Je
viens de finir Gynt (en dévalant la pente), trahison libre du
Peer Gynt d’Enrik Ibsen, par Marion Aubert, qui vient de
paraître chez Quartett.
Je
vous montre un passage, pris au hasard, que vous voyiez un peu à
quoi ça ressemble :
La
reine des trolls
Oh
my lord. My lord. « Troduljeke ». Bienvenue. Bienvenue
chez toi, Peer. Tu tombes bien / à pic. Tu n’es pas mal. Pas très
blond mais bon. Tu feras l’affaire. Laisse-moi te regarder, mon
garçon. Hum. Lâchez-le. Tourne. Tourne-toi un peu. Oui. Bon. Tu as
des questions ?
Peer
Oui.
Euh. Non. Pas vraiment. J’ai pas préparé. Je… On m’a dit. On
votre fille. Enfin. Laissé entendre. Que je pouvais. Que vous
cherchiez. Un roi. Un roi dans mon genre. Je m’y connais en règne.
Je me sens, comment dire. Prédisposé. Vous voulez voir ma bio ?
J’ai une longue bio.
La
reine des trolls
As-tu
bien compris où tu mettais les pieds ?
Peer
Oui.
Votre fille. Ta fille. Je ne sais pas. Ta fille m’a dit que si je
l’épousais, je pouvais devenir roi, et… ça me tente ! Vous
savez, je suis fils de reine moi aussi là-haut. Faut savoir sauter
sur l’occasion. En haut, c’est un peu bouché, l’horizon. Et
puis, tout le monde me fait un peu chier. Pour tout vous dire, je
n’en peux plus. Y a des flics partout. Je suis poursuivi par toute
une bande de bigots / des flics et des bigots. Et puis, Solweig m’a
jeté. Alors au point où j’en suis. On est hyper nombreux. Huit
milliards.
La
reine des trolls
Pour
tout te dire ça va pas tellement bien ici non plus. On est en plein
déclin. Notre race est trop pure. Il nous faudrait abâtardir notre
race avant de la transplanter.
Peer
Rien
compris.
La
reine des trolls
Troll !
Trolside. Trolusque.
(pages
73-74)
Ce
n’est peut-être le passage le plus punk, en fait, mais ça me
rappelle – toute cette lecture me rappelle des souvenirs. Car j’ai
joué Peer Gynt, il y a longtemps. Et, si j’en crois ma
mémoire, bien sûr ce texte est une trahison plus qu’une
traduction, mais en même temps vraiment pas. Il y a déjà ça dans
le Peer Gynt d’Ibsen (sauf qu’on est pas encore tout à
fait au vingtième siècle, quoi, et donc pas non plus au
vingt-et-unième). Et ça me rappelle d’autres souvenirs, encore
plus lointains, où je jouais Don Diègue dans une réécriture du
Cid. C’était mon amie Laure, surtout, qui était à l’écriture,
que je n’ai pas revue depuis le siècle dernier, car le temps passe
pour Peer Gynt et pour moi aussi, mais que je salue affectueusement
au passage ; elle partage avec Marion Aubert cette créativité
débridée dans l’adaptation.