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jeudi 1 mai 2025

Spécial Fête des travailleurs

J’étais donc assis dans cette même posture lorsque je l’appelai et lui exposai rapidement ce que j’attendais de lui, savoir, l’examen de concert d’un petit document. Imaginez ma surprise, non, mon indignation, lorsque, sans se départir de son quant-à-soi, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit, « je préférerais ne pas ».

Pendant quelques instants, je restais assis, parfaitement silencieux afin de rassembler mes esprits en déroute. Il m’apparut immédiatement que mon ouïe m’avait trompé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de ma requête. Je la renouvelai d’un ton de voix aussi clair que possible, mais tout aussi clairement me revint la même réponse, « je préférerais ne pas ».

« Vous préféreriez ne pas », repris-je en écho ; en proie à une grande excitation, je me levai pour traverser la pièce d’une seule enjambée. « Qu’entendez-vous par là ? Etes-vous dans la lune ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ces feuilles, tenez. » Et je les lui tendis.

« Je préférerais ne pas », dit-il.


Herman Melville, Bartleby, le scribe, traduit par Jean-Yves Lacroix, éditions Allia.



jeudi 6 février 2014

la noirceur de Bégout : un monde sans


Allez, je vais essayer de mettre quelques mots sur, non, pas sur le livre de Bruce Bégout comme j’allais maladroitement l’écrire, mais juste sur ma lecture de l’Accumulation primitive de la noirceur. Ce sera donc un billet sous le signe du manque car figurez-vous qu’étrangement c’est la première fois que je lis un livre de Bruce Bégout – mais assurément pas la dernière. Il me manque donc tout ce qu’il a déjà écrit et qui pourrait, qui devrait déjà résonner dans ma lecture. Le manque lui-même cependant déjà y résonne. Car ce livre, qui ressemble à un recueil de nouvelles, ou qui se présente comme un recueil de nouvelles si vous voulez, paraît reposer sur ce qui n’est pas dit, ce qui peut-être n’est pas dicible, ou bien peut-être tout simplement ce qui n’est pas. Allez savoir.
Comme l’écrit Claro sur son Clavier, pas de chute à la fin des nouvelles de Bégout ; en effet on n’est pas là pour faire des pirouettes. Pas de chute, c’est vrai, mais souvent, quand même, un trou. On ne peut pas tout vous dire, bien sûr, vous risqueriez de ne pas tomber dans le trou et ce serait dommage, mais tout de même, puisqu’il y a une table des matières à la fin, est-ce vraiment spoiler que d’attirer l’attention sur le titre de la nouvelle (mais est-ce à proprement parler une « nouvelle » ?) dont je vous citais l’autre jour un minuscule extrait, à savoir Figures de Lichtenberg ? J’étais content en lisant ce texte de me souvenir, certes assez vaguement, de ce qu’est une « figure de Lichtenberg » sans avoir fait jusque là le rapprochement avec le fameux « couteau » du même. Voilà qui est fait.
Ainsi sont donnés comme des réalités des objets, des événements qui attendent une explication, laquelle nous est refusée, ou remplacée par quelque chose que nous nous refuserions à accepter comme une explication alors que voilà, c’est comme ça. Mince. C’est le cas par exemple dans la nouvelle (mais encore une fois, est-ce une « nouvelle » ?) intitulée Déportation, une exagération. Mais non je ne vais pas vous raconter la fin de ce récit qui n’est pas une nouvelle mais très clairement autre chose – c’est écrit dans le titre et annoncé dans le paragraphe liminaire : une exagération. Genre nouveau à ma connaissance dont Bruce Bégout devrait réclamer le brevet, ça donne envie d’en écrire.
C’est bien du monde que Bégout nous fait le portrait et nous le reconnaissons soudain pour ce qu’il est : un monde sans. Une nothing box qu’on finit par admettre. Une jeune fille au pair qui n’en est pas une. Un monde où certains se livrent à d’étranges pratique, tel le Suiveur, qui suit les gens et fait de cet exercice un art (au point qu’à un moment je me suis surpris à lire écrire au lieu de suivre). Un monde sans élucidation, donc. Elle nous est refusée. La noirceur serait-elle aussi obscurité ? L’élucidation n’est pas cachée à proprement parler, ce qui supposerait qu’elle existerait hors de notre compréhension ; c’est comme ça qu’on se consolait autrefois. Non : elle nous est refusée sans que l’on sache si oui ou non elle existe. La noirceur est plus noire que l’ombre. C’est comme ça et c’est pour ça que tout se termine dans un monstrueux éclat de rire – mais le titre de l’ultime récit nous le dit : cette hilarité sans cause n’aura pas d’autre nom que la Maladie du rire.
 
