mardi 17 février 2026

Tout Jourde

Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire un billet sur la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, mais comme il est paru à la rentrée littéraire d’automne, vous n’aurez pas de mal à trouver de vrais comptes rendus. Or moi qui ne suis pas tant désireux de lire des histoires, j’aime la fiction chez Jourde. Car la fiction, chez lui, est non seulement la chair même de son œuvre, mais elle en est aussi le sujet : c’est une sorte de fiction au carré, ou de fiction en abyme. En cela la Marchande d’oublies rejoint une autre grande histoire de fiction, de fictions : le Maréchal absolu – avec lequel, remarquez-le, elle partage nombres de phonèmes. La Marchande d’oublies, le Maréchal absolu. C’est sans doute une coïncidence ; certainement, même. N’empêche : difficile en lisant la Marchande d’oublies de ne pas repenser aussi bien à la clownerie macabre de la Cantatrice avariée qu’à la descente dans la tombe de Pays perdu, à la peur de la Présence qu’à la dérangeante étrangeté de Dans mon chien. Si je ne dirai pas qu’on retrouve tout Jourde dans l’habit cousu d’horreurs magnifiques de la Marchande d’oublies, c’est juste parce qu’on n’a pas encore lu tout Jourde.



lundi 16 février 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 98 et dernier

Enfin, il paraît que Messerschmied serait retourné chez Brunnen et que, tandis qu’il relisait le contrat en marchant dans le couloir, toujours accompagné de Monsieur Schlehe, il aurait trébuché sur un objet et fait une mauvaise chute.

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samedi 14 février 2026

Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Fort-de-France, les Terres Sainville, 1938-1939

 Se raconter des histoires


Le soir, avec son cousin Mane, assis sur le balcon de la maison des Terres Sainville, ils se racontaient leurs aventures d’avant la Martinique, elle en Guyane, lui à Boston.

Oui, à l’époque où elle était en Guyane avec ses parents, Tante Éméla et son mari étaient partis travailler aux États-Unis, à Boston. Mane, qui avait son âge, était né là-bas. Mais ils étaient rentrés en Martinique avant eux.

Bien sûr c’étaient surtout des aventures imaginaires, d’ailleurs Mane n’avait que deux ans quand il a quitté Boston. Elle ne se rappelle pas ce qu’ils se racontaient mais elle se souvient que c’était passionnant. Le petit Marcel écoutait.

Et puis sa grand-mère arrivait, sa timbale en argent à la main, pleine d’eau. (Elle a encore cette timbale, elle l’a gardée.) Elle disait : « C’est l’heure de la prière. » Ils s’exclamaient : « Déjà ? »

A l’intérieur de ces guillemets, l’accent, l’intonation. Il l’entend, même en se relisant il l’entend, mais il ne peut pas la reproduire par écrit.

C’était la prière du soir. Il y avait aussi une prière du matin mais elle s’en souvient moins bien. C’était sa mère qui la leur faisait faire.

Pendant la prière du soir, sa grand-mère était dans sa berceuse et tous les trois ils étaient à genoux tout autour.


Même lui pour un peu il oublierait de préciser qu’une berceuse c’est un fauteuil à bascule, un rocking-chair. On appelle ça une berceuse.


A chaque fois qu’ils répétaient « priez pour nous », son grand frère Maurice passait sa tête par la porte et, pour se moquer, criait « pied-poule ! » qu’il déclinait ensuite en « pied-canard ! » « pied-cochon ! » Toute la ferme y passait.

Pour bien comprendre pourquoi c’est drôle, il faut entendre la voix de petits enfants antillais répéter « priez pour nous » en avalant les mots pour en avoir plus vite fini.


Il a les voix, les accents dans la tête. Bien sûr il ne peut pas les reproduire par écrit mais même à l’oral, il ne saurait pas bien le faire. Si un jour on lui demande de lire ce passage à l’oral, il ne saura pas bien le faire.

C’est peut-être là, entre cette capacité à entendre et cette incapacité à reproduire que quelque chose se joue. Mais il ne faut pas lui demander quoi.



mercredi 11 février 2026

Venez au galop : on sème la tête ailleurs.

