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lundi 4 juillet 2016

elle semblait tirer sur sa peau pour qu'elle tienne

Elle, la fortune lui a poussé dans le ventre avec la faim. Avec son air de furet mal grandi, elle semblait tirer sur sa peau pour qu'elle tienne. Sa peau éclatée de soleil, de maigreur, d'envies sales contenues. Elle avançait bancale comme un sourire ébréché mais rien n'entamait plus sa détermination.


Bénédicte Heim, Sans cérémonie, Les Contrebandiers, 2016, p. 117.
Sans cérémonie

dimanche 3 novembre 2013

Victoria pagaie


Bêtes
 
La Himbaudière nous ouvre la porte d’un pays de hérons que nous voyons toujours en vol, de loin, traversant le ciel à notre approche. Enfin, à la sortie d’un coude, nous découvrons à trois mètres de nous un jeune héron silencieux perché sur un arbre mort. Il semble voir mieux qu’entendre et sans doute regardait-il ailleurs. Je comprends mieux son nom, le héron cendré : les ailes fermées, cette bête est grise comme de la cendre de papier. Mais nous avons posé notre ombre sur l’eau ; il ouvre sur nous son œil rond, monte en piqué, puis s’établit dans un vol lent et très lourd.
Bruits de bêtes. L’envol des mouettes rieuses : un souffle de dix poitrines. L’envol du pigeon : une courroie de moteur. Une vache qui meugle : une corde basse de guitare.
Mais le héron, on ne l’entend pas, ébloui qu’on est par le déploiement de ses ailes.
Sieste à couvert de hauts arbres, le chant des pigeons nous enveloppe, et ce chant a la forme en voûte des branches qui nous donnent l’ombre. Un écureuil mort couché sur le flanc, la gueule béante, des mouches vertes et noires s’y promènent comme dans un nid, tout le reste du corps intact a gardé sa beauté.
 
Un frêne
 
Passée l’écluse de Maingue, qui est la plus haute sur l’Oudon, nous entrons dans la ville de Segré, pour tomber en plein centre sur un petit barrage très sale mais facile à monter. Juste au-dessus, les premières lentilles. Dans cette partie dite non navigable puisque sans écluses, le Guide fluvial ne donne plus rien. La remontée se fait sans effort, mais nous chercherons en vain un lieu de camp éloigné du vacarme de la route. La pâture choisie par défaut, juste en aval du barrage de Courpivert, est immense, il faut un quart d’heure pour en faire le tour et voir si elle n’est pas habitée de vaches ; de son côté, un papillon blanc opiniâtre explore toute la partie ouest du pré.
La nuit tombe. C’est notre dernière nuit, la neuvième. Couchée sur le dos j’observe un grand frêne ; ses branches noircissent progressivement, tandis que ses feuilles gardent couleur plus longtemps. Il n’y a pas un souffle d’air et l’arbre n’abrite aucun oiseau ; pourtant il bouge, il remue comme quelqu’un qui s’endort et qui rêve, ou bien alors c’est qu’il respire ; de son propre mouvement il bouge, on dirait presque qu’il va se déplacer pendant que nous dormirons. Les grillons commencent à chanter très fort et il écoute ; cet arbre doit avoir à peu près mon âge et nous ne nous reverrons jamais, puisqu’il habite ici et pas moi.
 
Victoria Horton, Pagaie simple, Les Contrebandiers éditeurs, 2013, p. 58-59.
 
http://lescontrebandiers.free.fr/CATALOGUE/Images%20catalogue/COUV/pagaie-simple.jpgLe fil de l’eau aussi est celui d’une lecture, c’est sans doute pour ça que quelques pages plus loin l’auteur nous avoue n’y plus emporter de livres.
Victoria Horton, quand elle ne pagaie pas, est aussi l’auteur de deux romans chez Quidam, Grand ménage et Attachements

jeudi 19 janvier 2012

les matières ne sont pas conçues pour son corps


La femme blanche flotte dans ses vêtements. Sa silhouette, dedans, est floue, floutée. Les matières, coton, soie, velours, laine, cuir, cashmere ne sont pas conçues pour son corps et ne s’accordent pas à lui. Le corps n’entre pas, en contact, en résonance, avec les matières, il n’entre pas dedans. Dans les vêtements. Qui paraissent toujours, sur elle, mal taillés, mal ajustés. Et c’est pire quand c’est l’homme qui les choisit pour elle. Parce qu’il les choisit surdimensionnés. Non consonants et concordants avec elle. Non en fonction d’elle mais de la femme générique qu’il voudrait promener à son bras et à travers le monde. Et dedans, dans les vêtements de l’homme qu’elle s’oblige consciencieusement à porter, qu’elle porte scrupuleusement, qu’elle porte comme un scrupule et une contrition, dans ces vêtements-là, la femme blanche disparaît.
 
