lundi 24 juin 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 32

Messerschmied retourna chez Brunnen. Il fit preuve de curiosité, encore une fois. La curiosité encore une fois perdit Messerschmied. Plus précisément : la curiosité perdit le pantalon de Messerschmied. Il aurait préféré que ça ne sache pas.

397




dimanche 23 juin 2024

Abécédaire du dimanche (conversationnel)

À bâtons cassés, discutons ensemble. Faisons grandement haute interlocution. Jacassons kermesse. Les mots n’osent pas questionner rien. Se taire : ultimes vocalisations warapu, xoclengue, yonaguni, zapotèque.



vendredi 21 juin 2024

Une énigme (très simple)

1 deux

2 quatre

3 cinq

4 six

5 quatre

6 trois

7 quatre

8 quatre

9 quatre

10 trois

11 quatre

12 cinq

13 six

14 huit

15 six

16 cinq

17 sept

18 sept

19 sept

20 cinq

jeudi 20 juin 2024

Sa franchise

« où est la lumière »

sa franchise se met à mal

le mystère n’est-il pas une accalmie

sans entrave au rez-de-chaussée

       un moment hors d’haleine

une q. ne s’adresse pas à elle-même

le paradis est un lieu qui commence

l’histoire des oiseaux se plaît d’ailleurs

plutôt bien en enfance

des chiens grands comme des maisons

       un rêve-fronde qui gronde

c’est d’ailleurs tout le problème

       la plupart nous avaient obligés

la météo et les étoiles-semence

certains approuvaient l’initiative


Philippe Di Meo, Enjambées, Bruno Guattari éditeur, 2024




mercredi 19 juin 2024

court toujours (268)

Dans un parti de gauche, il ne saurait y avoir de « chef ». C’est l’une des différences essentielles entre gauche et droite – et un message à faire passer.


mardi 18 juin 2024

le sens des mots des gens

Il se retourna et vit que Silbano désignait un point diffus sur le mur – un autre point, pas le même – et que, de l’autre bras, il semblait lui demander quelque chose avec insistance. Le détective commença par ne pas comprendre ce qu’il voulait. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il lui demandait la loupe. Mais il ne l’avait plus. Il essaya de lui dire qu’elle se trouvait sur une brique à ses pieds, c’est-à-dire aux siens et à ceux de l’assistant, puisqu’ils étaient très proches l’un de l’autre, mais Silbano ne l’écoutait pas, il était trop occupé à marmonner des mots en désordre qui se percutaient comme des auto-tamponneuses avant même de former l’esquisse d’une phrase. Le détective pensa alors au sens des mots des gens et se dit que le donner pour acquis était peut-être une erreur. Parfois, le sens des mots des gens n’avait pas de sens. Ou alors si, il en avait, mais uniquement pour celui qui parlait, ce qu’il trouva triste. Il se mit alors à désigner de la main la brique où se trouvait la loupe, mais son geste dut manquer de l’emphase suffisante, car son assistant ne se sentit pas concerné.


C’est un extrait de Palais mental, de Guillaume Contré, paru l’an dernier aux belles éditions MF. C’est un très beau palais ; on s’y sent comme chez soi : dans la plus parfaite incompréhension de chaque chose – mais l’enquête continue.



lundi 17 juin 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 31

Lorsque, quelque temps plus tard, Messerschmied voulut reprendre contact avec les établissements Brunnen, le téléphone sonnait occupé. Il réitéra plusieurs fois sa tentative, sans succès.

383



dimanche 16 juin 2024

Abécédaire du dimanche (présidentiel)

« Assez bamboché ! » clama derechef Emmanuel. Faraud, glamour, héroïque, il jobardait kilotonniquement, le Macron, nouvellement opté président. Quelques rues se traversèrent… Un vrai whig xyloglotte, yuppie zeusien !




