé d’écriture extrêmement fertile) d’une réalité à peine plus soutenable. Mais au moins, c’est beau.

« Fin de ressac », au centre du triptyque, est une merveille d’économie. Avec presque rien, puisque l’on est mort (ou morte, plutôt), on nous brosse le tableau épuré d’un début d’éternité posthume. Or l’inconcevable s’y produit ; le titre nous le dit : le ressac, ce bruit du bord de mer perpétuel comme les battements du cœur, s’arrête. Quel est le sens de cet arrêt ?

Enfin vient « Dragons », qui fait écho à « Le chagrin s’affronte la peau nue », puisque la mort y sépare non plus deux sœurs mais deux frères, et à ceci près, qui est beaucoup plus qu’un détail, que c’est plutôt la vie qui les a séparés et la mort qui les réunit ; je ne vous dirai ni comment ni, surtout, à quel point.



samedi 3 octobre 2026

Souvenirs de ma mère, 61 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France, 1944

Avoir une réputation


Son premier amoureux – mais c’est lui, croit-il, qui emploie ce mot – c’était le neveu de la « sacristine » de la paroisse des Terres Sainville. Sacristine ; il y met des guillemets parce que cette fois c’est son mot à elle, elle ne sait pas comment dire autrement. Il s’appelait Michel Valloise. La seule chose qu’ils faisaient ensemble, c’était de se promener en se donnant la main, après la messe de cinq heures. L’abbé Pulvar est venu exprès à la maison pour la dénoncer à sa mère. « Savez-vous pourquoi votre fille est si assidue à la messe ? » Il n’avait pas tout à fait tort : elle ne serait sans doute pas allée à la messe de cinq heures du matin sans cette bonne motivation. Mais c’était vraiment une relation très innocente.


Elle a souvent eu l’impression d’avoir « une réputation ». Une mauvaise réputation. Comme si elle n’était pas complètement respectable.


Au moment de la Libération de Paris, des amis de la famille, les Suédile, ont organisé une fête. Ils avaient un fils à peu près du même âge. Même son cousin Mane avait obtenu la permission de son père (ce qui n’était pas gagné d’avance, tant s’en faut) pour y aller. Mais elle, sa mère ne la lui a pas donnée. Alors, comme elle voulait y aller quand même, elle est sortie par la fenêtre et elle a rejoint Mane.

La nuit, quand elle est rentrée après la fête, sa mère l’attendait. Elle lui a attrapé le bras et l’a pincée. C’était son habitude, elle ne savait pas taper. Elle l’attrapait et elle la pinçait très fort, toujours le même bras. Ça lui faisait des bleus. Alors elle lui suggérait de changer de bras.




jeudi 1 octobre 2026

L’hippopotame se dépêche de rester jeune.

Rien sur l’hippopotame est aussi sur les ondes de Radio libertaire : quelques aphorismes sont lus par Mafalda dans l’émission Eh bien ! dépêchez-vous de rester jeune ! (1.04.30 – 1.08.00).



mercredi 30 septembre 2026

Mon contemporain d’hier : Bastard Battle, de Céline Minard

C’est avec ce livre, publié en son temps héroïque dans la collection LaureLi des éditions Léo Scheer (on le trouve aujourd’hui en Rivages poche), que j’ai découvert Céline Minard. Tout de suite, ce fut un régal de décalage et de vigueur.



mardi 29 septembre 2026

Retour au goudron 5/11 : Survies minuscules

Un ordre aléatoire est parfaitement bienvenu. Après La Grande misère (publié chez l’Olivier), qui s’apparente à un roman et qui, notamment a posteriori, laisse la trace d’une émotion et même d’un paradoxal espoir, Survies minuscules (aux éditions du Sous-sol), à un autre bout du post-exotisme, est l’un des assemblages où l’humour du désastre est le plus ravageur. Mention spéciale pour « La vie mode d’enfer » qui, par une succession de laconiques phrases non-verbales, évoque la vie entière d’un anonyme, qu’il faut d’abord pousser à naître, forcer à vivre, mettre hors d’état de vivre ; « Pour construire le Paradis », qui est une liste de bons conseils sur le sujet (vous en voulez ? Attendez, au hasard, voici : « s’entendre avec les cannibales afin qu’ils mettent un frein à leur appétit », « autoriser les parlementaires à porter sur leurs vêtements une mention "défense d’uriner" », « éprouver de la compassion sans limites mais à bon escient ») ; « Vie de Victor-Diogo », qui servira de leçon à plus d’un apprenti écrivain ; ou encore « Plaintes et dénonciations », que je vous recommande de ne pas lire en compagnie sous peine d’être dénoncés pour éclats de rire déplacés risquant de causer un infarctus inutile chez ses voisins.



