Se demander de quoi parle Audrey Pulvar
Vers cette époque, un jeune prêtre, l’abbé Pulvar, a eu l’idée d’organiser des mouvements de jeunesse chrétienne pour les jeunes des Terres Sainville : la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), la JEC (jeunesse étudiante chrétienne) et les Âmes Vaillantes. Elle devait avoir treize ans environ. Elle a adhéré aux Âmes Vaillantes. (Il y avait déjà des scouts, qui étaient pris en charge par un autre prêtre.) Aux Âmes Vaillantes, elle a eu tout de suite une place importante grâce au piano. Elle jouait lors de saynètes pour les parents, à la salle paroissiale, elle accompagnait les chansons au piano. Souvent les filles chantaient trop lentement et elle, elle jouait trop vite, parce qu’elle avait le trac.
Elle avait commencé le piano à quatre ans, à Cayenne. C’était une idée de sa mère. Ça se faisait, dans les bonnes familles. Au retour en Martinique, sa mère lui a fait prendre des cours chez son amie Madame Alphonsine.
En se relisant, il se dit qu’il va retirer ce nom propre. Quel intérêt ? Oui, il va le retirer. Ça n’apporte rien. Et puis il se souvient de l’histoire de Jeannot Alphonsine. Quand il était petit et qu’il s’amusait à faire des grimaces et à loucher, sa mère lui disait : « Je t’ai déjà raconté l’histoire de Jeannot Alphonsine ? » Oui, elle la lui avait racontée. Il se souvient que Jeannot s’amusait tout le temps à loucher. Et plus tard, quand sa mère a revu Jeannot grand, il louchait pour de bon. Ce n’était plus pour jouer.
Il ne demande pas à sa mère qui était Jeannot par rapport à la dame qui lui donnait des cours de piano. Il repense juste à ça : faire et refaire, exprès, jusqu’à ce qu’un jour ce ne soit plus exprès. Jusqu’à ce qu’un jour on n’en ait plus conscience. Peut-être que c’est une leçon d’écriture. Peut-être même que c’est une leçon de vie.
Comme il n’y avait pas de piano à la maison, elle allait s’exercer chez les uns chez les autres. Elle a longtemps piétiné. Elle aimait surtout jouer toute seule, à l’oreille, les airs à la mode.
Qu’est-ce que c’était, les airs à la mode ? Elle s’en souvient ?
Besame mucho, Ambiance... La Paloma, aussi, que sa mère aimait beaucoup.
Il se souvient de la Paloma en même temps que de sa grand-mère. La Paloma, adieu. La Paloma, je t’aime.
Ambiance, c’était In the mood de Glenn Miller. On traduisait les titres. Lui aussi il a essayé de le pianoter à l’oreille, au début de l’adolescence.
Sa grand-mère l’accompagnait systématiquement chez Madame Alphonsine, jusqu’à ce que, vers douze ou treize ans, elle réclame à y aller toute seule ; elle était bien assez grande. On a feint d’accepter, mais la fois suivante elle a aperçu sa grand-mère dans une rue parallèle, qui essayait de se cacher, à chaque carrefour. A Fort-de-France, toutes les rues sont parallèles ou perpendiculaires, comme dans les villes américaines.
Elle a arrêté les cours de piano à la mort de sa grand-mère, elle avait quinze ans. Quand elle est entrée au lycée, elle a eu envie d’avoir un vrai professeur de conservatoire. Ça n’a pas abouti. Elle est restée à jouer à l’oreille. A cette époque, les partitions étaient très rares.
Les répétitions pour les chants avaient lieu chez ses parents. C’était agréable. Ça changeait de l’ambiance habituelle.
Grâce aux Âmes Vaillantes, elle a pu sortir un peu de chez elle. Respirer. Jusqu’à la mort de sa grand-mère.
Elle a même pu aller à la mer. Sa mère avait du mal à la laisser y aller. Au fond, elle devait avoir peur qu’elle se noie. Elle a quand même accepté qu’elle participe à un camp de huit jours au Lazaret, parce que Tante Rose y envoyait sa fille Cilotte.
Il y avait plein d’enfants, et pas grand-chose à manger. Une fois, elle a volé à la cuisine. Un bout de viande émergeait de la soupe. Quelqu’un est arrivé. Elle l’a vite englouti, elle s’est brûlée.
Il y avait une ambiance fantastique. On chantait autour du feu de camp.
C’est pour ça, bien sûr, c’est pour ça que lui aussi il est allé aux scouts. C’est à ça qu’il tient son goût de la nature.
Ce sont de bons souvenirs. Il a souvent entendu sa mère les raconter. Ce sont un peu les siens aussi. Des souvenirs de souvenirs. D’ailleurs souvent quand il voit Audrey Pulvar à la télé, il pense à l’abbé Pulvar et aux Âmes vaillantes, et c’est tout juste s’il ne se demande pas de quoi elle parle.














