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dimanche 11 novembre 2012

leur mine désespérée de veuves à ma place


Je me suis dit que ça faisait longtemps que nous n’avions pas fait de fête. Une boum, tu sais comme j’aime les boums. Avec nos amis, ton frère, ma sœur et son copain, des invités. Je me suis dit que j’allais faire une liste, puis un email commun, et puis des courses, des tas de courses. Je me suis dit que ce serait chouette que ça changerait que je verrais du monde tu sais comment ça se passe qu’on danserait qu’on boirait qu’on serait saouls qu’on se ferait des câlins qu’on casserait des verres qu’on aurait mal à la tête et que tout le monde rentrerait chez soi vers cinq heures du matin – ce serait une soirée très réussie comme nos soirées à la maison. Alors j’ai fait tout ça. Des courses, la cuisine, le ménage. J’ai cuisiné et chantonné pendant deux jours. J’ai poussé tous les meubles, j’en transpirais. J’ai rangé tous les objets qui dépassaient, sécurisé le bois ancien, nettoyé à fond l’appartement. Ensuite, je me suis maquillée et coiffée et habillée et évidemment j’étais en avance. Au premier coup de sonnette, j’ai passé une main dans mes cheveux, et j’ai bondi vers la porte, j’étais surexcitée de recevoir nos invités à Paris, d’organiser, toute seule, une vraie fête.
 
 
Je ne sais pas ce qui n’a pas marché, ce qui a cloché. Toi, ou plutôt moi ? Ça n’a pas pris. Ils n’ont pas pris. Cette fête était une fête sordide. Comme s’ils étaient très contents de se dépêcher d’accepter de s’habiller de s’apprêter d’affûter leurs sujets de conversation de venir d’arriver en taxi avec des fleurs du champagne ma chérie merci quelle bonne idée cette fête ça va nous changer les idées à tous – de se retrouver prendre des mines affectées cancaner chuchoter pour mieux me juger ensemble tu la trouves comment toi non mais elle a l’air d’aller bien oui justement non mais franchement faire une fête quand on est veuve depuis deux mois mais tu trouves pas ça déplacé toi moi je te jure ça m’a choquée enfin je suis venue pour elle mais tout ça me dérange dans le fond etc. J’avais sorti mon reflex, je le tenais fermement contre moi, mais je n’ai pris aucune photo d’eux. J’entendais tout ce qu’ils disaient. J’étais tétanisée. Prise de court. Le buffet les buffets ont été dévastés à toute vitesse ça me faisait plaisir de voir se vider les montagnes de vaisselle de nourriture les verres remplir les cendriers déborder j'étais au moins contente de ça. Mais leurs mots.
 
 
Les cons. Nos invités. Vains, vides, mondains. Cruels et creux. Ils ne parlaient pas vraiment à voix basse, non, ils inspectaient, cancanaient bien fort. Tu te serais mis en colère j’imagine ta tête et tes poings qui se crispent, ça me fait rire. Ils n’ont pas été méchants, non, simplement, ils ne comprennent pas. Occupés à parler entre eux tout en me jetant des sourires, à regarder l’appartement, les filles avec leur mine désespérée de veuves à ma place – ça va toi non mais je veux dire ça va toi, vraiment, les hommes faussement gênés désolés cependant tous prêts à sortir leur bite – et sinon je sais que c’est sûrement, non peut-être, c’est peut-être un peu tôt mais tu vois déjà quelqu’un enfin « déjà » je veux dire non au contraire je pense que ça te ferait du bien enfin nous on te jugerait pas moi en tout cas pas du tout, en groupe – non mais c’est indécent une fête quand même tu crois que c’est des façons de porter le deuil ça si ça se trouve elle a complètement déraillé elle ne sait plus ce qu’elle fait il faudrait peut-être qu’on etc.
 
 
http://www.leoscheer.com/IMG/arton2328.jpgMarie Simon, Les pieds nus, éditions Léo Scheer, collection Laureli, 2012, p.78-81.


Commentaires

J'adore ce passage.... Mais, ce sont les facéties d'Internet : le "nouvel acticle de PhA" arrive sur Thunderbird qui a dû perdre une plume dans son haut vol car je lis : "....Une boum, tu sais comme j'aime les boucs...."! Si inexplicable que je me demande si, après tout, le Diable probablement.....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 11/11/2012 à 12h08
Ah, je plaide coupable : c'est encore un coup de mon facétieux OCR. (D'ailleurs, "tu sais comme j'aime les boucs", c'est très bien aussi.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h48
...ou la foudre... (Je précise : quand je reçois un avis selon lequel vous avez publié un nouveau billet, on m'en donne toujours les premières lignes.)
Commentaire n°2 posté par Michèle le 11/11/2012 à 12h28
(Et pourtant je m'étais bien relu. Enfin, je croyais.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h50
Ben voyons! Quoi que vous fassiez, ce sera nul. Restez chez vous:" elle broie du noir." Sortez:" elle s'étourdit." Invitez-les? Ils vous débinent, mais ça ne leur coupe apparemment pas l'appétit.
Commentaire n°3 posté par Lza le 11/11/2012 à 17h34
Oui. Et en même temps, c'est ce qu'elle perçoit. Ce qu'elle imagine, peut-être.
La mort fausse tout.
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h51
C'est alléchant. Bien vu. (Le mot"bite" est extrêmement choquant.)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 11/11/2012 à 18h09
N'est-ce pas ? (J'ai bien essayé de remonter la braguette mais elle était coincée.)
Réponse de PhA le 11/11/2012 à 18h43

mercredi 7 novembre 2012

à propos de MaternA, d’Hélène Bessette


La lecture récente d’Indociles de Laure Limongi me rappelle que j’avais cru bon, après ma lecture de MaternA d’Hélène Bessette, d’écrire ces quelques lignes qui en disent bien trop peu :
 
 
Femmes entre elles
 
La « maternA » du titre est une maternelle jamais nommée comme telle, une « maison-prison », prison moins pour les enfants (réduits à leur plus simple expression ; la première voyelle, premier son probable proféré : les « A ») que pour les adultes qui les encadrent, femmes entre elles, toutes porteuses elles aussi du même A : de MonA LisA femmes de services à BrittA la directrice « MOI JE » qui ne vit que pour son rôle de « directrA » soutenue par son double l’« inspectrA » GrittA, en passant par l’adjointe DjeminA prête à lui lécher les pieds, PierA et surtout IolA méprisée qui hermétique ne répond pas au harcèlement dont elle est la cible. Prison sans doute aussi la forme traditionnelle du roman puisque Hélène Bessette l’explose : on glisse d’une voix à l’autre sans signal, l’hystérie collective s’exprime en bouts rimés où résonnent les comptines qu’enfants et maîtresses serinent, et le texte s’éparpille et se recompose sur la page en poème à grande échelle (impossible du coup d’en donner ici un exemple). Et cependant tout cela se lit sans peine, on glisse avec un plaisir étonné et rafraîchi dans le style tobogannant (comme dirait Michaux) de l’auteur, on se sent dans quelque chose de vraiment neuf quand quelques détails, quelque marque oubliée, quelque somme en anciens francs nous rappellent que ce texte date de plus d’un demi-siècle, que les amis littéraires de l’auteur ou les défenseurs de ses textes s’appelaient Leiris, Duras ou Queneau, et que leurs grands noms n’ont pas suffi à éviter que celui de Bessette ne tombe dans l’oubli.
 
