mercredi 8 février 2023

court toujours (95)

Quelle idée aussi d’avoir confié les transports ferroviaires à une aristocratie terroriste ! Des privilégiés qui prennent les voyageurs en otage, contre rançon. Dans quel monde vivons-nous ?




mardi 7 février 2023

court toujours (94)

Je vais mettre plus de personnages dans mon prochain roman, quelques centaines de milliers ; et puis je les obligerai à me lire.




dimanche 5 février 2023

Mon étoile mystérieuse / Souvenirs d’un lecteur de bandes dessinées (1)

Hier en faisant les courses j’ai vu une pomme, enfin plusieurs pommes mais surtout une ; je n’en avais jamais vu d’aussi grosse. Une pomme énorme, juste énorme ; j’ai failli l’acheter rien que pour la taille, mais je n’en avais pas l’usage. J’ai pensé à Guillaume Tell ; son exploit m’a paru moins extraordinaire. Je n’avais jamais vu une pomme pareille, énorme et rouge. Si une pomme pareille te tombe sur la tête quand tu passes dessous, tu es sûr de comprendre à quel point parfois la gravité, ça peut être vraiment grave.

Je n’avais jamais vu une pomme pareille. Si : j’en ai vu – mais dessinées. Dessinées par Hergé, dans l’étoile mystérieuse. Rappelez-vous, à la fin de l’album, quand Tintin est sur l’aérolithe, en plein océan arctique. Il a campé dessus, et a jeté par-dessus son épaule le trognon de la pomme qu’il vient de manger. Une feuille lui chatouille le cou, c’est le pommier du trognon qui pousse déjà, et qui en quelques minutes se met à donner des pommes énormes – énormes mais à peine plus grosses que la pomme énorme que j’ai vue hier – lesquelles à leur tour donnent naissance à d’autres pommiers, toute une forêt de pommiers gigantesques qui donnent des pommes qui tombent, c’est un vrai bombardement de pommes et voici qu’une pomme, bien sûr, tombe sur la tête de Newton, pardon, de Tintin, la gravité en effet est à l’œuvre dans l’étoile mystérieuse, c’est déjà à cause d’elle si ladite étoile mystérieuse a frôlé la Terre et qu’un petit morceau s’est écrasé dans l’Arctique.

Je connais bien l’étoile mystérieuse. Fut un temps où je crois bien que je connaissais toutes les répliques par cœur. C’est mon premier Tintin. C’est Francis, mon grand frère, qui me l’a offert. Je ne me souviens plus de l’occasion, si c’était mon anniversaire, ou Noël, ou sans occasion particulière. C’était peut-être Noël puisqu’il a aussi offert Vol 714 pour Sydney à mon cousin Jean-Yves. Je me souviens que la couverture avec le volcan en éruption me faisait envie. Sur la couverture de l’étoile mystérieuse, Tintin, chaudement couvert, pose une main effarée sur sa joue face à un champignon géant. Finalement, un champignon géant, pour moi, c’était bien choisi aussi, même si à l’époque je ne savais pas encore la place que les champignons prendraient dans un autre compartiment de ma vie. Je ne savais même pas que ma vie serait compartimentée.

Ça nous renvoie à quelle époque ? Je suis à peu près sûr que c’était encore la fin des années soixante. La toute fin bien sûr, mais les années soixante quand même. Attends, j’ai encore l’album, à côté ; je vais aller voir l’achevé d’imprimer.

1966. Bon, il a dû attendre un peu dans les entrepôts de Casterman avant d’arriver dans ma chambre. Dans ma chambre, il n’a pas dû y arriver avant 1969. 1968 tout au plus. Plutôt 1969. Ou 1968, car je crois bien que Vol 714 pour Sydney venait de paraître et, je viens de vérifier, il est paru en 1968.



vendredi 3 février 2023

autoportrait en internaute

Involution quotidienne


Lorsque je navigue sur internet, les associations se bousculent, mais elles sont de plus en plus fugitives et passent presque aussitôt dans l’oubli. Cette bulle d’amnésie grossit à mesure que je poursuis mes recherches. Peu à peu, ces dernières deviennent sans objet. Je m’approche du vide final. Je ne sais plus ce que je cherche, ni même ce qui m’intéresse. Mes idées, mes représentations rétrécissent, telle une évolution à l’envers des espèces vivantes, où les organismes perdraient leurs membres et leurs articulations pour revenir à l’état originel de protozoaire.

Le paradoxe est que ces centres d’intérêt qui s’étiolent sont méticuleusement archivés par la toile. En moi, leur carrière s’achève, mais dans l’espace numérique, elle commence. À mon insu, ces recherches moribondes orientent mes navigations futures. Elles m’emprisonnent dans une sphère sur mesure dont je suis le captif inconscient.


