samedi 12 septembre 2026

Souvenirs de ma mère, 58 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1944 ?

 Apprendre la comptabilité



Elle était très bien dans cette école. Mais un jour Tante Éméla a raconté à sa mère que Josiane Bagoë était entrée à l’École Commerciale, qui venait aussi d’ouvrir. C’était la fille d’amis très proches de son oncle André et de Tante Éméla, qui avaient « fait l’Amérique » avec eux (comme ses parents avaient « fait la Guyane »). Tante Éméla vantait, non sans perfidie, l’intelligence de Josiane Bagoë, et comme elle avait beaucoup d’ascendant sur sa sœur (bien qu’elle fût la cadette), il a été décidé que Marie-Thérèse changerait d’école. Comme elle n’avait pas le bac, elle devait passer un concours. La mort dans l’âme, elle a été obligée d’abandonner les Arts Appliqués.


Il devrait effacer ce nom propre : c’est le nom d’une personne. Mais ici, ce n’est plus qu’un nom, et pour lui d’ailleurs ça n’a jamais été qu’un nom, et déjà à l’époque c’était surtout un nom, un nom en guise d’argument, un nom devenu mauvais souvenir par l’usage qu’on en a fait, qui forcément n’a pas grand-chose à voir avec la personne qui l’a porté.


L’École Commerciale était aussi loin que le Lycée Schoelcher, mais de l’autre côté de Fort-de-France. Il fallait prendre toute la rue Brithmer, le Boulevard de la Levée, puis la route de Sainte-Thérèse. L’école était près de la « Transat » (la Compagnie Générale Transatlantique). Elle y est restée deux ans. Elle a souffert avec la comptabilité qui ne l’intéressait pas ; quant à la sténo, c’était du chinois. Il n’y avait que le français qui lui plaisait. Là, un professeur de comptabilité, Monsieur Ternier, un métropolitain, l’a invitée à prendre des cours particuliers chez lui. Elle s’en est bien dispensée. C’était un jeune célibataire.

Elles avaient Madame Versol comme professeur de lettres et de calligraphie – tout était écrit à la main. C’est son seul bon souvenir de cette école ; ça a été une période très pénible. Ça ne lui plaisait pas du tout – sauf le français et la calligraphie.


Quand il était enfant, il se souvient qu’il ne comprenait pas comment elle faisait pour écrire aussi bien, même de simples mots sur son carnet de correspondance. C’était difficile de contrefaire sa signature, juste à cause de l’élégance. Il trouvait ça surnaturel. Encore aujourd’hui, notamment quand il dédicace un livre, il a toujours un peu honte de son écriture à lui.


Elle, sa mère la surveillait de plus en plus.




vendredi 11 septembre 2026

Retour au goudron : Malaise chez les plongeuses

Malaise chez les plongeuses est l’un des onze titres de Retour au goudron, du « collectif » Infernus Iohannes ; celui-ci est publié par la Volte.

Malaise chez les plongeuses est un euphémisme, c’est le moins que l’on puisse dire. Il y est question d’une ambition absurde, voire déraisonnable : donner un avenir à l’humanité. Le seul moyen : des missions oniriques, des « plongées » oniriques. Elles (les femmes sont majoritaires) été formées, entraînées pour ça. Elles savent que les chances de retour sont, je vais dire faibles, pour rester dans l’euphémisme.

Je vous recopie un passage qui m’a bien fait rire. C’est dans « Solongo », la dernière partie de Malaise chez les plongeuses :


« Tout en participant à la discussion, Mangol cherchait dans la bibliothèque un roman dont il aurait aimé lire plus de quinze pages sans avoir envie d’en prendre un autre. Il y avait dans la bibliothèque une petite cinquantaine de de volumes, mais, au fond, le choix n’était pas grand. Pendant plusieurs décennies, le post-exotisme avait dominé, truffé de sottises apocalyptiques et d’invraisemblances, puis même ces mauvaises fictions avaient cessé d’exister, faute d’écrivains, d’éditeurs et de lecteurs. Tout ce qui s’exposait sur les étagères du salon datait de cette époque terminale, humainement catastrophique et littérairement lamentable. »



mercredi 9 septembre 2026

Mon contemporain d’hier : Des anges mineurs, d’Antoine Volodine

Puisque nous sommes en pleine rentrée post-exotique, « mon contemporain d’hier » d’aujourd’hui sera Des anges mineurs, car c’est par cette porte que je suis entré en post-exotisme, il y a quelques années maintenant.



mardi 8 septembre 2026

Aujourd’hui paraît Rien sur l’hippopotame

C’est aujourd’hui : Rien sur l’hippopotame paraît, aux éditions Lunatique. Devinettes et aphorismes animaliers sont au programme. Un échantillon :




lundi 7 septembre 2026

Dernière livraison d’Antoine Volodine : Je me tais. 

