lundi 27 avril 2026

Le Sentiment général de Frédéric Forte

Commençons par citer, quasi au hasard :


c’est moi qui regarde sous la table

ou bien toi peu importe / la forme

de ta main est environ la mienne

et c’est comme cela que le temps

s’évapore / voilà maintenant

il y en a partout sous la table

tu dis – peut-être qu’il essayait

d’être hors de / de déborder de –

jusqu’à pouvoir s’écrire lui-même


C’est à la page 72 du Sentiment général de Frédéric Forte, qui vient de paraître chez POL (il sera d’ailleurs bientôt à la Maison de la Poésie, allez-y donc).

Je vous laisse relire.

Et pendant que tu te demandes si ce sentiment général ne serait pas l’amour, je te laisse à ton interprétation, je ne veux pas inférer dans tes sentiments. Je vous fais juste remarquer que ce poème est composé de neuf vers, chacun de neuf syllabes. Chaque poème de cette deuxième partie du livre, intitulée « Sentiments particuliers », compte autant de vers par poème que de syllabes par vers. Et cette deuxième partie, « Sentiments particuliers », compte quatorze parties, quatorze parties, chacune composée de quatorze poèmes. Le poème que j’ai recopié ci-dessus, par exemple, est le onzième poème de la sixième partie. Quatorze, bien sûr, c’est le nombre de vers que compte un sonnet. C’est que, nous avoue le poète à la fin du recueil, chacun des poèmes des « Sentiments particuliers » est écrit à partir d’un vers de chacun des sonnets qui composent la première partie, « le Sentiment général ». Le poème que vous venez de lire, extrait de « Sentiments particuliers » est donc l’extension du onzième vers du sixième sonnet du « Sentiment général », que je vous recopie à son tour :


sous la main comme s’il essayait d’écrire


Vous remarquerez que ce vers compte neuf mots. Chacun de ces mots est repris dans le poème, parfois dans un sens différent, mais dans le même ordre que dans le poème. Chaque mot est comme un pli ; déplié, c’est un vers. Chaque poème contient donc, potentiellement, d’autres poèmes. Qu’est-ce qui relève de la contrainte, qu’est-ce qui relève de la sensibilité du poète, de celle du lecteur ? Le poète a choisi sa contrainte, il l’a choisie librement et sans contrainte, et voici.

La première partie, « le sentiment général », est « une ronde de sonnets », nous informe le poète. En effet, chaque dernier vers est le premier du sonnet suivant, et le dernier vers du quatorzième sonnet est le premier du premier. Ce sont des vers blancs ; ils ne riment pas. Forcément, ils ne comptent chacun que onze syllabes. Mais ces dernière remarques, je me les étais déjà faites : cette ronde de sonnets avait été publiée il y a quelques années dans la revue Catastrophes, juste avant (ou juste après, je ne sais plus) mes Trois ductions de Koubla Khan. Et voici aujourd’hui le Sentiment général amplifié dans ce très beau livre.




samedi 25 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 44 (les Singes rouges) : Martinique ; 1939

Poser la tête sur la table



C’est pour ça qu’elle sait si peu de choses sur son père, sur la famille de son père. C’est pour ça qu’il sait si peu de choses sur son grand-père, et sur sa famille. Il en parlait très peu. Ça n’avait pas l’air de l’intéresser. Mais peut-être après tout qu’il lui en aurait parlé plus tard, s’il en avait eu la possibilité. Peut-être que ce qu’il avait à en dire n’était pas à dire à une enfant de même pas dix ans.

En tout cas, contrairement à sa femme dont la famille était omniprésente, il ne recevait à la maison aucun membre de la sienne.


Plus tard, la sœur de son grand-père (de son grand-père maternel à elle, bien sûr) lui a raconté que le père de son père, son grand-père qu’elle n’a jamais connu, était mort assassiné. On l’avait retrouvé chez lui, la tête à côté de son bol, sur la table.


Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire, l’histoire de son arrière-grand-père, qui ne mérite pas qu’on appelle cela une histoire, puisqu’on ne sait rien de plus.

Avec le temps, une pensée lui a traversé l’esprit, qu’il vient d’essayer de rendre par l’ambiguïté de l’expression qu’il a employée. Il n’a pas précisé « la tête séparée du corps ». Il s’est dit que peut-être la réalité n’était pas si horrible. Peut-être que c’est son imagination de petite fille qui lui a fait voir cette image – il ne sait pas comment dire autrement : lui aussi il a cette image de la tête coupée et posée à côté du bol, sur la table. Peut-être qu’on lui a simplement dit « la tête à côté de son bol », et que c’est elle qui a imaginé qu’elle était séparée du corps. Il ne le lui demande pas aujourd’hui : comment se souviendrait-elle des termes exacts que la grand-tante a employés ?

