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jeudi 17 avril 2025

Dernier arrêt sur enfance avec Manuela Draeger

Voilà, j’ai lu Arrêt sur enfance, dont la parution m’avait échappé, on est tellement mal informé ; c’est grâce à un grain de lettres, qui en parle avec cœur et esprit, cliquez donc, que le mal est réparé.

Un mal à réparer, il y en a un aussi dans Arrêt sur enfance. Pour mémoire, il s’agit du dernier, dernier au sens d’ultime, livre de Manuela Draeger, laquelle, pour ceux qui ne le sauraient pas, appartient à une communauté d’auteurs imaginaires dont le porte-parole est Antoine Volodine, et à qui nous devons déjà Onze rêves de suie, Herbes et golems et Kree, tous les trois aux éditions de l’Olivier, et également de nombreux titres destinés à la jeunesse – ce qui n’est pas sans faire sens – et publiés à l’école des loisirs – mais que je n’ai pas encore lus. Le dernier Manuela Draeger et l’avant-dernier de tout l’édifice post-exotique.

Le mal à réparer dans Arrêt sur enfance, c’est l’arrêt du temps. Car pour que le jour se lève, il faut, après avoir traversé en rêve une forêt de noms d’arbres plus que d’arbres véritables – ici l’on se souvient d’Herbes et golems –, il faut tuer le Gros. C’était Magda, l’une des enfants perdus du dortoir, qui en était chargée ; or Magda et morte, et elle a dit à Yaki qu’il faudrait qu’il s’en charge après sa mort. On est, comme souvent, comme toujours dans l’univers post-exotique, dans un univers qui ne fait pas un partage clair entre rêve et réalité, entre vie et mort. Le jour donc ne se lève plus. Le rapport n’est pas dit avec le fait que les « enfants » perdus, tels Peter Pan (mais, moins loin de nous, j’avoue avoir aussi pensé aux personnages de Colonie de vacanse, la brève et trop méconnue BD d’Imagex), non seulement ne grandissent pas mais éprouvent une véritable répulsion à l’égard de l’âge adulte et de l’éventualité même de devenir adulte, cela équivalant à une totale métamorphose. Pourquoi dès lors tenir tellement à ce que le temps reprenne son cours ? L’enfance n’est-elle pas le moment de la vie où celui-ci semble ne pas passer ? L’univers obéit à des règles absurdes dont on ne peut que se plaindre ; le Gros acquiescerait.

Il faut dire aussi que les enfants n’en ont pas l’apparence telle que nous nous la figurons. Ce sont des figures ornithomorphes – j’aurais préféré « ornithoïdes » mais il semble que le mot ne soit pas attesté – mais dépourvues du caractère menaçant que celles-ci revêtent souvent dans l’univers post-exotique. Les visages et les corps sont couverts de plumules, des ailes permettent de parcourir de faibles distances – évidemment elles disparaissent à l’âge adulte redouté. Car l’enfance du dortoir est marquée par une tendresse mutuelle, à la fois charnelle et verbale : avec Jessica-toute-belle, Tatiana merveilleuse, et toutes les « sublimes du dortoir ». Ainsi sont dénommées les figures féminines ; les masculines, moins enclines à se charger de tuer le Gros – à faire en sorte que le jour se lève – s’appellent toutes plus ou moins Yaki, ou plutôt ont des prénoms tellement proches les uns des autres qu’on peine à les distinguer.

Yaki, c’est le nom de la voix qui entend l’autre voix dès l’incipit : « Une voix soudain. Juste à côté de moi. » C’est le nom du narrateur, dira-t-on. Et comment appellera-t-on ses destinataires ? Car Yaki s’adresse à quelqu’un. Sans doute ne sait-il pas à qui. En tout cas, il ne sait pas comment ça se passe chez ceux que j’ai envie d’appeler « nous ». Peut-être Yaki est-il celui qui ne sait pas. C’est sans doute pour ça que l’autre voix, pas la sienne, lui dit en boucle « Va pas faire pire, Yaki ! Réveille-toi ! » Mais comment faire pire que ce qui nous est donné à voir ? Comment ne pas faire pire ?



mardi 1 avril 2025

Arrêt sur Manuela Draeger

Ce n’est pas parce qu’on pas le temps de lire (ni même de jardiner, c’est dire) comme on le souhaiterait qu’on doit s’empêcher d’acheter les livres qui paraissent et sont vendus dans ces antres démoniaques que, par euphémisme, on appelle « librairies ». D’autant plus quand ce livre, Arrêt sur enfance, est l’ultime titre de Manuela Draeger et l’avant-dernière pierre du monument post-exotique.