Avant même d’aller écouter Antoine Volodine au micro de François Angelier pour l’émission spéciale Mauvais genres que vous avez peut-être écoutée avant-hier soir sur France Culture (mention spéciale à Hugues Robert de la librairie Charybde pour ses interventions : c’est le meilleur spécialiste du post-exotisme que je connaisse), j’avais terminé mon deuxième des onze : Dernière livraison, paru aux éditions La Marelle (Pascal Jourdana faisait d’ailleurs lui aussi partie des invités). Si je le précise, c’est que Volodine nous a indiqué que, même s’il n’y a pas d’ordre prescrit pour lire les onze volumes de Retour au goudron, il vaut mieux terminer par Dernière livraison : c’est là qu’on trouvera le fameux explicit « Je me tais. », qui met un point final à l’aventure post-exotique.

Je ne me repens pas. De toute façon, il me reste une grosse vingtaine de titres post-exotiques à découvrir, bien antérieurs à Retour au goudron. Je ne me repens pas ; je me réjouis, même, de cette perspective.

Mais j’ai lu « Je me tais. » Le narrateur de cette dernière « brève de mouroir » se tait.

En effet, Dernière livraison alterne « le Voyage de Gompo », un récit de voyage qui est en même temps un roman d’amour (car il y a beaucoup d’histoires d’amour, dans les récits post-exotiques), avec des « brèves de dortoir » (dans « brèves » j’entends « rêves »), lesquelles se concluent donc par d’ultimes « brèves de mouroir ».

Donc, le narrateur de cette dernière « brève de mouroir » se tait. C’est de cela que je voulais parler. Car « je me tais », ici, ne signifie pas, comme je le croyais, comme vous le croyiez, « je cesse de parler ». Ou plutôt : bien sûr « Je me tais » signifie « j’ai fini, j’arrête pour Antoine Volodine, mais « Je me tais », ici, dans cette ultime brève de mouroir de Dernière livraison, signifie plutôt « on attend de moi que je parle, mais je ne peux pas parler ; alors, je ne parle pas ».

Si vous dis ceci, c’est qu’à l’aune de ce « Je me tais. », toute l’œuvre post-exotique me paraît s’assimiler soudain à un immense silence. Le silence de l’impossibilité de dire. Ça résonne.






Sur le plateau de Mauvais genres, de gauche à droite : Pascal Jourdana (l’éditeur de Dernière livraison), Hugues Robert (de la librairie Charybde), Antoine Volodine, Olivier Cohen (fondateur de l’Olivier et éditeur à ce titre de quatre livres signés Manuela Draeger, de Débrouille-toi avec ton violeur, premier titre signé du collectif Infernus Iohannes et de La grande misère, l’un des onze) et François Angelier, maître de cérémonie.

dimanche 6 septembre 2026

Tout tiédit.

Sur la table du restaurant, l’eau fraîche ne le reste pas longtemps. Le café brûlant, bois-le vite : il ne l’est déjà plus. Tout tiédit trop vite. Les sentiments tiédissent, si on ne les entretient pas – la métaphore du feu n’est pas qu’un cliché. Les mots aussi tiédissent. Leur sens s’affadit ; on est toujours obligé d’en chercher de nouveaux, qui ne manqueront pas de s’affadir à leur tour.

Tiédir, c’est ne plus être ce qu’on était. C’est perdre la raison d’être que, fugacement, on a eue. La coupe de glace fondue, la soupe froide. Étonner était autrefois synonyme de foudroyer. Qu’est-ce que l’étonnement à côté de la foudre ? Être étonné, bientôt, ce sera ne pas l’être. On est condamné à vivre dans la tiédeur.

