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lundi 21 mars 2022

Une bonne farce

Éric Chevillard a passé sa nuit au musée : dans la Grande Galerie de l’évolution du Muséum d’histoire naturelle. Tout laisse à croire que notre homme aurait survécu. On a retrouvé des traces (écrites) de son passage :


« Certains taxidermistes appellent âme le mannequin, de bois jadis, plus souvent de résine aujourd’hui, sur lequel est tendue la peau de l’animal.

Parmi les cinquante-quatre types de rembourrage différents privilégiés au cours des siècles, selon la région, selon la saison et l’imagination de l’empailleur – jamais trop porté sur la paille, en réalité, ni même pour remplir la panse de l’herbivore –, il y eut donc le papier, cette belle âme immaculée si souvent noircie de fautes impardonnables.

On suppose que parfois le taxidermiste, qui est comme tout le monde, qui n’a pas toujours envie de tendre trop loin le bras, fourrait dans sa peau ce qui lui tombait sous la main, une sacoche, une besace, une escarcelle.

Tu peux y enfouir ton trésor, ou vider dedans ta poubelle.

Dans la dépouille de l’ours, ensevelir le corps sans vie de ton ennemi.

Coudre ton hurlement dans le loup, ta peur dans le suricate, ton rire dans le singe.

Ton chant dans le rossignol, ton obstination dans la vieille mule.

Et ta paresse dans le paresseux si toutefois tu disposes d’un jeune assistant zélé pour le faire à ta place.

Laisser en somme le bel animal parler pour toi, armer de tes mots sa peau flasque, lui remettre ton âme.

Tout livre n’est-il pas une bonne farce ? »


Assurément – encore pour l’apprécier faut-il en ressortir vivant ; l’empaillage du lecteur n’est pas loin.

L’Arche Titanic est paru récemment dans la collection Ma nuit au musée des éditions Stock.



dimanche 3 octobre 2010

Franck n’a personne qui lui écrit

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/5/1/5/9782234064515.jpg 
Un matin de décembre, à force de quadriller toujours le même parterre, église, crèche, école, moi aussi j’en ai marre de ces limites et je descends plus bas, à peine quelques mètres de plus.
Pour rien, juste pour voir. Là j’apprends, de quelqu’un du quartier qui vous connaîtrait bien, comme ça, discussion devant une mercerie, me semble, pourquoi vous avez disparu : dans une bagarre aux Halles (bien sûr), vous avez agressé quelqu’un, plusieurs peut-être, pour dépouiller les fringues, évacuer les colères. Vol en réunion avec violence, toi et l’autre, celui au long manteau, vous êtes enfermés, à Fleury précise-t-elle. Fleury, sans Mérogis, répète-t-elle (elle dira plus tard qu’elle connaît, qu’adolescente elle y a passé plusieurs mois – ou jours ? ou semaines ? – je ne saurai pas si c’est vrai), Fleury, oui, quartier des jeunes détenus, Franck n’a personne qui lui écrit est-ce que tu voudrais son adresse ?
 
Marcher quelques mètres de plus ?
 
Anne Savelli, Franck, Stock,  collection La Forêt, 2010, p. 42.
 
C’est la première mention du prénom, et ce retard en italiques évoque la gaucherie émouvante d’une première et pudique caresse.
Plus notamment sur ePagine (ici et là), Lignes de fuite, Pages à pages, et aussi dans les pages du dernier Matricule des Anges.



Commentaires

La littérature peut aider à désincarcérer. C'est sans doute l'un des effets de ce livre.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 03/10/2010 à 09h30
Elle doit le pouvoir toujours - a fortiori quand c'est son sujet !
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 11h17
très beau livre, trop dedans encore pour en dire quelque chose
Commentaire n°2 posté par petite racine le 03/10/2010 à 10h13
Complètement dedans aussi (et encore vers le début) : c'est pourquoi je n'en dis rien - ou presque.
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 11h19
Merci beaucoup, Philippe, pour cette dernière phrase, si juste...
Commentaire n°3 posté par Anne Savelli le 03/10/2010 à 10h58
J'étais en pleine lecture, et elle s'est imposée comme une évidence.
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 11h19
Très belle mise en avant du livre d'Anne Savelli. Et merci aussi pour les liens.
Commentaire n°4 posté par ChGrossi le 03/10/2010 à 11h09
C'est qu'ils méritent d'être visités !
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 11h20
La littérature aide à désincarcérer ceux qui ne sont pas en prison.
Commentaire n°5 posté par albin le 03/10/2010 à 11h27
Absolument. C'est pour ça qu'on la vend en librairie.
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 12h01
Et quelques mètres de plus, tout est encore fleuri.
Commentaire n°6 posté par Gilbert Pinna le 03/10/2010 à 16h30
Sans Mérogis, ce nom deviendrait presque un euphémisme au doux parfum. (Sauf que non : j'ai déjà entendu aussi "à Fleury", ce n'était pas vraiment un euphémisme.)
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 17h32
"Franck n’a personne qui lui écrit est-ce que tu voudrais son adresse ? "... et votre " la gaucherie émouvante d’une première et pudique caresse. "complètement chavirantes ces deux phrases. Le livre doit l'être... (chavirant)
Puis je lis (là) :"Seuls la lettre, le courrier en eux-mêmes, la simple sensation de décacheter l’enveloppe et d’y voir je t’embrasse, tiens bon, comptent ici. On écrit parce qu’on n’envoie pas son corps par la poste, c’est tout." 
Il a l'air beau ce livre.
 
