Je
suis en train de lire Rêve cette nuit, d’Anne Serre. Il
arrive que le « tu » qu’elle emploie parfois pour
s’adresser à elle-même s’adresse en fait à moi :
« Les
gens de ton âge sont des adultes. Ils ont des désirs et un
comportement d’adultes. Toi, non. Tu as les capacités
intellectuelles d’un adulte mais pas le rapport à l’autre. »
(p. 57)
Plus
loin, je relève :
« Les
raisons qui font qu’on devient écrivain sont aussi diverses et peu
identifiables que celles qui font qu’on devient fou. Ce sont,
d’ailleurs, à peu près les mêmes : une part génétique,
une part de traumatisme familial, résultat : une affectivité
dérangée.
Dans
le cas des écrivains, il y a un événement qui vous sauve et vous
fait choisir un jour la santé contre la folie. En ce qui me
concerne, je me rappelle parfaitement l’événement. J’avais
environ vingt ans, en attendant un cours à la Sorbonne j’étais
entré dans un amphithéâtre où avait lieu un cours de philosophie.
Au moment où j’entrais le professeur disait : « On ne
peut pas aimer une folle. » C’est alors que j’ai décidé
de ne pas être folle. » (p. 71)
Ça
résonne, mais je ne me souviens pas de l’événement ; c’est
trop ancien. Je me demande si mon père n’aurait pas formulé, ou
dit quelque chose que j’aurais interprété comme, la nécessité
de devenir écrivain. Mais le rapport à la folie, et à l’amour,
oui.
« Je
lis, dans une revue, des pages du journal de Pierre Bergounioux.
Entre sa vie et la mienne, la différence est énorme.
Il
a une femme, deux enfants, vit dans une maison avec jardin, enseigne
dans un collège. En plus de la littérature, il s’intéresse
passionnément à sculpter le métal, aux insectes, à la pêche, aux
promenades dans la campagne et la forêt (qu’il fait parfois le
soir après dîner), et circule beaucoup en voiture pendant les
week-ends et les vacances scolaires.
Je
vis seule dans un petit appartement parisien, j’ai un travail
(alimentaire) qui me prend peu de temps. En dehors de la littérature
je n’arrive pas à m’intéresser à quoi que ce soit d’autre,
et parfois même, je ne m’intéresse plus à la littérature. Le
seul élément de vie qui me paraît plus développé chez moi que
chez lui, c’est la fréquentation assidue et heureuse d’amis. »
(p. 78-79)
Étonnant
comme la vie de Pierre Bergounioux, ainsi décrite, ressemble presque
trait pour trait à la mienne : il y aurait juste à remplacer
« sculpter le métal » par le dessin et la pêche par les
champignons ; tout le reste est identique. Et ça ne m’ôte
pourtant pas le sentiment que la vie d’Anne Serre aussi ressemble à
la mienne.
(Bien
sûr tout récit de vie fait glisser le lecteur vers l’identification
– surtout quand ce lecteur est liquide.)
« 6
mars : mort de ma sœur Catherine. » (p. 89)
Je
ne connais pas la date de la mort de mon frère.
Elle
écrit « Catherine » au lieu de « C ». Je me
rends compte que j’ai toujours traduit « C » par
« Catherine ».
« Aussi,
je me demande si écrire ne consiste pas toujours à repousser
quelque chose, une masse informe et menaçante, muni de quelques
viatiques (…), comme le héros de contes de fées d’objets
magiques reçus en héritage (une petite table héritée du père, un
âne ou un bâton). » (p. 112)
C’est
à la parution de Petite table, sois mise ! que j’ai
commencé à lire Anne Serre.