2008
 
MaternA, d’Hélène Bessette, est disponible dans la collection Laureli, aux éditions Léo Scheer.
http://www.faz.net/polopoly_fs/1.1716605!/image/1637230745.jpg_gen/derivatives/article_aufmacher_klein/1637230745.jpg

Commentaires

Merci pour ce billet sur un écrivain qui a échappé à ma "culture littéraire". Je vais rapidement combler ce manque, ce que vous en dites m'intéresse vivement.
 
Commentaire n°1 posté par Ambre le 07/11/2012 à 12h26
Hélène Bessette, hélas, a échappé à beaucoup de monde.
Réponse de PhA le 07/11/2012 à 19h49

jeudi 24 mai 2012

Treize mille jours moins un, de Didier da Silva.


Une soixantaine de chips au paprika
 
En fait, il n’y a pas à dire, c’est quand même mieux de suivre les auteurs, plutôt que de n’en lire qu’un titre par-ci par-là (ce que je fais souvent quand même, parce que sinon, aussi, comment savoir ?) De Didier da Silva, j’avais déjà bien aimé Hoffmann à Tôkyô, paru l’an dernier chez Naïve ; un peu dépaysé tout de même par ce récit sans histoire, anodine odyssée toute en apesanteur dans un paysage estampillé japonais qui valut sans doute au livre quelques contresens : il n’y était guère plus question du Japon que du Mali chez Chevillard quand celui-ci écrivait Oreille rouge. Est-ce le retour dans un paysage moins exotique à mes yeux (quoique…) – puisque c’est Marseille qui remplace Tôkyô dans Treize mille jours moins un –, ou simplement le plaisir de la reconnaissance, ou même – n’ayons pas peur des mots – des retrouvailles avec un ton devenu familier : c’est sans réserve que je recommande la lecture de ce court récit, nouveau roman d’aventures sans aventures – voire : Sam joue du piano, se promène au hasard dans les parcs et par les rues, prend un bain de minuit, rentre chez lui, attend la pluie, s’endort, ressort le lendemain. Le drame tout de même est là, permanent, qui guette notre héros : sera-t-il victime d’une agression ? en tout cas les rochers sont coupants ; pour peu qu’on manque d’attention en sortant de l’eau, une blessure au pied peut vous gâcher la journée – sans parler de la fin tragique d’un poisson d’aquarium, d’un pied de tomate, d’une pédale de piano. Didier da Silva ne s’en cache pas : les grandes aventures, les fresques épiques, les intrigues complexes, très peu pour lui ! Ce fatras-là, il est tout juste bon à hanter les cauchemars de Sam : « Ses cauchemars sont longs, compliqués, riches de rebondissements ; de vrais romans avec une intrigue, du suspense, une galerie de seconds rôles (l’horreur vraiment). La seule image qu’il garderait de celui-ci serait celle-là, dont l’incongruité le rendrait extrêmement perplexe : dans un moment de panique absolue (prise d’otages ou incendie, pas moyen de s’en souvenir), sa mère rangeant toute affaire cessante, dans les compartiments d’un lave-vaisselle, une soixantaine de chips au paprika. » (p. 49-50). C’est sans doute qu’il existe, aux yeux de l’auteur, une alternative à cette matière traditionnelle du roman qui, à force d’en (ab)user, se réduit de plus en plus souvent à une triste série de lieux communs de la fiction. Et chez Didier da Silva, ce ne sont pas non plus les symboles qu’il faut chercher : s’il y en a, c’est pour mieux les vider du sens qu’on leur trouverait habituellement, quitte même – comme il arrive au bel arc-en-ciel final – à leur tourner le dos ; non, ce qu’il y a chez lui, c’est d’abord un ton, une sorte de couleur du son, maintenue par la force interne du style, comme dirait – à peu près – Flaubert ; la recherche quasi musicale du parfait équilibre, de la note parfaite, entre humour et humanité – puisque Sam, notre héros si peu héroïque, est aussi musicien ; et l’auteur (me rappelle soudain la quatrième de couverture de Hoffmann à Tôkyô) – aussi.
 
  Novembre 2008.
  
Peu de temps pour alimenter ce blog, alors je continue à recycler de vieilles critiques (enfin, disons plutôt de vieilles impressions de lecture) qui lui sont antérieures – car les livres, en tout cas certains, ne vieillissent pas. J’ai juste pris soin d’ôter la majuscule au da de Didier : je ne savais pas encore à l’époque qu’à ce sujet l’auteur ne plaisante pas – c’est vrai aussi que d’une minuscule il saurait faire une épopée. Ces Treize mille jours moins un (dont j’avais posté un extrait tout à fait au début de ces Hublots ; après tout c’est un peu Didier qui m’a donné l’idée d’ouvrir un blog, lui-même en a deux) sont parus dans la belle collection LaureLi des éditions Léo Scheer, comme plus récemment l’Automne zéro neuf, roman atmosphérique, premier du genre.


Commentaires

Remarque minuscule : tu me fais encore plus inactuel que je ne suis. En Mars 2006, je n'avais pas encore commencé à écrire Hoffmann... Le 9 se sera décroché. Ça arrive souvent. ;-)
Commentaire n°1 posté par Didier da le 25/05/2012 à 06h55
Mais oui ! Je me demande où j'ai pris cette date, puisqu'en cherchant à la même place je viens de trouver celle de novembre 2008 - c'est-à-dire à quelques jours de l'ouverture de ces Hublots.
J'espère que tu travailles de toutes tes forces, on commence à s'impatienter.
Réponse de PhA le 25/05/2012 à 07h26
Je  l'avais lu avec plaisir, à l'époque. Je vais le relire, tiens.
Commentaire n°2 posté par Anna de Sandre le 25/05/2012 à 09h13
A l'époque où j'emmerdais Loïs ?
Réponse de PhA le 25/05/2012 à 23h09
Et oui :-)
Commentaire n°3 posté par Anna de Sandre le 26/05/2012 à 08h44

mardi 17 avril 2012

Bastard Battle, de Céline Minard.


"Ouvre ce bréviaire monseigneur, belle dame."
 
