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lundi 5 septembre 2016

libraire d'un soir

Tiens, encore une occasion de m'entendre bafouiller. C'était le 11 décembre dernier à la librairie Charybde, où je faisais le libraire d'un soir. L'orateur est confus mais les livres valent le détour : j'évoque Doucement de Gabriel Bergounioux un peu avant la deuxième minute, à 6 minutes 45 je parle de l'Ironie du sort de Didier da Silva, à 16 minutes 26 c'est Le Parfum du jour est fraise de Pascale Petit, à 22 minutes 50 La Botanique parallèle de Leo Lionni, à 31 minutes 25 les Saisons de Maurice Pons et à 39 minutes le Château de Kafka. A 43 minutes 50 c'est Marianne Loing qui parle de Pas Liev, dont je lis un court extrait vers 48 minutes et des poussières.

mardi 18 novembre 2014

Fictions botaniques, de Leo Lionni à Julien Nouveau



Pour voir, je tape sur Google « fiction non narrative » mais sans les guillemets. On me renvoie à non-fiction narrative. Ce n’est pas du tout ce que je cherche, alors je mets les guillemets, et bien sûr les occurrences se raréfient, surtout si je me limite à la langue française. On tombe sur quand même des choses intéressantes où l’on se plongerait volontiers si l’on n’était rattrapé par des nécessités que pour faire court on qualifiera de temporelles.

Bref, donc. Mais fiction non narrative, ces mots me parlent puisqu’ils me sont venus. Je vois la chose un peu partout, y compris dans des romans complètement, assurément, assumément narratifs. Même Harry Potter, par exemple, dont l’histoire ne m’intéresse pas tellement depuis que j’ai compris, un peu tardivement certes, que ce n’était pas vraiment l’histoire d’une école qui n’arrive pas à pourvoir une chaire professorale, est potentiellement tout plein d’une fiction non narrative dans sa description d’une école anglaise où les règles sont un peu différentes – mais à peine – de ce qu’on en connaît par ailleurs. (La vie quotidienne à Poudlard, sans aventures, j’avoue que j’aime bien. Je ne dois pas être le seul, à en juger par la traduction française du titre du premier tome : Harry Potter and the philosopher’s stone devenu plus prosaïquement ou plutôt moins narrativement Harry Potter à l’école des sorciers.)

Moins narrativement, mais tout aussi fictivement. Et lorsque la fiction ose se débarrasser carrément de la narration, qu’est-ce que cela donne ? Eh bien, par exemple, le Michaux du Voyage en grande Garabagne ou le même déguisé en zoologue spécialiste de la darelette ou de l’émanglom dans la Nuit remue, ou bien carrément la formidable et trop méconnue Botanique parallèle de Léo Lionni, ou encore, puisque la botanique est une science qui décidément ne fait pas rêver seulement les botanistes, ce petit livre dont je viens de terminer la lecture et qui ne saurait lui non plus se classer parmi les genres traditionnellement recensés : Eloge des arborinidés, de Julien Nouveau, récemment paru aux éditions Intervalles et qui recense, nous annonce honnêtement la quatrième de couverture, « des espèces d’arbres imaginaires, inconnues de nous et pourtant étrangement familières ».

Les lecteurs de ce blog qui se souviennent de ma présentation de la Botanique parallèle seront peut-être frappés par la similitude du projet de ce livre avec celui de Léo Lionni, publié aux éditions des Grands champs. Non seulement les deux ouvrages traitent de plantes qui n’existent que dans l’imagination des auteurs, mais les deux vont jusqu’à mimer l’ouvrage de botanique dans son iconographie variée. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Autrement dit : les deux ouvrages appartiennent au même genre, celui de la fiction botanique ; ils n’en sont pas moins profondément différents. Léo Lionni pousse la fiction – le faire semblant – jusqu’à s’effacer le plus possible : dans un ouvrage de botanique, l’auteur disparaît derrière son sujet. Les différentes voix qu’il fait résonner (celles du savant, de l’explorateur, de la légende locale) tendent à gommer l’auteur qui n’est plus qu’un nom sur la couverture. J’aurais bien aimé faire lire Lionni à Flaubert, tiens. Julien Nouveau, au contraire, pratique la botanique fictive sur un mode lyrique. Il n’hésite pas à dire je. Sa voix est celle d’un jeune homme d’un autre temps qui s’émerveille d’un monde où tout est encore à découvrir. Autour de lui, tout est plein d’âme, dirait le poète. C’est ainsi que les arbres qu’il décrit sont autant de caractères, autant de tempéraments. Ce qui me touche – bien loin moi-même d’être insensible aux sciences –, c’est précisément l’association de cette nature lyrique avec la science elle-même, qui va jusqu’à rendre nécessaire la présence d’un glossaire en fin d’ouvrage.

Les premières lignes donneront une idée de ce à quoi ressemble cet Eloge des arborinidés de Julien Nouveau (et puis, je l’avoue, j’ai un faible pour cet Arvorebera) :



« L’arvorebera, « arbre-radeau » – ou medisilha, « arbre-île » –, fugueur-né, se voue à l’échappée des rives. Il pousse en zones estuariennes, aux abords des fleuves soumis à l’incessant balancement des marées. Habitant de berges caressées par l’eau de mer, cet arborinidé est pourvu d’empattements et de solides contreforts, laissant moins l’impression d’un tronc que d’une coulure de bois fondu s’étalant sur le sol. Solidement arrimé à la rive qu’il quittera, l’arvorebera respire pleinement malgré l’ennoiement de son pied, grâce aux nuées de ses racines aériennes, éparses autour de lui et tombant de ses branches, ainsi que les figuiers étrangleurs en pluvinent. »



Déjà embarqué avec l’arvorebera mais sans oublier mes propres notions de botanique, je me permets de préciser que la respiration de l’arvorebera est sans doute aussi grandement facilitée par les abondants pneumatophores de ses racines d’abord souterraines avant d’être sous-marines, où viendront se fixer, au cours de son voyage, d’audacieux lamellibranches.

jeudi 5 décembre 2013

La Botanique parallèle de Leo Lionni


Je viens de terminer la lecture d’un livre tout à fait étonnant. Ce n’est pas un roman, ni même un récit ; ce n’est pas de la poésie ni du théâtre ; ce n’est pas non plus un essai. Non : c’est de la botanique parallèle. Ce qui signifie que ce n’est pas non plus de la botanique – car il m’arrive aussi, je le confesse, de lire de la botanique. Quand la littérature me gonfle ou me déprime, c’est comme une respiration, je lis de la botanique. Ou de la zoologie. Ou de la mycologie. Aucun règne ne m’arrête. Mais là, ce n’est donc pas non plus à proprement parler de la botanique : c’est de la botanique parallèle. D’ailleurs c’est écrit dessus, en lettres d’un magnifique vieil argent : LA BOTANIQUE PARALLELE.
Le titre n’est pas mensonger ; car tel est, en effet, le sujet de ce beau livre (on pourrait aussi, pourquoi pas, être tenté de le classer dans la catégorie des « beaux livres », de ceux qu’on offre pour les fêtes, tant en effet il est beau, et illustré qui plus est). Le titre n’est pas mensonger, et le contenu en effet joue essentiellement de son rapport à la réalité, cette chose que l’homme à toute force prétend saisir, au point d’avoir développé des membres aux capacités préhensiles d’une extrême finesse, et même le cerveau qui va avec, histoire de mieux sentir combien elle lui échappe, cette réalité. A preuve : cette botanique parallèle.
Car il existe – ou plutôt il pourrait exister –, nous dit Leo Lionni, tout un règne inaperçu, ou entraperçu du coin de l’œil au fil des siècles. Leo Lionni, donc. Le texte est de Leo Lionni. Les illustrations, superbes, sont de Leo Lionni. Je vous le dis parce que je l’ai lu. Car Leo Lionni fait tout pour nous le faire oublier, pour se faire oublier. Son objet est bien trop vaste. Un règne, donc, disais-je : celui des plantes parallèles. Ces plantes qui n’en sont pas, qui n’en sont plus, qui n’existent pas mais dont pourtant on nous présente les traces, les caractéristiques, les circonstances de leurs découvertes, les légendes qui s’y rattachent. « Qui n’existent pas » n’est sans doute pas bien dire, car elles existent plutôt dans un temps arrêté, constituent un règne par leur caractère organique et en même temps relèvent du non-vivant sans pour autant être mortes.
Le livre lui-même se présente comme une somme, l’état des connaissances en matière de botanique parallèle à l’époque de sa première publication dans les années 70. Les plantes y sont minutieusement décrite, nommées – les noms vernaculaires, tirelles, solées, tournelunes ou pinces des bois, y côtoient les appellations scientifiques linnéennes, Tirillus maculatus, Sigurya barbulata, Taluma labirintiana et autres Camporana erecta, car comme le disait un conseiller en horticulture de ma connaissance, sans le latin il n’est pas possible de savoir de quoi l’on parle. La dimension narrative cependant n’est pas absente de la Botanique parallèle, car chaque découverte est une aventure, parfois tragique, toujours troublante par ce qu’elle révèle. Comme par ailleurs l’homme a toujours côtoyé les plantes parallèles qui peut-être n’attendaient que lui pour accéder à un degré supérieur de matérialité, il est bon de se plonger dans telle légende wombasa, en Afrique, où il est manifestement question de la tournelune, ou de lire la fable, bien connue au Tarzistan puisqu’elle a pour cadre le village de Zibersk, du Tchavo aux feuilles d’argent, qui n’est autre, à n’en pas douter, selon les dernières découvertes, qu’une solée, l’un des cas les plus troublants de plantes parallèles. Cette fable nous est d’ailleurs rapporté par Leo Lionni, le célèbre auteur de livres pour enfants qui, nous dit une note, « n’a rien à voir avec l’auteur de ce livre ».
 

 
La fameuse Sigurya barbulata, dessinée par Leo Lionni.
 
 La Botanique parallèle, de Leo Lionni, vient donc de reparaître à l’initiative des toutes jeunes éditions des Grands Champs.