lundi 3 août 2026

Marcel Cohen

 




J’apprends (en suivant Nathalie Zberro) que Marcel Cohen vient de mourir. C’est à mes yeux l’un des auteurs contemporains les plus importants, et ces Hublots lui ont consacré quelques billets. Je les recopie ici, pour les paresseux du clic. On y lira notamment une note de 2007 sur ma toute première lecture de Marcel Cohen (c’était Faits II), quelques réponses de Marcel Cohen à Thierry Guichard dans le Matricule des Anges de juin 2013, puis des extraits de Faits II, Le Grand Paon-de-Nuit, Faits III, Sur la scène intérieure, Détails, Détails II. C’est un peu long. C’est très court eu égard à la valeur de l’œuvre de Marcel Cohen.



Faits II, de Marcel Cohen


Parmi les livres que j’ai lus cet été, Faits II, de Marcel Cohen, dont je n’avais encore rien lu, est à coup sûr un de ceux qui m’a laissé la plus forte impression. Mais j’ai du mal à trouver les mots pour l’expliquer. Je comprends mieux d’ailleurs pourquoi la quatrième de couverture est si longue et si précautionneuse. L’objet, a priori, ne revendique pas son statut d’œuvre littéraire. La lecture cependant sans faille le lui assure. Composé d’une matière qui ne doit rien à la fiction, écrit dans une langue épurée qui vise à l’efficacité, Faits II est littéraire d’une manière sobre, mais essentielle. C’est une littérature où le moi discrètement s’efface, se réduit à la simple subjectivité d’un regard, plus souvent encore d’une écoute, celle aussi du choix des motifs ; une littérature entièrement orientée vers le monde, dans sa plus grande diversité – sa plus grande disparité. Sont tour à tour évoqués, en une succession de textes brefs sans titres, juste numérotés comme des chapitres, la résistance héroïque d’un tout petit enfant aux semonces de son père, les messages des déportés sur les murs de Drancy à la veille de leur départ pour Auschwitz, les conditions de vie des marins sur un porte-conteneur, l’étrange odyssée du Buddleia Davidii dont un plant unique parvient à essaimer à travers toute l’Europe… J’arrête la liste : il y a cent cinq textes sur les sujets apparemment les plus variés mais où, le plus souvent (quoique de manière discrète), la résistance joue un rôle essentiel. Là, sans doute, se dessine en creux l’histoire personnelle, à laquelle l’auteur ne donne pas plus de place. Marcel Cohen emprunte parfois ses sujets à la presse, met en scène nommément des personnes réelles et ne craint pas si nécessaire d’insérer des notes explicatives. D’autres fois, il crée des manières de fictions minimales et putatives (« Un homme prend chaque matin… », « Deux fois au moins, se souvient un homme… ») ; quand il ne limite pas son texte à un simple dialogue entre interlocuteurs anonymes. C’est que l’essentiel n’est pas là. Le temps de la mise en forme décorative est dépassé. L’essentiel, c’est de dire, dans l’urgence, ce que vivent les hommes.

 

2007

 

Puisque je sors tout juste de Sur la scène intérieure, le dernier livre paru de Marcel Cohen, c’est peut-être l’occasion de ressortir ces quelques notes qui suivent ma lecture de Faits II, au cours de l’été 2007, avant l’ouverture de ces Hublots.


tous mes lecteurs perdus


« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)

« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux. Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »



mardi 13 octobre 2009

l’étrange odyssée du Buddleia davidii


Mes histoires (à suspense comme il se doit) de buddleia m’en rappellent une autre, quasi épique et pas de moi celle-là (le buddleia est en effet un excellent sujet de littérature ; je ne comprends pas que nous soyons si peu à nous y être attelés) : 

 

XLVI

 

Notes en vue d’une étude sur l’étrange odyssée du Buddleja davidii, ou arbre à papillons :

1894 : originaire des hauts plateaux tibétains, l’arbuste est introduit dans les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Produisant des fleurs en grappes mauves, parfois blanches, il a pour particula­rité d’attirer les lépidoptères. Ce plant est une curio­sité puisqu’il s’agit du premier spécimen jamais vu en Occident.

1934 : botaniste au Muséum, et originaire d’Athis-Mons, Paul Jovet (1896-1991) a la stupeur de retrouver un jour la haute tige du Buddleja davidii se balançant élégamment dans une carrière de l’Oise où il herborise. En quarante ans, l’arbuste a donc par­couru une centaine de kilomètres, peut-être plus. Une évasion stupéfiante si l’on tient compte du faible nombre de plants conservés au Muséum et de l’am­pleur du désert de pierres parisien qui lui sert de pri­son.

1940-1944 : le mauvais état de la voirie pari­sienne (les matières premières font défaut et beaucoup d’employés municipaux sont prisonniers en Allemagne) ainsi que la désorganisation des services du Muséum équivalent, pour le Buddleja davidii, à une porte ouverte : l’arbuste profite de la guerre pour coloniser en toute tranquillité les chantiers abandonnés de la capitale, les cratères de bombe des banlieues industrielles, les fissures des trottoirs, les terrains vagues des boulevards de ceinture, les quais de la Seine, les tranchées des voies ferrées. Lors de la Libération de Paris, il n’est pas rare de voir les vélos-taxis, les tractions avant noires des FFI, et les panzers allemands sur le point de se retirer, évoluer au milieu des papillons qu’attire et nourrit l’arbuste.

Été 1944 : à défaut de pouvoir le suivre à la trace, il n’est pas douteux que le retrait des troupes allemandes, et l’avancée des troupes alliées vers l’est, ait largement favorisé l’expansion du Buddleja davi­dii : les chenilles des chars, les pneus des jeeps et des GMC sont seuls en mesure, à l’époque, de transpor­ter de la boue sèche sur de très grandes distances et, avec elle, des graines d’arbre à papillons. Lorsque les botanistes, dans les années de l’après-guerre, repren­dront leurs travaux, ils découvriront le Buddleja davidii dans presque toute l'Europe.

2003 : dans l’Øresund, le bras de mer séparant le Danemark de la Suède, le botaniste suédois Bengt Ørneberg a la stupeur de découvrir un plant de Buddleja davidii sur une île danoise de quatre kilo­mètres de long sur quatre cents mètres de large. L’île porte le nom de Peberholm (l’île au poivre). A l’évi­dence, ce n’est pas la présence de l’arbuste sur le ter­ritoire danois qui étonne le botaniste, mais bien le fait qu’il se soit développé à cet endroit : l’île, en effet, est totalement artificielle et constituée, pour l’essentiel, de matériaux sous-marins dragués au fond de la mer afin de servir de support au pont-tunnel reliant Malmö à Copenhague.

Ce n’est pas la seule singularité de Peberholm : l’île est interdite au public. Si trains et voitures la par­courent jour et nuit, nul ne peut s’y arrêter et les botanistes eux-mêmes ne sont autorisés à la visiter que quelques jours par an. Cette interdiction est tout à fait intentionnelle : il s’agit, à l’instigation des botanistes eux-mêmes, de disposer d’un laboratoire permettant d’apprécier, année après année, le déve­loppement du peuplement végétal sur une île totale­ment vierge. Qu’on ait pu trouver sur Peberholm un plan de tomate et un jeune pommier n’a donc rien de mystérieux : il aura suffi de jeter distraitement des tro­gnons depuis une voiture. Mais la graine de Buddleja davidii ?

 
Marcel Cohen, Faits, II, Gallimard, 2007, p. 151-153.


