Avoir les nerfs malades
Une fois, son professeur de physique-chimie a été très injuste. En tout cas c’est comme ça qu’elle l’a ressenti. Elle lui a mis une mauvaise note pour un schéma qu’elle avait fait avec soin mais qu’elle n’avait pas eu le temps de repasser à l’encre. C’était un jeudi et ce jour-là elles étaient toujours surchargées de travail. Mais elle s’était vraiment appliquée et son schéma était parfait à ses yeux. Elle était dans une telle rage qu’elle lui a voltigé son cahier à la figure. Son professeur l’a envoyée chez la directrice, qui a doublé la colle. Elle a passé des mois de samedi après-midi en colle, parce qu’elle avait aggravé son cas en toisant de sa haute taille la directrice, qui était petite.
Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire. Maintenant qu’il est professeur, elle résonne encore plus. Il a fallu un sentiment d’injustice très fort pour qu’elle fasse une chose pareille. Sans doute le monde entier était-il injuste, à ses yeux de préadolescente.
C’est vrai, ce mot-là non plus n’existait pas à l’époque.
La surveillante de colle, c’était madame Zabulon, qui était une amie de la famille. Elle était très gentille avec elle. Il faut dire que c’était la sœur d’Yvonne.
Il reparle de cette histoire avec elle. Ce professeur, c’était une femme, noire, et elle finit par lui dire qu’au fond d’elle, elle avait l’impression que là encore il y avait un préjugé raciste à l’endroit de la petite mulâtresse blanche qu’elle était. C’est la première fois qu’elle parle de racisme en racontant cette histoire.
Il a écrit tout naturellement « là encore », en pensant à Saint-Joseph de Cluny, en Guyane, chez les sœurs, bien blanches. Ce n’y était pourtant pas le même racisme. Mais si : le racisme est toujours le même.
On disait qu’elle avait « les nerfs malades ». Le docteur Véry (c’était un cousin de Tonton André, le mari de sa tante) lui faisait des piqûres pour la calmer. Ça la calmait tellement que l’après-midi elle dormait en cours. Un jour, elle lui a dit : « Vous n’en avez pas assez de voir mes fesses ? Elles doivent ressembler à une passoire. »