jeudi 13 juin 2024

Pour une VIe République

Alors imaginons, puisque nous ne manquons pas d’imagination, que la gauche remporte les prochaines législatives (je dis la gauche surtout pour le plaisir, car la question qui me traverse devrait traverser n’importe quel électeur, quel que soit son bord). Va-t-on se contenter de revoir les réformes injustes ? Ou bien va-t-on essayer d’aller un plus loin ? Le président s’est fait détester – même si lui ne semble pas s’en rendre compte – d’une majorité d’électeurs. J’emploie à dessein ce verbe excessif, car s’il vaut en grande partie pour Macron, n’a-t-il pas valu en son temps aussi pour Hollande ? N’a-t-il pas valu pour Sarkozy ? Va-t-on se contenter d’un « tous des cons » (ou « tous des salopards » si vous voulez) sans regarder un peu plus loin ? Nos institutions ne portent-elles pas en germe cette détestation présidentielle ? Qu’est-ce qui nous garantit qu’elle épargnerait un nouveau président (au cas où, par exemple, « surpris » et « déçu » par le résultat des législatives, l’actuel président déciderait de donner sa démission) ? Depuis 2002, qui a vu l’élection d’un président à moins de 20 % des suffrages exprimés (à l’exclusion – injustifiée et injuste – des votes blancs ou nuls), on sait que le président ne représente plus du tout la majorité. Les présidents de la Ve République ont tous été mal élus : Hollande a juste servi de chasse-clou pour extirper Sarkozy (paradoxalement et cyniquement le moins mal élu) ; quant à Macron, il a tout fait pour la montée de l’extrême-droite dans le seul but de la battre au second tour – c’était plus sûr à ses yeux que face à un candidat de gauche ou de la droite modérée. On voit aujourd’hui le résultat. Mais le résultat, c’est qu’on tient peut-être aujourd’hui l’occasion de faire bouger les choses. L’heure de la VIe République – une République plus démocratique, une République sans cet arrière-goût de monarchie hypocrite dans lequel nous baignons – pourrait avoir sonné.



mercredi 12 juin 2024

court toujours (267)

L’union de la gauche est indécente, déclare le président, qui en effet s’y connaît en matière d’indécence.




lundi 10 juin 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 30

Messerschmied était retourné chez Brunnen. Il relisait attentivement le contrat que venait de lui présenter Monsieur Witz. Il était sur le point de le signer, lorsqu’il remarqua une tache verdâtre à l’emplacement de la signature. Il la regarda de plus près, incrédule, et dut bien se rendre à l’évidence : c’était bel et bien une fiente d’oiseau.

379





dimanche 9 juin 2024

Abécédaire du dimanche (onomatopéique)

Ah ? Badaboum ! Clac ! Dring ! Euh ? Fichtre ! Grrr ! Hein ? Iiiaaarrr ! Jarnicoton ! Kaïkaï ! Lalalère ! Miam ! Na ! Ouf ! Pouët-pouët ! Quoi ? Rhââ ! Snif ! Tuuut ! Uit ! Vroum ! Whaou ! Xing ! Youpi ! Zzzz !


(Abécédaires faunophoniqueproverbialbibliomaniaqueaquoibonistemeurtriertouristiqueculinaireguerrierfloralzoologique.)

vendredi 7 juin 2024

jeudi 6 juin 2024

Je perdis l’usage de la parole.

« L’impossibilité d’avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité : je perdis l’usage de la parole. Sans doute n’aurais-je jamais été un grand orateur, même dans d’autres circonstances, mais j’aurais tout de même parlé couramment le langage humain ordinaire. Très tôt, cependant, tu m’as interdit de prendre la parole : « Pas de réplique ! », cette menace et la main levée qui la soulignait m’ont tout de suite accompagné. »


Lettre au père, de Franz Kafka, traduction de Marthe Robert.




mardi 4 juin 2024

Kafka et moi

Kafka est mort. Évidemment je savais bien que ça arriverait, mais quand même, ça m’a fichu un coup. Pour dire les choses comme elles sont : j’ai pleuré, même si ensuite j’ai ri de mes larmes. Donc oui, certainement, ce deuxième volume de la biographie de Kafka dont – et c’est une coïncidence – j’ai achevé la lecture la veille du centenaire précis de sa mort, est très bon ; mais ne comptez pas sur moi pour vous dire en quoi.