C’est dimanche 15 février à 11h30, à la librairie la Tête ailleurs, 42 rue de la Folie-Méricourt dans le 11e arrondissement : le Facteur Galop est à l’honneur, pour sa dernière livraison : Bip bip et vil coyote d’Amélie Durand, Hors-Je d’Anne Roy, Bouillon de colère de Mathilde Hinault et Face à rien de votre serviteur. Et Amélie Bertholet-Yengo pour Radio Campus Paris, car nous serons enregistrés en public. Venez, on sème !



Mon classique du mercredi : le sonnet en x de Mallarmé

C’est aussi la forme du sonnet, que j’essaie de m’approprier. Nerval, Baudelaire, bien sûr, mais aussi Mallarmé. Je les apprenais par cœur, d’ailleurs.



mardi 10 février 2026

« Je suis un écrivain indépendant. »

« Indépendant : Se dit aussi bien d’un éditeur ou d’un libraire (pourrait aussi se dire d’un écrivain, mais non). Relatif au chiffre d’affaires. »

peut-on lire à la page 49 de Mon petit DIRELICON, petit Dictionnaire des Idées REçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert, qui en était d’ailleurs peut-être un, écrivain indépendant ; il faudra que je lui demande.

Les indépendants, qu’ils soient éditeurs ou libraires, sont les professionnels du livre parmi lesquels je trouve ceux avec qui je travaille : j’aime leur indépendance. Car si je suis un écrivain (je dis bien « si » ; « je suis un écrivain » me paraît bien trop ridicule – même « je suis » me fait bien rire), « je suis » un écrivain indépendant. Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer. Bien sûr l’indépendance n’est qu’un mot. Les libraires et les éditeurs indépendants sont dépendants du marché, comme les autres. Les écrivains aussi sont dépendants du marché. Le succès est dépendant du marché. L’écrivain est plus ou moins tenu de se conformer aux attentes du marché – et plus son éditeur est puissant (autrement dit, plus l’enjeu financier est important) – plus l’écrivain est dépendant (et invité à se conformer).

L’écrivain indépendant, lui, est sourd, ou au moins un peu dur d’oreille, aux sirènes du marché. Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas. Le sujet n’a pas à être choisi parce qu’il est sociétal : il sera nécessairement sociétal puisque abordé par un être qui fait partie de la société. Et ce que sera le sujet n’est pas son affaire, à l’écrivain indépendant : lui, il écrit. Il écrit indépendamment. Et si vous souscrivez, indépendamment bien sûr, à ce qui vient d’être dit, vous pouvez, tout aussi indépendamment, partager.



(Livre indépendant à paraître fin mars, sous un nom d’auteur indépendant de celui de ce billet, chez un éditeur indépendant évidemment. Avis aux libraires indépendants)

lundi 9 février 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 97

On parle aussi d’une machine capable de séparer l’encre du papier imprimé. On retrouverait des feuilles vierges d’un côté, de l’encre de l’autre. Le contrat entre Messerschmied et les établissements Brunnen, alors même qu’il aurait été signé, se serait retrouvé dans cette machine et serait ainsi retourné à son état premier. La source là encore est apocryphe.



samedi 7 février 2026

Souvenirs de ma mère, 34 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1938 ? 1939 ?

 Être trop ceci ou trop cela



A la rue François Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ; puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.

Parfois elle voulait jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un, dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop « garçonnière ».

Garçonnière, ce doit être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.


Être trop garçon ou trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.


Pour avoir un peu plus d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler comme ça aujourd’hui.


Ça lui fait un drôle d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir, d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois, mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.


Ils ont acheté ce commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il la laisse tranquille.


Oui, même lui qui n’a connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a pas dû aimer ça.


Il n’a pas souvent entendu sa mère parler de ce commerce.


Elle n’y allait pas, sauf pour voler du chocolat.


(Parfois des questions se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il prend son téléphone.)


Il se relit.

La pensée qui le traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.

C’est à propos de pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du tout.

Arrête-toi là.

