samedi 28 février 2026

Souvenirs de ma mère, 34 (les Singes rouges) : Fort-de-France, l’Ermitage, Martinique, 1938

 Casser des cailloux


Aux Terres Sainville ils étaient loin de l’Ermitage, où Mane et elle allaient à l’école. Pour raccourcir le trajet, ils cherchaient des « chemins découpés ».


Il y a des guillemets dans sa voix. C’est comme ça qu’ils disaient à l’époque : des « chemins découpés ». Il profite des guillemets pour tenter une requête Google. Les résultats significatifs sont rares : une occurrence dans un ouvrage intitulé Souvenirs d’Afrique, mais le passage concerne la Creuse. Une autre occurrence l’amène quand même à Haïti. Les mots aussi traversent les mers.


Puis Marcel, leur cadet de trois ans, les a rejoints à l’Ecole de l’Ermitage. Sur le chemin, ils se faisaient suivre et chahuter par les petits voyous du coin. On les appelait « Monsieur Mane, Madame Mane et Petit Mane ». Ils étaient trop bourgeois. Et puis elle, elle avait un drôle d’accent, on disait qu’elle « parlait plat » ; et ici, cette fois, elle était trop blanche.

« Blême ». C’était comme ça qu’ils disaient : « blême ».

Son drôle d’accent, son parler-plat, c’était celui de la Guyane – la Guyane où, au moins à l’école, celles des sœurs, elle avait été trop colorée pour manger du raisin.


Lui il n’a jamais connu le racisme directement. Les blancs sont dubitatifs quand il leur dit qu’il a du sang noir. Les noirs aussi. Ils le croient par politesse mais pour eux (les noirs, les blancs), c’est si peu que ça ne compte pas.

(Les noirs, les blancs, ils ne le savent pas, mais c’est un peu la même chose.)

(A qui t’adresses-tu ?)


Un jour, Duféal l’a poursuivie pour lui montrer ses parties génitales. Elle s’est plainte à sa mère. Elle ne l’a jamais oublié, Duféal. Longtemps après, elle l’a revu ; il était avec sa femme, il portait un jeune enfant dans les bras ; il présentait bien, il lui a fait bonne impression. Elle n’aurait pas cru. Elle a repensé au petit exhibitionniste, ça l’a fait rire.

Une autre fois, dans la cour de l’école, elle s’est fait attaquer par une grande noire, bien plus grande qu’elle. Elle a profité de sa taille pour lui rentrer dedans tête baissée. L’autre est tombée, elle s’est ouvert le front. Le front, ça saigne beaucoup.

Depuis toute petite, déjà en Guyane, son père la faisait boxer dans ses poings. Il disait « Tape ! Tape plus fort ! » Il lui disait qu’elle ne devait jamais attaquer la première, mais qu’elle devait se défendre ; pas question de se plaindre si on l’embêtait à l’école.


Quel sens ce passage a-t-il pour lui ? Il n’a jamais levé le poing sur personne. Pourtant il se rappelle avoir eu quelques occasions. Et le poing il l’avait aussi, en fait. Mais pour taper sur un nez c’est comme pour embrasser une fille : il faut un peu de présence d’esprit.


Elle a été punie : on l’a mise à genoux dans la cour, au soleil, les bras en l’air, à cogner des cailloux au-dessus de sa tête (on disait « casser des cailloux »). Elle a eu un malaise. Madame Linard ne savait plus comment s’expliquer.

Madame Linard, c’était la directrice, et une amie de l’oncle André. C’est à cause d’elle qu’il avait mis ses enfants à l’école si loin.



vendredi 27 février 2026

« Louise Bottu va mettre sous presse un nouveau recueil »

Ceci est une authentique coïncidence, de celles qu’on trouve franchement un peu grosses pour en être mais qui n’en sont pas moins. Figurez-vous que, tandis que ce matin je lisais Monsieur Songe – curieusement j’ai peu lu Pinget et, tombant l’autre jour en librairie sur Monsieur Songe, je l’ai acheté en me disant « ce sera pour cet été » ; l’été est arrivé plus tôt que prévu, j’ai donc commencé Monsieur Songe et, tandis que je lisais Monsieur Songe, disais-je, je tombe ce matin même sur le passage suivant :