lundi 28 septembre 2026

En chute libre

J’ai donc eu vendredi dernier le grand plaisir d’être l’invité d’Emmanuel Gavard pour l’émission Chute Libre, sur Radio Aligre. Nous avons parlé de N’est-ce pas le livre en question ?, de mon alter-ego Pierre de Valévoux, publié aux éditions do, de mes Abécédaires du dimanche (dans la collection contrainte des éditions Louise Bottu), de Rien sur l’hippopotame, qui paraît en ce moment aux éditions Lunatique et de Les hommes manquent aux éditions Bruno Guattari. En voici le podcast.



dimanche 27 septembre 2026

Un livre écrit par une intelligence artificielle pourrait-il gagner un grand prix littéraire ?

À mon avis (qui n’a rien d’humble, confessons-le tout de suite) : oui, un livre écrit par une IA pourrait très bien gagner un prix littéraire, parce que les prix littéraires encouragent le (ou plutôt les) formatage(s). Les jurys élisent les livres en fonction de leur capacité à faire un succès de librairie, dans le but louable de soutenir un commerce extrêmement fragile. Ils vont donc au devant de ce qu’ils considèrent être le goût et les attentes du public. À partir de là, il n’est pas difficile de faire écrire le livre par une IA. Et d’ailleurs, pourquoi pas ? Pourquoi s’embêter à écrire soi-même un travail dont une IA se chargera très bien toute seule ? Le bruit ambiant fait le reste ; on retrouve des motifs qu’on a rencontrés dans d’autres livres qu’on a aimés, et voilà. Le lecteur qui lit surtout les livres dont on parle a donc toutes les chances d’être une bonne cible pour ce genre de livres - et il n’est pas improbable que ceux-là même qui ont levé le lièvre seraient passés à côté s’ils n’avaient pas été animés par une probable intention de nuire.

La balle est dans le camp du lecteur : c’est lui qui fait la littérature.



samedi 26 septembre 2026

Souvenirs de ma mère, 60 (les Singes rouges) : Martinique, Les Trois-Ilets ; 1944 ?

 Se jeter à l’eau


Parfois aussi elle allait en vacances au Lazaret avec Tante Rose qui y louait un logement réservé aux fonctionnaires. Il y avait tous ses enfants ; les trois aînés étaient à peu près de son âge. Ils passaient leur temps dans la mer. C’est là que, tardivement, elle a appris à nager. Comme elle ne savait pas, son cousin Alex la faisait monter sur une grosse chambre à air, pour qu’elle puisse aller jouer avec eux. Une fois au loin, elle essayait de se débrouiller comme elle pouvait. Elle se jetait à l’eau. Elle allait où elle n’avait pas pied. Elle n’avait pas peur de l’eau, au contraire ; elle ne pensait qu’à aller s’amuser avec les jeunes de son âge. Elle devait avoir quinze ans.


Avec ses parents elle n’allait jamais à la plage, elle n’avait jamais l’occasion de se baigner. D’ailleurs elle n’avait pas de maillot de bain. Au Lazaret elle mettait un vieux maillot de bain de sa mère.

Elle avait peur qu’elle se noie. Même pour une journée à la plage avec les Âmes vaillantes et l’abbé Pulvar, c’était toute une histoire pour obtenir l’autorisation.