Bien sûr, ses enfants, à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.



mercredi 4 février 2026

Mon classique du mercredi : Artémis, de Nerval

Or, étrangement ou non, à la même époque où je lisais tout Beckett, je lisais et relisais, jusqu’à les connaître par cœur, les Chimères de Nerval.



mardi 3 février 2026

Nous tentons d’apprendre les lettres tant que nous sommes en bas.

Ce serait quand même dommage de ne pas dire un mot de Plak, de Charlène Dinhut. Comme diaporama.zip, de Jessica Quiry, il vient de paraître dans la collection Prose libre des éditions Quartett. Je croule un peu trop sous les corrections diverses en ce moment pour prendre le temps de dire quelque chose d’intelligent, alors je vais lui laisser la parole – sachez quand même qu’il s’agit de l’évocation d’une communauté de femmes qui vit dans les souterrains, sans que vous le sachiez, et sans non plus qu’elles sachent vraiment ce qui se passe au-dessus.

Voilà, j’ai ouvert le livre au hasard. Quel talent il a le hasard, lisez plutôt :


Lors d’une veillée gagnées sur le sommeil Caille explique à Lampe que Belle-sœur est spéciale. Elle a été en haut, elle est revenue. Certaines du Grand dessous ne se font jamais à la vie d’en haut, dorment dans des voitures sans savoir qu’en bas il y a les leurs. Belle-sœur s’est habituée mais n’a pas oublié les souterrains. La mémoire de la vie d’avant est restée. Une erreur dans l’ordre des choses. Belle-sœur a voulu revenir. Mais pourquoi, si en haut il y a le bleu la pluie le vent ? Caille ne peut pas répondre. Lampe pense qu’encore une fois elle affabule – elle aime affabuler comme elle se plaît à nager dans le grand bassin.

Une fois Caille trouve une raison au retour de Belle-sœur : elle n’a pas su lire la langue. Elle s’est trouvée très seule. Alors elle a dû braver l’ordre des choses – revenir. Nous tentons à présent d’apprendre les lettres tant que nous sommes en bas.


Charlène Dinhut, Plak, éditions Quartett, 2026, p. 50




lundi 2 février 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 96

C’était fini pour Messerschmied. Une averse se serait déclenchée dans les bureaux de Brunnen tandis qu’il allumait un cigare. La source semble-t-il est apocryphe.



samedi 31 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Martinique, 1938 ?

Tailler la raie


On l’a inscrite à l’école à l’Ermitage, avec son cousin Mane, qui avait le même âge. C’était à cinq kilomètres de là.

Pour aller à l’école, ils s’accrochaient clandestinement à un cabrouet (une charrette à chevaux). En bas de la pente, ils le lâchaient pour remonter le Boulevard de la Levée (aujourd’hui c’est le Boulevard Charles de Gaulle) jusqu’à Galliéni, où ils étaient autorisés à monter dans le minibus des instituteurs, qui les amenait à l’Ermitage.

À l’école ils étaient mal vus par les autres enfants ; on les considérait comme des privilégiés parce qu’ils arrivaient avec les instituteurs.


Ils ne sont pas restés longtemps à la Cité des Bons Enfants, le logement était trop petit. Ils se sont installés rue François Arago, avec la grand-mère et les cousins. Plus tard on l’a surnommée la rue des Syriens, cette rue ; c’est devenu leur quartier. Raphaël Confiant a même écrit un livre : Rue des Syriens.


Toutes les histoires ont leur géographie. Pour les lecteurs vraiment martiniquais, si jamais il y en a pour ce livre, des images précises s’associeront à ces noms de lieux. Pour le lecteur de ce livre qu’il est aussi, mais vaguement martiniquais d’origine seulement, martiniquais délavé, ce sont surtout des mots poétiques. Le dire suffit-il à ce qu’ils le soient pour tous ?