 

Marcel Cohen, dans Faits, II, ne parle pas de buddleias ailleurs que dans cette note sobrement numérotée XLVI. En revanche, qu’il y évoque l’histoire de cet arbuste, les conditions des marins sur un porte-conteneurs, le refus d’un tout petit garçon anonyme à la puissante volonté de son père, les derniers messages des déportés sur les murs de Drancy, il parle de la vie, de la capacité à résister, et ce d’une manière très directe, sans passer ni par la fiction ni par l’effet de style, dans une sorte d’urgence de dire ; et vraiment c’est très fort (je parle de l’effet qu’il produit sur son lecteur : moi).



vendredi 16 octobre 2009

leur aptitude à survivre


Je ne sais pas si le buddleia davidii, en fait de lépidoptères, attire vraiment aussi les grands paons-de-nuit – mais aujourd’hui ce sera oui. (Ils ont en tout cas une qualité en commun : leur aptitude, envers et contre tout, à survivre.)

 

Un entomologiste s’échine à élever en laboratoire des lépidoptères en voie d’extinction. Parce que les femelles ne pondent qu’exceptionnellement en captivité, c’est un combat à peu près vain, il le sait, pour la plupart des espèces diurnes, décimées par les pesticides. Quelques papillons nocturnes, en revanche, s’accouplent en cage et, remis en liberté, flairent une unique fleur à dix kilomètres. C’est pourquoi, il en est convaincu, le Grand Paon-de-Nuit, vieux de trente millions d’années, survivra presque seul au dernier papillon diurne.

 

Marcel Cohen, Le Grand Paon-de-Nuit, Gallimard, 1990, p. 131.



vendredi 12 novembre 2010

la mesure de la perte


Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. A l’incidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?

Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’incruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?

 

Marcel Cohen, Faits, III Suite et fin, XXX, p. 97-98, Gallimard, 2010.

 

Ce trentième ci-dessus est bref mais si l’on faisait une moyenne, les textes qui constituent ce dernier tome des Faits de Marcel Cohen sont plutôt plus longs que les précédents. Ou plutôt : certains sont plus longs, ce qui donne à l’auteur la possibilité de montrer comment, d’un instant à l’autre, quelque chose d’essentiel se passe juste dans l’esprit, comme un nuage passe devant le soleil, quelque chose comme une prise de conscience, pas nécessairement définitive, à la vue d’un reflet dans une toile d’araignée, d’une rue où l’on ne voit les immeubles que par derrière, d’une femme par la fenêtre de sa cuisine, alors que l’esprit devrait être requis par d’autres sujets. Aventure intérieure et minuscule, au sens où pour un peu elle échapperait à l’attention. C’est pour ça sans doute qu’il faut pour la dire cette écriture qui ne cherche pas l’effet, sans fiction ni personnages autres que quelques personnes réelles comme l’anecdote racontée (dont témoignent les notes en fin d’ouvrage), ou ce même « un homme » anonyme que dans les Faits précédents, dont il n’est pas du tout sûr que ce soit toujours le même, peu importe, c’est ce qui parvient à être dit qui importe.



mardi 21 mai 2013


quelles traces sur la scène intérieure


A Paris, elle a toujours vécu chez Mercado, son cousin germain, et Sultana. Il n’existe d’elle que trois ou quatre photos et l’on ne sait à peu près rien de sa vie, sauf qu’elle fut veuve très jeune, resta sans ressources et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Les photos montrent un visage anguleux, ingrat, et des mains noueuses posées sur une ample jupe noire. En échange du gîte et du couvert, sans doute se sentait-elle tenue à la plus grande discrétion, n’intervenant d’aucune manière dans la vie des Cohen. Lorsque je la rencontrais dans l’appartement de mes grands-parents, c’était toujours furtivement, presque par effraction, à l’instant où une porte se refermait. Je ne retrouve bien que le froissement de ses amples jupes noires dans la pénombre. Plus âgée qu’elle de cinq ans, ma grand-mère, et depuis longtemps si j’en juge par les photos familiales, portait des jupes droites à mi-mollet. Hors ce froufroutement d’un autre âge, il ne reste rien de Rebecca.

