jeudi 12 février 2026
mercredi 11 février 2026
Venez au galop : on sème la tête ailleurs.
C’est dimanche 15 février à 11h30, à la librairie la Tête ailleurs, 42 rue de la Folie-Méricourt dans le 11e arrondissement : le Facteur Galop est à l’honneur, pour sa dernière livraison : Bip bip et vil coyote d’Amélie Durand, Hors-Je d’Anne Roy, Bouillon de colère de Mathilde Hinault et Face à rien de votre serviteur. Et Amélie Bertholet-Yengo pour Radio Campus Paris, car nous serons enregistrés en public. Venez, on sème !
Mon classique du mercredi : le sonnet en x de Mallarmé
C’est aussi la forme du sonnet, que j’essaie de m’approprier. Nerval, Baudelaire, bien sûr, mais aussi Mallarmé. Je les apprenais par cœur, d’ailleurs.
mardi 10 février 2026
« Je suis un écrivain indépendant. »
« Indépendant : Se dit aussi bien d’un éditeur ou d’un libraire (pourrait aussi se dire d’un écrivain, mais non). Relatif au chiffre d’affaires. »
peut-on lire à la page 49 de Mon petit DIRELICON, petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert, qui en était d’ailleurs peut-être un, écrivain indépendant ; il faudra que je lui demande.
Les indépendants, qu’ils soient éditeurs ou libraires, sont les professionnels du livre parmi lesquels je trouve ceux avec qui je travaille : j’aime leur indépendance. Car si je suis un écrivain (je dis bien « si » ; « je suis un écrivain » me paraît bien trop ridicule – même « je suis » me fait bien rire), « je suis » un écrivain indépendant. Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer. Bien sûr l’indépendance n’est qu’un mot. Les libraires et les éditeurs indépendants sont dépendants du marché, comme les autres. Les écrivains aussi sont dépendants du marché. Le succès est dépendant du marché. L’écrivain est plus ou moins tenu de se conformer aux attentes du marché – et plus son éditeur est puissant (autrement dit, plus l’enjeu financier est important) – plus l’écrivain est dépendant (et invité à se conformer).
L’écrivain indépendant, lui, est sourd, ou au moins un peu dur d’oreille, aux sirènes du marché. Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas. Le sujet n’a pas à être choisi parce qu’il est sociétal : il sera nécessairement sociétal puisque abordé par un être qui fait partie de la société. Et ce que sera le sujet n’est pas son affaire, à l’écrivain indépendant : lui, il écrit. Il écrit indépendamment. Et si vous souscrivez, indépendamment bien sûr, à ce qui vient d’être dit, vous pouvez, tout aussi indépendamment, partager.
(Livre indépendant à paraître fin mars, sous un nom d’auteur indépendant de celui de ce billet, chez un éditeur indépendant évidemment. Avis aux libraires indépendants)
lundi 9 février 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 97
On parle aussi d’une machine capable de séparer l’encre du papier imprimé. On retrouverait des feuilles vierges d’un côté, de l’encre de l’autre. Le contrat entre Messerschmied et les établissements Brunnen, alors même qu’il aurait été signé, se serait retrouvé dans cette machine et serait ainsi retourné à son état premier. La source là encore est apocryphe.
samedi 7 février 2026
Souvenirs de ma mère, 34 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1938 ? 1939 ?
Être trop ceci ou trop cela
A la rue François Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ; puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.
Parfois elle voulait jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un, dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop « garçonnière ».
Garçonnière, ce doit être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.
Être trop garçon ou trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.
Pour avoir un peu plus d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler comme ça aujourd’hui.
Ça lui fait un drôle d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir, d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois, mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.
Ils ont acheté ce commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il la laisse tranquille.
Oui, même lui qui n’a connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a pas dû aimer ça.
Il n’a pas souvent entendu sa mère parler de ce commerce.
Elle n’y allait pas, sauf pour voler du chocolat.