Mais maintenant il se dit que c’est parce qu’il s’agit de son arrière-grand-père, son arrière-grand-père à lui, lui à qui il n’est jamais rien arrivé ; comment lui imaginer une fin aussi extraordinaire ? Il n’a pas assez d’imagination pour lui-même, et ceux qui lui sont proches en font les frais. Peut-être l’arrière-grand-père a-t-il vraiment été décapité par son assassin. Peut-être celui-ci a-t-il fait exprès de disposer sa tête à côté de son bol, bien en évidence sur la table. Ces choses-là aussi arrivent, parfois, dans ce qu’on appelle la réalité.


Le plus terrible, peut-être, c’est que les soupçons se sont portés sur l’un de ses fils. L’un des frères de son grand-père. Pour une histoire d’héritage, sans doute. Mais des soupçons, rien de plus.

Elle se souvient qu’une fois un homme est venu à la maison, grand et maigre, noir. C’était le frère en question. Elle ne l’a su qu’après. Ce dont elle se souvient, c’est que son père l’a reçu très froidement.


Il l’appelle.

Justement elle a cherché sur Internet les traces d’un drame. Mais il y a tellement peu de précisions à quoi se raccrocher.

Lui aussi il cherche, tout en lui parlant au téléphone.

Google. Il y a un Louis-Faustin mort en 1899. C’est le même nom que l’arrière-grand-père, patronyme compris. Tout le monde l’appelait Papillus, mais pour l’état-civil, c’était Louis-Faustin. Mort en 1899, c’est possible. D’après Internet, il aurait épousé une certaine Julie dont le nom de jeune fille est familier à sa mère, en effet ; d’après elle ce devrait être ça. D’ailleurs il vérifie : c’est un nom attesté en Martinique. Louis-Faustin serait né en 1838, Julie en 1845. On n’a pas d’indications de lieu, ni de naissance ni de décès. On n’a pas non plus la cause de la mort de Louis-Faustin, à 61 ans. Le site – c’est un site de généalogie auquel il n’a qu’un accès limité – n’indique qu’un seul enfant : Jules Raymond.

Ça, en revanche, ça ne lui dit rien du tout, à sa mère. Il y avait plusieurs enfants. Il y en avait forcément plusieurs puisque sa femme, Julie peut-être, a quitté son grand-père en emmenant juste sa fille. Elle aussi, elle est partie au Venezuela. A cette époque, beaucoup d’Antillais partaient travailler au Venezuela. C’était une sorte d’Eldorado. Ça passait pour un pays riche en tout cas.

Mort en 1899. Pour que cette mort ait marqué les esprits au point que quarante ans plus tard, ça reste un sujet tabou, c’est qu’elle devait avoir quelque chose de mémorable. Alors la tête séparée du corps, disposée à côté du bol, sur la table, dans la campagne profonde des Antilles de la fin du XIXe siècle, oui, c’est très possible.


La tête séparée du corps. Comme le chaton de la rue Lallouette, à Cayenne. Perdre la tête. Perdre la tête.



jeudi 23 avril 2026

Un même désir de reconnaissance graphique - 2

Je n’ai pas toujours dessiné des hippopotames. Pour Un même désir de reconnaissance, paru l’an dernier aux éditions LansKine, j’ai fait d’assez nombreux essais graphiques, dont nous avons retenu certains pour le livre. En voici un deuxième.




mercredi 22 avril 2026

Mon classique du mercredi : Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

(De « Absinthe » à « Agriculture ». Je m’avise en relisant la page que j’ai d’ailleurs tronqué ce dernier article, « Agriculture » ; la suite en est pourtant délicieuse : « Manque de bras. On devrait l’encourager. Sujet très chic. » Mais j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise.)