Bien sûr c’est toujours un peu sur soi-même que l’on pleure. Cet auteur définitivement jeune, c’est ma jeunesse. C’est Danielle Auby qui, alors que je suis en classe de première et qu’elle est mon professeur de français, me dit, après voir lu un texte que j’ai osé lui montrer, qu’il faut que je lise Kafka ; c’est bientôt fait, quasi dans sa totalité. C’est Bernard Lortholary, dont, en première année de fac, je suis les cours de littérature allemande et à propos duquel j’apprends qu’une nouvelle traduction du Procès paraît de sa main. C’est le compositeur Vojtech Saudek, côtoyé pendant mes années de théâtre amateur sous la houlette de sa compagne Agnès Delume, dont j’apprends cette année seulement qu’il était le petit-fils d’Ottla Kafka, la chère petite sœur assassinée à Auschwitz – nous n’aurons pas hélas l’occasion d’en parler ensemble. C’est Eric Chevillard qui intitule « Variations kafkaïennes » l’article qu’il consacre à Pas Liev dans le Monde, le jour même où le monde et ma famille sont blessés au Bataclan. C’est Gaston Lagaffe, oui, le Gaston de Franquin, que je découvre à peine plus tôt que que Kafka, et moi qui ne discerne que peu à peu tout ce que l’univers vu par Franquin a en commun avec celui de Kafka – un vieux billet à ce sujet, ici même à travers ces Hublots, reçoit encore de nombreux visiteurs – au point que je finisse par être tenté de réécrire les aventures de Monsieur de Mesmaeker comme s’il était un personnage de Kafka, sans même me rendre compte qu’approchent ensemble non seulement le centenaire de la mort de Kafka mais aussi celui de la naissance de Franquin : resterai-je seul à voir à la fois combien les récits de Kafka peuvent être drôles et à quel point l’univers de Franquin peut être d’une terrible opacité ?

Voilà : Kafka est mort et ça reste quand même un peu la famille. Heureusement, il va renaître : je viens d’acheter à l’instant Kafka, les années de jeunesse, le troisième tome de la biographie de Reiner Stach. Je crois que l’auteur raconte que la raison de ce retour en arrière est dû au fait que certains documents ne lui étaient pas encore disponibles à l’époque où il s’est attaqué à cet énorme projet. Ne le croyez pas : il ne l’a fait que pour moi, pour que Kafka renaisse encore.




lundi 3 juin 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 29

C’est complètement par hasard que Messerschmied revit Monsieur Witz. Ils n’avaient pas encore repris rendez-vous pour signer le contrat, mais il en était question. Il faisait beau et Messerschmied, depuis sa décapotable, aperçut Monsieur Witz absorbé dans une observation qui piqua la curiosité de Messerschmied. D’ailleurs peut-être même se le dit-il à lui-même, Messerschmied, que sa curiosité le perdrait. Quoi qu’il en soit, il gara rapidement sa voiture et descendit la pente en direction de Monsieur Witz qui, l’ayant reconnu à son tour, avançait à sa rencontre. Ils se saluèrent chaleureusement, comme deux vieux amis, échangèrent quelques mots sur le spectacle qui intéressait si fort Monsieur Witz – une entreprise de démolition de vieilles voitures – et Messerschmied en profita pour lui glisser un mot du contrat ; justement il en avait un exemplaire dans la boîte à gants de sa voiture. C’est à ce moment qu’un bruit attira son attention : sa voiture dévalait la pente. Sous ses yeux effarés et sans qu’il pût rien faire, le véhicule chut dans une trappe où, sous l’action aussi impeccable qu’implacable d’une presse hydraulique, il ressortit sous la forme d’un parallélépipède d’une taille relativement modeste où rien ne subsistait plus de ce qui avait été la belle décapotable de Messerschlmied.

367



dimanche 2 juin 2024

Abécédaire du dimanche (faunophonique)

Aboie, bon chien dressé en faïence ! Grogne ! Hennis, « iii ! », jument knabstrup librement mouchetée ! Nasille, oie ! Pigeon, quand roucoulera son timbre unique ? Vocalisez, wombats, xérus, yapoks, zorilles !


(Abécédaires proverbialbibliomaniaqueaquoibonistemeurtriertouristiqueculinaireguerrierfloralzoologique.)

jeudi 30 mai 2024

Un mangeur d’hommes

On pourrait imaginer l’histoire suivante, qui ne serait pas vraiment une histoire puisqu’il ne s’y passerait rien. Il existerait un homme dont la seule activité – laquelle activité serait aussi son moyen de subsistance – consisterait à se nourrir exclusivement de la chair de ses semblables. Ce serait une activité toute tournée vers autrui. Il se sacrifierait pour les autres, et pour que chacun ait bien conscience de ce sacrifice, sa vie serait exposée comme un spectacle. Certaines personnes, bien conscientes de la nécessité du sacrifice, feraient don de leur corps au mangeur de chair humaine. Et on viendrait le voir, à travers la vitre ; on viendrait assister à ses repas. Et on ressortirait de là comme lavé d’un mal commun. On l’appellerait le « mangeur d’hommes » et l’on aurait pitié de lui.