Il y avait Paule Landy aussi avec qui elle avait parfois le droit d’aller à la plage – Paule y allait avec sa mère. C’était une fille plus âgée, qu’elle avait connue aux Âmes vaillantes. Elle était très brillante en classe, avec une forte personnalité. Elle avait de grosses belles nattes. Elle l’a beaucoup aidée, elle lui passait ses cahiers de physique-chimie. Elle devait bien l’apprécier, malgré la différence d’âge. Elle aurait bien voulu rejoindre Paule aux JEC mais l’abbé Pulvar la gardait aux âmes vaillantes, bien qu’elle ait eu l’âge.


Ils passaient leur temps dans la mer.


Lui aussi, il passe son temps dans la mer.

Il lui est arrivé de passer d’affilée cinq heures, six heures, dans la mer. Pour un peu, en faisant la planche, il pourrait y dormir.


Il se rappelle pourtant n’avoir pas su nager. Il se rappelle avoir eu peur de l’eau. Il se souvient des cours de natation qu’elle lui faisait prendre, à la piscine, de l’autre côté de la Seine, avec un gros moniteur. C’était elle qui l’avait inscrit aux cours de natation.


Maintenant, lui aussi il passe son temps dans la mer.




mardi 22 septembre 2026

fusiller les nouveaux dirigeants

Poursuivant avec Survies minuscules (éditions du sous-sol) ma lecture de Retour au goudron du collectif Infernus Iohannes, je tombe, dans une partie judicieusement intitulée « Pour construire le paradis », sur le conseil suivant qui, en cette période pré-électoral, me paraît salutaire :

« En cas de vertige du succès, fusiller les nouveaux dirigeants. »




lundi 21 septembre 2026

Retour au goudron 4/11 : La Grande misère

Quatrième retour au goudron pour moi. Après Ultimes sursauts (La Fabrique), Dernière livraison (La Marelle), Malaise chez les plongeuses (La Volte), je viens de finir La Grande misère (L’Olivier). « Mais c’est un roman ! » me suis-je dit. En effet, le roman est un genre parmi d’autres dans la littérature post-exotique, et il n’est pas nécessairement majoritaire ; je serai même tenté de penser que c’est plutôt le contraire. Un roman non étiqueté roman, contrairement à Malaise chez les plongeuses, mais c’en est un. Soit un récit, avec des personnages, que l’on suit, dans leur errance, dans leur mission pour une d’entre elles. Bien sûr on est dans un au-delà de la mort, qui dure, qui dure, le temps d’une grande misère. N’empêche : à la fin, on est bien. Oserai-je le dire ? Je trouve que ça se termine bien.

(On me demande parfois par quelle porte entrer dans le post-exotisme. Elles sont toutes bonnes, bien sûr, et ça dépend aussi de qui lit. Cette porte-là me paraît bonne.)



samedi 19 septembre 2026

Souvenirs de ma mère, 59 (les Singes rouges) : Martinique, Saint-Pierre ; 1942 ?

Chanter la nuit dans le bureau de poste



Ses moments de liberté, c’était quand elle était invitée en vacances sans ses parents. Yvonne, chez qui elle était déjà allée au Carbet après l’opération des amygdales, l’a invitée de nouveau, mais à Saint-Pierre, cette fois, où son mari Émile était receveur des postes. Elle, elle devait avoir treize ans.


Ce récit n’est décidément pas très chronologique, il s’en rend bien compte. Ou alors il fait trop mine de l’être alors que la chronologie est une illusion ?


Là, comme au Carbet, elle a refait une crise de somnambulisme. Ils l’ont entendue chanter en pleine nuit : elle se promenait dans le bureau de poste, qui servait aussi de logement de fonction, elle chantait et elle jouait avec les tampons de la poste. Yvonne l’a raccompagnée à sa chambre sans la réveiller et ils ont fermé à clef pour la nuit car elle serait bien allée se promener dehors, comme au Carbet, mais là c’était la ville.

Toute la journée elle était libre de faire ce qu’elle voulait, elle était bien.

Yvonne disait souvent à sa mère qu’elle manquait de liberté, cette enfant, qu’il fallait lui laisser faire un peu ce dont elle avait envie.