Il se peut même que la photo reproduite ici  ne représente pas Rebecca. Mercado avait une sœur, Suzanne. Veuve très jeune elle aussi, elle habita, comme Rebecca, chez son frère et sa belle-sœur. Dans leur correspondance, les frères Cohen l’évoquent sous l’appellation de « la chère tante ». Suzanne est morte peu avant la guerre. Mes souvenirs ne remontent pas jusque-là. Le froufroutement dans la pénombre est donc bien celui des jupes de Rebecca. Cependant, la photo reproduite ici a beaucoup de chances d’être celle de Suzanne.

 

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013, p. 133-134.

 

C’est un extrait du dernier livre paru de Marcel Cohen, qui évoque la mémoire de ses disparus, raflés comme on sait, et dont précisément il ne parle pas d’habitude, ou alors en creux, dans les autres livres que j’ai lus de lui (le grand Paon-de-nuit, Faits II, Faits III suite et fin). Ce sont sa mère, son père, ses grands-parents, ses oncles et cette cousine germaine de son grand-père qui fit comme lui partie du Convoi n° 59 du 2 septembre 1943 et que j’ai choisie parce qu’il ne reste d’elle, outre une photo douteuse, qu’un froufroutement de jupe noire dans une mémoire d’enfant et ces deux pages d’un de nos plus beaux écrivains.



mardi 12 novembre 2013

Le Wepler pour Marcel Cohen


C’est donc Sur la scène intérieure, le très beau livre de Marcel Cohen, qui a remporté le Prix Wepler (le seul prix dont je suive les résultats). Que ce soit donc l’occasion de découvrir cet auteur majeur et encore trop méconnu, sans perdre de vue que Sur la scène intérieure fait figure d’hapax dans l’œuvre de Marcel Cohen qui par ailleurs s’est toujours interdit de parler de lui-même ou de sa famille : il faut mettre la lecture de Sur la scène intérieure en regard de celle de Faits (II ou III) et de ses autres livres pour mesurer la portée de sa démarche.


lundi 24 septembre 2018

créer un vide


« Un auteur admiré écrivant sur un écrivain qu'il aime crée un vide. Ne pas lire le second, c'est ne pas comprendre tout à fait le premier. L'adolescent sentait bien que les livres appellent les livres dans une fuite en avant sans fin. Autour de lui, personne ne semblait deviner que le lecteur reste toujours en arrière, de plus en plus dépendant, avec une conscience de plus en plus aiguë de ses propres lacunes, et seul au milieu de ces absents illustres. »

Marcel Cohen lui ne nomme pas d'écrivains, du moins pas en tant qu'objets d'admiration, et moi je lui sais gré de ne pas créer trop de vide, trop de vides autour de moi – manière aussi de dire la mienne (admiration). J'achève seulement maintenant la lecture de Détails paru pourtant l'an dernier, mais où est donc passé le temps. Je ne cacherai pas que l'ambition de ce billet est clairement de créer un vide, pour ceux qui n'auraient pas encore lu Marcel Cohen. Son audace immense est quasi invisible. Il écrit sans tout le fatras qui d'ordinaire fait la littérature – même la bonne (de la construction du récit à la métaphore, en passant par tout ce qu'on l'on met trop facilement sous l'adjectif littéraire). Et à chaque instant de ma lecture, je me dis qu'il touche à l'essentiel.

La quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard où sont parus ses Détails le présentent comme l'auteur de « textes brefs, (...) d'une trilogie (...) » etc., suivent les titres concernés (d'ailleurs évoqués ici, cliquez donc). Une présentation somme toute factuelle, comme ses textes revendiquent de l'être. Une présentation qui ne dit pas que Marcel Cohen est peut-être l'écrivain d'aujourd'hui le plus important publié dans ladite collection. Il ne faudrait pas que ça se sache.


vendredi 26 mars 2021

Marcel Cohen dans les détails

Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.

Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.



Lecture d’été : Notes d’un souterrain

Je m’étais dit que j’allais attendre la dernière quinzaine d’août pour reprendre ce blog et puis là je viens enfin de lire les Notes d’un souterrain (ou les Cahiers du sous-sol, comme on voudra) de Dostoïevski, alors voilà. Dostoïevski j’aime bien le remettre à plus tard ; comme ça je me programme des bouffées d’enthousiasme pour l’avenir. Pour les Cahiers du sous-sol j’ai fait très fort : ça fait quarante-cinq ans que j’avais prévu de les lire (et finalement j’ai lu les Notes d’un souterrain, donc). Quarante-cinq ans depuis ce temps-là, cliquez donc.

C’est toujours le même gag ; à chaque Dostoïevski, j’ai envie de dire à tout le monde combien c’est formidable. C’est ça qui est bien, avec la littérature, avec l’art ; on a beau être le cent-millionième à découvrir, on a découvert, et c’est comme si on était le premier.

Quand par ailleurs il se trouve que soi-même on écrive, il se passe souvent autre chose. On ne peut pas s’empêcher de lire à l’aune de ce que soi-même on écrit. Si je suis frappé par l’extrême modernité de ce texte (comme je le suis aussi de Bartleby de Melville, paru quelques années avant), c’est égocentriquement parce que j’y sens les prémices de ce que j’écrirai, notamment dans Avec mon stylo et même dans N’est-ce pas le livre en question ? Cette façon de bousculer celui à qui l’on s’adresse, de faire en sorte que le lecteur manque de choir de son trop confortable sofa.

On est nombreux à être tout seul.



mardi 7 juillet 2026

Rimbaud et la veuve

Pour les passionnés de Rimbaud et les autres, je recommande la lecture de Rimbaud et la veuve, d’Edgardo Franzaisini, traduit par Philippe Di Meo et publié par les éditions La Baconnière, dont je viens de terminer la lecture. Le séjour que fit Rimbaud à Milan en 1875, et dont on ne sait presque rien, sert de nouveau point d’éclairage sur la vie du poète.



samedi 4 juillet 2026

Souvenirs de ma mère, 55 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942-43

 Perdre la tête


Après sa première congestion cérébrale – son premier AVC –, son père avait perdu la vue. Il l’a retrouvée par la suite. Mais il avait encore sa raison.

Elle ne sait plus si ça s’est passé après la deuxième ou la troisième congestion cérébrale. Mais en final c’est la tête qu’il a perdue. Il ne reconnaissait pas les gens. Elle se souvient qu’une fois sa marraine était à la maison et qu’il l’a appelée « monsieur ».

Il ne faisait plus rien.

Si, sa femme et sa fille, il les reconnaissait encore.

Elle, elle faisait ses affaires, très occupée à cette époque par ses activités avec les Âmes vaillantes. Il la regardait. Il disait : « elle rentre, elle sort, elle rentre, elle sort ».

Il n’y avait pas de conversation possible avec lui. De toute façon il n’avait jamais été bavard, sauf avec ses amis, quand il prenait son ti-punch. Ils venaient encore le voir. Il leur parlait, mais elle ne sait pas de quoi.

Elle se désintéressait de lui. Il ne s’intéressait plus à elle. A la maison il ne fallait pas faire de bruit à cause de lui.

Et quand elle avait besoin d’une autorisation pour une sortie, sa mère lui disait : « Va demander à ton père. » Il la regardait d’un air ahuri et puis il finissait par lui dire d’aller demander à sa mère. Comme ça elle n’obtenait rien.

Par la suite elle a regretté de s’être désintéressée de lui.


Ça il le sait. Il le sait depuis longtemps.