On vous attend demain...


mercredi 29 mai 2024

lundi 27 mai 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 28

Quand Messerschmied retourna chez Brunnen, il avait bien rendez-vous avec Monsieur Witz, et c’était bien pour signer le contrat. Il trouva Monsieur Witz qui l’attendait à l’accueil et qui l’accompagna jusqu’à son bureau – bureau que toutefois Messerschmied n’atteignit pas : quand il reprit ses esprits, il se rappelait juste avoir marché dans le couloir aux côtés de Monsieur Witz ; il ne gardait aucun souvenir de ce qui s’était passé ensuite.

348 (sic)



dimanche 26 mai 2024

Abécédaire du dimanche (proverbial)

À bon chat des éperlans. Faute glorifiée honore Isidore. Joli képi légitime maint nocif officier. Pierre qui roule soulève tout un vieux wagon. Xolipète y zinzinule.


vendredi 24 mai 2024

mardi 21 mai 2024

Une rencontre avec mon stylo, à l’Ours et la Vieille Grille

Même si mon nom ne figure sur aucune des couvertures (il y en a deux) ni sur la quatrième (il n’y en a pas), je serai quand même présent pour donner voix à Avec mon stylo / Sans son stylo, ou peut-être à Sans son stylo / Avec mon stylo, en compagnie d’Olivier Desmettre qui présentera les éditions DO ; ce sera vendredi 31 mai à 19h30 à l’Ours et la Vieille Grille, 9 rue Larrey, Métro Place Monge (rien que le lieu mérite la découverte), à l’aimable invitation de Paul de Brancion.

Nous espérons vous y retrouver et trinquer ensemble, avec mon stylo.



lundi 20 mai 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 27

Personne n’avait invité Messerschmied chez Brunnen, aussi s’y était-il rendu de lui-même, et cela le mettait d’excellente humeur. L’expression de surprise de Monsieur Witz lorsqu’il découvrit Messerschmied installé face à son bureau aussi était cocasse. Tout était cocasse. Vraiment, tout était cocasse, et Messerschmied était d’excellente humeur. Il était chez Brunnen, où il n’avait pas été invité pour signer le contrat ; il était chez Brunnen, société avec laquelle il devait signer un contrat ; il était chez Brunnen où il signerait un contrat mais pas avec Brunnen : il signerait un contrat avec un employé de Brunnen qui faisait cuire sa soupe ; il signerait un contrat pour une recette de soupe ; pourquoi en effet ne signerait-il pas un contrat pour une recette de soupe ? Hein ? Pourquoi pas ? Une recette de soupe ! Cela ne justifiait-il pas l’excellente humeur de Messerschmied ?

348a348b



dimanche 19 mai 2024

Abécédaire du dimanche (bibliomaniaque)

Annocque butine ces dos enluminés : Flaubert, Gontcharov, Homère, Ibsen. Joyce, Kafka, Lautréamont me nirvanisent ! Ovide ! Proust ! Quel ravissement, Shakespeare ! Tous unis : Volodine ! Woolf ! X ? Y ? Zut !




vendredi 17 mai 2024

court toujours (261)

Je ne vous vouvoie pas vraiment. C’est juste que je vous parle en entier. Si je ne parlais qu’à votre auriculaire, ou à ce poil de vos sourcils, ou même à votre vésicule, évidemment je les tutoierais.




jeudi 16 mai 2024

En lisant la Colonie migratoire, de Rudefoucauld

Difficile de parler de la Colonie migratoire, récit d’Alain Julien Rudefoucauld récemment paru aux éditions DO, sans en dire trop, vous comprendrez pourquoi en le lisant ; d’autant plus qu’en dire trop revient clairement à n’en dire pas assez : en dire trop serait clairement passer à côté de l’essentiel.

Alors je dirai juste qu’à l’occasion d’un changement de point de vue pratiqué avec une délicatesse toute parabolique, nous sommes amenés à nous interroger sur la pertinence de notre propre regard sur ce qui nous entoure, à savoir la cruauté d’un monde dont personne ne comprend les rouages, une sorte de cruauté qui nous dépasse tant elle est, au fond, inconsciente.

C’est drôle comme la lecture est affaire de circonstances. Comme ces temps-ci je passe le plus clair de mon temps avec Kafka, je n’ai pu m’empêcher d’établir un rapprochement d’abord de titre (avec la Colonie pénitentiaire évidemment) puis avec le Château – l’obstination de l’évasion chez Eisenover, le héros de la Colonie migratoire, est la symétrique inverse des efforts de K pour entrer dans le Château –, et enfin au Terrier – mais dire pourquoi serait peut-être, encore une fois, en dire trop. Et pourtant ce n’est peut-être que de mon point de vue, gauchi par la fréquentation quotidienne de Kafka, que ce rapprochement est pertinent.



mercredi 15 mai 2024

court toujours (260)

C’est très sérieusement que je vous demande de ne pas attendre de moi que je parle sérieusement.




mardi 14 mai 2024

court toujours (259)

Pourquoi dis-tu ça ? Tu le penses vraiment ?