(Parfois des questions se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il prend son téléphone.)
Il se relit.
La pensée qui le traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.
C’est à propos de pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du tout.
Arrête-toi là.
Bien sûr, ses enfants, à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.
vendredi 6 février 2026
jeudi 5 février 2026
mercredi 4 février 2026
Mon classique du mercredi : Artémis, de Nerval
Or, étrangement ou non, à la même époque où je lisais tout Beckett, je lisais et relisais, jusqu’à les connaître par cœur, les Chimères de Nerval.
mardi 3 février 2026
Nous tentons d’apprendre les lettres tant que nous sommes en bas.
Ce serait quand même dommage de ne pas dire un mot de Plak, de Charlène Dinhut. Comme diaporama.zip, de Jessica Quiry, il vient de paraître dans la collection Prose libre des éditions Quartett. Je croule un peu trop sous les corrections diverses en ce moment pour prendre le temps de dire quelque chose d’intelligent, alors je vais lui laisser la parole – sachez quand même qu’il s’agit de l’évocation d’une communauté de femmes qui vit dans les souterrains, sans que vous le sachiez, et sans non plus qu’elles sachent vraiment ce qui se passe au-dessus.
Voilà, j’ai ouvert le livre au hasard. Quel talent il a le hasard, lisez plutôt :
Lors d’une veillée gagnées sur le sommeil Caille explique à Lampe que Belle-sœur est spéciale. Elle a été en haut, elle est revenue. Certaines du Grand dessous ne se font jamais à la vie d’en haut, dorment dans des voitures sans savoir qu’en bas il y a les leurs. Belle-sœur s’est habituée mais n’a pas oublié les souterrains. La mémoire de la vie d’avant est restée. Une erreur dans l’ordre des choses. Belle-sœur a voulu revenir. Mais pourquoi, si en haut il y a le bleu la pluie le vent ? Caille ne peut pas répondre. Lampe pense qu’encore une fois elle affabule – elle aime affabuler comme elle se plaît à nager dans le grand bassin.
Une fois Caille trouve une raison au retour de Belle-sœur : elle n’a pas su lire la langue. Elle s’est trouvée très seule. Alors elle a dû braver l’ordre des choses – revenir. Nous tentons à présent d’apprendre les lettres tant que nous sommes en bas.
Charlène Dinhut, Plak, éditions Quartett, 2026, p. 50
lundi 2 février 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 96
C’était fini pour Messerschmied. Une averse se serait déclenchée dans les bureaux de Brunnen tandis qu’il allumait un cigare. La source semble-t-il est apocryphe.
samedi 31 janvier 2026
Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Martinique, 1938 ?
Tailler la raie
On l’a inscrite à l’école à l’Ermitage, avec son cousin Mane, qui avait le même âge. C’était à cinq kilomètres de là.
Pour aller à l’école, ils s’accrochaient clandestinement à un cabrouet (une charrette à chevaux). En bas de la pente, ils le lâchaient pour remonter le Boulevard de la Levée (aujourd’hui c’est le Boulevard Charles de Gaulle) jusqu’à Galliéni, où ils étaient autorisés à monter dans le minibus des instituteurs, qui les amenait à l’Ermitage.
À l’école ils étaient mal vus par les autres enfants ; on les considérait comme des privilégiés parce qu’ils arrivaient avec les instituteurs.
Ils ne sont pas restés longtemps à la Cité des Bons Enfants, le logement était trop petit. Ils se sont installés rue François Arago, avec la grand-mère et les cousins. Plus tard on l’a surnommée la rue des Syriens, cette rue ; c’est devenu leur quartier. Raphaël Confiant a même écrit un livre : Rue des Syriens.
Toutes les histoires ont leur géographie. Pour les lecteurs vraiment martiniquais, si jamais il y en a pour ce livre, des images précises s’associeront à ces noms de lieux. Pour le lecteur de ce livre qu’il est aussi, mais vaguement martiniquais d’origine seulement, martiniquais délavé, ce sont surtout des mots poétiques. Le dire suffit-il à ce qu’ils le soient pour tous ?