En final c’est la tête qu’il a perdue. En final c’est la tête qui l’a perdu.



mercredi 1 juillet 2026

La migration des gnous de Benoit Caudoux : une épopée

Les Français n’ont pas la « tête épique », disait Théophile Gautier. À sa décharge, je crois qu’il n’a pas eu l’occasion de lire la Migration des gnous, de Benoît Caudoux, rééditée par les éditions des Grands Champs, magnifiquement illustrée par Florence Lelièvre et préfacée par Tristan Garcia. Être un gnou parmi les gnous, faire partie d’un immense et absurde mouvement collectif, en être à la fois le singulier porte-parole, la conscience incarnée en un seul, sans pour autant cesser d’être un parmi les autres, tel est l’enjeu de ce qui est moins un récit qu’un poème, où l’identité est en jeu – être un parmi tous, faire partie et être soi – dans le grand mouvement absurde qui nous emporte tous. Et si la dimension épique du projet (épique sans parodie : une épure de l’épique), je vous en lis un morceau, pris au hasard comme souvent, vous allez voir :






lundi 29 juin 2026

Les mammouths transparents

Heureusement qu’il y avait mes frère et sœurs avec moi pour voir aussi : d’un certain étage de la maison, par la fenêtre, on voyait très bien, et de tout près, des mammouths. Bien sûr on ne les voyait pas parfaitement, la mise au point avait du mal à se faire ; on sentait qu’ils étaient tentés de passer à la couleur mais qu’ils n’y parviendraient pas. Ils n’étaient pas en noir et blanc non plus : ils étaient transparents. La lumière du petit matin passait à travers et, pour tout dire, c’était assez beau. Cela dit l’image était assez nette, suffisamment pour que l’on puisse constater que ces mammouths étaient beaucoup moins velus qu’on ne les représente habituellement – et pourtant c’étaient bien des mammouths. Ils étaient gigantesques, aussi, même pour des mammouths ; j’ai du mal à me rendre compte mais, pour vous donner une idée, je dirais qu’ils mesuraient plus de quinze mètres de haut. Ils n’étaient d’ailleurs pas que transparents : ils n’avaient aucune densité, du moins en ce monde. D’ailleurs ce monde ne les concernait pas, ils se livraient paisiblement à leur activité, que je ne pourrais définir davantage, sans se soucier de ce qui nous entourait et qui ne les entourait pas : ce qu’ils faisaient était sans effet sur nous, sur la maison, sur l’extérieur de la maison, et d’ailleurs était sans rapport avec nous. Nous ne risquions absolument rien : ils étaient là et ils n’étaient pas là.

Un peu plus tard, j’ai voulu les revoir. Je n’étais pas sûr de que je les reverrai : j’étais à l’étage inférieur – et en effet, je ne les ai pas revus. Je me doutais que, vraisemblablement, ils n’étaient visibles que sous un certain angle. Il était probable que, comme je me trouvais plus bas, un phénomène comparable à la réfraction de la lumière m’empêchait de les voir. Mais quand je suis remonté à l’étage pour les montrer à mon frère, on ne les voyait plus de l’étage non plus.




samedi 27 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 54 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942

 Se demander de quoi parle Audrey Pulvar



Vers cette époque, un jeune prêtre, l’abbé Pulvar, a eu l’idée d’organiser des mouvements de jeunesse chrétienne pour les jeunes des Terres Sainville : la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), la JEC (jeunesse étudiante chrétienne) et les Âmes Vaillantes. Elle devait avoir treize ans environ. Elle a adhéré aux Âmes Vaillantes. (Il y avait déjà des scouts, qui étaient pris en charge par un autre prêtre.) Aux Âmes Vaillantes, elle a eu tout de suite une place importante grâce au piano. Elle jouait lors de saynètes pour les parents, à la salle paroissiale, elle accompagnait les chansons au piano. Souvent les filles chantaient trop lentement et elle, elle jouait trop vite, parce qu’elle avait le trac.