L’Accumulation primitive de la noirceur de Bruce Bégout est parue en janvier 2014 chez Allia.
http://www.editions-allia.com/files/book_666_image_cover.gif

mardi 4 février 2014

en dehors de votre esprit

J'ai lu vos retranscriptions.
Et alors ?
Alors ? Je suis quelque peu déçu.
Cela se comprend. Vous voulez mettre la main sur quelque chose qui n'existe pas, qui n'a jamais existé en dehors de votre esprit.
 
Bruce Bégout, L'accumulation primitive de la noirceur, Allia, 2014, p. 74
 
Bon, ça ne va pas être facile de trouver les mots pour parler de ce livre. D'ailleurs je ne l'ai pas encore terminé. Mais je reviendrai.

Commentaires

Dans le même temps, c'est justement ce que fait l'écrivain, de mettre le doigt sur ce qui n'existe que dans son esprit. 
Même lorsqu'il imagine l'esprit ou le corps d'un autre. 
Ca n'existe que dans votre esprit donc ça existe au moins pour quelqu'un, même si c'est faux faudrait-il dire...
Commentaire n°1 posté par pradoc le 06/02/2014 à 01h10
Au moment où l'on écrit ce qui existe et ce qui n'existe pas se tiennent comme siamois.
Réponse de PhA le 09/02/2014 à 10h42
 

lundi 26 novembre 2012

L’Agent Frappat


L’Agent de liaison est un entrelacs de récits parallèles (assumons l’apparente contradiction, peut-être prendra-t-elle sens) et fragmentaires, qui déclinent le thème de l’espionnage et de la trahison, de la double identité, de la fuite ; où les failles du langage trahissent les failles de l’identité. Le langage leurre. Le traître, devenu « agent », acquiert par ce glissement de vocabulaire une sorte de légitimité ; une légitimité de l’illégitime. Le langage trahit. Les italiques fréquents nous invitent au soupçon. Comment dès lors parler de ce texte sans le trahir ? Traductor traditor – car Hélène Frappat aime les mots qui, « dans une autre langue », se disent presque pareil.
La matière est romanesque, c’est le traitement qui est différent. Romanesque surtout l’histoire de Sylvette l’aveyronnaise qui, dans les années soixante-dix, fuit le restaurant paternel d’« Arcueilcachan », comme dit la famille, franchit la frontière du périphérique pour dans la capitale sous un autre nom mener sa propre vie, désormais clandestine, donnant naissance à une fille qui ne connaîtra pas son père. On peut, si l’on veut, prendre l’une ou l’autre pour le double fictif de la narratrice, « trahie » par son mari (c’est le mot choisi – quel en est le vrai sens ?), marquée par le souvenir de sa mère au nom douteux et au langage lacunaire. Parmi et au-delà de ces deux intrigues (le mot encore est impropre mais je le choisis à dessein, intrigué moi-même par cette intrication d’intrigues qui n’en sont pas – et en sont autrement) il y en a d’autres, partielles, qui tissent un réseau où les agents de liaison vivent leur clandestine histoire d’espionnage, douloureuse aussi, dans la tentation parfois de laisser tomber le masque, comme les mots qui cachent les choses tendent aussi à les découvrir.
L’agent de liaison, personnage multiple, époux putatif et fuyant de la narratrice, c’est aussi ce qui fait le lien, jamais définitif, entre un mot et un autre, entre le mot et la chose, le nom et la personne. Appelons-le, juste une fois, Hélène Frappat.
 