Je n’y pensais pas, mais ce texte a vraiment toute sa place dans « Mon classique du mercredi ». En effet, j’étais encore au lycée quand je l’ai lu la première fois, à la suite de Bouvard et Pécuchet, mon premier Flaubert. L’idée d’en écrire une version contemporaine ne date pas non plus d’hier, même si elle n’est longtemps restée qu’une idée. Ce sont toutes les bêtises que j’ai pu lire et entendre un peu partout à propos de la littérature contemporaine qui ont fini par déclencher ce qui est devenu Mon petit DIRELICON, lequel n’a jamais oublié sa dette envers l’ami Gustave : « Petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine, mais quand même un peu à la manière de Flaubert ».




lundi 20 avril 2026

court toujours (343)

J’ai voulu céder ma place dans le métro à un jeune type d’une vingtaine d’années qui a décliné l’invitation. Ces jeunes, il faut refaire toute leur éducation.





dimanche 19 avril 2026

L’absurde au quotidien

Un éloignement, le nouveau livre de Frédéric Fiolof, n’est pas un roman. C’est un témoignage, c’est un morceau de vie. La vie d’un homme devant lequel on passe tous les jours, parce qu’il vit dehors, dont on s’approche, parce que le narrateur n’est pas un homme indifférent. Qu’on apprend à connaître, un peu, à comprendre, un peu aussi seulement, qu’on essaie d’aider. Car le comportement de celui qu’on voudrait bien aider peut paraître absurde : garder précieusement sur soi son avis d’OQTF, le présenter spontanément à la police en cas de contrôle. Rester quatre-vingt-dix jours en détention, être relâché, retourner à une vie d’errance, alors même que le protagoniste est d’accord pour retourner dans son pays, où on l’enjoint de retourner, sans rien faire pour qu’il le puisse. L’absurde au quotidien.



samedi 18 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 43 (les Singes rouges) : Fort-de-France, Martinique ; 1939

 N’être plus le même



En 1939, elle avait dix ans, son père a fait trois congestions cérébrales coup sur coup. Il a failli mourir. Il est resté très diminué. Il n’était plus le même.


Il écrit « congestions cérébrales » parce que c’est le mot qu’il lui a toujours entendu employer. Aujourd’hui, on dirait AVC. Mais que son grand-père, un homme né en 1876, ait fait trois AVC, ça lui paraît vaguement anachronique.


Toute la responsabilité du commerce et du ménage est retombée sur sa femme. Avec la guerre, les marchandises n’arrivaient plus. L’épicerie périclitait.

Peu à peu, la maison se transformait en hôpital. Le père, très malade, était alité la plupart du temps. La grand-mère, déjà très âgée et qui faisait ce qu’elle pouvait pour aider, a fait une mauvaise chute et s’est cassé le bras. Il n’y avait rien pour lui faire un plâtre ou une attelle.

Avec son cousin Marcel, elle a couru dans toutes les pharmacies de Fort de France pour ne trouver finalement qu’un paquet d’ouate qu’un pharmacien de Sainte-Thérèse (à l’opposé des Terres Sainville) a pris dans sa réserve personnelle et a donné aux enfants, pour leur grand-mère.

Le médecin a mis deux petites planches au bras de la grand-mère en guise d’attelle. Le bras ne s’est jamais consolidé. Avec la pénurie alimentaire, la grand-mère s’est affaiblie.



vendredi 17 avril 2026

Coup de grâce pour Grasset

Hémorragie d’auteurs chez Grasset ; Bolloré va pouvoir donner du sens au « grand remplacement » s’il veut que la marque perdure. J’ai regardé un peu la liste des auteurs qui s’en vont (et dont évidemment je comprends bien le départ, qui ne sera probablement pas facile pour certains – même si je pense davantage aux salariés de la maison). Elle est drôle, cette liste. Tout le monde s’y côtoie et, littérairement parlant tout au moins, le meilleur comme le pire. Autant le dire tout de suite : je n’ai pas tant de livres « Grasset » dans ma bibliothèque – mais quelques-uns quand même, que je chéris. Cette marque, supposée représenter une idée de la littérature, me paraît depuis longtemps vidée de son sens. Je ne vise personne, et certainement pas Olivier Nora, que je ne connais pas, mais qui doit bien être conscient de l’inégalité terrible du catalogue de la maison qu’il a dirigée si longtemps. Dirigée ? Cela fait belle lurette que Grasset n’est plus une maison indépendante. D’ailleurs, après Fayard, cette affaire-là n’était pas difficile à prédire. Qu’en sera-t-il de Stock demain ? de Calmann-Lévy après-demain ? Cette concentration des groupes éditoriaux, dont les propriétaires se soucient de littérature à peu près autant que moi des finances, est nocive à la littérature. On le sait depuis longtemps ; on ne le dit pas tellement. Elle est nocive à la littérature, et elle permet à qui veut diffuser les idées les plus nauséabondes et en a les moyens de le faire à relativement peu de frais. Maintenant qu’on sait qu’elle est nocive aussi à la démocratie, le dira-t-on davantage ?