Un jour, son frère Maurice lui a demandé de lui faire une raie au milieu. Dans des cheveux crépus, ce n’est pas facile. Elle lui en a découpé une à la règle, avec des ciseaux. Son père était furieux. Elle s’est sauvée. Mais son père, et sa grand-mère aussi, avait l’habitude de lui donner des raclées à retardement, quand elle avait oublié sa bêtise.



mercredi 28 janvier 2026

Mon classique du mercredi : la dernière bande, de Beckett

Mais oui : il fut un temps où je connaissais par cœur ce passage de la dernière bande. Je crois bien que c’était pour Cause à l’autre, le spectacle que Danielle Auby avait monté quand j’étais encore son élève, en classe de première (j’en parlais déjà ici).

Mon téléphone m’a coupé juste avant le « non » sur lequel j’allais m’arrêter. Comme j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise pour ces lectures du mercredi, je vais faire comme si cette coupure avait un sens : comme ça elle en aura un.



mardi 27 janvier 2026

court toujours (338)

La plupart du temps je ne dis rien. Je laisse juste parler les mots.



Rappel : ce soir à partir à 19h30 à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, rencontre avec deux autrices des éditions Quartett : Charlène Dinhut pour Plak et Jessica Quiry pour diaporama(.zip) ; j’ai eu le plaisir de rédiger la préface du second. Venez donc !

lundi 26 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95

On avait fait descendre Messerschmied du transatlantique où il voyageait pour raisons professionnelles. Un canot l’avait amené jusqu’à la plage d’une île déserte, en pleine nuit, avec ses valises. C’était complètement invraisemblable, le forcer à un tel voyage, juste pour signer le contrat ! Il n’y avait pas même un bureau, tout juste une espèce de hutte dans les arbres qu’on atteignait au moyen d’une échelle de corde. Puis Messerschmied émergea de ce cauchemar : il était bien chez Brunnen, dans le couloir, son attaché-case à la main, tout rempli de sa propre importance, accompagné par Monsieur Schlehe qui gazouillait à ses côtés. Soudain, il sentit une colère étrangère qui montait derrière lui, sans parvenir à saisir ce qui la motivait, à ceci près que c’était lui, encore et toujours, le responsable de cette colère, laquelle se mua soudain en douleur, celle d’un coup de pied violent dans son postérieur, parce qu’il fallait se débarrasser de lui, parce qu’il n’avait rien à faire là, parce qu’il était non seulement indésirable mais carrément nocif, lui, Messerschmied.

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samedi 24 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 32 (les Singes rouges) : Martinique, 1937-38

Vivre serré


En Martinique aussi il y avait une école Saint-Joseph de Cluny, comme celle où elle allait à Cayenne. Mais on n’a pas pu l’y inscrire : ses parents n’avaient plus les moyens. Son père était désormais à la retraite. Quel âge avait-il ? Il devait avoir soixante ans, vraisemblablement, et sa retraite de douanier. Du coup ils n’avaient plus de logement de fonction, il fallait payer un loyer. Et de façon générale la vie était beaucoup plus chère qu’en Guyane.

Ils ont emménagé dans un logement qu’occupait sa grand-mère, à la Cité des Bons Enfants, route de la Folie. C’est dans la périphérie de Fort-de-France. Avec eux, il y avait ses cousins, les fils de Tante Éméla. Ils vivaient là parce qu’ils allaient à l’école en ville, alors que leurs parents habitaient à la campagne, à Balata. Avant leur arrivée, sans doute Tante Éméla aussi était là. Elle a dû profiter de l’arrivée de sa sœur pour retourner à Balata. Officiellement, les cousins étaient sur le compte de la grand-mère.

Son grand-père, ou plutôt le mari de sa grand-mère – car il n’a jamais été le grand-père de personne –, était mort avant la naissance de Tante Éméla, la cadette. C’est pour ça que les deux sœurs et leur mère avaient pris cette habitude de vivre si « serrées » ensemble. Serrées serrées. Et la maladie de sa mère, et le fait qu’elle ait passé tout ce temps avant de se marier ; ça n’avait que renforcer ce petit clan familial.

C’est pour ça que sa mère avait voulu quitter la Guyane et rentrer en Martinique. Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane.


Tout ce passage était à la deuxième personne, dans la version précédente. C’était plus immédiatement compréhensible, et ça lui permettait de moins voir à quel point on entre dans le privé. Ça lui permettait d’éviter de se poser la question de savoir si ça il le mettait ou non. (Ça je le mets ou non?)

