mardi 27 janvier 2015

un changement de régime



Je suis donc un enfant tout de même extrêmement inquiétant aux yeux de Didier da Silva qui vient de lire Vie des hauts plateaux, et bien content de l’être parce que j’ai beau rire aux éclats dans ce livre c’est bien aussi de rappeler pourquoi. (Et c’est bien aussi de ne pas tout de suite révéler carrément comment je ris puisqu’il y a un comment et d’en simplement semer les indices.) Ça me rappelle que Didier avait dans un billet déjà ancien souligné à juste titre l’inquiétude qui présidait à la fantaisie de Monsieur Le Comte au pied de la lettre qui est sans doute mon autre livre le plus loufoque même si très différemment. Et du coup je me rends compte que la diète scripturale (« tant sont volontairement limités l’éventail des actions possibles et les ressources du style » écrit Didier) est sans doute en partie une réaction à l’exubérance stylistique de Monsieur Le Comte. Parce qu’en fait j’écris toujours plus ou moins par réaction à ce qui a déjà été écrit. Tout seul je n’y aurais pas pensé parce que je pense à autre chose. Lu par autrui je me comprends mieux.

lundi 26 janvier 2015

Eperdument Braverman



Bleu éperdument est un recueil de nouvelles signé Kate Braverman et édité par Quidam qui avait déjà publié Lithium pour Médée il y a quelques années, de la même Kate Braverman que pour ma part je découvre seulement maintenant. Bleu éperdument est aussi la première nouvelle qui donne son titre au recueil et annonce la couleur, ou les couleurs car tout n’est pas bleu, non, mais tout est éperdu : un état de la couleur au-delà de la couleur qu’on peine à regarder tant tout dans ce livre est sensible. A fleur de peau fine comme pellicule sensible. Les femmes de Bleu éperdument finissent parfois par s’appeler Laurel Sloane, Suzanne Cooper ou Diana Barrington mais la plupart du temps elles peinent à s’incarner simplement dans un nom même quand – et c’est le cas le plus fréquent – elles ne sont pas la narratrice, parce qu’elles sont au bord de. Le gouffre que dessine Kate Braverman juste aux pieds de ses héroïnes peut prendre le nom de l’alcool ou de la drogue ou de celui – le gouffre – qui fait plus que séparer les générations et ne peut se résoudre que par la mort de l’autre, cette mère que l’on vit comme un fardeau, cette poétesse sans lecteurs qui fait honte à sa fille qui aimerait tant être comme les autres filles de Beverly Hills ; ou bien par la mort de l’autre, ce bébé que personne n’avait souhaité et qui n’a pas de nom, dont on ne saura pas même le sexe et qui pourrait si facilement disparaître dans la rivière dans un vertige d’inadvertance. En plus d’un recueil de nouvelles c’est donc une série de variations autour d’elle, et de L.A. aussi en guise de décor, avec plus ou moins d’espoir, ou plutôt avec plus ou moins pas d’espoir, mais bleues quand même, ces variations, d’ailleurs l’une d’elles s’intitule Blues d’hiver, qui n’est pas celle dont je ne résiste pas à vous citer un passage, juste pour vous donner une idée de l’abîme.



— Tu es ravissante, dit Lenny. Tu savais que je viendrais. C’est pour ça que tu t’es peinturluré la figure. T’avais pas mis toute cette daube, hier. Arrête ça, tu veux. Ça sert à rien. Ces pouffiasses de Beverly Hills en ont peut-être besoin. Mais pas toi. T’es prof. Ça me plaît. Assieds-toi.

Il souleva les roses.

— Assieds-toi à côté de moi. T’es contente de me voir ?

— Je ne crois pas.

Elle s’assit. Lenny lui tendit les roses. Elle les posa au sol.

— Mais si, t’es contente de me voir. T’espérais que je me pointerais. Et hop, j’suis là. Tu veux que je te traque ? Je te traquerai. Puis je t’attraperai. Je t’apprendrai ce que c’est que perdre pied.



Kate Braverman, Bleu éperdument, « Tu veux que j’te raconte le Mékong ? », traduit par Morgane Saysana, Quidam éditeur, 2015, p. 48.



Et l’avis de Claro, tiens.


dimanche 25 janvier 2015

Hublot domestique : le vestibule



Si j’accroche ma veste au portemanteau de l’entrée, où la récupérerai-je au moment de sortir ?



(Car la porte est ainsi faite qu’elle permet aussi bien d’entrer que de sortir.)