Pour l’anecdote, parmi les quatre ou cinq éditeurs à qui j’ai envoyé mon premier manuscrit, au début des années 80, Grasset a été le seul à m’adresser une réponse personnalisée. Pourtant elle venait d’entrer dans le groupe Lagardère. Comme quoi.


jeudi 16 avril 2026

Un même désir de reconnaissance graphique - 1

Je n’ai pas toujours dessiné des hippopotames. Pour Un même désir de reconnaissance, paru l’an dernier aux éditions LansKine, j’ai fait d’assez nombreux essais graphiques, dont nous avons retenu certains pour le livre. En voici un premier. J’en posterai un chaque semaine, comme les hippopotames.



mercredi 15 avril 2026

Mon classique du mercredi : Michaux, « les Bordètes » (Voyage en Grande Garabagne)

J’ai beaucoup lu Michaux au début de la vingtaine – et encore maintenant : j’ai dû rester au début de la vingtaine (si le cœur vous en dit, voici aussi le Grand Combat et l’Emanglom). Notamment Voyage en Grande-Garabagne, dans Ailleurs, dont je tire pour vous ces délicieux « Bordètes ».



lundi 13 avril 2026

samedi 11 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 42 (les Singes rouges) : Martinique, 1939

 Taper quand il faut



Quand elle était en CM2, elle se souvient qu’elle faisait le trajet de l’école avec Marie-Louise Bottius, et peut-être aussi Marie Arnuel. En descendant des Terres Sainville, elles croisaient des garçons, qui montaient vers leur école. Ils lui tiraient les nattes et se moquaient d’elle. Les copines se sauvaient.

Une fois, elle a fait face, toute seule. Elle avait un vieux cartable décousu dont l’armature dépassait du cuir. Elle a sorti la tringle métallique qui servait d’armature et elle a lardé le garçon de coups. Après ça elles ne l’ont plus vu pendant plusieurs jours.

Et puis un beau jour, voilà le garçon qui arrive avec sa mère. La mère lui a demandé des explications sur l’état dans lequel elle avait mis son fils. Elle lui a dit clairement et poliment comment les choses s’étaient passées. La mère s’est tournée vers le garçon pansé de partout : « Tu ne m’avais pas raconté ça comme ça ! » Elle s’est excusée, elle avait tout le temps des soucis avec lui.

Elle a raconté cette histoire à sa mère, et celle-ci, pour éviter les problèmes, a demandé à un voisin agent de police s’il voulait bien accompagner sa fille quand il pouvait.


Pourquoi ne supprime-t-il pas cette anecdote ? Ce n’est qu’une anecdote. Une anecdote qui fait partie de la mythologie familiale, il a souvent entendu cette histoire. Ce n’est pas une raison pour la faire lire à tout le monde. Mais elle lui parle, cette anecdote. Il se souvient des emmerdeurs de l’enfance. Il regrette sûrement de n’avoir pas tapé. Il faut taper enfant, tant qu’il en est encore temps. Plus tard c’est trop grave, et il n’y a plus personne en face pour se faire taper dessus. Il n’y a que le vide en face.



jeudi 9 avril 2026

Un trentième et ultime hippopotame

Car c’est trente hippopotames qu’il me fallait dessiner et qui vous donnent rendez-vous en septembre aux éditions Lunatique pour un livre très honnêtement intitulé Rien sur l’hippopotame ; tandis que pour ma part c’est samedi à partir de 16 heures que je vous donne rendez-vous à la librairie le Pavé dans la Mare aux Essarts-le-roi en compagnie de mon inséparable Pierre de Valévoux pour nos livres N’est-ce pas le livre en question ? et Abécédaires du dimanche.



mercredi 8 avril 2026

Mon classique du mercredi : l’éducation sentimentale, de Flaubert (l’ombrelle de Madame Arnoux)

Par association d’idées, mon classique de ce mercredi est un passage de l’éducation sentimentale, mon deuxième Flaubert (après Bouvard et Pécuchet), lu très jeune (mais je ne saurais plus dire quand) et relu, et que j’ai envie de relire encore. Ce passage-ci, je le connais bien pour l’avoir étudié avec mes élèves, notamment pour leur montrer ce qu’on peut faire en adoptant le point de vue interne du personnage – ce qu’en fait Flaubert est particulièrement croustillant.



dimanche 5 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 41 (les Singes rouges) : Martinique, 1939

Ne pas voir de baisers



La fin des vacances a été un supplice, quand sa grand-mère est venue la chercher. Elle se cachait, elle ne voulait pas rentrer.