Ce qu’il faut retenir, c’est « serrées serrées », avec la toute petite pointe d’un accent créole difficile à définir que sa mère a gardé. Serrées serrées. Trop serrées.

Et puis aussi : Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane. Il rapproche cette phrase d’une autre, un peu plus haut : « Son père, c’était quelqu’un. » C’était quelqu’un en Guyane. En Martinique, ce ne serait plus personne. Très vite, ce ne serait plus personne. 



mercredi 21 janvier 2026

Mon classique du mercredi : Malone meurt, de Beckett

Malone meurt est le premier roman de Beckett que j’ai lu – à moins que ce ne soit Mercier et Camier ; mais je crois bien que c’était Malone meurt. J’étais encore au lycée. Je l’avais acheté chez Brunel, la librairie des Mureaux ; c’est l’exemplaire que j’ai encore entre les mains. L’achevé d’imprimé est de 1969. Je ne l’ai pas commandé, il faisait partie du fonds de la librairie – depuis pas mal d’années ; je ne suis pas si vieux quand même. Mais c’était une époque où les librairies pouvaient se permettre d’avoir un fonds, bien plus important qu’aujourd’hui : il y avait moins de titres. J’ai lu Malone meurt et ça a été la première vraie rencontre avec un livre, avec le livre. C’était ça, déjà, que j’aurais voulu écrire.



mardi 20 janvier 2026

diaporama.zip ou la dépeinture poétique

Que je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement plongé dans la lecture de l’autre).

Ne soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :

Diaporama.zip ou la dépeinture poétique


Peut-être faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire. Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi, peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a vu l’exclusive regardeuse.

Jessica Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon lui « comme un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur une vision, la plus précise possible ». Il précise encore : « Dans une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ». Les ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes, peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?

« Une fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure

On y décèle quelques lueurs pas tout à fait au milieu

De chaque côté des raies beiges dorées

qui dansent un peu

Et derrière l’infime béance XL taillé en V

un dessous sage aux motifs blanc losange »

Le lecteur est ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que je qualifierais volontiers d’alternatifs, en référence à cette pratique qui se développe sur certains réseaux sociaux inclusifs et qui invite à proposer un texte dit « alternatif » à l’image postée, à l’intention et l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ». Faute de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en provoquer une autre, la nôtre. Ce regardeur aveugle que nous sommes doit-il pour autant être « cultivé », comme celui évoqué par Umberto Eco ? Il peut l’être (un peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre transparent, de même qu’« IKB », d’autant plus l’International Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème ainsi intitulé. (C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je » Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau assez différent de Jessica Quiry et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision singulière qui en invite d’autres. On lit encore, un peu plus loin, également en toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais Picasso ici est transformé en son : « J’entends le chant des galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de Picasso » car « Picasso » en effet, vous n’êtes pas sans l’avoir remarqué, commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son outil symbolique. Picasso s’écoute quand on ne peut le voir.

Il y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint : on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini partage.



lundi 19 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95

Messerschmied, au volant de sa voiture, allait chez Brunnen lorsqu’un policier armé d’un sifflet lui fit signe de s’arrêter. Il s’agissait juste d’un contrôle d’alcoolémie, mais cela suffit à provoquer la fureur de Messerschmied : ses nerfs, il avait du mal à bien vouloir l’admettre, étaient à cran. Il tenta de faire sentir à ce fonctionnaire de police à quel point il était pressé, mais comment parvenir à ce que quiconque autre que lui-même comprenne que la mission dont Messerschmied était investi – la signature du contrat – était essentielle ? Sans doute se montra-t-il involontairement grossier, car le policier devint de plus en plus intraitable et injonctif et il fallut bien, au bout du compte, que Messerschmied s’exécutât. Sa nervosité cependant lui faisait perdre le contrôle de son propre corps ; il avait beau s’évertuer, il ne parvenait à rien, et pendant ce temps l’heure du rendez-vous approchait, arrivait, serait bien dépassée ; l’occasion de signer le contrat serait une nouvelle fois perdue, gâchée, et ce avant même que Messerschmied n’arrive chez Brunnen ; ce serait bien la preuve que la faute lui incombait, à lui seul, Messerschmied ; ni Monsieur Schlehe ni n’importe qui d’autre chez Brunnen n’y était pour quoi que ce soit. Messerschmied était perdu, il soufflait, soufflait en vain sur les injonctions du policier, au point que la tête lui tournait et qu’il vit soudain, si réel qu’il aurait cru pouvoir le toucher, un animal énorme et monstrueux, d’une couleur aberrante ; ça ne faisait aucun doute, Messerschmied était en train de perdre la raison ; d’ailleurs il se mit à crier et à se débattre tandis que deux autres policiers, sortis d’on ne sait où, à moins que ce ne fussent des infirmiers, lui saisissaient fermement les bras et tentaient de le maîtriser.