« Monsieur Songe au cours de sa promenade du matin rencontre un jour Louise Bottu la poétesse. Elle est toute déjetée, boiteuse et tremblotante. Mais sitôt qu’elle reconnaît Monsieur Songe elle a un sourire de petite fille et leur conversation, qu’ils ont interrompue depuis des lustres, est la même qu’autrefois. C’est ainsi qu’il apprend que Louise Bottu va mettre sous presse un nouveau recueil de poésie. Elle en parle comme de sa première communion, avec des accents pathétiques. Il n’y est question que de levers de soleil, d’oiseaux bleus, de fleurs et d’amourettes. Et à mesure qu’elle en parle elle prend des couleurs, elle en oublie de trembler, elle se redresse, regarde autour d’elle, bref ressuscite.

Et Monsieur Songe en rentrant chez lui pense ah ces femmes n’ont pas fini de nous étonner ! »

Et voici que, passant sur les réseaux sociaux, j’aperçois cette photo, postée le même matin : mais bon sang, bien sûr ! Louise Bottu est passée à l’action et voici, en avant-première, mes Abécédaires du dimanche imprimés ! Je ne les ai pas encore entre les mains, mais vous pouvez déjà les commander sur le site de l’éditeur. Louise Bottu n’a pas fini de m’étonner.




mercredi 25 février 2026

Mon classique du mercredi : Portrait de l’artiste en jeune homme, de Joyce

Ce portrait de l’artiste en jeune lecteur auquel je m’attelle depuis plus d’un an maintenant ne pouvait faire l’impasse sur le Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce. Je me souviens très bien que si j’ai lu Joyce à l’époque, c’est à cause de Beckett et de leur relation. Je ne sais plus si j’ai commencé par Ulysse ou par A portrait of the artist as a young man ; les deux ont été lus pour la première fois à la même époque – en revanche je me souviens que, si je n’ai pas eu le courage de lire Ulysse dans le texte, je l’ai fait pour le portrait : j’étudiais l’anglais (assez curieusement, puisque c’était ma deuxième langue), c’est pourquoi je vous l’inflige, ainsi que la version française, relue beaucoup plus récemment. À l’époque, c’est le début du livre qui m’avait le plus retenu, cette faculté à entrer dans le point de vue d’un enfant. Quand je l’ai relu plus tard, aussi, en fait. En voici donc l’incipit ; vous pardonnerez ma prononciation anglaise – même la française n’est pas vraiment standard.



lundi 23 février 2026

Le Facteur Galop sur Radio Campus Paris

Ce lundi 23 février à 20h sur Radio Campus Paris (93.9), on diffusera les lectures et les échanges qui ont eu lieu le 15 février à la librairie La Tête ailleurs (Paris 11e), à l'occasion de la publication d'une série de petits livres de l'éditeur lyonnais, le Facteur Galop.

Le Facteur Galop est une maison d'édition associative qui fabrique des livres courts, hybrides, pensés pour être achetés en lot, lus, puis semés. Des livres qui se déplacent et changent de mains.

On entendra les voix de six autrices et auteurs aux côtés des éditeur*rices : Philippe Annocque, Amélie Berholet-Yengo, Amélie Durand, Corinne Guerci, Mathilde Hinault et Anne Roy.

L'émission sera ensuite disponible ici et sur les plateformes de l'émission. 



samedi 21 février 2026

Souvenirs de ma mère, 34 (les Singes rouges) : Balata, Martinique, 1938-1982

 Être sévère avec les enfants



Pour les vacances, elle partait avec ses cousins qui retrouvaient leurs parents à Balata.


A Noël, l’oncle André, le mari de tante Éméla, préparait plein de bonnes choses. Il avait été cuisinier à Boston et c’était toujours lui qui cuisinait quand il recevait. Il tuait le cochon, il préparait le boudin. Avec Marcel, elle restait dans le coin pour grappiller des bouts de boudin ; son oncle n’était pas chiche sur la nourriture. Mane ne pouvait pas en manger autant, ça le rendait malade. Tonton André faisait aussi des petits pâtés salés, et aussi du jambon glacé, roulé dans le sucre et passé au fer chaud.

