lundi 8 décembre 2025

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 91

C’était peut-être avant. La chronologie devient moins sûre. En tout cas c’était l’automne, et comme il faisait beau, Messerschmied avait décidé de se rendre chez Brunnen à pied, en passant par le parc. Prendre l’air, prendre soin de sa santé, c’était important. En tout cas c’était la dernière chance qu’il offrait aux établissements Brunnen. Il avait pris rendez-vous avec Monsieur Schlehe, qui l’attendait. Messerschmied n’était pas d’humeur à supporter la moindre contrariété. Le contrat serait signé le jour même, ou jamais. Au détour d’un chemin, Messerschmied aperçut une silhouette vaguement familière. Il identifia un employé des établissements Brunnen, justement, un sous-fifre ; c’est sûrement parce qu’il se rendait chez Brunnen qu’il l’avait reconnu. L’autre ne l’avait pas vu ; il s’amusait à donner des coups de pied dans les feuilles mortes. Il n’avait visiblement rien de mieux à faire. Et il avait l’air heureux, qui plus est. Heureux pour rien, heureux de rien. C’était à désespérer. Messerschmied désespérait. Messerschmied ne se rendit pas chez Brunnen ce jour-là.

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dimanche 7 décembre 2025

Souvenirs de ma mère, 24 (les Singes rouges) : entre la Guyane et la Martinique, 1937

Quitter son premier pays


Dans l’ensemble elle a été très heureuse en Guyane. Elle faisait des promenades avec son père, avec sa mère sur la Plage des Palmistes. Elle faisait de grandes descentes en patinette. Elle courait après les sauterelles vertes. Même quand son frère Maurice lui faisait manger de l’herbe, avant qu’il parte pour la Martinique, elle a été très heureuse en Guyane.

Sauf à l’école.


On ne lui a jamais demandé, à lui, si le fait que sa mère n’ait pas aimé l’école avait un rapport avec le choix qu’il a fait de devenir professeur. Si on le lui demandait, il répondrait sûrement très vite que ça n’a aucun rapport. Très très vite.


En 1937, ils ont pris le bateau pour la Martinique. Elle avait probablement fait ce voyage auparavant, mais elle ne s’en souvient plus – sauf du corps mort de Monsieur Laudarin. Et puis aussi, ça lui revient à l’instant, d’un endroit où ils ont logé. Il y avait un vieux couple que son père appelait « Papa Rhum et Maman Rhum ». C’était peut-être lors d’un voyage qu’ils auraient fait à l’époque où ils ont quitté Cayenne pour Régina, quand elle avait quatre ans.

Mais en 1937, ils ont pris le bateau pour la Martinique et elle n’a plus revu la Guyane. Jamais. La Guyane est restée le nom de sa petite enfance.


Lui non plus, il n’est jamais retourné, non, il n’est jamais allé en Guyane. Pourquoi ? « Ça ne s’est pas trouvé » est-il une réponse suffisante ?


Sur le bateau qui les amenait à la Martinique, ils dormaient dans des hamacs, sur le pont. C’étaient leurs hamacs. Elle revoit aussi une cage avec des serins sur le bateau, mais ils n’avaient pas d’oiseaux quand ils se sont installés en Martinique. Ce doit être un souvenir de la précédente traversée, lors du voyage oublié.



vendredi 5 décembre 2025

Faites vos paquets.

Alors comme ça, vous êtes écrivain ? Dans quel genre ?

Dans le genre « cadeau de Noël ».



(Cliquez sur la photo pour en savoir plus, puis sur la photo pour en savoir plus, puis…)

mercredi 3 décembre 2025

Mon classique du mercredi : la Mouette, de Tchékhov

A cette époque où je faisais du théâtre avec Agnès Delume, j’avais encore à peu près l’âge de jouer Tréplev, dans la Mouette (c’était l’année d’avant Peer Gynt, je crois). On reconnaîtra ce passage de l’Acte I.

mardi 2 décembre 2025

images de la fatigue

Remarques-tu que tu ne donnes d’images de la fatigue, de manière légèrement romantique, que de tes artisans et métayers, mais jamais de bourgeois, ni de petits ni de grands ?


Je n’ai jamais, justement, vécu ces fatigues racontables chez les bourgeois.


Ne peux-tu au moins te les représenter ?