Mais n’oubliez pas de fermer le livre en sortant.


vendredi 23 janvier 2015

Mon jeune grand-père (67)



Le 18 juillet 1916
Cette carte-ci a l’air bien plus lisible que la précédente.
Mon cher Papa,
Depuis ma carte du 14 je n’ai reçu qu’une lettre de toi, celle du 4 qui m’annonce l’envoi du 1er colis par chemin de fer. Il y en a d’autres d’arrivés mais les interprètes ne sont pas assez nombreux et nous sommes forcés d’attendre. C’est pourtant bon de recevoir des nouvelles, c’est avec l’arrivée des paquets le seul bon moment de la journée ! Edmond avait commencé à écrire un autre mot qu’il a surchargé par « bon ». Tu ne me parles pas de ma tenue, peut-être n’as-tu pas reçu la lettre la demandant. Donc je répète envoie-moi ma tenue : mon béret, mes bandes molletières, mon képi. Des bretelles les miennes sont usées. Mets-moi aussi quelques bouquins, quelques-uns pour lire d’autres pour travailler : histoire, géographie, mathématiques, physique. Les journées sont si longues qu’il faut bien trouver un moyen de les employer quoiqu’il semble difficile de se mettre à un travail régulier et suivi. _ On nous a prévenus que toutes les cartes avec des drapeaux français ou alliés ne nous seraient pas distribuées. De même si dans un paquet il y a des drapeaux ou cocardes sur un objet, le paquet sera confisqué. Comme paquets j’ai reçu jusqu’au numéro 18. Aujourd’hui contrairement à mon attente je n’ai pas reçu le n° 19 qui aurait pourtant été le bienvenu, car toutes les provisions précédentes étaient épuisées. J’ai en effet oublié de demander des pantoufles, ce sera assez utile. J’espère que vous êtes toujours tous en bonne santé C’est l’espace restant qui en se réduisant amène déjà la conclusion. Le sens même du texte est dépendant du petit rectangle où il est contraint de s’inscrire. Il n’y aurait pas la place pour ces commentaires que je rajoute. et que Louis se plaît dans son nouvel emploi. Emploi ? Louis a été brancardier, c’est sûrement ça. Toujours pas de nouvelles de M. Desmarets il faut bien deux mois paraît-il. Il y en aura. En avril de l’année suivante au plus tard. Je vous embrasse tous bien fort et de tout Edmond n’a pas encore l’habitude de cette petite surface. Plus tard il tombera juste à chaque fois. Cette carte-ci s’arrête à « tout », coincé dans l’angle en bas à droite.

jeudi 22 janvier 2015

Rien qu’une vie des hauts plateaux



Je n’avais pas pris la peine de regarder mon année 2014, éditorialement parlant, mais maintenant qu’elle est derrière je lui trouve un air entier qui n’est pas pour me déplaire. Deux parutions dans l’année, au printemps et à l’automne. Mon premier livre (réécrit) et mon (provisoirement) dernier. Une sorte de boucle, quoi. Et entre eux, si peu en commun. L’un clairement un roman assumé, parce qu’à l’époque pour me sortir de je ne sais quoi il me fallait écrire quelque chose qui soit publié et qu’il me semblait que de la part d’un parfait inconnu seul un roman avait une chance – et où j’avais si bien joué ce jeu-là que je m’étais retrouvé en rentrée littéraire du Seuil. L’autre un texte délibérément hors genre écrit d’abord sans intention éditoriale autre que ce blog, complètement expérimental dans son écriture et le plus éloigné possible de ce qui existait déjà sous ma plume ou dans mes lectures. Et au bout du compte, toutes différences assumées, deux textes drôles et tristes sur la conscience de soi et le rapport au monde, et en même temps mes deux livres les plus faciles d’accès. Vie des hauts plateaux, je le relisais l’autre jour, ça a beau être de la littérature expérimentale, un gamin de douze ans peut le lire.


mardi 20 janvier 2015

Hublot de l’homme (11)



L’homme est un animal désormais tout seul dans son genre, tandis que le morse est pour sa part tout seul dans sa famille et l’oryctérope carrément tout seul dans son ordre.

L’homme est un vertébré dont la moelle épinière n’est pas sans évoquer la notocorde de l’oursin à l’état larvaire.