Une fois – ce n’était pas pour Noël –, il avait préparé pour une réception de la tête de cochon. Ça se mange chaud. Elle n’aimait pas vraiment, c’était gluant. Mais elle avait fait honneur quand même. Quand il lui en a reproposé, elle a refusé poliment d’en reprendre. « Pourtant tu as mangé ta part avec appétit. » Elle prenait garde de ne pas le vexer.


Il avait pris l’habitude de leur demander, à son fils Mane et à elle, de lui enlever ses cheveux blancs. C’était fastidieux. Alors un jour elle a osé lui proposer de lui arracher plutôt les noirs, ça irait plus vite. Il a ri et ils ont été débarrassés de cette corvée.


Comme il était cultivateur de bananes, parfois il lui arrivait d’en acheter à d’autres producteurs pour compléter son quota quand la production n’avait pas été suffisante. La cargaison, il allait la chercher dans un gros camion ouvert à l’arrière. C’était un plaisir de monter à l’arrière du camion, avec les cousins. Il y avait aussi ses deux ouvriers : Chichine et Thellius. Chichine était tout jeune, noir mais aux yeux bridés, métissé de chinois. Lui et le vieux Thellius, c’étaient les deux ouvriers de l’oncle André, pendant des années. Ils lui étaient très attachés. Mais vers onze ans elle n’a plus eu le droit de monter à l’arrière du camion. C’était devenu inconvenant, sans doute à cause de Chichine.


Il pouvait être très dur, l’oncle André. Une fois, elle jouait avec ses cousins à se poursuivre à cheval, un bâton entre les jambes. Comme elle n’avait que des garçons avec elle, elle jouait à des jeux de garçon. Sa grand-mère l’a appelée, elle avait besoin d’elle, elle ne se souvient plus pour quoi. Mais elle préférait s’amuser avec ses cousins, alors elle la faisait attendre. Comme elle passait à côté de lui, sans un mot il a attrapé le bâton qui lui servait de cheval et il lui a fichu une raclée avec. Marcel, tout petit à l’époque, s’en souvient encore. Ça aussi c’était inconvenant, aux yeux de l’oncle, sans doute, qu’une fillette de neuf ans joue au cavalier avec un bâton entre les jambes. Mais c’était avec son fils aîné qu’il était le plus dur. Pourtant c’était un enfant facile.


Il sent qu’elle ne veut pas s’étendre. Et en effet à quoi bon.


C’était une époque où l’on était sévère avec les enfants. C’était peut-être une famille, surtout, où l’on pensait qu’il fallait être sévère avec les enfants. Même la grand-mère avait une ceinture en cuir destinée aux punitions. Régulièrement, avec Mane, ils en coupaient un petit bout. A la fin il ne restait presque plus rien. Peut-être que le moment où elle a été trop courte a correspondu à celui où ils étaient devenus trop grands pour être corrigés de cette manière-là.


A Balata, en 1982, il est sur le parvis du Sacré-Cœur avec ses parents. C’est la dernière fois qu’il part en vacances avec eux ; il a dix-neuf ans mais des vacances en Martinique, ça ne se refuse pas. Sur le parvis, un plus loin, il y a un groupe de personnes. Sa mère se penche vers lui. Elle lui dit : « Regarde : c’est Monsieur Césaire. » Un homme tourne ses yeux dans leur direction. Oui, c’est Aimé Césaire.


mercredi 18 février 2026

Mon classique du mercredi : Du côté de chez Swann de Proust

Quand j’ai lu Du côté de chez Swann pour la première fois, c’était pour la fac et je n’ai pas eu le temps, à ce moment-là, de lire la Recherche en entier. Alors un peu plus tard, je l’ai relu une deuxième fois, et A l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais quelque chose encore, je ne ne sais plus quoi, m’a empêché d’aller plus loin. Puis je l’ai relu une troisième fois, et les Jeunes filles une deuxième, et enfin toute la Recherche.