Non. Il me semble que la fatigue, chez eux, ça ne se fait pas ; pour eux, c’est des mauvaises manières, comme d’aller pieds nus. Et de plus, ils sont incapables de donner une image de la fatigue ; car leurs activités ne sont pas comme ça. Tout au plus peuvent-ils, au bout, montrer une fatigue mortelle, comme nous tous, espérons-le. Et je parviens, tout aussi peu, à m’imaginer la fatigue d’un riche ou d’un puissant, excepté, peut-être de ceux qui ont abdiqué, comme les rois Œdipe ou Lear. Je ne vois même pas de travailleurs fatigués sortir, à la fin de la journée, des entreprises complètement automatisées d’aujourd’hui, mais des gens qui se tiennent droits, dominateurs, avec des mines de vainqueurs et d’énormes battoirs de bébé, qui vont, l’instant d’après, prolonger au flipper du coin leurs gestes détachés et allègres. (Je sais ce que tu vas maintenant objecter : Toi aussi, avant de dire de pareilles choses, tu devrais être vraiment fatigué pour garder la mesure. » Mais il me faut parfois être injuste, et j’en ai envie. Et de plus, entre-temps, à force de poursuivre ces images, je suis, en proportion de mon reproche, assez fatigué.) – Une fatigue comparable à la fatigue du travail par équipes, j’en fis l’expérience enfin lorsque – ce fut ma seule possibilité – j’« allai écrire », des jours, des mois durant. De nouveau, quand après je venais dans les rues de la ville, je me voyais là comme ne faisant plus partie du plus grand nombre. Pourtant le sentiment d’accompagnement était, à cette occasion, tout différent : ne plus participer à la vie quotidienne habituelle ne me faisait plus rien ; au contraire, dans ma fatigue d’œuvre, près de l’épuisement, cela me donnait même un sentiment de bien-être : ce n’était pas la société qui était inaccessible pour moi, mais c’était moi qui l’étais pour elle, pour tous. En quoi vos réjouissances, vos fêtes, vos étreintes me regardaient elles ? – Moi j’avais les arbres là, l’herbe, l’écran de cinéma où Robert Mitchum ne faisait jouer que pour moi seul son expression insondable, les juke-box où Bob Dylan ne chantait que pour moi seul son « Sad-Eyed Lady of the Lowland » ou Ray Davies son et mon « I’m not like everybody else ».


Mais de telles fatigues ne couraient-elles pas le danger de se muer en orgueil ?


Peter Handke, Essai sur la fatigue ; traduction de Georges-Arthur Goldschmitt

lundi 1 décembre 2025

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 90

Quand ? On ne saurait le dire. Mais il y a tout lieu de penser que du temps, encore, du temps était passé. Peut-être était-ce à l’automne, ou au printemps, en tout cas c’était à l’une de ces saisons intermédiaires où l’on ne sait trop comment se couvrir. Messerschmied, quant à lui, avait opté pour son pardessus qu’il gardait entrouvert sur son complet veston, et pour son écharpe rouge assortie à sa cravate, seule fantaisie qu’il voulait bien s’autoriser. Il arriva en hâte dans les bureaux de Brunnen où il fut accueilli à bras ouverts par Monsieur Schlehe radieux. Il s’assit directement au bureau de ce dernier et s’empressa de parapher chaque page du contrat. Ce ne fut qu’après la dernière que, cédant à un petit accès de snobisme bien compréhensible et humain après les épreuves traversées, il sortit et alluma un de ses cigares de luxe, directement importés de Cuba. Messerschmied et Monsieur Schlehe laissaient enfin éclater leur joie lorsqu’une averse tropicale se déclencha, emportant tout : les contrats, le cigare, la joie et la foi en un avenir radieux.

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dimanche 30 novembre 2025

Souvenirs de mon père, 57 et dernier, 1945-1951

Tu as cherché du travail, et tu as trouvé la société Noiraud, qui fabriquait des radiateurs électriques, dans la rue Béranger, qui donne sur la place de la République ; ils t’ont pris tout de suite. Ton travail était « passionnant » : tu devais contrôler que les radiateurs électriques fonctionnaient bien, qu’ils n’avaient pas de fil à la masse, que tout était en ordre.

En même temps, tu as cherché un logement. Tu as trouvé une chambre d’hôtel dans la rue Commines, non loin de là. Tu devais rester là pendant six ans : tu y as même vécu avec maman ; vous êtes partis juste avant la naissance de Michèle.

