samedi 9 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 46 (les Singes rouges) : Fort-de-France, Martinique ; 1940

Faire sa communion et des lékétés



Ce passage-là, il ne peut vraiment pas le garder. C’est trop simplement un souvenir familial. C’est un bon souvenir pour elle, mais ça n’a d’intérêt que pour la famille.


C’est sa communion solennelle, avec son cousin Mane, à la Cathédrale Saint-Louis, à Fort-de-France. Le souvenir est d’une grande précision. Elle peut encore tout raconter dans les moindres détails : les trois jours de retraite qui précédaient l’événement, le défilé par ordre de taille (elle et son cousin étaient parmi les plus grands), le campement précaire chez une cousine parce qu’ils habitaient trop loin de l’église, la longue robe en organdi qu’elle portait, offerte par sa marraine, le voile de tulle bordé de dentelle sur sa tête couronnée de petites roses blanches et le regret, malgré les réclamations des enfants, de n’avoir pas été photographiée, la colère terrible de sa tante qui jugeait raté le travail de la première couturière (il avait fallu en engager une deuxième), le chocolat pour les enfants, le matin de la cérémonie, sur une belle table nappée de blanc, et le magnifique lustre dont les parents avaient fait l’acquisition à cette occasion, dont quelques lampes sont tombées et se sont écrasées avec fracas, parce qu’à l’étage au-dessus de la vieille maison créole aux plafonds de bois, avec ses cousins, la communiante s’adonnait à toutes sortes de glissades, culbutes et autres lékétés.


Les lékétés ce sont des galipettes.


Il ne peut pas vraiment le garder mais il ne pouvait pas l’effacer complètement non plus. On n’efface pas les souvenirs des enfants qui font des galipettes.



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