Commentaire n°7 posté par Ambre le 03/10/2010 à 21h14
C'est vrai, et pas que l'air.
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 21h29
On écrit parce qu’on n’envoie pas son corps par la poste, c’est tout.
Ca c'est magnifique. Entre autres. Merci.
Commentaire n°8 posté par Moons le 03/10/2010 à 22h05
Eh bien merci à Anne Savelli !
Réponse de PhA le 03/10/2010 à 22h16

mardi 24 août 2010

quelqu’un vient de s’introduire chez moi pour se faire du thé

 
Avant de sortir, je me suis assuré que la caméra fonctionnait et que toutes les issues étaient bouclées. Evidemment, la femme avait sans doute fait faire un double de la clé, et si elle tenait à revenir… La seule solution, pour ma part, consistait à ne pas relâcher ma surveillance. Au fil de la matinée, à force de guetter, j’ai commencé à me rassurer. J’avais soigneusement tout vérifié, tout était bien fermé chez moi. Nul ne pouvait entrer. Aucun passe-muraille ne s’octroierait de passe-droit. Je reprenais confiance. Sans abandonner un instant ma place, je réussissais à travailler presque normalement. Personne ne me dérangeait ; aucune réunion n’était au programme. Je m’étais acheté un bento, un paquet de prunes marinées dans du sel et deux Kirin au Family-Mart en bas de chez moi, pour déjeuner seul ici dès que les collègues se seraient égaillés, à la pause. Il était onze heures trente, maintenant, et tout allait pour le mieux. Et tout aurait pu durer ainsi jusqu’à l’heure de sortie des bureaux. Soudain – j’avais quitté ma cuisine des yeux quelques secondes afin de modifier la dernière carte en date de la mer intérieure –, j’ai surpris une forme, et cette forme ressemblait fort à celle de la veille. Mais cette fois, elle ne bougeait pas. Comment avait-elle pu ?? C’était de la sorcellerie. Je n’y comprenais rien. Debout, près de la fenêtre ensoleillée, elle remplissait d’eau la bouilloire. Je la tenais. Sans réfléchir, j’ai décroché et composé un numéro d’urgence. Police ? Je parlais fort et, parlant fort, ne m’apercevais pas à quel point j’ameutais le bureau. Des collègues que d’ordinaire rien ne détournait de leurs écrans (à quoi bon mettre au point de coûteux robots, puisqu’ils existent déjà ?) allongeaient le cou, haussaient les sourcils, échangeaient des regards à ce seul mot prononcé sur un ton empressé, anxieux, police ? comme si un crime venait d’être commis dans notre service, qui leur avait échappé et dont ils avaient révélation en tendant l’oreille. Police ? Shimura Kōbō à l’appareil. (J’ai décliné mon adresse personnelle.) Quelqu’un vient de s’introduire chez moi. (Et je me suis gardé d’ajouter pour boire un thé). A l’instant. Je la surveille – c’est une femme – grâce à une webcam. Non, elle ne semble pas armée et évolue sans méfiance…
 
Eric Faye, Nagasaki, Stock, 2010, p. 36-37.
 
Eh bien je ne regrette pas cette lecture du dernier livre d’Eric Faye, premier pour moi – je ne l’avais jamais lu, retenu peut-être inconsciemment par la couverture bleu marine d’une collection qui n’avait pas attiré mon attention jusqu’à présent. Eric Faye est pourtant né en 1963, excellent millésime ; d’ailleurs rasez-lui le crâne et enlevez-lui ses lunettes : il me ressemble un peu. Plus sérieusement, si je m’empare ainsi de la personne de l’auteur, c’est que ses préoccupations me parlent : la découverte de la présence quasi occulte d’autrui comme révélateur d’un manque intérieur jusque là masqué ; et ce bel échange de personnages, chacun absent pour l’autre, elle d’abord, lui ensuite. Et puis ce récit toujours en point de vue interne, qui laisse au lecteur la suggestion d’un doute sur ce qui est dit, comme une dimension fantastique gommée, alors que précisément on nous prévient d’emblée que ce roman est inspiré d’un fait divers authentique. On pourra en lire plus sur Remue.net, chez François Bon, un peu partout sur la Toile, et écouter l’auteur ici.