Mais ce poste de contrôleur de radiateurs ne t’enthousiasmait pas outre mesure. Tu ne te voyais pas passer ta vie entière à contrôler des radiateurs. Alors tu as penser à la CGR, la Compagnie Générale de Radiologie, dont ton grand-père avait été l’un des fondateurs. Tu avais toujours l’adresse de Roycourt, son ancien associé ; et, sans savoir qu’il en était resté le PDG, tu es allé le trouver chez lui. Tu es tombé sur sa femme, qui t’a dit d’aller le voir à la CGR. Tu y es allé, tu as reçu par une dame qui s’appelait Mme Lecanu, qui était secrétaire de direction et qui avait très bien connu ton grand-père. Elle t’a congratulé quand elle a su que tu étais son petit-fils, et tu as été reçu par Roycourt, qui t’a engagé tout de suite, d’autant plus que tu suivais les cours du Conservatoire des Arts et Métiers. Il t’a dit qu’il allait te faire suivre différents stages avant de faire entrer comme agent technique. Tu as fait un stage de six semaines à l’atelier de montage électrique. Ensuite tu as fait un stage de quinze jours à l’atelier de réparation, et ensuite tu en as fait un autre de quinze jours à l’ateliers des transformateurs. Après, tu es passé au contrôle électrique. Là, tu as été nommé agent technique. Tu as travaillé au contrôle électrique pendant un an (en incluant les stages), puis tu as été nommé au siège, au service d’installation et de dépannage du matériel radiologique, qu’on appelait à l’époque le Bureau de la Région Parisienne. Tu es devenu agent technique dépanneur installateur. Tu es resté là, à la CGR, pendant six ans.


C’est ici que j’ai arrêté de noter les souvenirs de mon père.



samedi 29 novembre 2025

Souvenirs de ma mère, 24 (les Singes rouges) : Cayenne, années 30

 Ne pas manger de raisin


Elle était demi-pensionnaire. Un jour, à la cantine, il y a eu du raisin, qui venait de France. C’était rare. Les sœurs en ont donné à toutes les élèves. Mais à elle, elles lui ont dit : « Tu ne connais pas, tu n’en as pas besoin », et elles ne lui en ont pas donné. C’est vrai qu’elle ne connaissait pas. Mais elle en aurait bien mangé, ça lui faisait envie.

C’était du racisme.

Elle a raconté à ses parents qu’il y avait eu du raisin à la cantine et que les sœurs ne lui en avaient pas donné parce qu’elle ne connaissait pas. Son père est allé faire du scandale et il l’a désinscrite de la cantine. Après ça il venait la chercher tous les midis.

Un jour où son père était en retard, elles l’ont mise à l’attendre à la chapelle, toute seule, dans la chaleur. Elle s’est trouvée mal.


Elle garde de mauvais souvenirs de cette école.

Une fois, de rage, elle s’est glissée sous le bureau de la maîtresse et elle le lui a renversé sur elle. On l’a enfermée au cachot.



mercredi 26 novembre 2025

Mon classique du mercredi : Peer Gynt, d’Ibsen

Au début de la trentaine – certes je n’étais plus tout à fait un jeune lecteur mais enfin, ce n’est plus tout à fait hier non plus – je me suis remis au théâtre, avec Agnès Delume. Parmi les pièces que nous avons interprétées, il y a eu notamment Peer Gynt. C’est un merveilleux souvenir – notamment cette scène 6 de l’Acte II, dont je vous lis un extrait ; c’est un dialogue entre Peer et le roi des trolls, son beau-père pressenti.

La traduction est de François Regnault.



mardi 25 novembre 2025

Le Cimetière à Barnes

C’est un peu idiot, à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot, même. Je ne crois pas du tout que « grand » ait un sens. Je n’aime pas tellement les romans. Je suis farouchement opposé à l’utilisation du nom d’une personne, fût-ce celui d’un écrivain, comme label de qualité. N’empêche : à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot mais j’ai une excuse : je n’ai pas du tout le temps d’écrire un billet dessus.

(La traduction est de Vanessa Guignery.)



lundi 24 novembre 2025

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 89

Peut-être, sans doute même avait-on oublié, ou tout du moins omis, de raconter ceci. Messerschmied – mais était-il encore Messerschmied ? Était-ce bien Messerschmied qui, à peine vêtu, d’une peau de bête peut-être bien, marchait, marchait à travers la nature sauvage, sans rien, sans personne autour de lui, vers un but, un but ultime, toujours le même, jamais atteint ? Y arriverait-il seulement, et à quoi ? Il n’aurait pu le dire lui-même. Tout cela n’avait pas de sens. Il traversait des buissons inextricables, il ne voyait pas où il mettait les pieds. Tout cela prendrait-il fin un jour ? C’est alors qu’il mit le pied sur quelque chose, c’est alors qu’il se sentit saisi par la cheville ; que lui arrivait-il encore ? Il lui semblait bien qu’il avait été pris dans un piège. Mais qui donc lui aurait tendu un piège ? C’était cela, c’était cela surtout qui était terrible, cette conviction d’être tombé dans un piège qu’on n’avait pas tendu pour lui, parce que personne ne lui tendait de piège, à lui, parce qu’il n’était personne, parce que probablement ce rêve était le rêve d’un autre.