L’Agent de liaison, d’Hélène Frappat, est paru chez Allia en 2007. Un extrait ici même.
 
(Mars 2008.)

vendredi 2 mars 2012

une escarre sur la peau de soie de l’époque


C’est que du bonheur. Remettre en cause les conventions de ce slogan ordinaire revient à questionner la communauté elle-même, avec ses valeurs de lucidité, de constructivisme et d’optimisme, ce souffle tiède qui parcourt les rues des nouveaux centres urbains qui fleurissent alors. Psalmodier contre ces mots, revient à porter un coup à l’esthétique de l’époque, qui n’est pas seulement une façon d’être, pas seulement une image, mais aussi, la résolution d’un vivre- ensemble. Il faudrait accepter le langage de la tendance et la vie mollasse qui en émane, silencieusement, s’y tapir comme le gibier dans l’ombre. Face aux mots de X, je suis d’abord dissonant et inaudible. J’ai l’impression de me trouver face à une intolérable propagande menée au nom de ce qui nous échappe et nous définit, de ce qui résiste à toute prise et constitue la prise elle-même, un néant coercitif : l’époque. Reconnaître et assumer sa dissonance face à de tels mots n’est pas chose facile tant l’intimidation par le langage du bonheur sans contexte est massive. Ne pas accepter ces mots-clés constitue une souffrance qu’il ne faut pas minorer. Ainsi, jusqu’au jour de ma rupture avec X, qui se produit à son initiative, de façon prévisible, la perception de ma gravité s’exprime peu à peu par un bégaiement grisâtre que ne goûtent pas ses amis très tendances et, bien entendu, X elle-même. Je sais aujourd’hui que notre rupture est entièrement le fait du rôle sinistre dans lequel ces mots paralysants me maintiennent. Si l’envie me prend alors de contester ce langage, si j’estime que le bonheur est une chose trop incertaine ou trop théorique pour subir un tel traitement et que je me prends à questionner le sens de cette phrase, alors des rôles sont inévitablement endossés, des postures de légèreté et de gravité expressément référées à une dramaturgie de la disqualification. L’isolement du dissonant est grand. Il se perçoit comme un être sinistre, vérifiant douloureusement que derrière la légèreté apparente de ces mots, il y a mille accusations que, par respect pour la bienséance du bonheur sans contexte, personne n’évoquera. Mais on peut aujourd’hui en dresser un inventaire non exhaustif : se masturber l’esprit, être un triste sire quand tout le monde danse, un individu lourd quand tout le monde est léger, être un poids d’angoisse, un boulet critique, un écorché vif, un être théâtralement obscène, une escarre sur la peau de soie de l’époque, un énergumène minable, un velléitaire, un irresponsable – cette dernière accusation étant au fond la plus répandue. Le langage du bonheur sans contexte essentialise l’époque en éliminant ce qui lui porte préjudice. Il oblige le dissonant à se convaincre de son incapacité à jouir de la vie proposée selon ces termes, ce qui le ramène ce pauvre psalmiste à sa condition de non-jouisseur, convergeant vers cette intolérable et pourtant inéluctable issue : sa propre gravité.
 
Eric Chauvier,  Que du bonheur, Allia, 2009, p. 36-39.
 
Des mots bons à lire dont je lis la justesse comme une justice – presque un bonheur déjà.

http://www.editions-allia.com/files/book_401_image_cover.jpg

 

Commentaires

Vu sur... Twitter.
Ces phrases toutes faites, vulgaires, pour animateurs radio sur RMC ou émissions de télé "people", et reprises mécaniquement... Je crois que c'est Deruelle qui en parlait hier sur le réseau social où tu viens d'atterrir et je l'avais justement citée.
Bienvenue (pas trop convenu, j'espère !).
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 02/03/2012 à 12h51
C'est du langage préfabriqué, pratique mais guère fiable.
(Merci ! - mais je ne sais pas encore trop ce que je vais y faire, ni pourquoi.)
Réponse de PhA le 03/03/2012 à 15h23
Que du bonheur? Donc du bonheur, ce n'est pas grand chose. A moins qu'il s'agisse de la "queue du bonheur?" Alors là, c'est la bouteille à l'encre...
Commentaire n°2 posté par Lza le 02/03/2012 à 16h37
La queue du bonheur, peut-être ; le tout petit bout de la queue alors.
Réponse de PhA le 03/03/2012 à 15h24
Bel extrait, extrêmement bien vu et bien écrit. Je note la référence, merci Philippe.
(Et je hais (même ce mot est faible !) cette expression insupportable, haha !)
Commentaire n°3 posté par Sophie K. le 04/03/2012 à 21h10
Merci à l'auteur, donc !
Réponse de PhA le 05/03/2012 à 07h39