Non, précisément : je le dis pour le penser.




lundi 13 mai 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 26

La voiture principale de Messerschmied était encore au garage, aussi celui-ci avait-il décidé, pour une fois que le temps le permettait, de se rendre à l’invitation de Monsieur Witz, chez Brunnen, dans sa décapotable rouge. Il prendrait juste la précaution de se garer à distance des établissements Brunnen dont le voisinage était décidément trop peu sûr. Il était donc en train de chercher une place quand il entendit un coup de frein brutal à sa gauche. Messerschmied eut juste le temps de se rendre compte qu’un véhicule d’un autre âge était parvenu à s’arrêter de justesse : comme dans un rêve, une masse sombre qui s’avéra être un immense carton se détacha du toit dudit véhicule, prit son envol au dessus de la décapotable et, ses attaches ayant cédé, déversa son contenu hétéroclite sur la personne de Messerschmied, lequel disparut littéralement sous l’amas.

346



dimanche 12 mai 2024

Abécédaire du dimanche (aquoiboniste)

Alphabet bien court. D’éphémères fables grossissent hâtivement. Il juge kitsch le moment nécessaire où pièce qui rouille se trouve utile vraiment, Wu Xialin y zappe.


Abécédaires meurtrier, touristique, culinaire, guerrier, floral, zoologique.

vendredi 10 mai 2024

Pas de message

« … C’est l’image, la métaphore qui alimente cette circulation. Nulle part Kafka ne se contente d’illustrer un quelconque "message" – sans même parler de thèses métaphysiques –, il n’est aucun autre écrivain chez qui cette incompréhension du processus créatif induise davantage en erreur. Kafka ne cherche pas l’image : il la suit, et il aime mieux passer côté de son sujet que de désobéir à la logique de son image. Certains de ses premiers lecteurs s’en étaient déjà rendus compte. "Ne vous demandez pas ce que ça veut dire, avertissait par exemple Tucholsky dans la première recension de la Colonie pénitentiaire. Ça ne veut strictement rien dire. Ça ne signifie strictement rien." » écrit Reiner Stach à la page 547 de son volume 2, Kafka, le Temps de la connaissance ; et si je le recopie ici, c’est parce que bien ainsi, depuis mon adolescence, que je lis Kafka (et Beckett aussi) – et que j’aimerais qu’on me lise.



mardi 7 mai 2024

J’avoue : j’ai pivoté (ou « j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes » ad libitum)

Bernard Pivot est mort. Un billet ? Allez : oui. Parce que Bernard Pivot fait partie de ces sujets à travers lesquels je me vois double. Oui : j’ai regardé Apostrophes. Presque tous les vendredis soirs, surtout à la fin des années soixante-dix et au début des années 80. C’était un rendez-vous qui me procurait du plaisir, depuis la musique du générique jusqu’à l’entretien avec Claude-Jean Philippe (là aussi, musique et générique ont compté), suivi du film du Ciné-club, rarement manqué lui aussi. Et puis, c’était une émission littéraire, et je ne rêvais que de devenir écrivain. J’étais adolescent, quoi. Bien sûr que oui : je rêvais d’être invité à Apostrophes. Et puis j’ai été de moins en moins disponible le vendredi soir, et accessoirement je suis devenu de moins en moins adolescent : j’ai moins regardé, j’ai moins rêvé d’Apostrophes. Quand j’ai publié mon premier roman, aux éditions du Seuil, je n’espérais plus grand-chose. D’ailleurs c’est à cette rentrée littéraire-là que Bouillon de culture (que je n’ai jamais suivi) a été remplacé par Campus, dont j’ai regardé le premier numéro ; Nelly Arcan y présentait Putain, l’autre premier roman au Seuil lors de cette rentrée-là (celui sur lequel le Seuil comptait vraiment). L’émission ne m’a guère marqué, sauf une phrase de Guillaume Durand, tellement mémorable que je la cite dans Mon petit DIRELICON : « N’oublions pas que nous sommes dans une émission littéraire. » La conviction que la télévision n’est vraiment pas l’endroit où parler littérature a continué à grandir en moi. Il m’est arrivé de visionner, de temps en temps, d’anciens passages d’Apostrophes. Gros malaise (bien sûr la complaisance face à Gabriel Matzneff, ou le contresens sur Lolita face à Nabokov, mais pas seulement). Je ne regrette pas de n’avoir pas été invité (surtout si ça avait été pour Une affaire de regard, qui se prête bien au contresens). Bref, la littérature, franchement, ça n’était pas vraiment le sujet, sur le plateau d’Apostrophes. Et pourtant, j’ai aimé cette émission. Un jeune moi-même a aimé cette émission. Elle a sans doute contribué à des rêves de gloire qui n’ont pas non plus grand-chose à voir avec la littérature, mais elle a fait partie des vents qui soufflaient sur ma flamme. Alors aujourd’hui, comme ça m’arrive souvent, une chose et son contraire sont vraies à la fois : j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes, j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes, j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes, j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes, j’aime Apostrophes, je n’aime pas Apostrophes



