Enfin, il paraît que Messerschmied serait retourné chez Brunnen et que, tandis qu’il relisait le contrat en marchant dans le couloir, toujours accompagné de Monsieur Schlehe, il aurait trébuché sur un objet et fait une mauvaise chute.
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Enfin, il paraît que Messerschmied serait retourné chez Brunnen et que, tandis qu’il relisait le contrat en marchant dans le couloir, toujours accompagné de Monsieur Schlehe, il aurait trébuché sur un objet et fait une mauvaise chute.
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Se raconter des histoires
Le soir, avec son cousin Mane, assis sur le balcon de la maison des Terres Sainville, ils se racontaient leurs aventures d’avant la Martinique, elle en Guyane, lui à Boston.
Oui, à l’époque où elle était en Guyane avec ses parents, Tante Éméla et son mari étaient partis travailler aux États-Unis, à Boston. Mane, qui avait son âge, était né là-bas. Mais ils étaient rentrés en Martinique avant eux.
Bien sûr c’étaient surtout des aventures imaginaires, d’ailleurs Mane n’avait que deux ans quand il a quitté Boston. Elle ne se rappelle pas ce qu’ils se racontaient mais elle se souvient que c’était passionnant. Le petit Marcel écoutait.
Et puis sa grand-mère arrivait, sa timbale en argent à la main, pleine d’eau. (Elle a encore cette timbale, elle l’a gardée.) Elle disait : « C’est l’heure de la prière. » Ils s’exclamaient : « Déjà ? »
A l’intérieur de ces guillemets, l’accent, l’intonation. Il l’entend, même en se relisant il l’entend, mais il ne peut pas la reproduire par écrit.
C’était la prière du soir. Il y avait aussi une prière du matin mais elle s’en souvient moins bien. C’était sa mère qui la leur faisait faire.
Pendant la prière du soir, sa grand-mère était dans sa berceuse et tous les trois ils étaient à genoux tout autour.
Même lui pour un peu il oublierait de préciser qu’une berceuse c’est un fauteuil à bascule, un rocking-chair. On appelle ça une berceuse.
A chaque fois qu’ils répétaient « priez pour nous », son grand frère Maurice passait sa tête par la porte et, pour se moquer, criait « pied-poule ! » qu’il déclinait ensuite en « pied-canard ! » « pied-cochon ! » Toute la ferme y passait.
Pour bien comprendre pourquoi c’est drôle, il faut entendre la voix de petits enfants antillais répéter « priez pour nous » en avalant les mots pour en avoir plus vite fini.
Il a les voix, les accents dans la tête. Bien sûr il ne peut pas les reproduire par écrit mais même à l’oral, il ne saurait pas bien le faire. Si un jour on lui demande de lire ce passage à l’oral, il ne saura pas bien le faire.
C’est peut-être là, entre cette capacité à entendre et cette incapacité à reproduire que quelque chose se joue. Mais il ne faut pas lui demander quoi.
C’est dimanche 15 février à 11h30, à la librairie la Tête ailleurs, 42 rue de la Folie-Méricourt dans le 11e arrondissement : le Facteur Galop est à l’honneur, pour sa dernière livraison : Bip bip et vil coyote d’Amélie Durand, Hors-Je d’Anne Roy, Bouillon de colère de Mathilde Hinault et Face à rien de votre serviteur. Et Amélie Bertholet-Yengo pour Radio Campus Paris, car nous serons enregistrés en public. Venez, on sème !
C’est aussi la forme du sonnet, que j’essaie de m’approprier. Nerval, Baudelaire, bien sûr, mais aussi Mallarmé. Je les apprenais par cœur, d’ailleurs.
« Indépendant : Se dit aussi bien d’un éditeur ou d’un libraire (pourrait aussi se dire d’un écrivain, mais non). Relatif au chiffre d’affaires. »
peut-on lire à la page 49 de Mon petit DIRELICON, petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert, qui en était d’ailleurs peut-être un, écrivain indépendant ; il faudra que je lui demande.
Les indépendants, qu’ils soient éditeurs ou libraires, sont les professionnels du livre parmi lesquels je trouve ceux avec qui je travaille : j’aime leur indépendance. Car si je suis un écrivain (je dis bien « si » ; « je suis un écrivain » me paraît bien trop ridicule – même « je suis » me fait bien rire), « je suis » un écrivain indépendant. Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer. Bien sûr l’indépendance n’est qu’un mot. Les libraires et les éditeurs indépendants sont dépendants du marché, comme les autres. Les écrivains aussi sont dépendants du marché. Le succès est dépendant du marché. L’écrivain est plus ou moins tenu de se conformer aux attentes du marché – et plus son éditeur est puissant (autrement dit, plus l’enjeu financier est important) – plus l’écrivain est dépendant (et invité à se conformer).