mardi 28 février 2012

Le respect de l’ordonnance


Il y a environ cinq ans, j’ai souffert d’une bronchite chronique qui m’empêchait de dormir et m’obligeait parfois à sauter du lit et à rester assis, chaque nuit, plusieurs heures durant, dans un fauteuil. Le docteur n’a pas voulu me le dire, mais il s’agissait sans aucun doute d’une faiblesse cardiaque. Raulli m’a alors prescrit d’arrêter de fumer, de maigrir et de manger peu de viande. Etant donné qu’il m’était difficile d’arrêter de fumer, j’ai essayé de compléter cette ordonnance en renonçant totalement à la viande rouge. Maigrir non plus n’était pas facile. Je pesais alors quatre-vingt-quatorze kilogrammes tout rond. En l’espace de trois ans, je suis parvenu à perdre deux kilos, ce qui signifie que pour atteindre le poids voulu par Raulli, il m’aurait encore fallu dix-huit années supplémentaires. Mais c’est assez difficile de peu manger quand on doit se passer de viande.
Je dois avouer ici que c’est à Carlo que je devais d’avoir maigri. Ce fut l’un de ses premiers succès thérapeutiques. Il me proposa de sauter un de mes trois repas quotidiens et je suis parvenu à sacrifier le dîner que nous autres, Triestins, prenons à huit heures du soir, à la différence des autres Italiens qui soupent à sept heures. Chaque jour, je jeûne sans interruption pendant dix-huit heures d’affilée.
Toujours est-il que je me suis mis à mieux dormir. J’ai aussitôt senti que mon cœur, qui n’avait plus besoin de s’occuper de la digestion, pouvait consacrer chacun de ses battements à irriguer les veines, à expulser les déchets organiques et, surtout, à alimenter  les poumons. Moi qui avais déjà connu l’horrible insomnie, l’intense agitation de celui qui court après la paix sans y parvenir, j’appréciais de rester là, inerte, à attendre sereinement la chaleur et le sommeil, qui se déroulait de tout son long, véritable parenthèse dans la vie harassante. Le sommeil qui suit un somptueux repas est très différent : dans ce cas-là, le cœur ne se consacre qu’à la digestion et s’exonère de tous les autres soins.
Il s’avérer ainsi que j’étais mieux fait pour m’abstenir que pour me modérer. Il m’était plus facile de ne pas dîner que de limiter ma nourriture au déjeuner et le matin. Au moins là, il n’était plus question de limitations. Deux fois par jour, je pouvais manger autant que je voulais. Ce n’était pas nocif puisque suivaient dix-huit heures d’autophagie. Dans un premier temps, le repas à base de pâtes et de légumes était complété par quelques œufs. Par la suite, je les ai supprimés eux aussi, non pour obéir à Raulli ou à Carlo, mais pour me conformer aux conseils prodigués par un philosophe, Herbert Spencer, qui a découvert une loi selon laquelle les organes qui – par suralimentation – se développent trop vite, sont moins robustes que ceux qui prennent davantage de temps pour croître. Cela concernait des enfants, bien entendu, mais je suis convaincu que le métabolisme est aussi une forme de développement et qu’un enfant de soixante-dix ans est bien avisé d’affamer ses organes plutôt que de les suralimenter. En outre, Carlo fut tout à fait d’accord avec mon théorème, même s’il lui arrivait de vouloir faire croire que c’était lui qui l’avait inventé.
 
Italo Svevo, Ma Paresse, Allia, 2010, pour la traduction française.
 