Elle avait commencé le piano à quatre ans, à Cayenne. C’était une idée de sa mère. Ça se faisait, dans les bonnes familles. Au retour en Martinique, sa mère lui a fait prendre des cours chez son amie Madame Alphonsine.


En se relisant, il se dit qu’il va retirer ce nom propre. Quel intérêt ? Oui, il va le retirer. Ça n’apporte rien. Et puis il se souvient de l’histoire de Jeannot Alphonsine. Quand il était petit et qu’il s’amusait à faire des grimaces et à loucher, sa mère lui disait : « Je t’ai déjà raconté l’histoire de Jeannot Alphonsine ? » Oui, elle la lui avait racontée. Il se souvient que Jeannot s’amusait tout le temps à loucher. Et plus tard, quand sa mère a revu Jeannot grand, il louchait pour de bon. Ce n’était plus pour jouer.

Il ne demande pas à sa mère qui était Jeannot par rapport à la dame qui lui donnait des cours de piano. Il repense juste à ça : faire et refaire, exprès, jusqu’à ce qu’un jour ce ne soit plus exprès. Jusqu’à ce qu’un jour on n’en ait plus conscience. Peut-être que c’est une leçon d’écriture. Peut-être même que c’est une leçon de vie.


Comme il n’y avait pas de piano à la maison, elle allait s’exercer chez les uns chez les autres. Elle a longtemps piétiné. Elle aimait surtout jouer toute seule, à l’oreille, les airs à la mode.


Qu’est-ce que c’était, les airs à la mode ? Elle s’en souvient ?

Besame mucho, Ambiance... La Paloma, aussi, que sa mère aimait beaucoup.

Il se souvient de la Paloma en même temps que de sa grand-mère. La Paloma, adieu. La Paloma, je t’aime.

Ambiance, c’était In the mood de Glenn Miller. On traduisait les titres. Lui aussi il a essayé de le pianoter à l’oreille, au début de l’adolescence.


Sa grand-mère l’accompagnait systématiquement chez Madame Alphonsine, jusqu’à ce que, vers douze ou treize ans, elle réclame à y aller toute seule ; elle était bien assez grande. On a feint d’accepter, mais la fois suivante elle a aperçu sa grand-mère dans une rue parallèle, qui essayait de se cacher, à chaque carrefour. A Fort-de-France, toutes les rues sont parallèles ou perpendiculaires, comme dans les villes américaines.


Elle a arrêté les cours de piano à la mort de sa grand-mère, elle avait quinze ans. Quand elle est entrée au lycée, elle a eu envie d’avoir un vrai professeur de conservatoire. Ça n’a pas abouti. Elle est restée à jouer à l’oreille. A cette époque, les partitions étaient très rares.


Les répétitions pour les chants avaient lieu chez ses parents. C’était agréable. Ça changeait de l’ambiance habituelle.

Grâce aux Âmes Vaillantes, elle a pu sortir un peu de chez elle. Respirer. Jusqu’à la mort de sa grand-mère.

Elle a même pu aller à la mer. Sa mère avait du mal à la laisser y aller. Au fond, elle devait avoir peur qu’elle se noie. Elle a quand même accepté qu’elle participe à un camp de huit jours au Lazaret, parce que Tante Rose y envoyait sa fille Cilotte.

Il y avait plein d’enfants, et pas grand-chose à manger. Une fois, elle a volé à la cuisine. Un bout de viande émergeait de la soupe. Quelqu’un est arrivé. Elle l’a vite englouti, elle s’est brûlée.

Il y avait une ambiance fantastique. On chantait autour du feu de camp.


C’est pour ça, bien sûr, c’est pour ça que lui aussi il est allé aux scouts. C’est à ça qu’il tient son goût de la nature.