En politique aussi, c’est la tiédeur ; c’est elle qu’idolâtrent les centristes, qui hurlent à l’extrémisme, incapables qu’ils sont de le reconnaître quand il est vraiment là – alors que c’est leur tiédeur même, cette tiédeur inhumaine et mortifère qui, par un étrange paradoxe, devient le nouvel extrémisme.

L’art aussi, la littérature notamment, ne cesse de tiédir. Les sujets sont obligés. Les romans de la rentrée sont attendus. Certains sont plus attendus que d’autres, avec impatience. Les inattendus le restent ; on n’en parlera pas : ils n’étaient pas attendus.

Tiède. Tiède n’est pas un état : tiède est un mouvement, une direction, un destin. Tiédir tranquillement deviendrait presque une sorte d’idéal. On est content, quand c’est tiède. On ne se brûle pas, on ne gèle pas. C’est confortable. On n’attend que ça.

Tout tiédit. Tout est dit.



samedi 5 septembre 2026

Souvenirs de ma mère, 58 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1943 ? 44 ?

 Traîner dans les bars



Après le Pensionnat Colonial, quand elle a eu l’âge d’entrer en troisième, il s’est ouvert une école d’arts appliqués. Il y avait beaucoup de dessin, de peinture, de modelage. Ça lui semblait fait pour elle ; elle a voulu à tout prix y aller, même si c’était très loin : au Lycée Schoelcher. Elle y a pris la tête de la classe. La vie de nouveau était délicieuse.

Là, elle a connu Gilles Sala. Il lui envoyait des boulettes de mie de pain et il la critiquait parce qu’elle allait « traîner dans les bars. » Elle avait cinq bons kilomètres à faire dans la chaleur pour rejoindre l’école. Il y avait un bar sur le chemin, et une fois il l’y avait vue attablée, à siroter un snowball – de la glace râpée sur une feuille de papier, arrosée de sirop de fruit. Elle avait soif, tout simplement. « A la Guadeloupe, jamais ça ne se verrait », disait-il. C’était un Guadeloupéen. Mais en Martinique non plus, ça ne devait pas se faire, une jeune fille toute seule attablée dans un bar. Elle l’envoyait balader.


Plus tard il est devenu chanteur. Gilles Sala, chanteur de charme. On peut encore l’écouter sur Internet chanter Petite poupée des Antilles.


Les boulettes de mie de pain, elles servaient à effacer le fusain.



jeudi 3 septembre 2026

Mon contemporain d’hier : les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard

« Mon classique du mercredi » laisse la place à « Mon contemporain d’hier ». La différence entre le classique et le contemporain, c’est qu’autant on prend soin, de temps en temps, de faire prendre l’air à son classique, autant son contemporain, dès lors que les trois semaines de présence en librairie sont passées, reste trop souvent prisonnier d’un rayon poussiéreux, voire d’un lourd carton au fond d’un hangar.

Qui me connaît un peu ne s’étonnera pas qu’Eric Chevillard inaugure le feuilleton : ses Absences du Capitaine Cook sont le premier livre qui, après des décennies d’ignorance honteuse de mes contemporains, me fit sortir de mon sommeil et de la librairie de Chartres son volume à la main. C’était en 2001 mais je m’en souviens comme d’hier : voici ce que, encore débout entre les rayons, les yeux exorbités et la mâchoire pendante, incontinent je lus.


mercredi 2 septembre 2026

Parution du jour : Tintin décolonial

Aux éditions Louise Bottu paraît aujourd’hui Tintin décolonial de François Huglo. On y lira Métamorphoses de Tintin, La dernière aventure de Tintin et d’Hergé : l’Alph-Art ou l’Art de l’inachevé, Faut-il brûler Tintin ?, Jo, Zette, et (surtout) Jocko, Hergé musicien ?, Les savants fous d’Hergé et enfin Tintin décolonial. François Huglo connaît vraiment bien Tintin (connaissant bien Tintin moi-même, je le soupçonne de le connaître par cœur). Il connaît bien aussi les livres écrits autour de Tintin (j’ai retrouvé avec bonheur des références au Tryphon Tournesol et Isidore Isou d’Emmanuel Rabu). Terminant ma lecture avec Tintin décolonial, je rêvais à cet apparent paradoxe : comment une œuvre peut-elle être raciste et anti-raciste en même temps, et sans contradiction apparente ? Quelle part ce paradoxe tient-il dans mon indéfectible attachement à cette œuvre ?



mardi 1 septembre 2026

Le 8 septembre, Rien sur l’hippopotame

C’est dans une semaine exactement que paraît Rien sur l’hippopotame. Aux éditions Lunatique, comme Mon jeune grand-père et Mon petit DIRELICON, auxquels il ne ressemble absolument pas – comme d’ailleurs déjà l’un ne ressemblait pas à l’autre.