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samedi 17 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 31 (les Singes rouges) : Martinique, 1937

 Changer son prénom


Elle avait changé de pays. Elle avait presque changé de famille. Et puis elle a changé de prénom. Ou plutôt : on a changé son prénom. Sans lui demander son avis.

Tante Éméla, la sœur de sa mère, trouvait que c’était trop « dur », comme prénom, Olga. Elle a estimé que ce serait mieux qu’on l’appelle par son deuxième prénom : Marie-Thérèse. Elle était comme ça, la tante, elle décidait pour sa sœur. Ou plutôt : c’est comme ça que c’était, entre les deux sœurs. Alors dès son arrivée en Martinique, tout le monde l’a appelée Marie-Thérèse, puisque c’est sous ce prénom qu’elle a été présentée. Même à l’école, elle a été inscrite sous le prénom de Marie-Thérèse.


Des années plus tard, de longues années plus tard, il a assisté à ce changement de prénom quand elle traversait l’océan. Et souvent il était prononcé avec plein d’affection, c’est sans doute pour ça qu’elle laissait dire. C’est resté son prénom d’Outre-Mer.


Ça ne lui plaisait pas mais elle n’avait que sept ou huit ans. Et on ne consultait pas les enfants, même sur ce qui les concernait directement.


Tante Éméla d’ailleurs ne s’appelait pas non plus Éméla. C’était un prénom inventé. Il croit que sur son état-civil elle s’appelait Marie-Victoire. Et sa grand-mère, qu’il a toujours entendu appeler « Tante Virgina » par les cousins de sa mère, ne s’appelait pas Virgina non plus, comme il l’a longtemps cru. Et il a eu bien du mal à retenir que son vrai prénom était en réalité Marie-Agnès.


Lui, tout le monde l’a toujours appelé « Philippe ». C’est à la fois son prénom officiel et son prénom usuel. N’empêche, parfois il a du mal à réprimer un petit sursaut de surprise quand on l’appelle « Philippe ». Il croit entendre les guillemets.


Se servir d’un autre prénom que le prénom officiel, c’était courant à l’époque. Il semblerait que ce soit un héritage inconscient de pratiques magiques ; on pourrait jeter un sort grâce au prénom, le quimbois est resté vivace longtemps aux Antilles. Mais il n’a jamais été question de ça devant elle.



vendredi 16 janvier 2026

ils se sont progressivement effacés

Une page de la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, que je suis en train de lire : « … et leur mort, en parachevant leur vie, les a fait devenir enfin pleinement eux-mêmes, c’est-à-dire rien. »



mercredi 14 janvier 2026

Mon classique du mercredi : l’Emanglom, de Michaux

Michaux a dû faire irruption au début de la vingtaine. Le premier livre que j’ai acheté, je crois bien que c’est celui que j’ai dans les mains : la Nuit remue. Ses notes de zoologie imaginaire m’ont tout de suite retenu, notamment ce fameux Emanglom.



mardi 13 janvier 2026

« Je suis écrivain. » (Écrire et publier ou pas)

Un extrait d’un projet abandonné, qui dit quand même un peu ce que je pense de l’auteur :


« Écrivain » est peut-être un métier, je ne sais pas ; en tout cas ce n’est pas le mien.