Après sa première communion, on a trouvé que ce serait bien qu’elle aille aux « Enfants de Marie ». C’était une réunion religieuse, à l’église, le dimanche, entre une heure et trois heures de l’après-midi. Auparavant, le matin, à huit heures, elle allait à la messe des enfants. Puis elle accompagnait sa grand-mère à la grand-messe, de onze heures à midi. A quinze heures, après les Enfants de Marie, sa grand-mère la rejoignait à l’église et elles assistaient aux Vêpres, jusqu’à seize heures. Après seize heures, enfin libérée des obligations religieuses, elle accompagnait sa grand-mère qui allait rendre visite à ses cousins, notamment Tante Eugénie, avec qui elle avait de longues conversations à propos de leurs maladies de personnes âgées. C’est là qu’elle a entendu pour la première fois le mot hémorroïde. Elle n’avait aucune idée de ce que c’était.


Il essaie d’imaginer ce qu’elle imaginait. Un fruit ? Non, ça ne doit pas être un fruit. Une sorte d’araignée ?


Parfois elle manifestait son désir de faire autre chose. On disait qu’elle était « dissipée ».


Tante Eugénie était la mère de Tante Rose, qui avait des enfants de son âge. Le dimanche, les enfants de Tante Rose allaient au cinéma. Tante Eugénie disait à sa grand-mère de l’envoyer au cinéma avec eux. Sa grand-mère répondait : « Sa maman ne veut pas. »

C’est elle qui rapporte la phrase au style direct, en mettant le ton. Petite voix douce qui devait faire bouillir la petite fille. « Sa maman ne veut pas. »

C’était vrai : on voyait des baisers au cinéma.



samedi 4 avril 2026

Rencontre à l’Esperluète

Cet après-midi à 15h30, Pierre de Valévoux et moi-même serons à la librairie l'Esperluète à Chartres (10 rue Noël Ballay), pour la parution de N’est-ce pas le livre en question ? (éditions DO) et de mes Abécédaires du dimanche (éditions Louise Bottu).

À propos de N’est-ce pas le livre en question, l’avis d’Anne Randon sur Benzine, celui de Marc Verlynde sur la Viduité et celui d’Eric Arlix sur TINA.

À propos d’Abécédaires du dimanche, l’avis de François Huglo sur Sitaudis et de DBZ sur Critiques Libres.





vendredi 3 avril 2026

« Les cahiers c’est trop beau. »

L’ex-ex note tout sur des feuilles. Ou plutôt des post-it. Il a des post-it de toutes les couleurs. Il se sert peu de ses cahiers. Les cahiers c’est trop beau. Si on loupe la première page, c’est foutu. Si on écrit et qu’on rate, on peut plus écrire derrière, c’est trop pris, dit-il. Ou si on écrit un texte et que plus tard on veut en écrire un autre, l’écrit trop vieux fera de l’ombre au nouveau. Il lui cassera son allant. L’écriture mourra dans l’œuf, voilà ce que pense l’ex. On peut pas écrire dans un cahier, ou alors il faut le remplir d’une traite et passer à autre chose, un cahier tout neuf. Alors qu’avec les post-it c’est pratique, on peut écrire un mot et passer au suivant. Il a même écrit à la boîte 3M, pour leur parler de son projet. 3M c’est l’entreprise qui fait les post-it. Il leur écrit pour leur dire qu’il veut publier sur post-it. Il veut offrir des post-it aux amis, ou alors les vendre à des gens. Des gens viendraient dans des boutiques et ils prendraient des paquets de post-it déjà remplis. Des post-it avec plein d’écriture. Avec des aphorismes, des poèmes. Il lui faut l’aide de l’entreprise pour remettre ses post-it remplis d’écritures sous plastique. L’ex a ainsi écrit une belle lettre et 3M lui a répondu que ça n’était pas possible. Les gens veulent des papiers encore vierges, et puis la boîte n’a pas de contacts avec des éditeurs, ou des imprimeurs. 3M a toutefois envoyé une grosse enveloppe à l’ex pour qu’il s’essaie à différents post-it. Il peut publier lui-même sur post-it. Il veut aussi écrire sur du papier toilette. Des rouleaux entiers de PQ. Ça fera des proses plus longues.


(C’est dans l’Ecriventure, de Charles Pennequin, chez POL, à la page 149-150. Et comme je n’ai pas assez de temps et trop de paresse pour écrire un article moi-même, je vous renvoie à celui d’Eric Loret qui fait ça très bien dans Libération ; il vous expliquera notamment l’ex, l’ex-ex et les post-it.)