« C’est à 0,047 kilomètres à l’heure que, ventre à terre, détale l’escargot. »


Ainsi commence-t-il – car c’est, pour une part, un recueil d’aphorismes. D’aphorismes animaliers exclusivement ; l’humain a déjà son compte.

C’est aussi un recueil de devinettes – animalières aussi. Je les ai testées sur des enfants : ils comprennent assez vite. Je les ai testées sur des adultes ; ils comprennent aussi, mais moins vite. L’astuce est oulipienne (elle tient de l’« avion » et de la « surdéfinition ») ; je n’en dis pas plus. D’ailleurs il y a les solutions. C’est un livre pour la famille.

Entre devinettes et aphorismes, je ne sais combien d’espèces sont évoquées ; vous compterez si vous voulez. J’ai cependant été pris d’une bouffée de mauvaise conscience quand je me suis rendu compte que manquait l’hippopotame – d’où le titre. Mais comme cela ne suffisait pas, j’ai décidé d’illustrer le livre. C’est ainsi que, à chaque page de solution de devinette, vous trouverez un hippopotame, de ma main.

A force, je dessine plutôt bien les hippopotames.

Voilà, vous savez tout. Non : pas tout.



lundi 31 août 2026

Retour au goudron : Ultimes sursauts

La rentrée littéraire est une sortie : c’est la sortie de Retour au goudron, et c’est la sortie d’Antoine Volodine qui, après les onze titres qui paraissent en ce moment même chez onze éditeurs différents, ne publiera plus : on sait depuis des années que l’édifice post-exotique se conclura sur cette phrase « Je me tais. » Il ne se taira pas pour moi : de tout l’ensemble, je n’ai lu que vingt-un titres, signés Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, Infernus Iohannes.

Vingt-deux, car je termine à l’instant Ultimes sursauts, l’un des onze de maintenant. « Je reconnais ce quartier du Bardo », me suis-je dit en lisant les premières lignes de « Bubor Schnulff », le premier des sept « contes moraux » qui constituent Ultimes sursauts. C’est que celui-là, je l’avais déjà lu dans Contre la littérature politique, paru comme Ultimes sursauts aux éditions La Fabrique (un livre réunissant notamment Antoine Volodine, Nathalie Quintane et Pierre Alferi avait peu de chance de m’échapper). « Bubor Schnulff » est suivi par « Tarass Tchirtchenko », « Gabriline », « Hirdoubil Kropak », « Papoose », « Koutkor » et « Aliya Woloff ». Car chaque conte est comme une petite stèle à l’honneur d’un ou d’une oublié. N’empêche, Ultimes sursauts est aussi l’un des livres les plus drôles de l’édifice post-exotique : on ne va pas s’arrêter sans rire encore une fois. L’« humour du désastre » volodinien y est ravageur ; l’annonce même de « contes moraux » est déjà une blague en soi. Je vous laisse découvrir la moralité à la fin de chacun des sept contes ; il y a Dernière livraison (La Marelle éditions) qui m’attend.



dimanche 30 août 2026

Wikipédia du dimanche

Depuis une dizaine d’années, il y a une page « Philippe Annocque » sur Wikipédia. Outre la liste des titres, elle ne comptait que quelques lignes, à propos de mes questionnements sur l’identité et sur le rapport de l’homme au monde, ou du langage au monde, les deux ; je ne sais plus bien : ça m’allait et ça a eu l’air d’aller aussi à Wikipédia pendant des années (ça n’était accompagné d’aucune mention). Et ma date et mon lieu de naissance, aussi (la page Wikipédia ressemble souvent à une pièce d’identité publique). Et le fait que je sois agrégé de lettres (mais quelle importance ?).