mardi 17 février 2026

Tout Jourde

Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire un billet sur la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, mais comme il est paru à la rentrée littéraire d’automne, vous n’aurez pas de mal à trouver de vrais comptes rendus. Or moi qui ne suis pas tant désireux de lire des histoires, j’aime la fiction chez Jourde. Car la fiction, chez lui, est non seulement la chair même de son œuvre, mais elle en est aussi le sujet : c’est une sorte de fiction au carré, ou de fiction en abyme. En cela la Marchande d’oublies rejoint une autre grande histoire de fiction, de fictions : le Maréchal absolu – avec lequel, remarquez-le, elle partage nombres de phonèmes. La Marchande d’oublies, le Maréchal absolu. C’est sans doute une coïncidence ; certainement, même. N’empêche : difficile en lisant la Marchande d’oublies de ne pas repenser aussi bien à la clownerie macabre de la Cantatrice avariée qu’à la descente dans la tombe de Pays perdu, à la peur de la Présence qu’à la dérangeante étrangeté de Dans mon chien. Si je ne dirai pas qu’on retrouve tout Jourde dans l’habit cousu d’horreurs magnifiques de la Marchande d’oublies, c’est juste parce qu’on n’a pas encore lu tout Jourde.



lundi 16 février 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 98 et dernier

Enfin, il paraît que Messerschmied serait retourné chez Brunnen et que, tandis qu’il relisait le contrat en marchant dans le couloir, toujours accompagné de Monsieur Schlehe, il aurait trébuché sur un objet et fait une mauvaise chute.

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samedi 14 février 2026

Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Fort-de-France, les Terres Sainville, 1938-1939

 Se raconter des histoires


Le soir, avec son cousin Mane, assis sur le balcon de la maison des Terres Sainville, ils se racontaient leurs aventures d’avant la Martinique, elle en Guyane, lui à Boston.

Oui, à l’époque où elle était en Guyane avec ses parents, Tante Éméla et son mari étaient partis travailler aux États-Unis, à Boston. Mane, qui avait son âge, était né là-bas. Mais ils étaient rentrés en Martinique avant eux.

Bien sûr c’étaient surtout des aventures imaginaires, d’ailleurs Mane n’avait que deux ans quand il a quitté Boston. Elle ne se rappelle pas ce qu’ils se racontaient mais elle se souvient que c’était passionnant. Le petit Marcel écoutait.

Et puis sa grand-mère arrivait, sa timbale en argent à la main, pleine d’eau. (Elle a encore cette timbale, elle l’a gardée.) Elle disait : « C’est l’heure de la prière. » Ils s’exclamaient : « Déjà ? »

A l’intérieur de ces guillemets, l’accent, l’intonation. Il l’entend, même en se relisant il l’entend, mais il ne peut pas la reproduire par écrit.

C’était la prière du soir. Il y avait aussi une prière du matin mais elle s’en souvient moins bien. C’était sa mère qui la leur faisait faire.

Pendant la prière du soir, sa grand-mère était dans sa berceuse et tous les trois ils étaient à genoux tout autour.


Même lui pour un peu il oublierait de préciser qu’une berceuse c’est un fauteuil à bascule, un rocking-chair. On appelle ça une berceuse.


A chaque fois qu’ils répétaient « priez pour nous », son grand frère Maurice passait sa tête par la porte et, pour se moquer, criait « pied-poule ! » qu’il déclinait ensuite en « pied-canard ! » « pied-cochon ! » Toute la ferme y passait.

Pour bien comprendre pourquoi c’est drôle, il faut entendre la voix de petits enfants antillais répéter « priez pour nous » en avalant les mots pour en avoir plus vite fini.


Il a les voix, les accents dans la tête. Bien sûr il ne peut pas les reproduire par écrit mais même à l’oral, il ne saurait pas bien le faire. Si un jour on lui demande de lire ce passage à l’oral, il ne saura pas bien le faire.

C’est peut-être là, entre cette capacité à entendre et cette incapacité à reproduire que quelque chose se joue. Mais il ne faut pas lui demander quoi.



mercredi 11 février 2026

Venez au galop : on sème la tête ailleurs.