L’homme est un animal domestique qui tient la laisse et porte le collier.


dimanche 18 janvier 2015

Dans mon oreille au cœur d’IRIS



Il m’avait échappé, cet article paru au printemps dernier ; la faute à Rien sans doute qui reparaissait au même moment de son côté. Je ne sais pas ce que c’est que l’ASL mais je suis bien d’accord « à tous les niveaux ». Cliquez pour lire.


samedi 17 janvier 2015

La collagiste et l’emboîteur



Demain dimanche 18 janvier 2015 à partir de 11h, la Tannerie (57 rue de Paris à Houdan, dans les Yvelines) expose les travaux de deux plasticiens à ma connaissance jamais réunis jusqu’à présent sauf peut-être sur ces Hublots, car il s’agit d’une part de Marc Giai-Miniet, emboîteur bien connu dont j’avais déjà évoqué le travail dans mes vieux Hublots et qui m’a récemment invité à écrire sur (ou sous) l’une de ses gravures – rappelez-vous ; quant à l’autre, c’est Thaddée, qui fut aussi la portraitiste officielle de Monsieur Le Comte – à moins que ce ne soit celle de l’ex-bibliothécaire sans figure à la recherche d’une couverture afin d’ourdir à son aise son funeste complot. Autrement dit : venez.


vendredi 16 janvier 2015

Mon jeune grand-père (66)



Le 14 juillet
1916 est omis.
Mon cher Papa
   J’ai, je l’avoue, un peu le cafard aujourd’hui. Quel malheur d’être loin de la patrie en ce jour de fête. Nous, (ici deux mots que je n’arrive pas à lire) tout de même que c’est le 14 juillet car cet après-midi il y a une séance artistique. Si je ne vous le dis pas, à vous qui lisez par-dessus mon épaule, vous ne pouvez pas deviner le temps qu’il me faut pour déchiffrer ces mots. Pourtant l’écriture n’est pas aussi serrée que parfois, et elle est élégante et régulière. Mais tellement pâle. Les cinq du régiment nous nous et à nouveau je perds le fil et le commandant nous offre un verre de vin. _ Depuis ma dernière carte j’ai reçu vos lettres arrivées toutes le 10. Je devine autant que je lis. Depuis je n’ai rien reçu. Il y avait la lettre du 1er juillet, celle de Maman du 2 et une de Ma Tante du 29 (?). Celle de Ma Tante était un peu triste mais bien affectueuse. Comme tu me l’as dit je ne lui répondrai pas, j’en charge Geneviève, la paresseuse. La grande sœur n’a pas encore écrit, sans doute. Ou c’est autre chose. Ou bien j’ai mal lu. Il n’y a pas un mot dont je sois certain. Les colis arrivent bien. Voici les (?) dates. Suivent les numéros et des dates. Je préfère me concentrer sur le reste. Mais sur les sept lignes qui suivent, je n’arrive à déchiffrer que « en reçoivent » et « à Félix Potin ». Dans sa carte du 26 juin Edmond avait réclamé des biscuits en vantant ceux de Félix Potin, dont la mention m’avait juste fait broncher sans m’évoquer comme à l’instant le Félix Potin de Pantin, près de l’église, où j’ai fait quelques courses quand j’avais l’âge d’Edmond.


Et puis il y a deux lignes qui ont été carrément gommées. Le carton jaunâtre en porte encore la marque pâle. C’est l’une de ses premières cartes, un sujet défendu a dû lui échapper. On n’écrit pas n’importe quoi. Cinq lignes manuscrites suivent qui ne sont guère plus lisibles, si ce n’est « celle du 11 de Maman que » et le « Je t’embrasse » et sa suite que je ne lirais sans doute pas sans toutes les autres cartes recopiées.

mercredi 14 janvier 2015

Hauts plateaux 2015

Avec tout ça, cette recension de Vie des hauts plateaux par Arnaud Lankiri sur Culture Chronique m'avait échappé, cliquez donc. Et ça fait plaisir aussi de faire rire sur Libr-critique, tiens. Cliquez encore.