Je tombe sur cette page il y a quelques jours (Rien sur l’hippopotame paraît incessamment, une bonne âme l’aurait-elle rajouté?) ; il ne restait que ces toutes dernières informations : la carte d’identité et l’agreg (ce qui me paraissait utile et concernait la littérature avait disparu), assorties d’une mention de biographie manquante : je n’ai pas de biographie. L’absence de biographie, ça me va très bien ; d’ailleurs j’ai éludé la question bien souvent, et j’ai même écrit un livre entier sur ce que je n’ai pas vécu (Mémoires des failles).

On a depuis remédié à la question, et je remercie la personne qui s’est chargée de ce pensum. J’y relève toutefois quelques inexactitudes. Notamment concernant l’attribution du deuxième prénom de ma mère. Je ne rectifie pas ; c’est en effet écrit dans les Singes rouges, mais après tout, ça n’intéresse que les lecteurs des Singes rouges. De même, Mon jeune grand-père n’était pas quimpérois mais originaire du Pas-de-Calais, comme tous les Annocque (sans s, entre parenthèses). Je comprends la confusion : mon arrière-grand-père était chargé du recrutement à Quimper, d’où l’adresse des cartes que mon grand-père lui adressait. Bref. Herbert Kahn n’est pas « narrateur » (on trouve en effet l’erreur dans certains articles de presse) mais protagoniste de deux romans seulement (sur plus de vingt titres, on peut l’oublier). J’ai découvert Beckett à dix-sept ans (et non dix-huit), grâce à Danielle Auby qui a été mon professeur et grâce à qui j’ai commencé à pratiquer le théâtre en amateur pendant des années (je le précise car Danielle a elle-même une page Wikipédia qui lui est consacrée et par ailleurs ma pratique du théâtre a sans doute influé sur l’oralité de certains de mes livres (Pas Liev, Avec mon stylo, N’est-ce pas le livre en question ?…) S’il y avait autre chose, dans ma vie, qui soit de quelque intérêt, ce serait sans doute mon intérêt pour la zoologie, la botanique et la mycologie ; il y en a des traces dans Par temps clair et beaucoup que des traces dans Notes sur les noms de la nature et Un même désir de reconnaissance. Pour le reste, ma « biographie » ne m’intéresse pas. Qui intéresserait-elle ?



samedi 29 août 2026

Souvenirs de ma mère, 57 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942

S’asseoir les pieds dans le caniveau



Sa mère avait peur de laisser son mari tout seul à la maison. Ça l’angoissait. C’est quand elle était angoissée que, parfois, elle était prise d’un de ses « étourdissements ». Son petit mal. Elle se mettait à parler avec une toute petite voix enfantine, et puis elle finissait par ne plus parler du tout ; elle n’était plus là.

Une autre fois où, toujours prise par son besoin de sortir de la maison, elle avait demandé à sa mère de l’accompagner pour une petite promenade, ça l’a prise, d’un coup. Elle s’est assise par terre dans la rue, les pieds dans le caniveau, juste devant le commissariat de Fort-de-France. Impossible de la faire bouger de là. Ils sont très profonds, les caniveaux de Fort-de-France, pour l’écoulement des eaux, à la saison des pluies. Elle a appelé les policiers, ils sont venus l’aider à asseoir sa mère sur un banc. Petit à petit, elle est revenue à elle. Elle revenait toujours à elle.


C’est pour ça qu’elle s’était mariée si tard. Elle était très complexée par sa maladie, elle voulait rester près de sa mère – comme elle aurait voulu que sa fille reste près d’elle. Son mari a dû la demander en mariage trois fois, à chaque fois qu’il rentrait de Guyane et qu’il allait au Gros Morne, où ils étaient voisins. C’est seulement à la troisième demande que, poussée par sa mère, elle a fini par accepter. Mais lui, personne ne l’avait averti de sa maladie.


Elle se souvient qu’une fois, alors que sa mère faisait une crise, elle a entendu son père grommeler qu’on le lui avait bien dit, que c’était Éméla qu’il aurait dû épouser.


Elle, elle n’est pas restée près de sa mère comme sa mère l’aurait voulu. Mais elle a quand même emporté avec elle un peu de son inquiétude.


