Promener un porc en laisse
Elle accompagnait Constance partout, même quand celle-ci allait travailler. Constance faisait pousser des légumes. Elle retrouvait Nonor, un cousin sourd-muet, qui s’occupait du terrain. Constance et Nonor se comprenaient très bien. Nonor s’exprimait par gestes et par onomatopées gutturales. A elle, au début, il lui faisait peur.
Pendant que Constance travaillait avec Nonor, elle allait jouer avec les enfants Luce, de la propriété voisine. Il y avait une petite rivière où on cultivait le cresson. Huguette, l’aînée, avait le même âge. Elles s’amusaient bien. C’étaient des amis, et aussi des cousins de sa marraine.
Sa marraine non plus n’a pas eu de père, comme sa mère. Il y a eu beaucoup d’enfants sans père, dans cette génération.
C’est elle qui fait cet aparté, en racontant. Le rapport avec ce qui précède n’est pas évident. Ce qu’il retient, lui, c’est l’absence du père. La Martinique avait commencé à lui enlever le sien, à elle aussi. La maladie a achevé ce travail, comme dans la continuité.
Il y avait aussi un jeune cochon, qu’elle promenait en laisse, en compagnie de deux cabris. Au début il se promenait en liberté, même dans la maison, mais une fois il lui avait mordu le mollet alors qu’elle déjeunait. Il n’était pas habitué à voir des jambes nues. A partir de ce moment, on l’avait attaché ; et pour adoucir son sort elle avait pris l’habitude de le promener en laisse.
Ces contacts avec la campagne profonde déplaisaient à Tante Mence, l’autre sœur de sa grand-mère. Elle trouvait que ça n’était pas la place d’une jeune fille de bonne famille. Tante Mence habitait juste à côté de Tante Nini. C’était la veuve de Monsieur Laudarin, son premier mort, son premier souvenir, quand elle était toute petite. Un notable. Grâce à cela elle était nettement plus riche que sa sœur, et aussi beaucoup moins simple dans ses manières. Elle trouvait tout à fait inconvenant que sa petite-nièce circule tout le temps pieds nus. Elle l’appelait « Dame bêleuse la raisonneuse », à cause de sa façon de répondre aux adultes. Il n’y avait que son frère Maurice, son filleul, avec qui elle était gentille. Elle lui a offert notamment son premier violon.
Malgré cela, elle était parfaitement heureuse au Gros Morne. Tante Nini était d’une grande bonté. Et elle, elle se sentait aimée, telle qu’elle était – et elle pressentait sans doute enfin qu’elle était en réalité une petite fille pleine de qualités et de joie de vivre. C’est Tante Nini qui lui a appris la générosité, le respect des autres, quel que soit leur milieu, quelle que soit leur couleur. La société antillaise, surtout à l’époque, était très cloisonnée.
Tante Nini disait que sa nièce, sa mère à elle, était très « aristocrate » et que cette habitude de se promener pieds nus ne lui plairait pas. Il faut dire aussi qu’à la campagne, il y avait les « chiques », ces vers qui se logent entre les orteils, sous l’ongle.
Quelque part elle a écrit : « J’aime ces souvenirs. Je regrette seulement de ne pouvoir les faire partager tels que je les ai reçus. »
Sur le même cahier, à la ligne au-dessus, il y a aussi l’odeur des mangues, l’odeur des papayes.
Alors voilà.
Ce livre n’est sans doute pas seulement un recueil des souvenirs de sa mère. Mais ce livre est aussi un recueil des souvenirs de sa mère. Les souvenirs, c’est bête à dire alors disons-le, c’est fait pour qu’on s’en souvienne. C’est pour ça que parfois, il entre dans quelques détails dont peut-être il pourrait faire l’économie.
(Il repense à son père, qui une fois disait ne pas comprendre pourquoi ces souvenirs de sa femme, ces souvenirs du Gros Morne, étaient à ce point des souvenirs heureux. Comme une parenthèse ensoleillée.
Il repense à son père car il sait bien, lui, le fils des deux, il sait par la mythologie familiale que, à la même époque, dans la débâcle de l’exode, son père aussi a connu sa parenthèse ensoleillée, et béarnaise. Avoir tout perdu et être réfugié à Orthez, à tout juste quinze ans, ça a pu s’appeler le bonheur. Avoir tout perdu n’était rien puisque tout était déjà perdu avant la guerre, dans la faillite grand-paternelle. L’aide aux réfugiés était une ressource inespérée pour une famille bourgeoise – une mère et deux enfants – qui n’avait même plus de quoi manger, réduite à la mendicité. Alors Orthez, où tout de suite le tout jeune homme s’était vu confier des responsabilités au centre d’accueil des réfugiés, où il avait aussi connu ses premiers émois amoureux, c’était une autre sorte de parenthèse ensoleillée. Refermons-la.)
Bien sûr tout cela mériterait un autre livre, ou bien de ces souvenirs ni les uns ni les autres ne justifient qu’on en propose la lecture à un tiers. La question reste en suspens.
Un autre livre n’est jamais un autre livre. Un autre livre, aussi autre qu’il paraisse à la première lecture, n’est jamais un autre livre. Il n’y a qu’un seul livre.

