Elle est bien, vraiment, cette collection LaureLi des éditions Léo Scheer. C’est ma quatrième bonne pioche de lecteur avec le dernier – pardon, le nouveau – roman de Céline Minard : Bastard Battle. C’est un drôle d’objet, ce Bastard Battle : dans une langue truculente farcie de médiévismes croustillants et parée de ci de là de quelques incongrus anglicismes, Céline Minard – ou plutôt « Denisot-le-clerc, dit le Hachis et Spencer Five » – nous narre l’épopée d’une petite coalition de résistants bien typés, résistant aux violences et perfidies de l’infâme Bastard Aligot de Bourbon, auquel ils ont repris la ville de Chaumont, prise d’assaut par ce dernier. Bien typés les personnages, et bien trempés les characters, pardon, les caractères ; jugez plutôt : autour de Denisot-le-clerc, se sont rassemblés le chevalier Enguerrand de Montorell, dit « à la charrette » ; le maigre Billy ; le vieux samouraï Akira qui vous sabre une puce sur la joue sans vous laisser d’égratignure ; Tartas le fort ; Dimanche-le-loup le faux-saulnier et parfait pipeur ; et la « démone » Vipère-d’une-toise, anachronique maîtresse en l’art du Kung-fu, douée de l’accent qui va avec. Vous comptez bien : c’est bien une sorte de remake made in chez nous des Sept samouraïs – voire des Sept mercenaires (Billy a même des piftolets !), que nous offre Céline Minard. Les combats y sont fameux, tantôt joutes à l’ancienne, tantôt félins et virevoltant quand menés par le petit paysan Brucelet, transcendé par l’enseignement de Vipère-d’une-toise. On s’amuse beaucoup, on s’étonne d’une telle invention ; c’est si endiablé d’un bout à l’autre qu’on se surprend tout soudain, huitième samouraï, à provoquer à haute voix le Bastard (heureusement que maman n’entend pas) : « Avoûtre, vessard, tu chies dans tes chausses ! Amène-toi qu’on en finisse ! Eh bastard ! Bastard tu es par la fendance de ta mère mais vray bastard, tu t’es fait toi-mesme ! »
 
Novembre 2008.
 
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C’était la première fois que je lisais Céline Minard. Ce n’était pas la dernière.


Commentaires

Ventrebleu!
Commentaire n°1 posté par Anonyme le 17/04/2012 à 18h34
C'est le mot, en effet. (Un livre formidable, je trouve encore une fois mon billet un peu faiblard pour bien en rendre compte.)
Réponse de PhA le 18/04/2012 à 10h55
Je viens de terminer Olimpia qui décoiffe...   Splendide écriture qui donne envie "d'y aller".....
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 28/04/2012 à 09h23
Céline Minard est un auteur merveilleux. Je le dis bêtement, mais je le pense.
Réponse de PhA le 28/04/2012 à 17h18

mardi 27 septembre 2011

agrège et recombine


A l’issue de la treizième semaine, ils atteignaient COPENHAGUE.
 
« Les yeux de Warren Dahler sont de plus en plus clairs, translucides. » Le glaucome, qui modifiait – jusqu’à la couleur des paupières ses yeux vairons, le contraignait à s’abriter de la lumière.
 
Monochrome empirique. Le bureau central de COPENHAGUE se trouvait dans la villa d’un ancien banquier dont les hommes armés qui la gardaient, répétaient qu’il avait été décapité après avoir été torturé ; Maïa marchait dans le couloir noir ; la deuxième porte, entrouverte sur la gauche, donnait sur une pièce cardinale – rouge. Warren Dahler fumait, éloignant les volutes qu’il recrachait du chat qui se tenait sur ses genoux : « Combien de temps avez-vous prévu de rester ? »
 
De cette ancienne gare dont subsistaient des vestiges : des wagons, une immense verrière envahie par des plantes endémiques et exogènes, Warren Dahler s’était approprié tous les étages ; certains trains immobiles étaient habités par des familles ; la transition avec l’extérieur était incertaine, le toit de la verrière au sud avait été éventré sur plus d’un tiers de sa surface, laissant la pluie envahir la serre, et l’aile gauche écroulée se confondait avec d’anciens débris de mur, la forêt ; tout ici était indistinct comme une téléportation ratée agrège et recombine des éléments organiques avec les parois du sas de déplacement ; l’absence de transition architecturale se répercutait dans un fonctionnement social sans hiérarchie visible, c’est-à-dire affichée ; le modèle de défection civile qui avait prôné ce rétablissement sociétal était un paravent. Aux techniques d’asservissement qui avaient émergé depuis l’impact, d’autres – qui ne semblaient pas découler d’une décision mais d’un processus inconscient d’expansion, de réappropriation, s’étaient ajoutés – leur fonctionnement échappait aux classifications. Les premiers zombies qu’ils croisèrent, plusieurs jours avant d’atteindre COPENHAGUE, étaient immobiles : « La putréfaction atténue les spasmes ». C’est plus tard qu’ils associèrent ces cadavres aux individus errants qui encombraient les rues de COPENHAGUE.
 
« Des champignons* prennent le contrôle de leur cerveau, Ies amenant à se désolidariser lentement du groupe et à tuer leurs congénères – dont les cadavres futurs serviront de socle d’incubation, de terreau aux nouvelles spores. »
 
* Cordyceps unilateralis.
 
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg8Fi_5stD6nD6degneD0YYSYZd2WvPdVxxvgctg4gs8PkoSBL3nBEpGIkYEFSDbfepzJIPiioJS2xBVs9GnCc6C1ah-DjUL8QlDWCzelrmWKr9kiKIrfqqJ0jK8rczaZvYVivg3lPJC4O0/s1600/Couv_futur-fleuve_GERNER_RLR.jpgEmmanuel Rabu, Futur fleuve, Léo Scheer LaureLi, 2011, p. 35-36.
 
« Emmanuel Rabu » est le nom de code d’un système de téléportation délibérément défectueux ou crapuleusement détourné qui agrège et recombine des éléments d’origines disparates pour en faire des objets poétiques fallacieusement déguisés en thèses universitaires comme Tryphon Tournesol et Isidore Isou ou en romans de science-fiction comme ce Futur Fleuve. (On peut lire aussi ici l’avis d’Alain Nicolas.)


Commentaires

Eh bien bravo! Je me suis laissé emporter, sans résistance. (Pourtant je ne garde pas un souvenir ébloui de Tryphon...) C'est très étonnant, très agréablement, j'aurais aimé comprendre mieux ce système - s'il y en a un. (Et le point virgule décidément!)
Merci Philippe! (Merci pour les autres découvertes.)
 