Il n’a jamais connu sa mère somnambule. Il se dit que ces promenades endormies qu’elle faisait, et qui semblaient à chaque fois très heureuses, c’était une façon de retrouver la liberté qui lui manquait. Même physiquement le sommeil était une évasion.



vendredi 18 septembre 2026

Court toujours (352)

On confond trop souvent la fin du monde avec le début de l’époque post-historique.




jeudi 17 septembre 2026

Mon contemporain d’hier : Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir, de Pascale Petit

Je crois bien que Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir, avec son élégante esperluette (« votre esperluette me manque » est l’une des phrases qui me reviennent en mémoire en écrivant ce billet) est le premier livre que j’ai lu, émerveillé, de Pascale Petit – Pascale Petit dont, depuis, j’ai lu tous les livres. C’était en 2007. Je ne sais pas s’il est encore disponible ; ce feuilleton a pour objet d’évoquer mes contemporains d’hier dans un monde où tout est bien trop éphémère, surtout ce qui devrait durer. Ce feuilleton a pour objet de susciter des envies.



mercredi 16 septembre 2026

Les 4 de 2026


 

(De gauche à droite et de bas en haut : Rien sur l'hippopotame, aux éditions Lunatique, est un recueil d'aphorismes animaliers et de devinettes oulipiennes animalières que j'ai illustré avec trente hippopotames dessinés par mes soins pour me faire pardonner de les avoir oubliés dans le texte ; N'est-ce pas le livre en question ? aux éditions do, est un livre composé uniquement de questions signé Pierre de Valévoux, plutôt du genre "feel bad" ; Abécédaires du dimanche, dans la collection "contraintes" des éditions Louise Bottu, est un recueil de 52 abécédaires oulipiens, soit le nombre de dimanches dans une année et le double du nombre de lettres dans l'alphabet ; Les hommes manquent, aux éditions Bruno Guattari, est un non-texte qui fait résonner un membre de phrase, "les hommes manquent", dans les contextes les plus divers ; il est illustré par Philippe Agostini.)

mardi 15 septembre 2026

des vaincus lumineux

« Alors, oui, nous sommes des vaincus, des vaincus lumineux.

Hommes puissants qui administrez la vie de ceux qui dépendent de vous, ou qui les ignorez, vous dont les lois sont des dénis à l’humanité. Vous, encore plus puissants, qui savez vaincre les femmes, broyer leur corps, attenter à leur féminité, hommes puissants, fiers de votre force et glorieux de vos exactions, vous surtout, dont le puissant flagelle s’est propulsé vers cet ovule, dans ce corps que vous dominez, vous êtes le victorieux qui a ensemencé une femme dont vous avez brisé le corps, ce corps qui n’a pas refusé la vie.

Mais, votre victoire est en somme nulle, l’enfant qui est né est celui qui maintenant donne toute sa force à cette femme, l’enfant est votre juste contraire, votre révocation, l’invraisemblable beauté de la vie, de la joie, de la lumière auxquelles nous croyons toujours, parce qu’elles existent. Et la femme qui aime cet enfant au-delà du viol, qui l’annule, qui le transmute en amour, cette femme-là nous remet dans un monde où vous n’existez plus.

Je vois alors très nettement ce qu’est être un vaincu lumineux. La persistance de la lumière en nous, par la contemplation – ô combien originaire – d’une nativité. »


Jane Sautière, De la terre des pleurs un grand vent s’éleva, Quidam éditeur, septembre 2026.



lundi 14 septembre 2026

Sa mère est une pirate.

Chez Edwarda, que je découvre à cette occasion, Bénédicte Heim écrit un nouveau livre : Ma mère est une pirate. Il est tellement « chez » Edwarda, disais-je, qu’il s’adresse personnellement à son éditrice, Sam. C’est comme un déplacement. D’ailleurs ce livre est parfaitement déplacé, souvent tout à fait indiscret, et ne vous y trompez pas : ces apparentes critiques sont clairement des éloges. C’est aussi un livre d’une grande tendresse, qui fait pétiller les yeux d’une vieille dame. Car sa mère – celle de Bénédicte – est une pirate. Je me rappelle avoir écrit quelque part « La vieillesse, c’est la vie avec des lettres en plus. » J’aime ces lettres, écrites par Bénédicte – car oui, ce sont des lettres.