Une Conscience de Zeno en miniature dans la jolie collection miniature d’Allia à trois euros.





http://www.editions-allia.com/files/book_478_image_cover.jpg

 

Commentaires

J'ai commencé à lire, et j'ai immédiatement reconnu. Pas grand mérite, je l'ai lu il y a très peu de temps. Merci quand même d'avoir contribué à ma petite minute de satisfaction personnelle du jour. :-)
"La conscience de Zeno", il faut absolument que je le relise, c'était excellent mais je ne m'en souviens plus très bien.
Commentaire n°1 posté par Sissi le 01/03/2012 à 12h42
Oui, c'est terrible.
Réponse de PhA le 02/03/2012 à 09h16

mardi 8 septembre 2009

belle effraction

  XXXVI
 
 
Au cocktail rouge (un Campari ?) que bran­dit une main anonyme au premier plan, sur l’annulaire de laquelle luit une chevalière, aux ombres basses, vous devinez qu’on est en fin d’après-midi. Juchée sur la chaise de l’arbitre, Aurore domine le court de tennis.
La caméra descend lentement sur ses jambes, qu’elle croise dans un mouvement qui remonte sa mini-jupe blanche plissée. A ses bras et ses cuisses nus bronzés, vous constatez qu’Aurore a grossi. Les derniers rayons du soleil derrière la caméra projettent l’ombre du filmeur sur le corps découvert d’Aurore.
Lorsque son ombre recouvre entièrement son corps, la jeune fille détourne le visage du geste qui vous est devenu familier.
 
XXXVII
 
 
Rêve d’Innsbruck.
Dans une zone aux abords de la frontière autri­chienne, il est impossible de savoir où on est. Les forêts de séquoias sont un nid d’espions. Les agents abandonnent les documents secrets dérobés à l’ad­ministration sur le siège du téléphérique. Un jeune apprenti qui fait la vaisselle dans les cuisines d’un restaurant sert de passeur, une fois son service de nuit achevé.
 
Depuis sa rencontre avec Sabrina, A. redoute parfois de devenir invisible. Aussi transparente que ses incursions mentales demeurent inaudibles, elle surprendra les rendez-vous d’amour et de trahison durant lesquels les amants et les espions, dans les arrière-salles d’hôtels des villages frontaliers, échangent ser­ments, promesses, illusions et secrets. Ce jour­-là, de la surface de la terre et de la vie des hommes, A. aura disparu.
 
Hélène Frappat, Par effraction, Allia, 2009, p. 82-83.
 
Les livres d’Hélène Frappat sont des puzzles dont on n’est pas sûr d’avoir toutes les pièces, et de ce doute naît une histoire. Dans Par effraction, se croisent et se tressent trois fils de nature différente. Une bobine de cinéma amateur et muet, acquise par vous aux Puces de Clignancourt, vous donne à voir la vie d’« Aurore », en témoin forcément extérieur de cette vie fragmentée, bourgeoise et opaque, filmée (trop ?) par un œil invisible. En contrepoint le récit la vie d’A., affligée d’un don funeste qui la condamne à la solitude : elle entre par effraction et sans le vouloir dans la pensée d’autrui. Le troisième fil est celui d’un je en italiques qui note ses rêves. On comprendra le prix du silence, où la vie enfin commence, tard.
 
Je suis bien de l’avis d’Alain Nicolas, et ça m’amuse assez aussi de pouvoir écouter et regarder Hélène Frappat interviewée par un Sylvain Bourmeau invisible.
PS : Et tiens, coïncidence (authentique), je vois à l'instant que Bénédicte Heim aime aussi. 