dimanche 13 septembre 2020

Kree

Donc j’ai lu Kree, de Manuela Draeger. Il est paru au début de l’année 2020, il fait partie de ces livres qui ont encore plus de chances que les autres d’être oubliés. Ce serait dommage. Ce serait d’autant plus dommage pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas encore l’œuvre d’Antoine Volodine. Kree en est une nouvelle entrée très accessible, notamment parce que c’est clairement un roman, et qu’on y a clairement un personnage principal, Kree Toronto, dont on suit les vies (et là quand même permettez-moi de glisser un pluriel discret). C’est une jeune femme, l’une des plus badass de tout le post-exotisme. Je ne raconte pas n’importe quoi en disant que c’est aussi un roman d’amour et d’amitié, et aussi un roman politique. Tout ça, c’est vrai, mais ne vous y trompez pas : je l’écris juste pour racoler le lecteur. Ça ne vous dit pas pourquoi je ne voulais pas qu’il s’arrête à la fin. Ça ne vous dit pas pourquoi j’aime tout ce qu’écrit Volodine. Je n’essaierai pas. Il est plus facile d’ouvrir le livre au hasard, tiens, voilà, page 232, et d’en recopier quelques lignes, juste histoire de brouiller un peu tout ce que je viens de dire.

« Un jour il a l’impression que dans le voisinage immédiat s’est formé un deuxième œuf et, six à sept semaines plus tard, il sent un très doux contact entre eux deux. L’échange dure, d’abord avec des intermittences, puis en continu. C’est Smoura Tigrit. Elle sait son nom. Elle en est fière, d’après elle c’est un nom d’origine ybüre, et le nombre de survivants ybürs est infime. Griz Uttikuma objecte que le nombre de survivants des autres peuples est infime, lui aussi, quel que soit le peuple. Ce constat lugubre les fait rire. Sur des plaisanteries noires de ce genre se noue leur amitié. »

Kree, comme les autres publications de Manuela Draeger qui ne sont pas destinées à la jeunesse, est paru aux éditions de l’Olivier.




samedi 26 janvier 2013

tu étais une guerrière vaincue


J’étais en toi, autonome et libre de mes pensées, mais reclus en toi. Les rabbins m’avaient exilé au hasard à l’intérieur sans issue d’une personne qu’ils ne connaissaient pas, et qui vivait loin d’eux, terriblement loin dans l’espace et dans le temps. Ce que tu disais ou pensais arrivait dans ma cellule, avec de longs intervalles de silence, sous forme de paroles que j’avais du mal à recevoir et à comprendre, mais qui éveillaient en moi une douloureuse nostalgie de fraternité à ton égard. Je m’accroupis contre le mur et je me mis à avancer. Tu ne m’avais pas appelé, mais il me semblait que cette circulation était une manière de te répondre. Sans hâte ainsi je fis plusieurs fois le tour de notre cachot. Ma main droite touchait la paroi, j’avais choisi le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre. Je fis un cinquième tour, puis deux encore. Ton discours souvent s’éteignait pendant quelques heures, puis il reprenait. Peut-être ce rythme était-il en relation avec l’écoulement de tes nuits. Moi, je continuais à avancer. Lorsque le septième tour fut accompli, je me remis en position assise, le dos collé au mur. Tu venais de recommencer à parler. En dépit des déformations acoustiques, plus aucun obstacle ne m’empêchait de saisir ton langage. Je me sentais très proche de toi. Même au fond de l'obscurité, le chiffre sept reste magique. J’avais dessiné sept cercles avec le mot en bouche, sept cercles à l’intérieur même de ton corps. Un nouveau lien intime s’était établi entre nous, plus fort encore que celui qui nous avait associés pendant la période précédente. Je pouvais accéder à toi depuis le dedans. J’allais te découvrir, je te découvrais. Nous n’avions pas besoin de parler pour converser, notre dialogue se déroulait sous ta mémoire et dans tes rêves. Maintenant, je savais qui tu étais. J’avais tout à apprendre de ton histoire, qui n’avait rien à voir avec la mienne. Tu n’étais pas un deuxième golem, tu appartenais à l’espèce des hominidés, tu étais de sexe féminin, tu vivais à l’isolement dans un quartier de haute sécurité, tu étais une guerrière vaincue, pour prendre ta revanche sur la réalité tu chuchotais des livres, et sans croire à mon existence tu m’accueillais en toi en tant que personnage littéraire improbable, en tant que fantasme, en tant que pur fantasme.
 