Ou alors. Comme j’admets que la publication de ce que j’écris soit conditionnée par des considérations marchandes, je suis « écrivain » quand je publie (puisque je publie). Comme les considérations marchandes ne peuvent pas m’empêcher d’écrire ce qu’il me semble devoir écrire, je ne suis pas « écrivain » quand je ne publie pas ce que j’écris.

Kafka est devenu écrivain surtout après sa mort. De son vivant, il écrivait.

Par ailleurs, la phrase « je suis écrivain » (que j’entends, que je lis souvent) me paraît du plus haut ridicule. De même, je bannirais volontiers le mot auteur de mon vocabulaire – je reconnais à son féminin autrice le mérite de souligner à quel point les deux, auteur et autrice, sont ridicules à égalité. Le texte, quand il est bon, me paraît bien plus « auteur » (je reconnais son autorité) que la personne qui l’a écrit, qui n’est jamais qu’une personne. J’écris, tout simplement. Et je publie, ou pas.



lundi 12 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 94

C’était donc la faute de Messerschmied et il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même. Il ne faisait pas ce qu’il fallait pour que le contrat fût signé. Quelque chose en lui l’empêchait d’adopter le comportement normal, ordinaire, nécessaire à la signature du contrat. C’est pour ça qu’il fallait que Messerschmied retournât chez Brunnen ; il devait y retourner jusqu’à ce que le contrat fût signé. Il devait y retourner et il y retourna. Il était tenaillé par l’angoisse mais il y retourna en essayant de ne rien montrer. Il fut comme d’habitude accueilli par Monsieur Schlehe qu’il suivit jusqu’au salon de réception. Il lui semblait qu’il faisait illusion ; Monsieur Schlehe ne semblait pas avoir conscience de l’état d’esprit de Messerschmied. C’était d’ailleurs bien plus qu’un état d’esprit : c’était une sensation physique qui lui serrait tout le thorax. Messerschmied était assis, penché sur le contrat ; en face de lui Monsieur Schlehe attendait, peut-être était-il dans un état comparable, Messerschmied n’aurait pu le dire, il ne parvenait plus à regarder Monsieur Schlehe, il n’y parvenait plus au point que, d’un coup, son corps fut paralysé par la douleur ; c’était comme si des griffes acérées s’étaient enfoncées dans la chair de son dos, au point que Messerschmied ne pouvait plus bouger, n’osait même plus pousser un cri.

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dimanche 11 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 30 (les Singes rouges) : Martinique, 1937

 Se faire ses nattes toute seule


Dès leur arrivée, ses parents sont partis tous les deux. A l’Anse Noire. Deux semaines, peut-être. C’était peut-être deux semaines, ça n’était peut-être que deux semaines mais ça lui a paru une éternité. Ils l’avaient laissée à la famille. A sa famille.

Sa famille, c’étaient des inconnus.

Quand elle est rentrée de l’école, on lui a dit qu’ils étaient partis en vacances. Elle n’a pas compris. Elle s’est sentie abandonnée.


C’était sa grand-mère qui la coiffait. Ses cheveux, c’était une « tignasse », une « paillasse » ; c’était du « crin », du « foin ». Elle insiste sur chaque mot. Il sent les cheveux tirés rien qu’à son ton. Ce sont des mots qui tirent les cheveux.


Il se dit que la grand-mère n’était pas habituée : elle était, elle est restée sa seule petite-fille ; sa tante n’avait que deux garçons. Les garçons ça devait être tête coco sec à cette époque. Elle était sa seule petite-fille.


Il se relit. C’est bien de lui, ça, cette façon de trouver des excuses.


Même Mane, son cousin germain de son âge, celui avec lequel elle a passé le plus clair du reste de son enfance, même lui, il disait qu’elle avait une drôle de couleur. Il la trouvait verdâtre.


On fait, on faisait beaucoup de réflexions sur le physique, aux Antilles. Sur la couleur, sur les cheveux. Même lui, il s’en souvient. C’était comme ça.