mardi 13 janvier 2015

Courants blancs de Philippe Jaffeux



L’objet est un carré bleu nuit traversé d’un éclair clairement électrique publié aux éditions l’Atelier de l’agneau dans une collection qui ne s’appelle pas tout à fait aphorismes puisque c’est juste aphoris. Et de fait en l’ouvrant on peut penser aussi que Courants blancs est un recueil d’aphorismes qui n’en sont pas tout à fait. L’œil y est tout de suite alerté par la régularité de la longueur des apparents aphorismes, un énoncé d’une ligne à chaque fois mais pas plus sans autre ponctuation que son point final, énoncé multiplié à raison de vingt-six par page ; régularité donc aussi de la longueur des pages, lesquelles sont doublement paginées : la pagination traditionnelle se double d’une pagination réelle : de la page 1 première écrite à la page 70 et dernière le texte respecte la règle comme s’il était tracé à la règle. Et comme un livre est quand même un livre on ne s’étonnera pas que la page 1 soit à la page 5 et la 70 à la 74. C’est qu’il se joue dans Courants blancs quelque chose qui va au-delà de l’aphorisme, une poésie accidentelle qui tient de la tension, ou de la surtension entre des pôles opposés tels les côtés d’un carré : homme, animal, parole, alphabet sont comme les points cardinaux et essentiels qui reviennent inlassablement baliser le champ de ces 1820 unités verbales – je pense aussi à une sorte de vision atomique du langage – dont voici les premières qui vous montreront plus clairement ce que j’essaie de vous dire (car dire, nous dit aussi ce texte, n’est pas nécessairement le moyen de se faire entendre) :

Il se noya dans un cercle lorsqu’il confondit l’eau avec une quinzième lettre solaire.
Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris.
Il applaudissait ses prières depuis qu’un vide s’était glissé entre ses mains.
La folie enferma ses échecs dans un carré et il réussit à se déplacer en diagonale.

Philippe Jaffeux, Courants blancs, l’Atelier de l’agneau, 2014, p. 5, c’est-à-dire page 1.


mardi 6 janvier 2015

Mon opinion sur le dernier Houellebecq



C’est la rentrée littéraire one more time. La preuve : Michel Houellebecq sort un nouveau roman. On ne parle plus que de ça. Alors il faut vite le lire, pour se faire son opinion. Comme ça après on pourra en parler. Se faire son opinion est une bonne raison pour lire. La meilleure, même. Par contre il faut faire vite, parce que dans quelques mois le dernier Houellebecq ne sera plus un sujet. Et c’est sans doute pour ça aussi qu’on lit : pour avoir un sujet de conversation.
Mais on ne peut pas non plus lire tous les livres, et personnellement j’en ai déjà plein en retard, alors je crois que je vais me passer de mon opinion. C’est dommage, je suis sûr qu’elle aurait intéressé plein de monde – mais sûrement moins que mon opinion sur Courants blancs de Philippe Jaffeux ou sur les Morts rigolos d’Antoine Boute, parmi beaucoup d’autres lectures à venir. Ça me fera une opinion en moins à monnayer dans les conversations littéraires, mais il faut bien faire des choix.
Enfin, moi, j’aime bien faire mes choix, quoi.
Et ce billet n’est pas du tout contre Houellebecq. Je n’ai rien a priori contre sa Soumission – mais contre celle de l’opinion qui m’imposerait telle ou telle lecture, clairement oui. Je ne me suis jamais dit : « Je ne lirai pas Houellebecq ». D’ailleurs j’ai déjà lu Houellebecq, et bien aimé, et encore lu Houellebecq, et pas aimé ; je pourrais très bien tabler sur le caractère algorithmique de ma lecture de Houellebecq et considérer qu’il y a de bonnes chances pour que j’aime le prochain que je lirai. Eh bien c’est exactement ce que je fais : la prochaine fois que j’ouvrirai un livre de Houellebecq, ce sera parce que je considèrerai qu’il y aura de bonnes chances que j’aime ce que j’y lirai. Au moins autant que dans d’autres livres d’autres auteurs que pendant ce temps et faute, précisément, de ce temps, je ne lirai pas. Parce que, plutôt que de lire pour pouvoir me faire mon opinion et la donner ensuite (je doute que donner soit le bon mot : quand on lit pour se faire une opinion je me demande toujours si ça n’est pas plutôt pour la vendre), je préfère choisir mes lectures en fonction du plaisir que j’espère en tirer.

lundi 5 janvier 2015

Mon jeune grand-père (65)