Il y a longtemps qu’elle est morte, maintenant. Sa mère à elle, sa grand-mère à lui. Mais l’inquiétude, non. L’inquiétude ne meurt pas. C’est un héritage.



jeudi 27 août 2026

Au château de la solitude avec Luc Dagognet

Le château de la solitude est le troisième roman de Luc Dagognet, après Fraternité et Scarborough, et publié comme eux aux éditions do. J’ai lu les trois, et trouve qu’il monte une marche à chaque fois. Le château de la solitude est un vrai roman comme les aime les amateurs de romans, et même l’amateur de non-romans que je suis. Avec des changements de points de vue, des changements d’époque, des révélations tardives et des non-dits, mais avec un seul lieu, le château du titre, non loin de la rue du Loup-Pendu, au Plessis-Robinson, il raconte comment plusieurs solitudes, qui s’apprécient et s’aiment mutuellement, ne parviennent à cesser d’être des solitudes. C’est très beau, et très déchirant ; l’enfance n’est pas épargnée. C’est un peu magique aussi, comme la couleur de l’âne sur la couverture.

C’est un peu magique, la preuve : en lisant ton roman, mon cher Luc, un nom de lieu a résonné dans ma mémoire (une mémoire très ancienne : Thomas n’était pas né). C’est si ancien que, n’ayant pas tous les mots, j’ai demandé à mes aînés : la rue du Loup-Pendu ? Grande grande sœur : « On allait se promener par là avec maman quand on allait au pré aux ânes. » Grand frère : « On y allait même sans maman ; avec Francis on allait à la chasse aux autruches là-bas et on lançait des flèches polynésiennes. On grimpait au sommet des châtaigniers et même, une fois, je suis tombé mais j’ai réussi à me rattraper à une branche inférieure. » Grande sœur : « on partait à l’aventure, on prenait des phares de moto pour des œufs d’autruche. Et on partait avec Philippe souvent en pantoufles. »



mardi 25 août 2026

Lectures de vacances : Martin Eden, de Jack London

Et puis j’ai lu Martin Eden. Depuis quand n’avais-je pas ouvert un livre de Jack London ? Ça se perd dans la nuit de l’enfance. Essayant de me rappeler ce que j’avais lu, Croc-blanc et l’Appel de la forêt reviennent avec force : je les ai lus plusieurs fois. Il m’arrivait souvent, enfant, de relire le même livre en boucle. Je me rappelle aussi la Fièvre de l’or, avec Belliou « la Fumée » (c’était comme ça, non?). Et puis ses deux histoires de chiens frères : Jerry dans l’île et Michael, chien de cirque. Mais j’ai beau faire, je ne me souviens plus du tout de ce que racontent ces trois romans. J’étais en CM1 ou CM2, quand je les ai lus. Tiens, en écrivant ceci, il me revient une histoire de scorbut soigné à la pomme de terre crue ; ça vous dit quelque chose ? Je me doute que j’ai dû en lire d’autres, mais je mélange peut-être avec James-Oliver Curwood. En lisant la bibliographie de London je vois un titre, le Fils du loup, un recueil de nouvelles. Je suis sûr d’avoir lu ça aussi. Et le Loup des mers, je ne l’ai pas lu, mais j’ai vu quelques épisodes d’une adaptation pour la télévision. Vue dans l’enfance aussi, mais le souvenir est net.

Je ne vais pas vous raconter Martin Eden, que tout le monde a déjà lu. La vision de la société par le protagoniste m’a un peu dérouté ; je m’attendais à ce qu’elle soit la même que London – je m’attendais bêtement à un roman autobiographique, alors que je suis bien placé pour savoir combien les romans qui intègrent des éléments factuellement autobiographiques sont souvent encore moins autobiographiques que les autres. J’ai été frappé aussi par l’éloignement des références culturelles. Sortant de Dostoïevski, je mesure combien le Russe est culturellement proche, un quasi cousin, en regard de l’Américain. Littérairement aussi. Lisant London, je me dépayse – comme se dépaysait l’enfant qui lisait la Fièvre de l’or.



lundi 24 août 2026

Lectures de vacances : Notes d’un souterrain

Requis que je suis par des activités maraîchères quasi surhumaines qui n’attendent pas et ne me laissent pas le temps d’écrire, je reposte ce billet-ci, car c’est bien juste après la lecture de Richard III que j’ai lu Notes d’un souterrain.