 
 
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 28/09/2011 à 12h58
Oh je dis système juste parce que téléportation, en fait agrège et recombine conviennent davantage. (Je garde un jubilatoire souvenir de TT & II.)
Réponse de PhA le 28/09/2011 à 14h10

jeudi 10 février 2011

Didier da Silva ou le récit (vraiment) atmosphérique

Si 2009 fut l’année de son automne, 2011 restera l’année de son auteur : à quelques jours d’intervalle, du même – car assurément c’est bien le même – du même disais-je Didier da Silva paraissent Une petite forme (avec François Matton) et l’Automne zéro neuf, son troisième et son quatrième livre, ou son quatrième et son troisième, on ne sait plus trop, le temps a de ces caprices. Le temps aussi d’ailleurs, appréciez la transition, car du temps qu’il fait il est beaucoup, il est presque surtout question, dans l’Automne zéro neuf ; les lecteurs des blogs jumeaux de l’auteur – Les idées heureuses et Halte là, Didier de plus en plus fait tout par deux, s’en rend-il compte ? – ne seront pas surpris : c’est souvent qu’on l’y devine le nez en l’air. C’est présenté sous la forme d’un journal, pour la première fois à la première personne ; plus d’Hoffmann ou de Sam pour prêter sa silhouette au protagoniste ; pourtant c’est bien le même, c’est bien la même vie qui voudrait n’être qu’une promenade et n’y parvient pas toujours – c’est drôle – mais y parvient presque – c’est beau ; c’est bien le même regard qui s’attache à ce qui du spectacle du monde aurait tôt fait de nous échapper, ne voit pas pour autant la mort qui se joue à quelques mètres, il faut dire que souvent les yeux sont levés vers le ciel, quel spectacle, les caprices de la météo sont un beau reflet des mouvements de l’âme sans les grands mots que l’auteur, justement, n’y met pas ; jugez plutôt :
  
 
Angèle est petite, brune, assez jolie. Nous nous quittâmes, elle consolée, moi déprimé. À force de les fixer – le sans fil est juste à côté, enfin, surtout son socle, mais je ne m’en étais, old school, pas éloigné –, je n’ignorais plus rien des moulures de la porte d’entrée. Que j’ai ouverte. L’air était tiède, à tout le moins moins froid que je ne pensais. Le silence de la maison après ces deux grandes heures de bavardage ayant je ne sais quoi d’hostile, d’accusateur et de mesquin, j’ai attrapé ma veste et je suis sorti. Ce que j’avais pu dire comme conneries ! Puisque le carillon de l’église du village sonnait, je me suis dirigé vers lui, vers elle, vers lui. Par le bas. Il n’y avait pas un chat, mais un écureuil, derrière un grillage, qui me regarda (je le regardais). Qu’il me fuît, soudain, je le comprenais. J’appelai à moi de sombres pensées. Elles accoururent. Les arbres bruissaient. J’ai pu marcher un long moment au beau milieu de la grand-route, l’austère théorie des platanes suggérant moins, alors, l’infini que l’éternité ; or une publicité pour un supermarché entrouvrait au contraire, sur un panneau Decaux, à l’orée du village, une très étroite fenêtre temporelle – jusqu’au 8 novembre, Chrysanthèmes pomponettes de cinquante centimètres à cinq euros quatre-vingtquinze le pot (il n’y avait pas une minute à perdre).
 
Didier da Silva, L’Automne Zéro Neuf, LaureLi Léo Scheer, 2011, p. 46-47.


Commentaires

suis dedans, et comme prévu j'aime
Commentaire n°1 posté par brigitte Celerier le 10/02/2011 à 20h53
Régalez-vous. Je crois que je l'ai encore préféré aux deux précédents (sans compter Une petite forme).
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 11h16
"les arbres bruissaient" et le ciel et le corps du marcheur, aussi.
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 11/02/2011 à 14h43
Tout à fait : le corps du narrateur de cet Automne zéro neuf connaît aussi quelques caprices que ne renierait pas la météo.
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 11h48
Bon... je crois avoir à peu près tout ce qu'il me faut pour mon prochain billet! J'ai failli attendre, Philippe!:)
Commentaire n°3 posté par Depluloin le 12/02/2011 à 12h25
Trop facile ! Il faut dire tout le contraire et que ce soit vrai aussi - comme le beau temps après la pluie.
Réponse de PhA le 12/02/2011 à 22h27

mercredi 18 août 2010

auteur, éditeur et manuscrit (version Federman)

 
Voyez-vous, me dit-il, malgré les bons aspects de votre roman, nous le trouvons…
 
Ce nous m’a tout de suite intéressé car cette fois-ci il était évident que ce petit singe de Gaston faisait que répéter ce que la connasse de directrice lui avait soufflé à l’oreille au sujet de mon roman, ah la pouffiasse, tu te rends compte, et elle était si charmante avec moi au déjeuner chez Laplume, elle me faisait des sourires si mignons, m’écoutait si bien, se frottait même la cuisse contre la mienne, quelle hypocrisie, et puis voilà elle lit mon roman, ça la choque, ça la dégoûte, et immédiatement mes nouilles à la poubelle, attends que je lui tombe dessus un de ces jours, que je la rencontre par hasard dans la rue, cette salope de Directrice, c’est pas mon zob au cul qu’elle aura, c’est mon pied…
 
Pendant que je règle mes comptes mentalement avec madame la Directrice, Gaston continue ses conneries éditorialistes…
 
Eh bien, votre roman, voyez-vous, nous le trouvons trop postmoderne pour nous, nous pensons que nos lecteurs n’arriveront pas à suivre tous les détours typiquement postmodernes dans lesquels vous vous lancez, ceci ne veut pas dire que votre travail n’est pas bon, mais il est trop compliqué, trop cérébral si vous voulez pour nos lecteurs, ainsi il a peu de valeur commerciale, c’est là le grand problème du roman postmoderne, il n’est pas du tout accessible au grand public, et les lecteurs qui lisent pour se divertir n’y comprennent rien…
 
Je dis toujours rien, je le laisse aller au bout de son pitoyable topo de marchand de livres, je le laisse expirer avant de lui sortir mon gros morceau… (…)
 
Voyez-vous, m’explique-t-il maintenant en toussotant un peu, c’est le refus de votre part de laisser l’histoire se raconter qui empêche votre livre d’être ce qu’il devrait en fait être, un Bildungsroman…
 
Hahaha, t’as entendu ça, c’est pas croyable, Gaston maintenant qui veut m’impressionner avec son Bildungsroman, je l’arrête prompto, je me lève encore une fois, je me penche vers lui en m’appuyant sur son bureau avec les deux mains, mon grand nez touchant presque le sien, et je lui dis en lui crachant un peu au visage, En somme si je comprends bien, toi et ta bourrique de Directrice vous trouvez mon roman un peu trop intelligent, d’après vous il faut écrire des choses bêtes, des choses connes pour plaire au grand public, il faut leur raconter les mêmes petites histoires qu’ils connaissent déjà, ou alors ils comprennent rien, mais ils comprennent  rien parce que c’est dans le rien que les grandes histoires se passent, c’est dans le rien que se trouve la vérité, au fond des mots, dans le point de fuite où s’engouffrent les détails (…).
 