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dimanche 23 novembre 2025

Souvenirs de mon père, 56, 1944-45

Pendant ce temps, tu attendais toujours ton incorporation. Tu n’avais plus le droit de travailler, puisque officiellement tu étais dans l’armée. Tu as d’ailleurs touché de l’argent, mais après coup. C’est d’ailleurs le récépissé de cette somme qui t’a servi quand, au moment de la retraite, tu as voulu faire valoir ton engagement dans l’armée, car on ne t’avait pas donné de livret militaire. Tu faisais partie de la classe 45, qui a été exemptée du service militaire. Mais la seule chose que tu faisais, c’était de passer une journée par mois à apprendre quelques trucs, à défiler et à t’entendre dire de retourner chez toi.

Enfin, on t’a convoqué pour te faire passer une nouvelle visite médicale. Ils t’ont fait passer à la radio et se sont aperçus que tu avais fait une pleurésie. Le commandant médecin t’a dit qu’on ne pouvait pas te garder. A l’époque, tu étais très enthousiaste pour l’armée ; mais tu as eu beau lui dire que tu étais fils et petit-fils d’officier, mais il a répondu qu’il ne pouvait rien faire pour ton engagement. On t’a donc réformé.



samedi 22 novembre 2025

Souvenirs de ma mère, 23 (les Singes rouges) : Cayenne, années 30

 Aller chez les sœurs


A Cayenne, on l’a inscrite chez les sœurs, à l’école Saint-Joseph-de-Cluny. On lui a fait passer un test pour vérifier son niveau. La mère supérieure a dit : « Elle a cinq ans mais elle lit couramment. » Elle avait appris avec sa mère. Elle lui avait aussi appris à compter. Elle se souvient que sa mère dessinait des bâtons dans un cahier et qu’elle devait les compter.

Les élèves portaient des ceintures qui représentaient les niveaux de classe, elles descendaient en queue sur les fesses et remontaient en bretelles. Les couleurs étaient différentes selon les niveaux. Pour les grandes sorties, elles portaient une jupe bleue et un corsage blanc.


Elle n’apprenait pas ses leçons. Elle a porté le bonnet d’âne. Pourtant sa mère lui faisait apprendre ses leçons, ou plutôt c’est elle qui les apprenait, par cœur.

Elle n’aimait pas l’école. Elle s’y sentait mal.






(Demain, au Salon du Livre des Essarts-le-Roi, je dédicacerai les Singes rouges, Avec mon stylo – et même Sans son stylo, et bien sûr Un même désir de reconnaissance – notamment.

Et si vous êtes à Paris, au Salon de l’Autre Livre – à la mairie du Ve arrondissement –, on s’arrache mes Notes et mes Nouvelles Notes sur les noms de la nature.)

jeudi 20 novembre 2025

Un douzième hippopotame

 


(Et dimanche, je serai toute la journée au Salon du Livre des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre.)

mercredi 19 novembre 2025

Mon classique du mercredi : le Voyageur (Apollinaire, Alcools)

Mercredi, c’est le jour de mes vieux « classiques ». De fil en aiguille, de la toute récente parution de Face à rien aux éditions du Facteur Galop, je pense à Danielle Auby – notre échange est une sorte de postface à Face à rien – Danielle était, hier encore, mon professeur de français – mais pas seulement, cliquez juste ici, sur son nom, pour en savoir plus – et si c’est à elle que je dois d’avoir lu pour la première fois Beckett, Kafka, Flaubert, je l’ai souvent dit et écrit, je me rappelle aussi que nous avions étudié Alcools, c’était peut-être même mon premier livre de la collection Poésie/Gallimard ; le voici, je l’ai encore entre les mains ; nous avions étudié notamment le Voyageur, je le relis, je suis étonné de m’en souvenir aussi bien ; bien sûr que oui : c’est un des classiques de ma jeunesse.