Dostoïevski j’aime bien le remettre à plus tard ; comme ça je me programme des bouffées d’enthousiasme pour l’avenir. Pour les Cahiers du sous-sol j’ai fait très fort : ça fait quarante-cinq ans que j’avais prévu de les lire (et finalement j’ai lu les Notes d’un souterrain, donc). Quarante-cinq ans depuis ce temps-là, cliquez donc.

C’est toujours le même gag, à chaque Dostoïevski, j’ai envie de dire à tout le monde combien c’est formidable. C’est ça qui est bien, avec la littérature, avec l’art ; on a beau être le cent-millionième à découvrir, on a découvert, et c’est comme si on était le premier.

Quand par ailleurs il se trouve que soi-même on écrive, il se passe souvent autre chose. On ne peut pas s’empêcher de lire à l’aune de ce que soi-même on écrit. Si je suis frappé par l’extrême modernité de ce texte (comme je le suis aussi de Bartleby de Melville, paru quelques années avant), c’est égocentriquement parce que j’y sens les prémices de ce que j’écrirai, notamment dans Avec mon stylo et même dans N’est-ce pas le livre en question ? Cette façon de bousculer celui à qui l’on s’adresse, de faire en sorte que le lecteur manque de choir de son trop confortable sofa.

On est nombreux à être tout seul.



samedi 22 août 2026

Souvenirs de ma mère, 56 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942

 Remettre un homme debout


Ils habitaient encore les Terres Sainville, et parfois elle demandait à sa mère de venir avec elle respirer un peu sur la Jetée de Fort-de-France. Elle avait besoin de sortir mais sa mère avait beaucoup de scrupules à laisser son mari tout seul malade, et elle ne voulait pas non plus que sa fille sorte sans elle.

Une fois, en rentrant à la maison, elles sont passées devant un bar où se trouvaient des marins de l’Emile-Bertin, le bateau-amiral commandé par l’Amiral Robert, où se trouvait tout l’or de la Banque de France. Ces gens-là, c’était Vichy en Martinique. Le bateau servait de prison à ceux qui avaient osé parler du Général de Gaulle.

Les marins étaient dans ce bar, ils riaient avec des prostituées. Au moment où la mère et la fille sont passées devant, elles ont vu dégringoler sur le trottoir, jeté dehors par les marins, un vieil homme qui avait dû aller là boire un ti-punch. Oui, peut-être plusieurs. Sûrement plusieurs. Il est tombé à leurs pieds. A elle, son sang n’a fait qu’un tour. Elle s’est mise à hurler, à leur dire que c’était une honte de se conduire de cette façon, pour des représentants de la France, de profiter de la faiblesse d’un vieil homme qui était dans son pays. Les marins se montraient menaçants. Ils avaient bu, ils étaient grossiers. Elle avait peut-être seize ans. Sa mère la suppliait : « Allons-nous-en, ma fille ! »


Il entend sa voix, la voix de sa grand-mère. Il a l’impression qu’en d’autres circonstances, il l’a l’entendue prononcer cette phrase : « Allons-nous-en, ma fille ! »)

Il se demande si, à cet âge-là, il n’aurait pas été du genre à s’en aller.


Elles ont aidé ce monsieur à se remettre sur ses pieds.


Non, elle n’avait pas seize ans. Apparemment l’Emile-Bertin n’est resté au mouillage en Martinique que jusqu’en mai 1942. Elle n’avait même pas treize ans. Mais on n’a pas besoin d’être bien grand pour voir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.

Et puis à presque treize ans elle était déjà grande, en fait.



mercredi 19 août 2026

Lectures de vacances : Richard III, de Shakespeare

Et puis donc Richard III. Car figurez-vous que je n’avais encore jamais lu Richard III, alors même que jadis, quand je faisais du théâtre en amateur sous la direction d’Agnès Delume, j’avais eu l’occasion d’en jouer une scène, en anglais dans le texte, où Gloucester parvient à séduire Lady Anne alors qu’il a assassiné son mari (c’était comme un médaillon qu’Agnès avait inséré au sein du spectacle que nous interprétions en entier : les Scènes de la vie conjugale de Bergman).