L’écrivain indépendant, lui, est sourd, ou au moins un peu dur d’oreille, aux sirènes du marché. Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas. Le sujet n’a pas à être choisi parce qu’il est sociétal : il sera nécessairement sociétal puisque abordé par un être qui fait partie de la société. Et ce que sera le sujet n’est pas son affaire, à l’écrivain indépendant : lui, il écrit. Il écrit indépendamment. Et si vous souscrivez, indépendamment bien sûr, à ce qui vient d’être dit, vous pouvez, tout aussi indépendamment, partager.
(Livre indépendant à paraître fin mars, sous un nom d’auteur indépendant de celui de ce billet, chez un éditeur indépendant évidemment. Avis aux libraires indépendants)
On parle aussi d’une machine capable de séparer l’encre du papier imprimé. On retrouverait des feuilles vierges d’un côté, de l’encre de l’autre. Le contrat entre Messerschmied et les établissements Brunnen, alors même qu’il aurait été signé, se serait retrouvé dans cette machine et serait ainsi retourné à son état premier. La source là encore est apocryphe.
Être trop ceci ou trop cela
A la rue François Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ; puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.
Parfois elle voulait jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un, dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop « garçonnière ».
Garçonnière, ce doit être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.
Être trop garçon ou trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.
Pour avoir un peu plus d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler comme ça aujourd’hui.
Ça lui fait un drôle d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir, d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois, mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.
Ils ont acheté ce commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il la laisse tranquille.
Oui, même lui qui n’a connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a pas dû aimer ça.
Il n’a pas souvent entendu sa mère parler de ce commerce.
Elle n’y allait pas, sauf pour voler du chocolat.
(Parfois des questions se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il prend son téléphone.)
Il se relit.
La pensée qui le traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.
C’est à propos de pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du tout.
Arrête-toi là.
Bien sûr, ses enfants, à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.
Or, étrangement ou non, à la même époque où je lisais tout Beckett, je lisais et relisais, jusqu’à les connaître par cœur, les Chimères de Nerval.
Ce serait quand même dommage de ne pas dire un mot de Plak, de Charlène Dinhut. Comme diaporama.zip, de Jessica Quiry, il vient de paraître dans la collection Prose libre des éditions Quartett. Je croule un peu trop sous les corrections diverses en ce moment pour prendre le temps de dire quelque chose d’intelligent, alors je vais lui laisser la parole – sachez quand même qu’il s’agit de l’évocation d’une communauté de femmes qui vit dans les souterrains, sans que vous le sachiez, et sans non plus qu’elles sachent vraiment ce qui se passe au-dessus.
Voilà, j’ai ouvert le livre au hasard. Quel talent il a le hasard, lisez plutôt :
Lors d’une veillée gagnées sur le sommeil Caille explique à Lampe que Belle-sœur est spéciale. Elle a été en haut, elle est revenue. Certaines du Grand dessous ne se font jamais à la vie d’en haut, dorment dans des voitures sans savoir qu’en bas il y a les leurs. Belle-sœur s’est habituée mais n’a pas oublié les souterrains. La mémoire de la vie d’avant est restée. Une erreur dans l’ordre des choses. Belle-sœur a voulu revenir. Mais pourquoi, si en haut il y a le bleu la pluie le vent ? Caille ne peut pas répondre. Lampe pense qu’encore une fois elle affabule – elle aime affabuler comme elle se plaît à nager dans le grand bassin.
Une fois Caille trouve une raison au retour de Belle-sœur : elle n’a pas su lire la langue. Elle s’est trouvée très seule. Alors elle a dû braver l’ordre des choses – revenir. Nous tentons à présent d’apprendre les lettres tant que nous sommes en bas.
Charlène Dinhut, Plak, éditions Quartett, 2026, p. 50
C’était fini pour Messerschmied. Une averse se serait déclenchée dans les bureaux de Brunnen tandis qu’il allumait un cigare. La source semble-t-il est apocryphe.
Tailler la raie
On l’a inscrite à l’école à l’Ermitage, avec son cousin Mane, qui avait le même âge. C’était à cinq kilomètres de là.
Pour aller à l’école, ils s’accrochaient clandestinement à un cabrouet (une charrette à chevaux). En bas de la pente, ils le lâchaient pour remonter le Boulevard de la Levée (aujourd’hui c’est le Boulevard Charles de Gaulle) jusqu’à Galliéni, où ils étaient autorisés à monter dans le minibus des instituteurs, qui les amenait à l’Ermitage.
À l’école ils étaient mal vus par les autres enfants ; on les considérait comme des privilégiés parce qu’ils arrivaient avec les instituteurs.
Ils ne sont pas restés longtemps à la Cité des Bons Enfants, le logement était trop petit. Ils se sont installés rue François Arago, avec la grand-mère et les cousins. Plus tard on l’a surnommée la rue des Syriens, cette rue ; c’est devenu leur quartier. Raphaël Confiant a même écrit un livre : Rue des Syriens.
