mardi 7 juillet 2026

Rimbaud et la veuve

Pour les passionnés de Rimbaud et les autres, je recommande la lecture de Rimbaud et la veuve, d’Edgardo Franzaisini, traduit par Philippe Di Meo et publié par les éditions La Baconnière, dont je viens de terminer la lecture. Le séjour que fit Rimbaud à Milan en 1875, et dont on ne sait presque rien, sert de nouveau point d’éclairage sur la vie du poète.



samedi 4 juillet 2026

Souvenirs de ma mère, 55 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942-43

 Perdre la tête


Après sa première congestion cérébrale – son premier AVC –, son père avait perdu la vue. Il l’a retrouvée par la suite. Mais il avait encore sa raison.

Elle ne sait plus si ça s’est passé après la deuxième ou la troisième congestion cérébrale. Mais en final c’est la tête qu’il a perdue. Il ne reconnaissait pas les gens. Elle se souvient qu’une fois sa marraine était à la maison et qu’il l’a appelée « monsieur ».

Il ne faisait plus rien.

Si, sa femme et sa fille, il les reconnaissait encore.

Elle, elle faisait ses affaires, très occupée à cette époque par ses activités avec les Âmes vaillantes. Il la regardait. Il disait : « elle rentre, elle sort, elle rentre, elle sort ».

Il n’y avait pas de conversation possible avec lui. De toute façon il n’avait jamais été bavard, sauf avec ses amis, quand il prenait son ti-punch. Ils venaient encore le voir. Il leur parlait, mais elle ne sait pas de quoi.

Elle se désintéressait de lui. Il ne s’intéressait plus à elle. A la maison il ne fallait pas faire de bruit à cause de lui.

Et quand elle avait besoin d’une autorisation pour une sortie, sa mère lui disait : « Va demander à ton père. » Il la regardait d’un air ahuri et puis il finissait par lui dire d’aller demander à sa mère. Comme ça elle n’obtenait rien.

Par la suite elle a regretté de s’être désintéressée de lui.


Ça il le sait. Il le sait depuis longtemps.


En final c’est la tête qu’il a perdue. En final c’est la tête qui l’a perdu.



mercredi 1 juillet 2026

La migration des gnous de Benoit Caudoux : une épopée

Les Français n’ont pas la « tête épique », disait Théophile Gautier. À sa décharge, je crois qu’il n’a pas eu l’occasion de lire la Migration des gnous, de Benoît Caudoux, rééditée par les éditions des Grands Champs, magnifiquement illustrée par Florence Lelièvre et préfacée par Tristan Garcia. Être un gnou parmi les gnous, faire partie d’un immense et absurde mouvement collectif, en être à la fois le singulier porte-parole, la conscience incarnée en un seul, sans pour autant cesser d’être un parmi les autres, tel est l’enjeu de ce qui est moins un récit qu’un poème, où l’identité est en jeu – être un parmi tous, faire partie et être soi – dans le grand mouvement absurde qui nous emporte tous. Et si la dimension épique du projet (épique sans parodie : une épure de l’épique), je vous en lis un morceau, pris au hasard comme souvent, vous allez voir :