Sans doute la construction de Richard III n’atteint-elle pas encore le niveau d’Hamlet, Macbeth, Othello ou King Lear, qui lui sont postérieures, mais alors, le personnage, quel délice ! C’est horriblement comique – car j’avoue : qu’est-ce que j’ai ri !



mardi 18 août 2026

Lectures de vacances : le Veilleur du jour, de Jacques Abeille

J’avais aussi emporté Tristram Shandy, mais la petitesse des caractères et surtout des interlignes dans mon édition GF a eu raison de ma patience, d’autant plus que l’éclairage du soir était un peu faible. Je me suis dit que j’allais la remplacer par la traduction de Guy Jouvet publiée par Tristram – mais c’était compliqué dans l’immédiat. Je me suis donc lancé dans le Veilleur du jour, de Jacques Abeille. J’avais déjà lu les Jardins statuaires, qui le précède (et que d’ailleurs j’ai égaré ou prêté), et les Barbares, qui le suit. Quand je lis Jacques Abeille, c’est un dépaysement. C’est bien sûr un dépaysement pour tout le monde : le dépaysement fait partie de sa littérature. C’est aussi un dépaysement juste pour moi ; on devinera facilement pourquoi.

Je disais hier que l’été, je lisais « souvent des livres que tout le monde a déjà lus » ; je crains malheureusement que ce ne soit pas encore tout à fait le cas pour ceux de Jacques Abeille ; allez-y donc. Concernant le Veilleur du jour, ce qui frappe au sein du cycle des contrées, c’est que, alors que les Jardins statuaires ou les Barbares sont des romans au grand air, celui-ci est un roman de l’enfermement – volontaire. Autre chose, qui personnellement m’a procuré une sorte de soulagement intérieur, presque une caresse, c’est que le protagoniste, innommé pendant la plus grande partie du roman – pour finalement s’appeler lui-même Barthélémy Lécriveur –, ignore son propre passé, ne se préoccupe pas de le connaître, et arrive à faire en sorte que son entourage, et notamment les femmes qui croient le reconnaître, n’y attache plus d’importance.

La lecture est parfois une sorte de confession.


Le Veilleur du jour est depuis l’année dernière disponible au Tripode. Mon édition Ginkgo est plus ancienne. 



lundi 17 août 2026

Lectures de vacances : le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick

Reprises de nos émissions. J’ai plus ou moins pris l’habitude, dès la deuxième quinzaine d’août, de bafouiller ici sur ce que j’ai lu durant l’été. C’est que je lis un peu différemment, souvent des livres que tout le monde a déjà lus. C’est parfois l’occasion de grandes « découvertes » (mais Berlin Alexander Platz, de Döblin, quel chef-d’œuvre!) (et je me rends compte que tiens, cette année-là, je n’en ai pas parlé)) ou pas (j’étais quasi d’accord avec Virgile il y a deux ans pour brûler l’Enéide ; relisons plutôt Homère). J’y vais donc souvent un peu au hasard. Cette année j’ai commencé par le Maître du Haut Château, de Dick. Je dis « Dick » pour avoir l’air d’un familier, mais en réalité je n’ai lu que Coulez mes larmes, dit le policier et Substance mort. Et Simulacres, aussi, mais c’était il y a trop longtemps, ça ne compte pas. C’est bien, je ne vais pas dire le contraire. L’uchronie, ça m’intéresse, comme tous les joueurs de jeux vidéo : on recule juste au point de sauvegarde (ici, la tentative d’assassinat de Roosevelt par Zangara en 1933) et on imagine une suite légèrement différente : la victoire des forces de l’axe lors de la seconde guerre mondiale ; bref, je ne vais pas raconter un roman que tout le monde a déjà lu. J’ai aimé avoir de la sympathie pour l’occupant japonais ; c’est rafraîchissant. J’ai aimé aussi que le roman dans le roman, uchronie dans l’uchronie, ne soit pas un bête retour symétrique à notre réalité – le multivers est déjà là. Mais il me manque quelque chose. Je crois que je garderai un souvenir plus fort de Substance mort et de Coulez mes larmes, dit le policier. Mais je ne saurais pas vraiment dire pourquoi. C’est dommage, j’aurais bien aimé être capable (avoir envie) de dire pourquoi. Mais là aussi sûrement, il me manque quelque chose.