Un jour, son frère Maurice lui a demandé de lui faire une raie au milieu. Dans des cheveux crépus, ce n’est pas facile. Elle lui en a découpé une à la règle, avec des ciseaux. Son père était furieux. Elle s’est sauvée. Mais son père, et sa grand-mère aussi, avait l’habitude de lui donner des raclées à retardement, quand elle avait oublié sa bêtise.
jeudi 29 janvier 2026
mercredi 28 janvier 2026
Mon classique du mercredi : la dernière bande, de Beckett
Mais oui : il fut un temps où je connaissais par cœur ce passage de la dernière bande. Je crois bien que c’était pour Cause à l’autre, le spectacle que Danielle Auby avait monté quand j’étais encore son élève, en classe de première (j’en parlais déjà ici).
Mon téléphone m’a coupé juste avant le « non » sur lequel j’allais m’arrêter. Comme j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise pour ces lectures du mercredi, je vais faire comme si cette coupure avait un sens : comme ça elle en aura un.
mardi 27 janvier 2026
court toujours (338)
La plupart du temps je ne dis rien. Je laisse juste parler les mots.
Rappel : ce soir à partir à 19h30 à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, rencontre avec deux autrices des éditions Quartett : Charlène Dinhut pour Plak et Jessica Quiry pour diaporama(.zip) ; j’ai eu le plaisir de rédiger la préface du second. Venez donc !
lundi 26 janvier 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95
On avait fait descendre Messerschmied du transatlantique où il voyageait pour raisons professionnelles. Un canot l’avait amené jusqu’à la plage d’une île déserte, en pleine nuit, avec ses valises. C’était complètement invraisemblable, le forcer à un tel voyage, juste pour signer le contrat ! Il n’y avait pas même un bureau, tout juste une espèce de hutte dans les arbres qu’on atteignait au moyen d’une échelle de corde. Puis Messerschmied émergea de ce cauchemar : il était bien chez Brunnen, dans le couloir, son attaché-case à la main, tout rempli de sa propre importance, accompagné par Monsieur Schlehe qui gazouillait à ses côtés. Soudain, il sentit une colère étrangère qui montait derrière lui, sans parvenir à saisir ce qui la motivait, à ceci près que c’était lui, encore et toujours, le responsable de cette colère, laquelle se mua soudain en douleur, celle d’un coup de pied violent dans son postérieur, parce qu’il fallait se débarrasser de lui, parce qu’il n’avait rien à faire là, parce qu’il était non seulement indésirable mais carrément nocif, lui, Messerschmied.
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samedi 24 janvier 2026
Souvenirs de ma mère, 32 (les Singes rouges) : Martinique, 1937-38
Vivre serré
En Martinique aussi il y avait une école Saint-Joseph de Cluny, comme celle où elle allait à Cayenne. Mais on n’a pas pu l’y inscrire : ses parents n’avaient plus les moyens. Son père était désormais à la retraite. Quel âge avait-il ? Il devait avoir soixante ans, vraisemblablement, et sa retraite de douanier. Du coup ils n’avaient plus de logement de fonction, il fallait payer un loyer. Et de façon générale la vie était beaucoup plus chère qu’en Guyane.
Ils ont emménagé dans un logement qu’occupait sa grand-mère, à la Cité des Bons Enfants, route de la Folie. C’est dans la périphérie de Fort-de-France. Avec eux, il y avait ses cousins, les fils de Tante Éméla. Ils vivaient là parce qu’ils allaient à l’école en ville, alors que leurs parents habitaient à la campagne, à Balata. Avant leur arrivée, sans doute Tante Éméla aussi était là. Elle a dû profiter de l’arrivée de sa sœur pour retourner à Balata. Officiellement, les cousins étaient sur le compte de la grand-mère.