Ce sont de bons souvenirs. Il a souvent entendu sa mère les raconter. Ce sont un peu les siens aussi. Des souvenirs de souvenirs. D’ailleurs souvent quand il voit Audrey Pulvar à la télé, il pense à l’abbé Pulvar et aux Âmes vaillantes, et c’est tout juste s’il ne se demande pas de quoi elle parle.



vendredi 26 juin 2026

Poème flottant de Sandra Moussempès

Poème flottant


Le livre se noie

le livre a oublié d’être un livre

il parle et se recroqueville sur le lac


un moine voit le livre qui lui ouvre ses ailes

se remet peu à peu d’une question

sur les lacs et les étangs médisants


vous pouvez être japonaise

vous pouvez être une jeune fille morte

vous pouvez voir ses yeux en forme de papillons

vous pouvez vous reposer à côté d’elle


Vous pouvez aussi rebrousser chemin

sur un nénuphar rose



Voilà. Je viens de vous recopier le dernier poème – inédits : il flotte sur la dernière section, « Installations fantômes », de Chambre Obscura, l’anthologie augmentée de Sandra Moussempès récemment parue aux éditions MF, où l’on retrouve aussi, mais diversement placés – ils résonnent autrement – des extraits de ses autres livres (que je n’ai pas tous, pas encore).



jeudi 25 juin 2026

Un même désir de reconnaissance graphique - 9

Je n’ai pas toujours dessiné des hippopotames. Pour Un même désir de reconnaissance, paru l’an dernier aux éditions LansKine, j’ai fait d’assez nombreux essais graphiques, dont nous avons retenu certains pour le livre. En voici un neuvième.



mercredi 24 juin 2026

Mon classique du mercredi : L’étranger, d’Albert Camus

Honnêtement, je ne sais pas si l’étranger fait partie des textes qui m’ont vraiment marqué. Peut-être, car Liev n’est-il pas un étranger ? Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, il fait chaud.



samedi 20 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 53 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942 ? 43 ?

 Avoir les nerfs malades



Une fois, son professeur de physique-chimie a été très injuste. En tout cas c’est comme ça qu’elle l’a ressenti. Elle lui a mis une mauvaise note pour un schéma qu’elle avait fait avec soin mais qu’elle n’avait pas eu le temps de repasser à l’encre. C’était un jeudi et ce jour-là elles étaient toujours surchargées de travail. Mais elle s’était vraiment appliquée et son schéma était parfait à ses yeux. Elle était dans une telle rage qu’elle lui a voltigé son cahier à la figure. Son professeur l’a envoyée chez la directrice, qui a doublé la colle. Elle a passé des mois de samedi après-midi en colle, parce qu’elle avait aggravé son cas en toisant de sa haute taille la directrice, qui était petite.


Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire. Maintenant qu’il est professeur, elle résonne encore plus. Il a fallu un sentiment d’injustice très fort pour qu’elle fasse une chose pareille. Sans doute le monde entier était-il injuste, à ses yeux de préadolescente.

C’est vrai, ce mot-là non plus n’existait pas à l’époque.


La surveillante de colle, c’était madame Zabulon, qui était une amie de la famille. Elle était très gentille avec elle. Il faut dire que c’était la sœur d’Yvonne.


Il reparle de cette histoire avec elle. Ce professeur, c’était une femme, noire, et elle finit par lui dire qu’au fond d’elle, elle avait l’impression que là encore il y avait un préjugé raciste à l’endroit de la petite mulâtresse blanche qu’elle était. C’est la première fois qu’elle parle de racisme en racontant cette histoire.


Il a écrit tout naturellement « là encore », en pensant à Saint-Joseph de Cluny, en Guyane, chez les sœurs, bien blanches. Ce n’y était pourtant pas le même racisme. Mais si : le racisme est toujours le même.


On disait qu’elle avait « les nerfs malades ». Le docteur Véry (c’était un cousin de Tonton André, le mari de sa tante) lui faisait des piqûres pour la calmer. Ça la calmait tellement que l’après-midi elle dormait en cours. Un jour, elle lui a dit : « Vous n’en avez pas assez de voir mes fesses ? Elles doivent ressembler à une passoire. »