Bénédicte Heim, Je suis l’autre moitié de ton péché, Les contrebandiers éditeurs, 2013, p. 73-74.
 
(Je ne dis rien parce que j’aime laisser les textes parler d’eux-mêmes – mais je suis là quand même.)
http://lescontrebandiers.free.fr/CATALOGUE/Images%20catalogue/COUV/JeSuisLautreMoitie.jpg

 

 

Commentaires

Esprit, es-tu là ?

Commentaire n°1 posté par espace-holbein le 20/01/2013 à 12h03
On me demande ?
Réponse de PhA le 22/01/2013 à 16h17

lundi 13 juin 2011

tu ne mourras pas - on n’oubliera pas

Moi qui me méfie des sujets je suis bien obligé de reconnaître que Tu ne mourras pas, ce roman de Bénédicte Heim que je viens de terminer dans son adaptation en BD par Edmond Baudoin, en a un. Et pas n’importe lequel, puisque je n’ose pas mettre de mots dessus. Bénédicte ose : c’est aussi qu’elle serait capable de danser sur des œufs. Là-dessus le dessin touché par la grâce de Baudoin, c’est ce qu’il fallait pour un album qu’on n’est pas prêt d’oublier. Cliquez plutôt – vous verrez (un peu) mieux.
 
Bénédicte Heim, Edmond Baudoin, Tu ne mourras pas, Les Contrebandiers éditeurs, 2011.
 
boudoin-heim-1.JPGbaudouin-heim-2.JPG 


Commentaires

(Les dessins de Baudoin portent, me semble-t-il, une tension graphique proche du travail de Crepax.)
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 13/06/2011 à 19h14
Je ne connais pas bien Crepax. Autrefois, j'aurais été tenté de le rapprocher de Munoz ; et aujourd'hui - de Baudoin !
Réponse de PhA le 13/06/2011 à 22h14
pas mal!
Commentaire n°2 posté par Joelaindien le 15/06/2011 à 21h47
Et même mieux que ça !
Réponse de PhA le 17/06/2011 à 11h45

lundi 3 mai 2010

ce qui entre et ce qui sort par la bouche

L’aînée se donne aux mots avec furie. Elle croit, sans le penser distinctement, que là est le passage, elle cherche parmi touffeur, profusion, escarpements, la ligne de crête, la ligne de fuite, l’échappement entrevu, la terre promise. Séparer le bon grain de l’ivraie, les mots qui sauvent de ceux qui tuent, est-ce possible et tout n’est-il pas, comme pour la nourriture, d’un seul tenant, d’un seul bloc qu’on est tenu d’absorber sans faire d’histoire, le mal avec les mots et le bien greffé sur la matière restante, la dure saillie du silence ? Il faut biner, sarcler, élaguer mais elle est piètre jardinière, tout lui vient en masse et elle prend tout, pire, elle veut tout, pas de crible et tant pis si ça brûle jusqu’au cri. Ce qui entre et ce qui sort par la bouche. C’est bon et c’est dangereux. Manger est volupté, former formuler les mots est une autre jouissance. Le pouvoir d’épeler le monde est une griserie qui monte à la tête. Les mots, bonbons qu’on suce, qu’on roule indéfiniment sous la langue. Les sonorités dont on se délecte, qui charrient tout un monde évocatoire, invocations, incantations, on est l’humble fidèle récitant suppliques, en appelant aux dieux et on est le dieu à la tête d’un têtu et fourmillant royaume. Car les mots abondent et les mots résistent. On ne peut pas leur faire dire ce qu’on veut. Ce sont des dirigeables qui se dirigent tout seuls, volent de leur propre chef. Ils sont chargés d’antécédents. Manger est dangereux car les mots s’infiltrent dans les mets et entrent dans le corps. Dire est dangereux car les mots drainent toute la mémoire du corps. Sous la langue il n’y a pas d’innocence.
 