Son grand-père, ou plutôt le mari de sa grand-mère – car il n’a jamais été le grand-père de personne –, était mort avant la naissance de Tante Éméla, la cadette. C’est pour ça que les deux sœurs et leur mère avaient pris cette habitude de vivre si « serrées » ensemble. Serrées serrées. Et la maladie de sa mère, et le fait qu’elle ait passé tout ce temps avant de se marier ; ça n’avait que renforcer ce petit clan familial.
C’est pour ça que sa mère avait voulu quitter la Guyane et rentrer en Martinique. Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane.
Tout ce passage était à la deuxième personne, dans la version précédente. C’était plus immédiatement compréhensible, et ça lui permettait de moins voir à quel point on entre dans le privé. Ça lui permettait d’éviter de se poser la question de savoir si ça il le mettait ou non. (Ça je le mets ou non?)
Ce qu’il faut retenir, c’est « serrées serrées », avec la toute petite pointe d’un accent créole difficile à définir que sa mère a gardé. Serrées serrées. Trop serrées.
Et puis aussi : Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane. Il rapproche cette phrase d’une autre, un peu plus haut : « Son père, c’était quelqu’un. » C’était quelqu’un en Guyane. En Martinique, ce ne serait plus personne. Très vite, ce ne serait plus personne.
jeudi 22 janvier 2026
mercredi 21 janvier 2026
Mon classique du mercredi : Malone meurt, de Beckett
Malone meurt est le premier roman de Beckett que j’ai lu – à moins que ce ne soit Mercier et Camier ; mais je crois bien que c’était Malone meurt. J’étais encore au lycée. Je l’avais acheté chez Brunel, la librairie des Mureaux ; c’est l’exemplaire que j’ai encore entre les mains. L’achevé d’imprimé est de 1969. Je ne l’ai pas commandé, il faisait partie du fonds de la librairie – depuis pas mal d’années ; je ne suis pas si vieux quand même. Mais c’était une époque où les librairies pouvaient se permettre d’avoir un fonds, bien plus important qu’aujourd’hui : il y avait moins de titres. J’ai lu Malone meurt et ça a été la première vraie rencontre avec un livre, avec le livre. C’était ça, déjà, que j’aurais voulu écrire.
mardi 20 janvier 2026
diaporama.zip ou la dépeinture poétique
Que je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement plongé dans la lecture de l’autre).
Ne soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :
Diaporama.zip ou la dépeinture poétique
Peut-être faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire. Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi, peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a vu l’exclusive regardeuse.
Jessica Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon lui « comme un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur une vision, la plus précise possible ». Il précise encore : « Dans une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ». Les ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes, peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?
« Une fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure
On y décèle quelques lueurs pas tout à fait au milieu
De chaque côté des raies beiges dorées
qui dansent un peu
Et derrière l’infime béance XL taillé en V
un dessous sage aux motifs blanc losange »
Le lecteur est ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que je qualifierais volontiers d’alternatifs, en référence à cette pratique qui se développe sur certains réseaux sociaux inclusifs et qui invite à proposer un texte dit « alternatif » à l’image postée, à l’intention et l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ». Faute de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en provoquer une autre, la nôtre. Ce regardeur aveugle que nous sommes doit-il pour autant être « cultivé », comme celui évoqué par Umberto Eco ? Il peut l’être (un peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre transparent, de même qu’« IKB », d’autant plus l’International Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème ainsi intitulé. (C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je » Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau assez différent de Jessica Quiry et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision singulière qui en invite d’autres. On lit encore, un peu plus loin, également en toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais Picasso ici est transformé en son : « J’entends le chant des galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de Picasso » – car « Picasso » en effet, vous n’êtes pas sans l’avoir remarqué, commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son outil symbolique. Picasso s’écoute quand on ne peut le voir.
Il y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint : on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini partage.


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