mardi 18 novembre 2025

Aleph-écriture avec mon stylo

C’est le 10 décembre mais pourquoi ne pas en parler maintenant ? Aleph-Ecriture vous invite à rencontrer la fabrique de mon écriture – donc nous invite, pourrais-je aussi dire. Plus clairement, il s’agit d’un cycle de rencontres en distanciel intitulé « la fabrique de l’écriture de », où Isabelle Rossignol invite régulièrement un nouvel auteur dans son atelier personnel d’écriture. J’y succéderai notamment à Paul Fournel, Hélène Gaudy, Valérie Mréjen, Laurent Mauvignier, Olivia Rosenthal, Marie-Hélène Lafon… C’est la lecture d’Avec mon stylo / Sans son stylo (à moins que ce ne soit celle de Sans son stylo / Avec mon stylo) qui a donné l’idée à Isabelle Rossignol de m’inviter à vous inviter dans mes ateliers (car j’en ai probablement plusieurs) ; on peut l’écouter ici présenter ce projet, et lire là toutes les informations concernant cette rencontre.








lundi 17 novembre 2025

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 88

« Une dernière chance… », « une visite à l’improviste… », telles étaient les formules creuses qui traversaient l’esprit de Messerschmied quand, plusieurs semaines plus tard et sans avoir reçu de nouvelle invitation, celui-ci décida – mais était-ce à proprement parler une décision ? – de se rendre une nouvelle fois aux établissements Brunnen. Son humeur était maussade et il est probable que, sans se l’avouer, c’est de lui-même encore qu’il était mécontent, de son incapacité à renoncer une bonne fois pour toutes au contrat. Mais comment aurait-il pu renoncer ? Le renoncement était une pensée impossible. L’idée même de renoncement n’existait pas. Messerschmied n’aurait pu supporter de seulement penser le mot de renoncement. Arrivé à l’étage où se situait le bureau de Monsieur Schlehe, il remarqua un chat en arrêt devant une porte. Il l’avait déjà vu, ce chat, d’ailleurs ; il semblait bien à Messerschmied qu’il avait déjà été griffé par cet animal. Mais pour l’instant, toute l’attention du félin se concentrait sur un bout de papier qui dépassait sous la porte, et qu’une main invisible agitait. C’était un jeu, bien sûr, à qui aurait les meilleurs réflexes, et à ce jeu-là bien sûr encore le chat était sûr de gagner. C’était étonnant quand même, cette capacité d’un chat à ne penser qu’à une seule chose, à porter toute son attention dessus comme si plus rien d’autre n’existait. Messerschmied en oubliait presque les raisons de sa visite. Le chat évidemment ne manqua de sauter sur le papier, qu’il déchiqueta aussitôt avec impétuosité. Quelle était donc la proie qui avait subi un traitement si cruel ? Observant le papier déchiré, Messerschmied parvint à y lire le mot « contrat », associé à son nom.

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dimanche 16 novembre 2025

Souvenirs de mon père, 55 (juste après la libération)

Quelques jours après, tu as repris ton vélo pour aller à Paris (il n’y avait plus de trains), à Boulevard Victor, pour t’engager, dans l’aviation. Après une visite médicale succincte au cours de laquelle ils ne se sont pas aperçus que tu avais fait une pleurésie un an auparavant, tu as été engagé. Mais il n’y avait pas de possibilité d’incorporation sur le moment. Ils t’ont dit de rentrer dans tes foyers et que tu viendrais pointer tous les mois, qu’ils t’incorporeraient quand ils pourraient.

Pour le ravitaillement, dans les jours qui ont suivi la Libération, ça été encore plus dur que sous l’Occupation. On ne trouvait plus rien à manger. Heureusement, à Gretz, ta sœur avait des amis qui travaillaient dans une ferme qui lui ont donné un sac de blé et un paquet d’oignons. Vous, dans le jardin, vous aviez plein de poires (il y avait de nombreux poiriers dans le jardin). Il vous restait aussi une couenne de lard. Tu as fait la cuisine à ta manière. Tu moulais le blé avec un moulin à café. Tu récupérais le son pour faire des crêpes au son dans une poêle que tu graissais vaguement en y frottant cette pauvre couenne de lard. Avec la farine, tu faisais du pain. Tu mettais un oignon à l’intérieur, ou une poire. Tu mettais ça au four, l’odeur et le goût de l’oignon ou de la poire imprégnait la pâte, et vous trouviez ça très bon. Et vous vous êtes nourris comme ça pendant six ou sept mois.