C’est de Philippe Garnier, c’est dans la Démence du percolateur (dont je commence tout juste la lecture) et ça vient tout juste de paraître aux éditions Premier Parallèle.




jeudi 2 février 2023

court toujours (92)

Tant qu’à raccourcir la durée de la retraite, pourquoi l’amputer de ses deux premières années – les deux meilleures – plutôt que des deux dernières, qui sont rarement les plus heureuses ? (Et c’est ainsi que l’euthanasie lui apparut soudain comme une perspective désirable.)




mercredi 1 février 2023

court toujours (91)

Ce que je n’aime pas dans les romans, c’est qu’ils racontent comment les choses se passent, alors qu’on n’en sait rien.




mardi 31 janvier 2023

« Entrée interdite aux personnes non-autorisées »

Que dois-je faire ? On ne m’a rien dit. On ne m’a pas dit si j’étais autorisé ou si je n’étais pas autorisé. Comment savoir ? Est-on supposé le savoir tout seul ? Est-on supposé savoir si on est autorisé ou est-on supposé savoir si on n’est pas autorisé ? Car si je ne le sais pas, c’est qu’une des deux catégories de personnes, les autorisées ou bien les non-autorisées, l’une de ces deux catégories disais-je, ne sait pas si elle est autorisée ou non-autorisée puisque je ne le sais pas, puisqu’on ne m’a rien dit à ce sujet – si toutefois je suis bel et bien une personne ; il m’arrive d’en douter, même si la plupart des personnes que j’ai croisées depuis que j’existe m’ont toujours donné l’impression de me considérer comme une personne. Peu importe donc que je sois bel et bien une personne ou non ; ce qui compte, c’est que je sois considéré comme une personne. Comme c’est en effet le cas, cette annonce, « Entrée interdite aux personnes non-autorisées », me concerne, soit en tant que personne autorisée, soit en tant que personne non-autorisée. Que dois-je donc faire ? Si je suis une personne non-autorisée, la chose me paraît simple : il ne faut pas que j’entre (mais suis-je vraiment une personne non-autorisée, je n’en sais rien). Il paraîtrait donc plus sage, a priori, de ne pas entrer. Mais si je suis une personne autorisée à entrer, puis-je me permettre de ne pas entrer ? Comme je ne sais pas si je suis une personne autorisée, je ne sais pas non plus si les personnes autorisées peuvent se permettre de ne pas entrer alors même qu’elles y sont autorisées. Peut-être alors qu’en n’entrant pas je commets une faute. Il faudrait savoir alors quelle faute est la plus grave : entrer sans être autorisé ou bien ne pas entrer alors même qu’on est autorisé et qu’on a peut-être, qui sait, l’obligation, l’obligation ou le devoir – voire la mission – d’entrer ? Après tout, entrer sans être autorisé n’est peut-être qu’une infraction de peu d’importance, une simple inconvenance sans conséquences, alors que ne pas entrer alors qu’on est autorisé constitue un manquement grave, une défaillance essentielle, une faute fondamentale ?

C’est là qu’on se rend compte à quoi tient la vie. Il aurait suffi que je passe mon chemin sans tourner la tête – ça aurait très bien pu être le cas si j’avais été, par exemple, victime d’un torticolis, la tête bloquée dans une minerve ; il aurait suffi que j’oublie mes lunettes à la maison et que ma myopie m’eût rendues indéchiffrables les caractères de l’inscription ; il aurait suffi qu’on m’adresse la parole au moment où je passais devant l’inscription et que mon attention ait été détournée ; j’aurais passé mon chemin, je serais rentré chez moi l’esprit paisible et la conscience tranquille.

Je serais rentré chez moi l’esprit tranquille alors même que, peut-être, j’étais, je suis une personne autorisée à entrer, une personne dont, encore maintenant, à l’instant où je parle, on attend désespérément l’entrée. Qui sait quelles conséquences peut avoir ma non-entrée ? Quelles conséquences pour moi, sans doute, mais surtout pour combien d’autres personnes dont le sort est directement lié à mon entrée ? Vous-même, n’êtes pas passé devant cette inscription, « Entrée interdite aux personnes non-autorisées » ? Vous ne savez plus ? Vous n’avez pas fait attention ? Ou bien, tout simplement, vous ne l’avez pas vue ? Comment pourriez-vous assurer que vous n’êtes pas passé devant ? Et vous vous étonnez que tout aille mal ? De plus en plus mal ? Vous ne vous sentez pas responsable ? Vous ne vous sentez pas responsable de tout ce qui va mal alors même que vous ne pouvez pas assurer ne pas être passé devant cette inscription ?



samedi 28 janvier 2023

Choisissez bien votre feuille de vigne : Ampélographie paradisiaque

« Mais pudeur n’exclut pas fantaisie et choix des tons. Si le simple cordiforme du Petit Verdot offre un petit cœur bienvenu sur les organes sexuels, les amateurs de teintes pastel, quant à eux, favoriseront le vert clair de la face supérieure du limbe du Silvaner tandis que les personnes portées sur le foncé opteront pour le Jaquez. »

Si vous aussi vous vous demandez quelle feuille de vigne cachera avec le plus de grâce vos parties génitales, je vous recommande vivement cette Ampélographie paradisiaque, du Docteur Lichic, parue récemment aux éditions des Grands Champs.