Le 10 juillet 1916
Pourquoi cet écart inhabituel avec la précédente carte ?
Mon cher Papa
Après être resté quelques jours sans lettres j’ai reçu hier après-midi tes cartes des 28 et 30. Je m’étonne de plus en plus que ma lettre postée de Mayence le 2 ne te soit pas encore parvenue. J’ai déjà reçu quelques colis mais ils n’arrivent pas dans un ordre régulier : le 6 j’ai reçu le n° 6, le 7 les n°s 1, 2, 3, 4, le 8 n°s 5 et 7, le 9 n°10. Je crois que ma grand-mère disait qu’il avait le souci de l’ordre. Aujourd’hui il n’y en a pas eu mais il n’y en a jamais ce jour-là. Je ne comprends pas bien, je lis : Ils arrivent en très bon état, surtout pour le pain, qui arrive généralement moisi. Et même si comme je viens de l’apprendre on réfrène les envois de pain de (sucre ?, l’écriture est vraiment pâle et à peine lisible), je te conseillerai de continuer à envoyer le pain de cette façon. J’ai reçu avant-hier une lettre d’une femme d’un soldat du régiment que j’avais connu à Saint-Quentin. Elle me demande ce qu’il est devenu car il n’a pas encore écrit. Ne voulant pas distraire une de mes cartes pour lui répondre, voudrais-tu te charger de rassurer cette femme en lui disant que son mari est prisonnier non blessé. Tu pourrais même peut-être lui donner son adresse : elle doit être la même que Gillet. Gillet, l’autre survivant de la même tranchée, dans un autre camp parce que non officier, si j’ai bien compris. Voici son adresse : Mme H. Fronty, 14 rue de Picardie, Paris 3e. As-tu écrit à mon ordonnance, je te rappelle son nom : Josse Séraphin. Il doit être aussi avec Gillet. Serais-tu aussi assez gentil pour écrire à Wallard à Epluches. Epluches. Il existe une gare d’Epluches située sur la commune de Saint-Ouen-l’Aumône, m’apprend Wikipédia. Quant à Wallard, il écrira à son tour plusieurs fois à Edmond, qui évoque ses lettres dans ses cartes du 26 février, du 2 mai et du 17 juillet 1917. Je continuais à correspondre avec lui et avant d’être pris je crois que je lui devais une lettre. On ne transigera pas avec la courtoisie, même depuis un camp de prisonniers. La courtoisie épistolaire est peut-être une affirmation inconsciente de sa propre liberté. J’ai reçu ma montre, je croyais en avoir accusé réception. Nous pouvons changer nos lettres en 2 cartes, ce qui fait huit cartes par mois, et ce qui explique le nombre de cartes par rapport au nombre de lettres (car il y a aussi quelques lettres), et cette écriture serrée pour faire tenir sur une carte le contenu d’une lettre, je crois qu’il faut mieux n’écrire que des cartes. Vous aurez des nouvelles plus fréquentes. Dorénavant je ferai comme cela à moins d’avis contraire. Je t’embrasse bien fort, ainsi que maman, Geneviève et toute la famille. Ton fils qui t’aime de tout son cœur. La place manque pour la signature.

samedi 3 janvier 2015

De retour d’Œsthrénie



Je me suis fait plus rare parce que j’écrivais (ce n’est pas fini). Et le temps que je n’ai pas passé à écrire, je l’ai passé en Œsthrénie. L’Œsthrénie est un pays qui, miné de l’intérieur et attaqué de toutes parts, depuis des siècles n’en finit pas de disparaître, au point que j’avais complètement oublié son existence, ses coutumes, ses dialectes, ses pratiques religieuses, son Histoire et sa géographie. Et vous aussi sans doute, vous souvenez-vous de l’Œsthrénie ? La voix d’Aszhen Zelenka, la fille de leur baron, m’est d’abord arrivée du fond de l’Europe Centrale et du XIXe siècle avant que cette jeune fille ne devienne mère et rebelle et légende à son tour, évoquée à l’aube d’une guerre nouvelle, ou bien toujours la même, même si nous autres plus à l’ouest serions tentés de l’appeler seconde et mondiale, évoquée dans la voix de ses descendants Akhmat puis Lucian, qui à leur tour… Car il n’y a pas d’espoir possible en Œsthrénie, ou peut-être seulement dans la disparition du pays, l’oubli de ses montagnes, ses Hauts plutôt où volent les aizes, ces rapaces dont j’avais aussi oublié l’existence. C’est Anne-Sylvie Salzman, prenant la suite de Finlay, historique historien venu d’ailleurs, qui nous fait revivre ainsi l’Œsthrénie, nous livres ses dernières nouvelles dont le titre, une fois le livre refermé, est plein d’une ironie noire.

