Poser
la tête sur la table
C’est
pour ça qu’elle sait si peu de choses sur son père, sur la
famille de son père. C’est pour ça qu’il sait si peu de choses
sur son grand-père, et sur sa famille. Il en parlait très peu. Ça
n’avait pas l’air de l’intéresser. Mais peut-être après tout
qu’il lui en aurait parlé plus tard, s’il en avait eu la
possibilité. Peut-être que ce qu’il avait à en dire n’était
pas à dire à une enfant de même pas dix ans.
En
tout cas, contrairement à sa femme dont la famille était
omniprésente, il ne recevait à la maison aucun membre de la sienne.
Plus
tard, la sœur de son grand-père (de son grand-père maternel à
elle, bien sûr) lui a raconté que le père de son père, son
grand-père qu’elle n’a jamais connu, était mort assassiné. On
l’avait retrouvé chez lui, la tête à côté de son bol, sur la
table.
Il
y a longtemps qu’il connaît cette histoire, l’histoire de son
arrière-grand-père, qui ne mérite pas qu’on appelle cela une
histoire, puisqu’on ne sait rien de plus.
Avec
le temps, une pensée lui a traversé l’esprit, qu’il vient
d’essayer de rendre par l’ambiguïté de l’expression qu’il a
employée. Il n’a pas précisé « la tête séparée du
corps ». Il s’est dit que peut-être la réalité n’était
pas si horrible. Peut-être que c’est son imagination de petite
fille qui lui a fait voir cette image – il ne sait pas comment dire
autrement : lui aussi il a cette image de la tête coupée et
posée à côté du bol, sur la table. Peut-être qu’on lui a
simplement dit « la tête à côté de son bol », et que
c’est elle qui a imaginé qu’elle était séparée du corps. Il
ne le lui demande pas aujourd’hui : comment se
souviendrait-elle des termes exacts que la grand-tante a employés ?
Mais
maintenant il se dit que c’est parce qu’il s’agit de son
arrière-grand-père, son arrière-grand-père à lui, lui à qui il
n’est jamais rien arrivé ; comment lui imaginer une fin aussi
extraordinaire ? Il n’a pas assez d’imagination pour
lui-même, et ceux qui lui sont proches en font les frais. Peut-être
l’arrière-grand-père a-t-il vraiment été décapité par son
assassin. Peut-être celui-ci a-t-il fait exprès de disposer sa tête
à côté de son bol, bien en évidence sur la table. Ces choses-là
aussi arrivent, parfois, dans ce qu’on appelle la réalité.
Le
plus terrible, peut-être, c’est que les soupçons se sont portés
sur l’un de ses fils. L’un des frères de son grand-père. Pour
une histoire d’héritage, sans doute. Mais des soupçons, rien de
plus.
Elle
se souvient qu’une fois un homme est venu à la maison, grand et
maigre, noir. C’était le frère en question. Elle ne l’a su
qu’après. Ce dont elle se souvient, c’est que son père l’a
reçu très froidement.
Il
l’appelle.
Justement
elle a cherché sur Internet les traces d’un drame. Mais il y a
tellement peu de précisions à quoi se raccrocher.
Lui
aussi il cherche, tout en lui parlant au téléphone.
Google.
Il y a un Louis-Faustin mort en 1899. C’est le même nom que
l’arrière-grand-père, patronyme compris. Tout le monde l’appelait
Papillus, mais pour l’état-civil, c’était Louis-Faustin. Mort
en 1899, c’est possible. D’après Internet, il aurait épousé
une certaine Julie dont le nom de jeune fille est familier à sa
mère, en effet ; d’après elle ce devrait être ça.
D’ailleurs il vérifie : c’est un nom attesté en
Martinique. Louis-Faustin serait né en 1838, Julie en 1845. On n’a
pas d’indications de lieu, ni de naissance ni de décès. On n’a
pas non plus la cause de la mort de Louis-Faustin, à 61 ans. Le site
– c’est un site de généalogie auquel il n’a qu’un accès
limité – n’indique qu’un seul enfant : Jules Raymond.
Ça,
en revanche, ça ne lui dit rien du tout, à sa mère. Il y avait
plusieurs enfants. Il y en avait forcément plusieurs puisque sa
femme, Julie peut-être, a quitté son grand-père en emmenant juste
sa fille. Elle aussi, elle est partie au Venezuela. A cette époque,
beaucoup d’Antillais partaient travailler au Venezuela. C’était
une sorte d’Eldorado. Ça passait pour un pays riche en tout cas.
Mort
en 1899. Pour que cette mort ait marqué les esprits au point que
quarante ans plus tard, ça reste un sujet tabou, c’est qu’elle
devait avoir quelque chose de mémorable. Alors la tête séparée du
corps, disposée à côté du bol, sur la table, dans la campagne
profonde des Antilles de la fin du XIXe siècle, oui, c’est très
possible.
La
tête séparée du corps. Comme le chaton de la rue Lallouette, à
Cayenne. Perdre la tête. Perdre la tête.