Commentaires

Que pensez-vous de l'involontaire (?) jeu de mots figurant sur la couverture - Dieu merci, il y a un t final à Frappat... ?
Commentaire n°1 posté par Chr.Borhen le 09/09/2009 à 10h26
Oui, on peut même voir aussi le nom de l'auteur disséminé dans le titre, bien reconnaissable cependant.
Commentaire n°2 posté par PhA le 09/09/2009 à 13h39
Un personnage son nom... si je comprends bien une cousine du frère de Pierre?
Commentaire n°3 posté par Cécile le 09/09/2009 à 14h16
Lapsus ou clavier insoumis, je voulais écrire sans nom, bien sûr.
Commentaire n°4 posté par Cécile le 09/09/2009 à 14h18
En tout cas un livre pour toi, à coup sûr ! (Je ne prends pas de risques en l'affirmant.)
Commentaire n°5 posté par PhA le 09/09/2009 à 14h41
Il y a un côté très "clé de verre" dans les livres d'Hélène Frappat - fascinant.
Commentaire n°6 posté par tor-ups le 09/09/2009 à 14h54
Quelque chose autour de crimes ou délits inévitables, presque naturels.
Commentaire n°7 posté par PhA le 09/09/2009 à 17h03
Encore un livre qu'il va falloir acheter. Je ne vous félicite pas. (Mais certainement je vous remercierai une fois le livre lu)
Commentaire n°8 posté par cecile portier le 09/09/2009 à 17h38
En fait c'est à une autre Cécile, Cécile, qu'il faut vous en prendre (celle ci-dessus) ; c'est par sa faute que j'ai découvert les livres d'Hélène Frappat. (Voyez comme j'esquive habilement les coups !)
Commentaire n°9 posté par PhA le 09/09/2009 à 17h54
A 14h54, le staff Tor-Ups était censé se trouver en pleine partie de jokari. C'est à se demander... (Et c'est la deuxième fois, mais la bonne celle-ci, que je réclame à mon libraire le livre que je lui ai commandé : Hoffmann à Tôkyô de Philippe Annocque. Reprendre mon autoanalyse à zéro?)
Commentaire n°10 posté par Depluloin le 09/09/2009 à 18h58
C'est vrai, je le confesse : je suis en effet l'auteur des livres de Didier da (et j'en suis fier !). Sachez d'ailleurs qu'auparavant, j'ai aussi commis les pièces de Shakespeare, et même l'Iliade et l'Odyssée, ainsi que tout, absolument tout ce qu'on peut lire un peu partout dans les librairies. Mais en ces temps de rentrée littéraire, je préfère ne pas m'en vanter : ma production est un peu inégale.
Commentaire n°11 posté par PhA le 09/09/2009 à 20h37
Le Bescherelle, c'est vous aussi? Car c'est le best seller de cette semaine, bravo!
Commentaire n°12 posté par cecile portier le 09/09/2009 à 21h08
Pourquoi pas, en effet ; après tout c'est une publication dans mes cordes. (D'ailleurs savez-vous que l'actuel responsable du Bescherelle possède aussi une bien belle plume ?)
Commentaire n°13 posté par PhA le 09/09/2009 à 21h36
Pas seulement en librairie, cher Ph.! Depuis quelque temps, chaque matin, je m'étonne de trouver sur mon bureau une dizaines de pages que je ne me souviens pas avoir écrites la veille - sinon dans les grandes lignes. Merci, continuez ainsi. J'aime beaucoup ce que j'écris. (J'ai aussi une amie, plus toute jeune, mère de famille, une femme bien méritante je vous assure, qui aurait bien besoin de vos service. Mais moi d'abord bien sûr.)
Commentaire n°14 posté par Depluloin le 10/09/2009 à 00h14
Cher Ph., cela m'étonne de vous, mais enfin il était tard. Donc "service" au pluriel. Vous êtes tout pardonné.
Commentaire n°15 posté par Depluloin le 10/09/2009 à 10h06
Je viens de l'acheter. Bien sûr, c'est de votre faute. Ma libraire adore votre bouquin au fait, je l'achèterai le mois prochain.
Commentaire n°16 posté par Anna de Sandre le 12/09/2009 à 19h35
Anna de Sandre, doit-on comprendre que vous achetez Hélène Frappat les yeux fermés mais que vous reportez votre achat de Liquide au mois prochain? Attention, Anna... attention.. je peux vous démasquer à tout moment!!
Commentaire n°17 posté par Depluloin le 12/09/2009 à 22h28
C'est à dire que que Liquide n'était plus en stock cher Depluloin.
J'ai cherché à Depluloin également mais n'ai rien trouvé, comment cela est-il possible ?
Commentaire n°18 posté par Anna de Sandre le 13/09/2009 à 06h56
Je suis bien content, Anna. (En fait nous avons une panne de Liquide...)
Commentaire n°19 posté par PhA le 13/09/2009 à 21h29

vendredi 20 février 2009

des noms impropres

Cette histoire de nom qui me travaille me renvoie à une autre lecture, il y a un an, ou un peu plus. (Et merci à Cécile, précieuse conseillère, qui m’a aiguillé vers ce livre.)
  
