dimanche 3 mai 2026

En lisant Rêve cette nuit, d’Anne Serre

Je suis en train de lire Rêve cette nuit, d’Anne Serre. Il arrive que le « tu » qu’elle emploie parfois pour s’adresser à elle-même s’adresse en fait à moi :


« Les gens de ton âge sont des adultes. Ils ont des désirs et un comportement d’adultes. Toi, non. Tu as les capacités intellectuelles d’un adulte mais pas le rapport à l’autre. » (p. 57)


Plus loin, je relève :


« Les raisons qui font qu’on devient écrivain sont aussi diverses et peu identifiables que celles qui font qu’on devient fou. Ce sont, d’ailleurs, à peu près les mêmes : une part génétique, une part de traumatisme familial, résultat : une affectivité dérangée.

Dans le cas des écrivains, il y a un événement qui vous sauve et vous fait choisir un jour la santé contre la folie. En ce qui me concerne, je me rappelle parfaitement l’événement. J’avais environ vingt ans, en attendant un cours à la Sorbonne j’étais entré dans un amphithéâtre où avait lieu un cours de philosophie. Au moment où j’entrais le professeur disait : « On ne peut pas aimer une folle. » C’est alors que j’ai décidé de ne pas être folle. » (p. 71)


Ça résonne, mais je ne me souviens pas de l’événement ; c’est trop ancien. Je me demande si mon père n’aurait pas formulé, ou dit quelque chose que j’aurais interprété comme, la nécessité de devenir écrivain. Mais le rapport à la folie, et à l’amour, oui.


« Je lis, dans une revue, des pages du journal de Pierre Bergounioux. Entre sa vie et la mienne, la différence est énorme.

Il a une femme, deux enfants, vit dans une maison avec jardin, enseigne dans un collège. En plus de la littérature, il s’intéresse passionnément à sculpter le métal, aux insectes, à la pêche, aux promenades dans la campagne et la forêt (qu’il fait parfois le soir après dîner), et circule beaucoup en voiture pendant les week-ends et les vacances scolaires.

Je vis seule dans un petit appartement parisien, j’ai un travail (alimentaire) qui me prend peu de temps. En dehors de la littérature je n’arrive pas à m’intéresser à quoi que ce soit d’autre, et parfois même, je ne m’intéresse plus à la littérature. Le seul élément de vie qui me paraît plus développé chez moi que chez lui, c’est la fréquentation assidue et heureuse d’amis. » (p. 78-79)


Étonnant comme la vie de Pierre Bergounioux, ainsi décrite, ressemble presque trait pour trait à la mienne : il y aurait juste à remplacer « sculpter le métal » par le dessin et la pêche par les champignons ; tout le reste est identique. Et ça ne m’ôte pourtant pas le sentiment que la vie d’Anne Serre aussi ressemble à la mienne.

(Bien sûr tout récit de vie fait glisser le lecteur vers l’identification – surtout quand ce lecteur est liquide.)


« 6 mars : mort de ma sœur Catherine. » (p. 89)


Je ne connais pas la date de la mort de mon frère.

Elle écrit « Catherine » au lieu de « C ». Je me rends compte que j’ai toujours traduit « C » par « Catherine ».


« Aussi, je me demande si écrire ne consiste pas toujours à repousser quelque chose, une masse informe et menaçante, muni de quelques viatiques (…), comme le héros de contes de fées d’objets magiques reçus en héritage (une petite table héritée du père, un âne ou un bâton). » (p. 112)


C’est à la parution de Petite table, sois mise ! que j’ai commencé à lire Anne Serre.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire