dimanche 15 mars 2026

Eric Chevillard ou la littérature jaune soleil

Voici que je viens de terminer la lecture de Jaune soleil, le nouveau livre d’Eric Chevillard, et que j’ai eu la mauvaise idée de commencer à lire à la suite l’article qu’écrit à son propos Eric Loret, dans lequel ce dernier affirme à propos de notre Eric que, « dès qu’on veut évoquer son œuvre, on se met à parler un peu comme lui, par mimétisme, neurones miroirs, mais en raté, en moche, grimaçant », me démasquant ainsi et me glissant cette moche peau de banane sous mes pieds : si, comme je le fais moi-même trop souvent, je me prends sans le vouloir (ce n’est qu’après coup que je me rends compte à chaque fois des dégâts) à mimer mon auteur, ce sera forcément en tirant la langue ; l’application aussi est une grimace. Pour effacer le début d’empêchement généré par la lecture de cet excellent (bien obligé de le reconnaître) début d’article (ouf, je ne suis pas abonné et ne peux pas lire la suite), voici que je tente, dans mon inconscience, de lire celui de Christian Rosset, lequel, en imaginant l’effet de l’effacement du nom de l’auteur sur la couverture, regonfle s’il en était besoin mon égo personnel, inutile que je vous rappelle pourquoi, on ne pouvait pas mieux me sortir du sujet.

Car mon sujet ne saurait être autre que celui d’Eric Chevillard. Or, comme souvent, comme par exemple dans Monotobio qui ressort en poche au même instant, le sujet d’Eric Chevillard est, encore une fois, le SUJET. À savoir : en quoi est-il pertinent de parler de ceci plutôt que de cela ? Ce serait l’occasion d’une épuisante dissertation de philo, si nous n’étions pas complètement en littérature. Car, en littérature, en effet, pourquoi donc se priver de parler de ceci plutôt que de cela ?

Amour, temps qui passe, écriture. Les vieux sujets sont aussi les plus neufs. Deux récits principaux alternent, dans Jaune soleil. Le principal donne au livre son titre : c’est la chevelure de Godelive, qu’aime Philéon. Et nous voici transportés non pas dans le passé mais dans deux passés. Le ton et le style, notamment l’onomastique est celui d’une courtoisie médiévale revisitée – car si d’abord Philéon n’a de concurrent que Clodomir, voici qu’apparaissent Gouvion, le frère de Godelive, puis Cunibert, Pépin, Démophile et Ménophile, sans oublier Foulques – Philéon n’est pas près de l’oublier – alors qu’il oubliera sans vergogne Brunehilde, Féléolie et Grisandole : il a l’amour exclusif. Mais les événements narrés sous ces mots d’un autre temps, pour leur part, renvoient à un passé moins lointain ; la mode vestimentaire, même si succinctement évoquée sous la forme d’un bouton de chemisette, suffirait à le préciser : nous sommes dans la deuxième moitié du vingtième siècle, à l’époque où probablement, tiens donc, Monsieur Ristretto était enfant.

Car Monsieur Ristretto, vieil écrivain qui a ses habitudes au café Les Grands Ducs – mais comment donc s’appelle celui où l’auteur de l’Autofictif a les siennes ? est le protagoniste unique du récit concurrent, juste séparé d’un blanc sur la page, le temps de nous dire le peu de cas qu’il fait de l’histoire qui nous retient, nous, tout entiers, car deux gants gauches perdus sur le pavé de l’éternelle rue des Lois, en effet, peuvent être tout aussi lourds de sens, comme peut l’être tout autant l’écroulement d’un mur à la page 64, sous les yeux du même Monsieur Ristretto, à moins que ce ne soit sur son crâne. Un mur ne s’était-il pas écroulé sans prévenir dans le jardin de l’Autofictif ?

Il y a en effet, nous signale Christian Rosset, des passages de Jaune soleil qui auraient tout à fait leur place dans l’Autofictif. Allons, empruntons-le-lui puisqu’il l’emprunte déjà : « Petit homme si fier de tes palais, réalises-tu que toute cette hauteur sous plafond ne profite qu’à tes mouches ? » Et puisque nous en sommes aux questions, questionnons-nous : n’y a-t-il pas dans Jaune soleil une pesée alternative entre le roman façon Ronce-Rose – car l’histoire de l’obsessionnel Philéon est, avec Ronce-Rose, ce qui se rapproche le plus d’un roman dans l’œuvre de Chevillard, roman dans les deux cas délibérément renvoyé dans un passé plus ou moins médiavaloïde – une pesée alternative, disais-je, entre le roman et le livres de notes, dont Monsieur Ristretto serait l’avatar désabusé de l’auteur ?



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