Raymond  Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Al dante 2003, LaureLi Léo Scheer 2009, p. 248 à 251.
 
 
On a beau se dire que bien sûr ça n’a pas dû se passer vraiment comme ça (vraiment qu’est-ce que ça veut dire ?), ça ressemble sacrément à des choses qu’on a soi-même déjà entendues – et au fond, il vaut mieux entendre ça que rien du tout. Quoique. A voir.


Commentaires

Si les éditeurs prenaient moins les lecteurs pour ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire pour des cons, on entendrait moins ce genre de discours qui a toujours cours. En tout cas, c'est jouissif de le lire ce Federman!
Commentaire n°1 posté par Pascale le 18/08/2010 à 08h53
Tant qu'il y aura des éditeurs pour désirer gagner plus que la viabilité de leur maison ne l'impose et se donner les moyens d'y parvenir, la littérature sera mal servie. Il reste quelques fous, heureusement.
Jouissif, c'est le mot !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h53
La Rachel à la fourrure, un livre vraiment masochiste !
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 18/08/2010 à 08h54
Oh, Rachel n'est pas Wanda, bien au contraire !
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 09h55
Réjouissant, oui ! On vous avez déjà dit que vous devriez tenir un blog ?
Commentaire n°3 posté par Didier da le 18/08/2010 à 09h58
C'est vrai ? ça me donne envie d'en ouvrir un, tiens ! (Sans blague, il m'arrive d'y songer ; mais ça prend du temps, non ?)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h02
TRès très drôle, mais le discours final me laisse un peu sur ma faim... éduquer les foules, tout ça.. hm.
Commentaire n°4 posté par Aléna le 18/08/2010 à 10h34
Oh non, je ne crois pas qu'il s'agisse d'éduquer les foules, mais de faire ce qu'on croit juste, en l'occurrence de faire avancer les choses sans vraiment se soucier du public, en se disant qu'il suivra s'il veut - manière aussi de lui faire confiance, il n'est pas si bête que l'éditeur le croit, on le sait bien puisqu'on en est, c'est crétin de vouloir se mettre au niveau, au niveau de qui d'ailleurs... (Personnellement ce qui me parle dans ce discours final c'est "ils comprennent rien parce que c'est dans le rien qua les grandes histoires se passent" - comprendre rien, bien sûr c'est déjà comprendre.)
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 11h12
Tiens, il y  a longtemps que vous n'aviez pas emmerdé Loïs.
Commentaire n°5 posté par Anna de Sandre le 18/08/2010 à 14h26
Oui, ça commençait à m'inquiéter.
Réponse de PhA le 18/08/2010 à 15h46
Oui, faire ce qu'on croit juste, certainement est-ce là la seule tenue esthétique qui soit. Justesse. :) Et, bien sûr qu'il faut faire confiance en l'esprit du lecteur... et ce "rien" à comprendre, je l'entends aussi...
Pardonnez mon ton un peu brutal qui n'est jamais que le reflet d'autres discours aussi trop souvent entendus et qui pèsent dans mon oreille... Vieilles idéologies qui percent aussi les tympans... TRouver cette justesse. :)
Commentaire n°6 posté par Aléna le 19/08/2010 à 12h57
Aucun souci, Aléna. Je ne sais pas si Federman avait la fibre pédagogique, quant à la mienne je l'oublie quand j'écris.
Réponse de PhA le 19/08/2010 à 19h24

mardi 17 août 2010

j’arrive pas à te raconter ce que je voulais te raconter

 
Bon, alors on oublie les deux bébés qui sont restés avec la grand-mère, ces deux-là y comptent pas, et on passe aussi sur les trois plus grands qui ont été forcés d’aller travailler, bien que pour eux c’était pas marrant, et je te parle de ceux qui ont été mis à l’orphelinat, ma mère, mon oncle Maurice et la tante Rachel…
 
Ma mère et Maurice ils sont restés dans cette boîte, qu’était comme une prison, jusqu’à l’âge de dix-huit ans quand ils étaient plus pupilles de la nation, et laisse-moi te dire ils ont drôlement souffert dans cet orphelinat, tu aurais dû entendre ce que ma mère nous racontait, à mes sœurs et à moi, sur les onze ans qu’elle avait passés dans cette prison, comment elle travaillait dur, et comment les bonnes femmes qui s’occupaient des gosses les battaient tout le temps, pour rien du tout, pour aucune raison, juste pour leur apprendre à bien se conduire, mais surtout parce que ces bonnes femmes qui s’occupent des orphelinats normalement elles détestent les enfants, c’est connu, ces bonnes femmes ce sont des mères ratées, bon mais je vais pas te raconter les détails des souffrances et des misères de ma mère parce que je suis sûr que ça te ferait chialer, et puis c’est pas de ma mère que je veux te parler maintenant, non, c’est de ma tante Rachel…
 
Pourtant faut quand même que je te dise que ma mère, parce qu’elle était la plus âgée des trois enfants à l’orphelinat, elle s’occupait un peu des deux autres, elle leur raccommodait les vêtements quand ils étaient déchirés, elle leur reprisait les trous dans les chaussettes quand y avait des trous dedans, parce que tu sais on leur donnait pas beaucoup de fringues aux enfants dans cet orphelinat, elle leur donnait un peu plus à manger au réfectoire en sacrifiant sa propre portion, elle leur peignait les cheveux, elle leur essuyait les larmes des yeux le soir quand Maurice et Rachel ils pleuraient dans leur lit avant de s’endormir, c’est pour ça d’ailleurs que mon oncle Maurice et ma tante Rachel ils disaient toujours que ma mère c’était une sainte…
 
Qu’est-ce qu’on les battait dans cet orphelinat, les bonnes femmes qui s’occupaient des gosses elles y allaient pas de main morte, ah ça non, donc tu vois comment ma pauvre mère a souffert pendant onze ans dans cet orphelinat, onze années de martyre quoi…
 
Non, qu’est-ce tu crois, c’était pas un orphelinat catholique avec des bonnes sœurs, c’est pas parce que je dis martyre que tu dois immédiatement faire des rapports avec les chrétiens de l’Antiquité que les Romains donnaient à. bouffer aux lions, c’était un orphelinat pour les enfants juifs…
 
Mais bien sûr que c’était juif, il y a des orphelinats juifs tu sais, les juifs ils sont comme tout le monde, eux aussi eux aussi ils s’occupent des gosses qui ont pas de famille, peut-être même mieux que les catholiques, parce que pour les juifs la famille ça compte, en fait cet orphelinat où ma mère elle a été élevée ça s’appelait La Maison Rothschild…
 
Non, qu’est-ce tu crois, ça existe plus cet orphelinat, les Allemands et les Pétainistes ont sans doute démoli ça pendant l’Occupation, ou alors ils l’ont confisqué pour en faire une prison après avoir expédié tous les gosses tu sais où, enfin moi je sais pas, j’ai jamais été le voir cet orphelinat dans le douzième arrondissement, mais ma mère nous le décrivait souvent à mes sœurs et à. moi, elle avait toujours les larmes aux yeux quand elle parlait de son orphelinat…
 
Tu sais ma mère elle pleurait souvent, elle avait toujours ses grands yeux noirs pleins de larmes, d’ailleurs c’est à peu près tout ce dont je me souviens d’elle…
 
Ce dont… tiens, d’où ça sort ce ce dont… me dis pas que tout à coup je vais me mettre à parler en Belles-Lettres, alors là…
 
Oui, ma mère elle avait toujours ses grands yeux noirs pleins de larmes, ah qu’est-ce qu’elle a pu pleurer dans sa vie ma mère, en tout cas ça a pas duré beaucoup, elle a pas vécu longtemps…
 
Bon, mais tu vois comme je suis incorrigible, je m’égare tout le temps et j’arrive pas à te raconter ce que je voulais te raconter, c’est l’histoire de ma tante Rachel que je veux te raconter, histoire formidable…
 
 
Raymond  Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Al dante 2003, LaureLi Léo Scheer 2009, p. 133 à 135.
 
On sait pourquoi « elle a pas vécu longtemps », la mère du narrateur, et ses sœurs, et son père – et comment il leur a survécu. En tout cas, la mort a beau dire ce qu’elle veut, il est bien là, notre Federman. On reconnaît sa voix.
Une présentation plus complète de la Fourrure de ma tante Rachel sur Chronicart et la lecture de Nathalie Quintane sur Sitaudis.


Commentaires

Mais tout ceci n'a rien à voir avec ce qui se passe actuellement en France... et la "une" du Times de ce jour n'est qu'une provocation supplémentaire qui s'ajoute à toutes les calomnies que l'on a pu entendre sur Brice Hortefeux (l'histoire des Auvergnats...).
Sans parler des pseudo-révélations quotidiennes concernant Eric Woerth, autre martyr d'une presse déchaînée qu'il serait temps de museler une fois pour toutes !
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 17/08/2010 à 10h25
Oui, mes inactualités sont involontairement actuelles, hélas et même si bien sûr ce n'est pas vraiment comparable (et me rappellent la réponse largement anticipée de Federman au "la France, aimez-la ou quittez-la" de vous-savez-qui).
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 12h07
Il y a bien, près de chez moi, au 76 de la rue de Picpus, dans le 12ème, une Fondation Rothschild (Maison de Retraite et de Gériatrie). Autres temps...
Commentaire n°2 posté par Moons le 17/08/2010 à 11h08
C'est que les pensionnaires de cette Maison Rothschild d'autrefois sont centenaires aujourd'hui...
Réponse de PhA le 17/08/2010 à 11h59

dimanche 16 mai 2010

il est conseillé de vider tout corps de ses liquides principaux

http://www.lmda.net/imgliv/L63282.jpg
Ce chantier, grand chantier, est mis en œuvre – gros œuvre et grandes œuvres – par la société Bouygues.
Le corps fond, s’y enfonce. Une barre de fer l’aide.
Si un béton classique est constitué d’éléments de granu­lométrie décroissante, en commençant par les granulats (NF EN 12-620 – spécification pour les granulats destinés à être incorporés dans les bétons), le spectre granulo­métrique se poursuit avec la poudre de ciment puis, parfois, avec un matériau de granulométrie encore plus fine, comme une fumée de silice (récupérée au niveau des filtres électrostatiques dans l’industrie de l’acier). L’obtention d’un spectre granulométrique continu et étendu vers les faibles granulométries permet d’améliorer la compacité donc les performances mécaniques. Un corps étranger nuit à l’élasticité de la préparation. Une fois les chairs de celui-ci décomposées, le vide constitué peut entraîner des fissures.
L’eau a un double rôle d’hydratation de la poudre de ciment et de facilitation de la mise en œuvre (« ouvra­bilité »). Le corps est ainsi artificiellement réhydraté durant quelques jours. Les fines particules issues de la fumée de silice pénètrent alors la chair qui sera solidifiée sans décomposition néfaste à l’ouvrage. En l’absence d’adjuvant plastifiant, la quantité d’eau est déterminée par la condition de mise en œuvre. Un béton contient donc une part importante d’eau libre, ce qui conduit à une utilisation non optimale de la poudre de ciment. En ajoutant un plastifiant (appelé aussi « réducteur d’eau »), la quantité d’eau utilisée décroît et les performances mécaniques du matériau sont améliorées (cf. BHP : Béton Hautes Performances). Il est conseillé de vider tout corps de ses liquides principaux (urine, sang, bile…) avant la mise en œuvre.
 
Julien d’Abrigeon, Le Zaroff, LaureLi Léo Scheer, 2009, p. 72-73.
 
On est prié de ne pas imaginer le reste du livre à l’aune de ce seul extrait – où d’un autre également isolé –, ce n’est pas comme ça marche avec Julien d’Abrigeon. Le plaisir du collectionneur passe par la variété, il ne sera pas déçu.
On peut lire l’avis du Fric-Frac Club, du Matricule des Anges ou de Libr-Critique, ou encore écouter l’auteur lui-même dans la pénombre. La couverture, signée par le Tampographe Sardon, valait la peine d’être ici reproduite – les tueurs en série ont besoin d’une bonne couverture.



Commentaires

Voilà qui bétonne l'estomac avant le repas dominical...
Commentaire n°1 posté par Lafarge le 16/05/2010 à 14h44
« Nous avons retrouvé l’homme abattu d’une balle la nuit dernière, calciné à quelques kilomètres. Rien ne vous obligeait à faire cela. Vous avez même laissée la douille. Sans doute l’arme aura disparu. Je ne vous cerne pas. Le corps fut ligoté à des morceaux de bois.
Des traces de pneus reviennent pas à pas, le véhicule semblait lourd, lesté à l’arrière, camionnette classique mais ce poids, ce poids que vous traîniez, peut-être était-ce déjà, tous ces morceaux de bois… »
 