Commentaires

Après avoir lu ces extraits et écouté parler l'auteur, moi aussi j'ai bien envie de lire ce livre, alors que j'aurais pu passer à côté à cause de l'éditeur. Preuve qu'à partir d'un fait divers on peut écrire un bon roman : sans remonter jusqu'à "De sang froid", je pense à "Sévère" de Jauffret que j'avais beaucoup aimé.  
Commentaire n°1 posté par Marianne Desroziers le 24/08/2010 à 09h28
J'aime vraiment beaucoup, je continuerai à lire Eric Faye. (C'est dommage cette pratique de certaines grosses maisons de tout mélanger sous la même couverture, ça leur fait perdre de la crédibilité.)
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 09h57
Cette intrusion fascinante, ce double fantômatique... ( Eric Faye, votre jumeau négatif ?)
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna, le blog graphique le 24/08/2010 à 10h03
Et figurez-vous qu'il m'arrive aussi de porter des lunettes - mais elles me gênent pour lire - et parfois même des cheveux ! (mais de plus en plus rarement, je dois dire)
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 10h15
J'en suis resté à Jean-Pierre Faye, j'ignore s'il y a un lien de parenté (ou une sorte de double descendant).
L'heure des caméras dans les lieux privés et publics sonne : chacun est acteur et le metteur en scène français, non content de voir sa femme tourner, avec quelques difficultés, dans un film de Woody Allen, s'échine à vouloir montrer son savoir-faire de Little Brother.
Lunettes noires pas encore interdites !
Commentaire n°3 posté par Dominique Hasselmann le 24/08/2010 à 10h08
Il y a des pages très bien vues sur cet homme regardant à distance son intérieur désert.
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 10h21
"C'est dommage cette pratique de certaines grosses maisons de tout mélanger sous la même couverture, ça leur fait perdre de la crédibilité."
Vous avez tout à fait raison, plus justement je suis d'accord avec vous.
Vous savez, il arrive que tout finisse par se ressembler, à l'instar de ces petits bocaux à épices dans la cuisine, alors, tôt ou tard, on finit par se tromper en mettant n'importe quoi dans la gamelle : c'est rarement heureux, c'est souvent immonde. Or, quitte à se nourrir, autant bein manger.

Commentaire n°4 posté par Chr.Borhen le 24/08/2010 à 10h21
On sait bien quelle logique est à l'oeuvre, mais tout de même. La collection est supposée être une indication, le lecteur devrait pouvoir lui faire confiance. Je comprends qu'on publie aussi autre chose, pourquoi pas, il en faut pour tous les goûts ; mais qu'est-ce qui empêche d'avoir pour cela d'autres collections ? Bien sûr la Bleue de Stock est loin d'être seule en cause.
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 10h28
Permettez-moi de vous conseiller l'excellent Quelques nobles causes pour rébellion en panne et il me souvient que j'avais beaucoup aimé son Parij, un peu plus ancien toutefois.
Commentaire n°5 posté par r1 le 24/08/2010 à 16h36
Conseil reçu !
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 17h45
La parenté est évidente! J'ai même cru que c'était de vous - au titre et premières lignes. (Car ce "petit" a encore du chemin à faire avant de vous arriver à la cheville!;)
Commentaire n°6 posté par Depluloin le 24/08/2010 à 18h01
Je n'irais tout de même pas jusque là ! (notamment pour ma cheville, vous savez combien elle est sensible)
Réponse de PhA le 24/08/2010 à 18h18
Ca vous ressemble, il est vrai. Bon on ira vérifier
Commentaire n°7 posté par Zoë le 24/08/2010 à 23h36
Vous trouvez aussi ?
Réponse de PhA le 25/08/2010 à 10h11
J'arrive un peu tard mais je ne regrette pas. La lecture de cet extrait m'enthousiasme complètement, je n'en resterai pas là cette fois!
Commentaire n°8 posté par Ambre le 25/08/2010 à 21h29
Je crois qu'on tient qu'un très bon auteur. (Ce n'est un scoop que pour vous et moi : je crois qu'il publie depuis plus de quinze ans !)
Réponse de PhA le 25/08/2010 à 23h08
Oh je n'avais pas lu les commentaires! Mais oui Philippe, j'ai cru que c'était vous. reste à lire le livre pour vérifier qu'il s'agit bien d'un autre;o)
Commentaire n°9 posté par Ambre le 25/08/2010 à 21h30
A ce point ? (mince alors !)
Réponse de PhA le 25/08/2010 à 23h09
Juste les premières lignes... ;o)
Commentaire n°10 posté par Ambre le 25/08/2010 à 23h15
Ai beaucoup aimé ce livre d'Eric, comme les précédents, d'ailleurs. J'attends le dernier Javier Cercas, espérant que Munoz Molina nous honore aussi d'un prochain ouvrage. Il y a du beau monde en Espagne, aussi.
Commentaire n°11 posté par Pascale le 31/08/2010 à 14h27
C'est un peu grâce à toi si je le découvre, d'ailleurs. Merci !
Réponse de PhA le 31/08/2010 à 14h51
De rien et ravie qu'il te plaise !
Commentaire n°12 posté par Pascale le 31/08/2010 à 15h04