« Ainsi vîmes-nous bientôt, debout sur l’échafaud, les chefs de la révolte des Hauts, Stinae tremblant, Musch impassible (comme il était petit, mince et joli de visage, on le croyait travesti) et Rostinec tombé sur le chemin, le front saignant. Les Autrichiens lui donnèrent un mouchoir dont il se tamponnait le visage. Il y en avait deux autres dont je ne sais plus les noms, et le cousin de Nies, Matec. La foule empêchait les chevaux d’avancer et nous vîmes pendre les hommes, Finlay et moi. Ma mère pleurait dans les bras de Seban et le baron s’était couvert les yeux. Il est vrai que Rostinec ne trembla pas. Son front continuait à saigner et sa chemise était tachée. Il y avait des oiseaux gris sur les toits des maisons de la place.
– Des aizes, dit Finlay. »

Anne-Sylvie Salzman, Dernières nouvelles d’Œsthrénie, Dystopia, 2014, p. 90.

vendredi 2 janvier 2015

les personnages




























Ne vous y trompez pas : les personnages d’un roman ne sont là que pour vous perdre un peu plus.



(Sûrement 1995 encore.)

mardi 30 décembre 2014

des nouvelles du front

Tel que vous me voyez là, en ce moment, j'écris. C'est pourquoi faute de temps je vous poste ce dessin qui a une vingtaine d'années, qui date d'une époque où j'avais le sentiment d'avoir vraiment beaucoup de mal à écrire, et qui me représente assez fidèlement au moment où j'écris.

dimanche 28 décembre 2014

Le sens, quelle importance ?


1995, je crois. L'orientation de l'image a été curieusement modifiée par Blogger : pour bien faire il faudrait la faire basculer de 90 degrés vers la gauche. Mais après tout, le sens, quelle importance ?

vendredi 26 décembre 2014

Mon jeune grand-père (64)



                     Le 26 juin 1916
                               Mon cher Papa -
   Le 23 a été pour moi une journée heureuse, j’ai reçu ta carte du 15 (j’imagine qu’elle doit répondre à la carte d’Edmond du 29 mai, sa première longue carte) et tu peux te douter comme cela m’a fait plaisir. Je commençais à trouver le temps long et je me demandais pour quelle raison vous n’aviez pas encore de mes nouvelles. Enfin ma première carte du 21 mai est quand même arrivée, c’est déjà quelque chose (non, c’est la première carte courte où Edmond dit juste qu’il s’en est sorti indemne et qu’il est prisonnier) l’officier qui s’est chargé de les faire partir ne nous a donc pas trompés. D’un autre côté il est bien extraordinaire que ma carte du 29 de Mayence qui devait partir immédiatement ne soit pas arrivée le 17, car je viens de recevoir ce matin ta carte du 17. Notre correspondance ne subit pas de retard en passant par Mayence et vous auriez pu en toute tranquillité m’expédier des colis. J’ai hâte d’en recevoir ; surtout pour le pain, car pour moi surtout qui mange beaucoup de pain il est embêtant d’être forcé de me rassassier. Je suppose qu’il voulait dire « me rationner ». Je sais bien que les Allemands sont bien moins mangeurs de pain que les Français, je crois qu’en Allemagne la pomme de terre s’est implantée bien plus tôt dans les habitudes alimentaires parce que le pain y avait moins d’importance. Voilà, ce sont à des choses comme ça aussi que je pense en lisant ces mots, et aussi à l’expression d’Homère, les « hommes mangeurs de pain », pour dire les hommes comme nous, les hommes humains. Je crois qu’en outre du pain tu pourrais m’envoyer des biscuits pour prendre avec le café c’est très bon. On en fait surtout de très bons chez Félix Potin. Félix Potin ! _ Le jeune Jérôme est disparu le même jour que moi. Quel âge avait-il pour qu’Edmond l’appelle « jeune » ? J’ai interrogé des officiers de son régiment prisonniers avec moi, mais je n’ai pas pu savoir ce qu’il était devenu. Pour Beaugez, j’espérais qu’il avait pu se (je crois que c’est « sauver » mais je n’arrive pas à lire), mais maintenant il n’y a plus que 2 hypothèses : il est tué ou blessé et soigné dans un hôpital allemand. Ce présent, « il est tué », me retient. Sa mort est présente. La mort évidemment est partout présente. Le temps s’est remis au beau depuis quelques jours, il fait même très chaud. C’est déjà la manière d’Edmond : ne pas s’attarder sur les choses qu’on est quand même obligé de dire, quitte à passer sans transition aux banalités. Les banalités sont là pour dire que la vie est toujours la vie, en juin il fait beau et chaud, en juin 1916 comme en n’importe quel juin. Samedi j’ai fait une bonne promenade au dehors du camp. Je t’embrasse bien fort mon cher papa, ainsi que maman, Geneviève et Louis et toute la famille. Ton fils qui t’aime. EAnnocque