 
Mon père appelait ma mère Caroline. Avait-elle choisi, dès leur première rencontre dans un café de Montparnasse, de se présenter à lui sous ce nom d’emprunt ? Et pourquoi mon père persista-t-il à appeler ma mère Caro­line après avoir appris que ce prénom n’était pas le sien ?
Elle avait dérobé à sa propre mère son prénom. Des années après la mort de leur fils, mes grands-parents paternels continuèrent à nommer leur belle-fille du nom d’une vieille dame corse qu’ils n’avaient jamais connue. Ses sœurs et ses cousins appelaient ma mère Marie-Rose ou, plus rarement, Rose. Après la mort de mon père elle devint progressivement Marie, prénom par lequel la plupart de ses proches, aujourd’hui, la désignent. Elle ressemble beaucoup plus à la morte qu’à la vivante.
Avant la naissance de mon fils ma mère s’inquiéta du nom qu’il devrait lui donner. L’appellerait-il en corse mina, en italien nonna, en français grand-mère ? Pressen­tant le désarroi dans lequel toute nomination plongeait sa grand-mère, mon fils élabora à l’âge d’un an le vocable mamè, peut-être parce qu’il m’entendait l’appeler mamère, ou qu’il avait construit une variante à partir de maman.
Moi-même, depuis une époque précise que j’ai oubliée, ai cessé de l’appeler maman. Lorsque j’ai besoin de sa présence au loin j’émets des sons inarticulés jus­qu’à ce qu’elle comprenne à qui mes oh oh ! s’adressent. Sur les cartes postales que je lui envoyai enfant, la première phrase n’est jamais précédée par rien. Au téléphone, elle commence au milieu d’une phrase, ou prononce exceptionnellement : « C’est moi. » Quand je cherche à lui faire avouer : « Qui ça, moi ? », elle ne répond rien. Souvent elle emploie des pronoms dont elle omet l’antécédent. « Je voulais le voir au Gaumont Alésia. – Voir quoi ? – C’est ma vie. » Il manque presque toujours dans ses phrases quelque chose avant.
Eh bien vous peut-être ; si c’est ce que vous appelez parler, ne jamais dire un mot. Mais pas moi.
 
Hélène Frappat, L’Agent de liaison, p. 31-32, Allia, 2007.




Commentaires

Wow... J'ai explosé mon budget bouquins pour le trimestre, mais plus tard je le lirai je pense...
Commentaire n°1 posté par Loïs de Murphy le 20/02/2009 à 11h11
N'est-ce pas ? Si l'adjectif n'était pas aussi bêtement galvaudé, je dirais bien que c'est un texte dérangeant - avec art.
Commentaire n°2 posté par PhA le 20/02/2009 à 11h58
Un texte indenti-taire
Commentaire n°3 posté par pascale le 20/02/2009 à 12h21
Identité, silence ; oui. Un jour il faudra tout de même que j'évoque l'Innommable.
Commentaire n°4 posté par PhA le 20/02/2009 à 13h35
à PhA : j'ai beaucoup aimé ce livre (à tel point que je croyais te l'avoir conseillé).
Commentaire n°5 posté par coeur en diamant le 21/02/2009 à 10h09
Comment ? Ce n'est pas moi qui, au contraire, te l'avais conseillé ?
(Mais savons-nous encore qui nous sommes ?)
Commentaire n°6 posté par PhA le 21/02/2009 à 13h03
merci Philippe
Commentaire n°7 posté par Cécile le 28/02/2009 à 11h06