lundi 6 mai 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 25

Était-ce de la provocation ? Messerschmied retourna chez Brunnen. Avait-il pris rendez-vous ? Monsieur Witz n’était pas dans son bureau ; le bureau adjacent aussi était vide. Il y avait là un fauteuil, d’un goût douteux, comme tout ce qui concernait cette société Brunnen. Chez Brunnen, Messerschmied, habituellement plein de certitudes, n’était plus sûr de rien. Il s’assit dans le fauteuil qui, non content d’être laid, était aussi très inconfortable. Comment pouvait-on installer des meubles pareils dans un bureau ? Et tandis que Messerschmied sentait que, comme souvent, il s’emportait dans des supputations énervées, la gravité s’inversa. Il décolla de son siège, littéralement éjecté, et s’écrasa le crâne contre le plafond de la pièce.

325



dimanche 5 mai 2024

Abécédaire du dimanche (meurtrier)

Allez : bute Charles ! Descends Eugène ! Flingue Georges, Henri ! Immole Jasper ! Kill Larry ! Liquide Max ! Noie Orson ! Poignarde Quentin ! Refroidis, saigne, trucide Ulrich, Victor, Walter, Xavier, Youssef ! ZIGOUILLE !



jeudi 2 mai 2024

court toujours (258)

Tout le monde pense à peu près la même chose en même temps ; alors, forcément, la chose devient beaucoup moins importante qu’elle devrait l’être.




mardi 30 avril 2024

Olivier Hervy à cheval sur le dos rond du bison

Olivier Hervy est aphoriste, et s’en revendique. Le dos rond du bison doit être mon quatrième Hervy (cliquez plutôt ; et comprenez « Hervy » comme un synonyme métonymique de « recueil d’aphorismes, du nom d’un auteur qui en a commis quantité d’autres), publié cette fois chez un éditeur spécialiste du genre, Cactus inébranlable. Il y a un sous-titre à ce dos rond du bison : « Dans les coulisses de l’aphorisme (3) ». Car l’aphorisme et l’aphoriste lui-même sont sujet d’aphorismes, ce qui fait de ce livre un ouvrage non seulement aphoristique mais proprement méta-aphoristique (à ne pas confondre avec quelque tendance métaphoriste ; Hervy n’est pas un hérétique). Ainsi arrive-t-il souvent qu’un aphorisme, par exemple

« Où écrire qu’il manque un livre d’or ? » (p. 51)

soit accompagné d’un méta-aphorisme, soit

« Le livre d’or est un recueil d’aphorismes, lui aussi. »

dont les italiques signalent le caractère méta.

Pour le plaisir, deux de mes préférés :

« La montagne est un paysage qui cache le paysage. »

« Tout littéraire lui aussi, l’escabeau de la bibliothèque est une métaphore. Tous les livres ne sont pas à notre portée. »



lundi 29 avril 2024

Le Contrat, par Franz Franquin et André Kafka, épisode 24

Où allait Messerschmied ? Se rendait-il chez Brunnen, la société avec laquelle il était question, il avait été question qu’il signe un contrat ? Quoi qu’il en fût et où qu’il allât, il n’y arriva pas et ne signa aucun contrat ce jour-là : alors qu’il était au volant de sa voiture et qu’il traversait un carrefour, un choc, latéral et violent, renversa son véhicule, dont il ne put s’extraire qu’en l’escaladant de l’intérieur et en sortant par la portière du passager. Il avait été percuté par une espèce d’attraction de foire, un truc tout en fonte qui, dans un monde parfait, n’aurait jamais dû rouler sur la chaussée.

322