Manuela Draeger, Herbes et golems, l’Olivier, 2012, p. 61-62.
 
Un livre signé Manuela Draeger paraît – et paru au printemps dernier – et personne ne me dit rien ! Dans quel monde vivons-nous*.
Celui-ci, avec ses longues listes d’herbes imaginaires et ses introductions tantôt exégéto-carcérales, tantôt manifesto-programmatiques, me donnerait bien des envies de mise en scène si j’étais metteur en scène.
Manuela Draeger, pour ceux qui n’auraient pas suivi, appartient, comme Lutz Bassmann, à une communauté d’auteurs imaginaires dont l’incarnation visible dans ce monde est appelée Antoine Volodine. Onze rêve de suie, paru en 2010 à l’Olivier, est une belle porte d’entrée à son œuvre.
 
* Ou plutôt dans quel monde vis-je car voici par exemple un article dans Libération par Jean-Didier Wagneur et un autre sur le blog l’Hermite critique, qui vous en diront plus.
http://hermitecritique.files.wordpress.com/2012/08/herbes-et-golems-manuela-draeger.png

lundi 1 novembre 2010

Maryama Adougaï ne crie plus au secours.

Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles. Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Je vais à toi. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles.
Ta mémoire coule à l’extérieur de tes yeux.
Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Elli Zlank brûle lui aussi, quelque part au rez-de-chaussée. Maryama Adougaï ne crie plus au secours.
Les incendies ont fait partie de notre quotidien depuis notre plus tendre enfance. Les immeubles du camp avaient des installations électriques défectueuses. Des courts-circuits se produisaient sans arrêt, souvent bénins, sans conséquence autre que des pannes et la puanteur du plastique en train de fondre, mais parfois graves, et alors nous devions en hâte évacuer les locaux, au milieu des cris, des fumées et de la panique. Il y avait aussi les bombes larguées du ciel par l’ennemi, toujours accompagnées de flammes gigantesques et de malheur.
C’est pourquoi, même pendant les périodes calmes, nous avions l’impression que nous étions à la fois des sous-hommes et des habitants des ruines et du feu.
Je me rappelle les livres que nous lisions, les histoires que les adultes nous racontaient. Notre culture allait dans toutes les directions, mais, dans de nombreux cas, elle reflétait la réalité de notre routine : une fraternité égalitariste que tout mutilait, un paysage de cendres, de barrières, d’enfermement, un ciel lourd, et là-dessus, l’irruption fatale des flammes.
Je vais à toi. En ce moment, nous sommes avec toi. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles. Ta mémoire coule à l’extérieur de tes yeux.
Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Elli Zlank brûle lui aussi, quelque part au rez-de-chaussée. Maryama Adougaï ne crie plus au secours. Elle a peut-être cessé de vivre.
(…)
 
Manuela Draeger, Onze rêves de suie, « La bolcho pride », L’Olivier, 2010, p. 15-16.
 
Je viens juste de finir la lecture de ces Onze rêves de suie et forcément je reviens vers les premières pages, construction en entrevoûtes oblige (même si le genre n’est pas précisé). En lisant ce livre et ses deux consanguins, je retrouve en moi un lecteur d’autrefois, « en prise directe ». Volodine est grand et Manuela Draeger est l’un de ses beaux visages.



Commentaires

Ces flammes, forcément Fahrenheit 451, mangent aussi les livres et "les petits romans" qui s'enfournaient comme l'avalée des avalés, dragées poivrées au souvenir.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 01/11/2010 à 19h37
Pour le traitement de la littérature, il faut lire Ecrivains !
Réponse de PhA le 02/11/2010 à 11h14
C'est beau la lecture d'un livre par celui qui l'a écrit. Et cette histoire de petite fille emportée sur les épaules des grands dans la "bolcho parade" ça m'a évoqué des scènes récentes.
Commentaire n°2 posté par Zoë le 01/11/2010 à 22h17
Ce qu'il reste de l'humanité est beau vu par Manuela Draeger.
Réponse de PhA le 02/11/2010 à 11h22