C’est dimanche 15 février à 11h30, à la librairie la Tête ailleurs, 42 rue de la Folie-Méricourt dans le 11e arrondissement : le Facteur Galop est à l’honneur, pour sa dernière livraison : Bip bip et vil coyote d’Amélie Durand, Hors-Je d’Anne Roy, Bouillon de colère de Mathilde Hinault et Face à rien de votre serviteur. Et Amélie Bertholet-Yengo pour Radio Campus Paris, car nous serons enregistrés en public. Venez, on sème !



Mon classique du mercredi : le sonnet en x de Mallarmé

C’est aussi la forme du sonnet, que j’essaie de m’approprier. Nerval, Baudelaire, bien sûr, mais aussi Mallarmé. Je les apprenais par cœur, d’ailleurs.



mardi 10 février 2026

« Je suis un écrivain indépendant. »

« Indépendant : Se dit aussi bien d’un éditeur ou d’un libraire (pourrait aussi se dire d’un écrivain, mais non). Relatif au chiffre d’affaires. »

peut-on lire à la page 49 de Mon petit DIRELICON, petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert, qui en était d’ailleurs peut-être un, écrivain indépendant ; il faudra que je lui demande.

Les indépendants, qu’ils soient éditeurs ou libraires, sont les professionnels du livre parmi lesquels je trouve ceux avec qui je travaille : j’aime leur indépendance. Car si je suis un écrivain (je dis bien « si » ; « je suis un écrivain » me paraît bien trop ridicule – même « je suis » me fait bien rire), « je suis » un écrivain indépendant. Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer. Bien sûr l’indépendance n’est qu’un mot. Les libraires et les éditeurs indépendants sont dépendants du marché, comme les autres. Les écrivains aussi sont dépendants du marché. Le succès est dépendant du marché. L’écrivain est plus ou moins tenu de se conformer aux attentes du marché – et plus son éditeur est puissant (autrement dit, plus l’enjeu financier est important) – plus l’écrivain est dépendant (et invité à se conformer).

L’écrivain indépendant, lui, est sourd, ou au moins un peu dur d’oreille, aux sirènes du marché. Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas. Le sujet n’a pas à être choisi parce qu’il est sociétal : il sera nécessairement sociétal puisque abordé par un être qui fait partie de la société. Et ce que sera le sujet n’est pas son affaire, à l’écrivain indépendant : lui, il écrit. Il écrit indépendamment. Et si vous souscrivez, indépendamment bien sûr, à ce qui vient d’être dit, vous pouvez, tout aussi indépendamment, partager.



(Livre indépendant à paraître fin mars, sous un nom d’auteur indépendant de celui de ce billet, chez un éditeur indépendant évidemment. Avis aux libraires indépendants)

lundi 9 février 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 97

On parle aussi d’une machine capable de séparer l’encre du papier imprimé. On retrouverait des feuilles vierges d’un côté, de l’encre de l’autre. Le contrat entre Messerschmied et les établissements Brunnen, alors même qu’il aurait été signé, se serait retrouvé dans cette machine et serait ainsi retourné à son état premier. La source là encore est apocryphe.



samedi 7 février 2026

Souvenirs de ma mère, 34 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1938 ? 1939 ?

 Être trop ceci ou trop cela



A la rue François Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ; puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.

Parfois elle voulait jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un, dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop « garçonnière ».

Garçonnière, ce doit être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.


Être trop garçon ou trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.


Pour avoir un peu plus d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler comme ça aujourd’hui.


Ça lui fait un drôle d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir, d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois, mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.


Ils ont acheté ce commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il la laisse tranquille.


Oui, même lui qui n’a connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a pas dû aimer ça.


Il n’a pas souvent entendu sa mère parler de ce commerce.


Elle n’y allait pas, sauf pour voler du chocolat.


(Parfois des questions se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il prend son téléphone.)


Il se relit.

La pensée qui le traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.

C’est à propos de pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du tout.

Arrête-toi là.

Bien sûr, ses enfants, à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.



mercredi 4 février 2026

Mon classique du mercredi : Artémis, de Nerval

Or, étrangement ou non, à la même époque où je lisais tout Beckett, je lisais et relisais, jusqu’à les connaître par cœur, les Chimères de Nerval.