Le Zaroff, p.61.
Réponse de PhA le 16/05/2010 à 18h00
Ah Monsieur le Conte, le bois... Vous savez me prendre par les sentiments... Il est vrai que le bois fait passer le béton. Et ce n'est pas là parole de médicastre.
Commentaire n°2 posté par lafarge le 16/05/2010 à 18h23
C'est ma faute : je fais goûter la choucroute sans les saucisses. Satané Milou !
Réponse de PhA le 16/05/2010 à 18h38

jeudi 8 octobre 2009

nous vous remercions de votre attention

nous vous remercions de votre attention – et reprenons notre récit qui décrivait le frottement des carcasses entre elles – il faut préciser que dans la zone des carcasses ces frottements n’aboutissent à rien – totalement vains dans le sens qu’ils ne donnent aucun fruit ni aucun plaisir – ce ne sont que de vieux réflexes – dans la zone une carcasse ne peut pas engendrer une autre carcasse – elle ne peut que la frotter – l’engendrement est possible seulement quand la carcasse est transmutée dans une nouvelle forme de vie – humaine ou animale – et peut-être même en tant que plante ou objet – mais cela demanderait des confirmations qui ne sont pas à notre disposition pour le moment – en tout cas c’est en se frottant les unes contre les autres que les carcasses se stimulent entre elles dans la zone – mais sans aucune raison ni aucun résultat – c’est un peu comme de l’art pour l’art – du frottement pour du frottement – nous disons frottement parce que nous n’avons pas pu trouver un meilleur terme pour décrire l’activité sexuelle propre à la zone des carcasses – sans doute que baiser ne conviendrait pas – et offenserait sûrement les lecteurs potentiels de cette fable – surtout que ces frottements peuvent se faire aussi bien avec la carcasse d’en dessous qu’avec celle du dessus – donc disons que depuis des temps immémoriaux ces carcasses empilées les unes sur les autres sans aucune espèce d’ordre ou de logique forment un énorme tas de vieilles peaux vides qui frémissent ensemble – un tas de la forme d’une haute pyramide – plus large à sa base puisque le nombre de carcasses jetées sur ce tas de toute antiquité est forcément plus grand – durant depuis une éternité ce n’est qu’une hypothèse que nous proposons – ce tas de carcasses empilées les unes sur les autres pourrait avoir d’autres formes géométriques – ou non géométriques - nous laissons ces conjectures à l’imagination des lecteurs potentiels – parlons maintenant du processus cyclique de la transmutation – imaginons un instant chaque carcasse potentielle – humaine ou animale – faisant la queue leu leu – tenant sa position dans le circuit qui mène de la vie à la mort – et vice versa de la mort à la vie – la mort la mort toujours recommencée – comme aurait pu dire Paul Valéry – passant d’un état à l’autre par transmutation – de bas en haut – de la terre vers le ciel pourrait-on naïvement dire – pour ceux qui s’illusionnent encore de mensonges religieux – de haut en bas ou de droite à gauche – pour ceux qui se foutent de quitter la place dans une direction ou dans une autre – vivant mort – mort vivant – et revenant encore et encore – ou plutôt se répétant comme une rumeur transmissible à l’infini dans n’importe quelle direction – c’est ce processus qui permet la reproduction – grâce au sexe – disons-le tout net – ce qui confirme ce que nous énoncions plus haut – la transmutation et le sexe ne sont qu’une seule et même chose – mais laissons là ces considérations d’ordre métaphysique
 
Raymond Federman, Les Carcasses, LaureLi Léo Scheer, 2009, p. 50-52.
 
Quand j’ai choisi cet extrait pour illustrer le dernier livre de Federman, je ne savais pas que c’était le dernier. Quand j’ai lu la nouvelle chez son éditrice, je me suis trouvé heureux d’avoir eu une fois l’occasion d’entendre sa voix. J’ai un peu regretté que ma timidité vaguement bêtasse m’ait empêché de lui dire en face tout ce que je pensais de son œuvre – mais de toutes manières je n’en aurais pas eu le temps. Ici j’en ai un peu plus (enfin, pas beaucoup plus en fait).
Des Carcasses de Federman, on en parle aussi notamment chez Claro, Libr-critique, et sur Lignes de fuite. 



Commentaires

C'est donc le Federman que je connaissais grâce à Beckett. L'émotion est encore plus forte. (Un instant, j'ai cru à la disparition de l'éditeur Verdier.) Je m'en vais lire cet auteur - un de plus grâce au blog, ça devient une ruine cette affaire! Mais merci tout de même! plutôt deux fois qu'une!
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 08/10/2009 à 16h06
C'est bien lui - et moi aussi, je l'ai "connu" il y a bien longtemps grâce à Beckett. (Je mets "connu" entre parenthèses car à l'époque, il n'était à mes yeux qu'un universitaire américain...)
Commentaire n°2 posté par PhA le 08/10/2009 à 17h05
Depluloin, quel esprit !
Mais arriverez-vous à tout lire ? Monsieur Pha, raisonnez-le ce n'est pas bon pour son arthrose!
Commentaire n°3 posté par Souricette le 08/10/2009 à 18h23
Rassurez-vous, Souricette ; la lecture de Federman est un excellent remède contre l'arthrose (entre autres).
Commentaire n°4 posté par PhA le 08/10/2009 à 18h34
Me voilà rassurée. Mais savez-vous pourquoi Depluloin ne veut plus m'épouser? Une mauvaise lecture, peut-être ?
Commentaire n°5 posté par Souricette le 08/10/2009 à 18h49
Souricette!! La Surintendante vous demande!! Ne vous dispersez pas!!
Commentaire n°6 posté par Depluloin le 08/10/2009 à 18h56
Oui !
(regardant partout)
Où ça ?
Commentaire n°7 posté par Souricette le 08/10/2009 à 19h23
Au fait, chère Souricette, j'ai pensé à vous en regardant la couverture des Carcasses.
Réponse de PhA le 09/10/2009 à 07h28
Mon Dieu, Philippe! Trop tard! Tout le monde aux abris!!
Commentaire n°8 posté par Depluloin le 09/10/2009 à 10h01
Oui, j'ai oublié les guillemets dans mon premier commentaire qui pourrait laisser penser que je tapais sur l'épaule de l'un et de l'autre!
Commentaire n°9 posté par Depluloin le 09/10/2009 à 10h27
Non non, Depluloin, mes guillemets n'étaient pas une invitation à vous en orner vous aussi ; je voulais juste souligner les différentes identités que la vie a fait assumer à Raymond Federman, et le manque de visibilité qui, à la fin de mes études, me le faisait voir juste comme un universitaire américain spécialiste de Beckett - qu'il était aussi - mais ô combien pas seulement.
Commentaire n°10 posté par PhA le 10/10/2009 à 16h49

vendredi 2 janvier 2009

ça valait le coup

Après, j’ai pris le métro jusqu’à Montparnasse. J’avais décidé d’aller me taper un bon repas à La Coupole, où je n’avais jamais mangé avant.
 
J’ai mangé une douzaine d’huîtres, un steak tartare avec frites, une salade d’endives, un bon fromage de chèvre, une crème caramel, et j’ai dégusté une demi-bouteille de saint-émilion. Ça m’a coûté presque la moitié de l’argent que j’avais récolté, mais ça valait le coup.
 
Surtout qu’assis pas très loin de ma table, il y avait Jean-Paul Sartre avec Simone de Beauvoir et Boris Vian. Je dis la vérité. Ils étaient là, à La Coupole, en train de déjeuner. J’avais envie d’aller leur parler. De leur dire combien je les admirais. Leur dire que quand je suis parti en Amérique après la guerre, je me croyais exis­tentialiste, et j’emportais avec moi seulement deux livres : La Nausée de Sartre et J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan. Je savais pas à l’époque que Vernon Sullivan, c’était Boris Vian. Voilà ce que j’aurais voulu leur dire, mais j’ai pas osé.
 
En tout cas ce jour-là j’ai bien mangé et j’ai bien rigolé.
 
Bon, cette histoire n’a rien à voir avec mon enfance puisque ça s’est passé après la guerre, après le cabinet de débarras, mais je crois qu’il fallait quand même la raconter. Et puis…
 
 
 
Oui, Federman, tu as eu raison d’avoir raconté cette histoire. Elle dit quand même quelque chose sur ton enfance, puisque que tu décris la distribution des prix et comment tu as gagné ce livret de la Caisse d’épargne à l’école.
 
C’est vrai. Alors je laisse ça ici, et je raconte autre chose maintenant.
 
 
Raymond Federman, Chut, LaureLi / Léo Scheer 2008, p.158-159.
 
 
 
 
 
Et l’extrait par mes soins est encore coupé à la va-comme-j’-te-pousse ; si vous voulez savoir l’histoire de la distribution des prix et comment des années après Federman récupère ses sous à la Caisse d’épargne vous n’aurez qu’à lire le livre ; parce que pour moi aujourd’hui c’était une manière de souhaiter la bienvenue à 2009, avec Federman il y a toujours une embellie à l’horizon. Bonne année à tous, et au monsieur sur la photo, chipée sur son blog.



Commentaires

Je n'avais pas eu la curiosité de visiter votre blog et j'ai réparé cette erreur depuis hier. Je butine "Par le hublot (droit)" et je découvre quelques billets passionnants, même si je suis un peu anéantie (mais admirative) par tant de culture. J'ai parcouru Beckett, Grozdanovitch (que j'aime beaucoup)et je suis là, chez Federman, ce qui tombe bien puisque vous m'avez conseillé "Chut".
Bref, je crois que "çà valait le coup" que je vienne ici. Il faut que je m'y attarde.
L'écran "bouffe" trop de mon temps et j'aime aussi tenir un livre entre mes mains. Faut parfois faire des choix.
Commentaire n°1 posté par Ambre le 22/12/2009 à 17h29
Bienvenue, Ambre ! Federman est l'une des vedettes de ce blog, il y a déjà cinq billets qui lui sont consacrés (numérotés entre parenthèses à côté de celui-ci, qui était le premier). Le hublot droit est le plus sérieux (quoique...), ne vous laissez pas impressionner. Je vous laisse découvrir les autres étages. Au plaisir de votre visite !
Réponse de PhA le 22/12/2009 à 18h09

 

jeudi 13 novembre 2008

dix secondes parfaitement exquises

Mettons-y un e derrière et un la devant, et la LaureLie me devient un petit pays où l’on retourne, sûr de la variété de ses étonnants paysages. On peut, cet automne, y rencontrer d’héroïques figures. Sam assurément en est une autre, non des moindres ; jugez plutôt :
 
« On aurait pu compter ses côtes et, avec un peu de patience, ses cheveux. Blonds et fins ils folâtraient, autour d’une tonsure naturelle. Un nez long et rouge, des dents courtes et bistres, un front large et rose, des yeux brefs et gris : son visage dans les grandes lignes, une carte plus détaillée aurait compris les chemins de traverse d’une quarantaine plus trop lointaine mais, dans cette faible lumière nocturne, on se contentait d’un schéma ; Sam, coquet, ne s’en plaignait pas, le caleçon mité bouf­fant à l’entrejambe, les pieds écartés rappelant le canard, la légère voussure dénonçant l’indolent, bien assez pour ne pas pavoiser. Non, non, il n’enviait pas ce foutriquet barbu qui exhibait ses pectoraux sous un marcel et une écharpe en lin kaki, pas la peine de lui offrir d’intervertir leurs corps il n'aurait pas voulu. Ni de son âge, surtout pas. À vingt ans il ne comprenait rien à rien alors qu’aujourd’hui, pardon, posez-lui n’importe quelle question. Un peu plus loin on pouvait se glisser dans l’eau sans risquer de se rompre le cou et comme il y gagnait aussi d’en­tendre moins les rires et les guitares de ces petits cons, il n’hésita pas plus longtemps et rampa vers la mer – tiède et un peu grasse, ce qui le surprit. Qu’il y serait bien. Ça le remuait toujours autant de bar­boter dans la matrice, il marchait à fond dans cette histoire de mère nourricière et qu’elle fût téné­breuse et scintillante, quoique d’huile, échevelait un peu plus encore son délire. Bienfaisante nuit des origines ! Il y fit trois brasses et se fatigua, se convertir en planche était plus dans ses cordes. Seules les plus grosses étoiles perçaient le brouillard de gazole qui plombait la ville et pour tout dire ce ciel simplifié le réconfortait, il fallait être mieux armé qu’il ne l’était en cet instant pour affronter un vrai ciel étoilé tout vibrant d’éclats innombrables, imbitable et vaste. Le silence se fit peu à peu, les babs en bois pliaient bagage.
Il flotta pendant dix secondes parfaitement exquises.
(Les yeux clos, un autre espace glacé s’ouvrait, au-delà du claquement mat et irrégulier de l’eau contre les oreilles une autre eau plus épaisse et sourde à la rumeur du monde se mouvait, s’écou­lait, attendait, caressait continûment du sable comme en témoignait ce son, frêle et curieusement proche, de grains glissant les uns sur les autres.)
Puis un courant froid vint saisir son dos tel un steak un feu, un paquet d’algues poisser son coude, une lichette d’eau saler ses lèvres. Il bascula à la ver­ticale, toussa, cracha, nagea vers la rive. »
 
Didier da Silva, Treize mille jours moins un, LaureLi Léo Scheer, p. 31-32.
 
Rappelons que ce même Sam eut l’an dernier un ancêtre fameux, autre grand aventurier urbain, rencontré précisément sur ces Lignes de fuite – lequel eut la bonne idée de me présenter son auteur. Santé !



 Commentaires
merci pour ce double lien et (puisque c'est mon premier commentaire) bienvenue dans l'océan de la blogosphère (pour filer la métaphore) !
Commentaire n°1 posté par cgat le 14/11/2008 à 01h03
C'est à moi de vous remercier pour cette découverte - et pour d'autres... ainsi que pour vos voeux océano-blogosphériques (je crains en effet la noyade - à moins que je ne la désire ?)
Commentaire n°2 posté par PhA le 14/11/2008 à 13h18