Porter le nom de l’État
Elle allait souvent avec Constance sur les vestiges de la maison des Civil.
Civil est le nom de famille de Tante Nini, et donc aussi le nom de jeune fille de l’arrière-grand-mère de l’auteur. C’est un nom qui raconte une histoire : celle d’un esclave qui a été affranchi avant l’abolition, très probablement parce qu’il était l’enfant naturel du colon et que celui-ci ne voulait pas que son fils soit esclave – ou peut-être tout simplement qu’il l’aimait. Il l’aimait peut-être, mais tout de même pas au point de lui donner son nom ; alors quand cet enfant a été affranchi et qu’il lui a fallu un état-civil, c’est ce dernier qui s’est chargé de lui donner son nom : Civil. Un fils de l’Etat.
Ce n’est pas de sa mère qu’il tient cette interprétation. Il ne sait plus d’où ça lui vient, c’est trop intelligent pour qu’il ait trouvé ça tout seul. Du coup il est sûr que c’est vrai.
La maison avait été abandonnée. Il faut dire qu’aucune route n’y menait. Pour y aller, elles descendaient en courant par de petits chemins de terre qui serpentaient. C’était une ancienne maison en bois, avec un étage tout de même, une véranda. C’était un endroit émouvant. Plus personne ne s’occupait de la maison. Seule Constance en cultivait encore le jardin.
C’est là que sont nées sa grand-mère, Tante Nini, Tante Mence et leur jeune sœur, que la famille a envoyée faire sa vie – que la famille a exilée – au Venezuela, pour cacher la honte, parce qu’elle avait « fauté ». (En réalité, elle avait été séduite, ou plus probablement forcée, par un notable.) Seule Tante Nini restait en contact avec sa sœur – qui la suivait dans l’ordre de la fratrie ; elles s’écrivaient régulièrement. Mais elle était la seule de la famille à le faire.
Tante Nini, probablement à cause de cette histoire, détestait les hommes et a passé toute sa vie sans homme. Elle a réclamé un enterrement tout en blanc « parce qu’aucun homme n’avait jamais mis la main sur elle ». (Elle se rappelle très bien cette tenue mortuaire : Tante Nini l’avait préparée elle-même longtemps à l’avance et elle, elle l’a même essayée ! Tante Nini était à la fois scandalisée et bien amusée par l’audace de sa petite-nièce.)
Des années plus tard, elle a réussi à mourir un 15 août, le jour de la fête de la Vierge.
Cette jeune fille, petite sœur de Tante Nini chassée par sa famille alors qu’elle était enceinte, c’était donc la sœur de son arrière-grand-mère, se dit-il. L’enfant qu’elle portait n’a pas survécu, à cause de la misère. Des années plus tard, on a fait des recherches, pour qu’elle ait sa part de l’héritage familial, même si ça n’était pas grand-chose. Elle était morte depuis longtemps mais on a retrouvé la trace de sa fille, qu’elle avait eue d’un Vénézuélien qu’elle avait épousé. La communication n’était pas facile car cette jeune femme ne parlait qu’espagnol. Quand elle a fini par comprendre de quoi il s’agissait, elle a déclaré qu’elle ne voulait rien de cette famille qui avait rejeté sa mère.
Elle s’appelait Cecilia.

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