Ysé Ténédim, Enfant gâtée, Les Contrebandiers éditeurs, 2010, p.114-115.
 
Jacques Josse, Michel Abescat et Nikola (du blog Paludes) parlent mieux que je ne saurais le faire (d’autant plus que le temps à nouveau me manque, fin de vacances oblige) de ce beau récit douloureux, l’histoire d’un amour mortifère qui presque paradoxalement – et d’ailleurs non sans difficulté – donne naissance à l’enfant gâtée du titre, dont le rapport à « ce qui entre et ce qui sort par la bouche », langage et nourriture, devient, on le devine, les conditions de la vie même. 



Commentaires

Je vais éviter votre blog quelques jours... :o)
Commentaire n°1 posté par Adey Hesse le 03/05/2010 à 07h47
Allons allons ! On ne mollit pas !
Réponse de PhA le 03/05/2010 à 08h12
Articuler comme on mastique ?
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna, le blog graphique le 03/05/2010 à 08h16
Oui : avec peine.
Réponse de PhA le 03/05/2010 à 17h27
Ah mais non c'est plus possible (je vais aussi arrêter votre blog, tsss), ce texte me donne trop envie de lire le tout.
"Sous la langue il n'y a pas d'innocence" (tiens j'en avale de travers là)
Commentaire n°3 posté par Ambre le 03/05/2010 à 11h04
Eh bien mais si, ne vous privez pas ! (de lire, veux-je dire - pas d'arrêter !)
Réponse de PhA le 03/05/2010 à 17h30
Je mange trop mais pas assez de mots! (Idem : la dernière phrase!)
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 03/05/2010 à 17h47
Cet appétit-là est insatiable !
Réponse de PhA le 03/05/2010 à 17h57
Faire de ces mots cannibales des mots caresses qui s'arrêtent juste au seuil du vertige ...
Commentaire n°5 posté par Saravati le 04/05/2010 à 12h52
Les vivants sont des équilibristes.
Réponse de PhA le 04/05/2010 à 13h14
Bonsoir, voilà un texte à lire pour l'éduc spé que je suis...à proposer à mes collègues si toutefois ceux-ci veulent bien se mettre à lire et réfléchir...car des ados malades de la nourriture et exigeantes jusqu'à frôler la mort,souvent jeunes filles brillantes,j'en rencontre parmi tant d'autres. Enfants et adolescent en mal de vivre... mon travail quotidien.
L'autre tâche clandestine encore:l'écriture pour me dégager un peu d'air et souffler grâce à la mise en musique des mots,et des maux- dits ici et là.
Bon, alors à un de ces jours chez les bordelais ,dévoreurs de poésie toujours de chez Olympique,souvent dégusteurs de vins illustres entre amis- amateurs de poésie par goût des mots ,des vers(verres ) et des proses.
Liquide est vraiment un trés bon cru.
PS;découvert un blog d'écrivain grâce à vous,où il est question d'ortolans,aussi ai-je mis mon grain de sel ,puisque je suis aussi landaise...
Hasta luego ! Véronique
Commentaire n°6 posté par veronique cotet chastelier le 05/05/2010 à 21h26
Oh oui... (je réponds à votre premier paragraphe).
Bordeaux ! Olympique ! Mais oui ! (du coup je suis plus fier encore de mon bon cru). (Mince, les ortolans, c'était où au fait ?)
Bonne soirée, Véronique.
Réponse de PhA le 05/05/2010 à 21h40
"L'employée aux écritures", M Sonnet...beau blog de verdure,nature et traditions!
Bienque d'ordinnaire, je préfère le papier des livres,me voilà embarquée sur la toile!
Je me moderniserai donc? V
Commentaire n°7 posté par veronique cotet chastelier le 05/05/2010 à 21h56
Ah oui ! Et auteur du remarquable Atelier 62, un beau souvenir de lecture (en très beau papier, justement). De la toile au papier et inversement, bien des fils nouveaux se tissent.
Réponse de PhA le 05/05/2010 à 22h04