Toutes les histoires ont leur géographie. Pour les lecteurs vraiment martiniquais, si jamais il y en a pour ce livre, des images précises s’associeront à ces noms de lieux. Pour le lecteur de ce livre qu’il est aussi, mais vaguement martiniquais d’origine seulement, martiniquais délavé, ce sont surtout des mots poétiques. Le dire suffit-il à ce qu’ils le soient pour tous ?
Un jour, son frère Maurice lui a demandé de lui faire une raie au milieu. Dans des cheveux crépus, ce n’est pas facile. Elle lui en a découpé une à la règle, avec des ciseaux. Son père était furieux. Elle s’est sauvée. Mais son père, et sa grand-mère aussi, avait l’habitude de lui donner des raclées à retardement, quand elle avait oublié sa bêtise.
Mais oui : il fut un temps où je connaissais par cœur ce passage de la dernière bande. Je crois bien que c’était pour Cause à l’autre, le spectacle que Danielle Auby avait monté quand j’étais encore son élève, en classe de première (j’en parlais déjà ici).
Mon téléphone m’a coupé juste avant le « non » sur lequel j’allais m’arrêter. Comme j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise pour ces lectures du mercredi, je vais faire comme si cette coupure avait un sens : comme ça elle en aura un.
La plupart du temps je ne dis rien. Je laisse juste parler les mots.
Rappel : ce soir à partir à 19h30 à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, rencontre avec deux autrices des éditions Quartett : Charlène Dinhut pour Plak et Jessica Quiry pour diaporama(.zip) ; j’ai eu le plaisir de rédiger la préface du second. Venez donc !
On avait fait descendre Messerschmied du transatlantique où il voyageait pour raisons professionnelles. Un canot l’avait amené jusqu’à la plage d’une île déserte, en pleine nuit, avec ses valises. C’était complètement invraisemblable, le forcer à un tel voyage, juste pour signer le contrat ! Il n’y avait pas même un bureau, tout juste une espèce de hutte dans les arbres qu’on atteignait au moyen d’une échelle de corde. Puis Messerschmied émergea de ce cauchemar : il était bien chez Brunnen, dans le couloir, son attaché-case à la main, tout rempli de sa propre importance, accompagné par Monsieur Schlehe qui gazouillait à ses côtés. Soudain, il sentit une colère étrangère qui montait derrière lui, sans parvenir à saisir ce qui la motivait, à ceci près que c’était lui, encore et toujours, le responsable de cette colère, laquelle se mua soudain en douleur, celle d’un coup de pied violent dans son postérieur, parce qu’il fallait se débarrasser de lui, parce qu’il n’avait rien à faire là, parce qu’il était non seulement indésirable mais carrément nocif, lui, Messerschmied.
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Vivre serré
En Martinique aussi il y avait une école Saint-Joseph de Cluny, comme celle où elle allait à Cayenne. Mais on n’a pas pu l’y inscrire : ses parents n’avaient plus les moyens. Son père était désormais à la retraite. Quel âge avait-il ? Il devait avoir soixante ans, vraisemblablement, et sa retraite de douanier. Du coup ils n’avaient plus de logement de fonction, il fallait payer un loyer. Et de façon générale la vie était beaucoup plus chère qu’en Guyane.
Ils ont emménagé dans un logement qu’occupait sa grand-mère, à la Cité des Bons Enfants, route de la Folie. C’est dans la périphérie de Fort-de-France. Avec eux, il y avait ses cousins, les fils de Tante Éméla. Ils vivaient là parce qu’ils allaient à l’école en ville, alors que leurs parents habitaient à la campagne, à Balata. Avant leur arrivée, sans doute Tante Éméla aussi était là. Elle a dû profiter de l’arrivée de sa sœur pour retourner à Balata. Officiellement, les cousins étaient sur le compte de la grand-mère.
Son grand-père, ou plutôt le mari de sa grand-mère – car il n’a jamais été le grand-père de personne –, était mort avant la naissance de Tante Éméla, la cadette. C’est pour ça que les deux sœurs et leur mère avaient pris cette habitude de vivre si « serrées » ensemble. Serrées serrées. Et la maladie de sa mère, et le fait qu’elle ait passé tout ce temps avant de se marier ; ça n’avait que renforcer ce petit clan familial.
C’est pour ça que sa mère avait voulu quitter la Guyane et rentrer en Martinique. Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane.
Tout ce passage était à la deuxième personne, dans la version précédente. C’était plus immédiatement compréhensible, et ça lui permettait de moins voir à quel point on entre dans le privé. Ça lui permettait d’éviter de se poser la question de savoir si ça il le mettait ou non. (Ça je le mets ou non?)
Ce qu’il faut retenir, c’est « serrées serrées », avec la toute petite pointe d’un accent créole difficile à définir que sa mère a gardé. Serrées serrées. Trop serrées.
Et puis aussi : Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane. Il rapproche cette phrase d’une autre, un peu plus haut : « Son père, c’était quelqu’un. » C’était quelqu’un en Guyane. En Martinique, ce ne serait plus personne. Très vite, ce ne serait plus personne.