S’il y pense, encore aujourd’hui, sa couleur est une question.


Elle a décidé de se peigner et de se faire ses nattes toute seule. Elle a appris à se débrouiller toute seule définitivement. Elle n’avait que huit ans.



vendredi 9 janvier 2026

court toujours (337)

L’homme et le lampyre sont deux espèces dont l’évolution peut être qualifiée de néoténique. En dehors de ça (et de leur goût commun pour les escargots), c’est un de leurs rares points communs : seul le lampyre est naturellement lumineux.



mercredi 7 janvier 2026

Mon classique du mercredi : le Sous-sol, de Dostoïevski

Je triche : je n’ai pas encore ou plutôt toujours pas lu le Sous-sol – il m’attend derrière moi, mais dans une autre traduction. C’est le tout premier texte que j’ai dit sur scène, au lycée – je dis « sur scène » mais je commençais dans la salle, au milieu du public. Et c’était mon professeur de l’époque qui mettait en scène ce spectacle : elle s’en souvient encore, ma chère Danielle, c’est elle-même qui l’évoque dans l’entretien publié à la suite de Face à rien, tout récemment, au Facteur Galop. Ça commençait comme ça.

Et sous la vidéo, une photo d’époque, prise lors d’une répétition.




mardi 6 janvier 2026

Bravo Bravo

Cette fin de 2025 m’aura vu lire notamment les deux derniers tomes de l’Espoir malgré tout, d’Émile Bravo. C’est Spirou (et Fantasio, et Spip) avant Spirou : pendant la guerre. C’est merveilleux de justesse. De justesse historique sans doute aussi (je ne suis pas spécialiste), de justesse humaine à coup sûr. Un mélange de courage naturel et de candeur chez Spirou qui, sans vraiment tout comprendre tout de suite de ce qui se passe autour de lui (ce n’est qu’un adolescent), sait d’instinct quelle décision est la plus juste – il y a là un remarquable travail, discret, sur le point de vue narratif : l’histoire aurait été toute autre si Bravo avait choisi Fantasio comme personnage focal. L’évolution, aussi, des personnages, au fil du temps. La profondeur des personnages secondaires – qui ne le sont pas. Le dessin, une ligne claire résolument rétro, est efficace et beau. Une grande réussite, d’autant plus qu’elle est lisible par tout le monde. Il ne me reste plus qu’à acquérir le Journal d’un ingénu, qui précède toute la série, et je relirai les cinq albums dans la foulée.



lundi 5 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 93

Messerschmied cependant ne tarda pas, cette fois encore, à retourner chez Brunnen. À chaque fois, il s’était laissé arrêter par… il n’aurait su dire par quoi, pour peu qu’il se fût honnêtement posé la question. Rien, en réalité, si l’on considérait les choses avec un tant soit peu de sérieux, absolument rien ne s’opposait à la signature du contrat avec les établissements Brunnen, puisque les deux parties, Brunnen d’un côté, Messerschmied de l’autre, étaient d’accord sur les termes dudit contrat et sur la pertinence de sa signature. Par quoi donc cette signature avait-elle donc été empêchée jusque-là ? C’était impossible à dire. Plutôt : c’était impossible à concevoir. Messerschmied, fort de cette conviction – mais était-ce à proprement parler une conviction ? – sortit de l’ascenseur, non sans une certaine méfiance, dont il ne parvenait à se défaire. Il croisa dans le couloir un individu qui manqua de le percuter. Du moins fut-ce l’impression de Messerschmied car l’individu, de son côté, se contenta d’un salut familier à l’adresse de Messerschmied. Messerschmied n’avait pas repris son chemin que le même individu, repassant en sens inverse à une vitesse proprement déraisonnable, le frôla de nouveau. Il paraissait parfaitement sûr de lui, contrôlant une situation qui paraissait au contraire éminemment dangereuse à Messerschmied, lequel, échaudé par ses précédentes expériences, fit demi-tour. Mais faire demi-tour, en l’occurrence, c’était renoncer à la signature du contrat. Renoncer à la signature du contrat ? Et pourquoi ? Parce qu’un individu pressé l’avait par deux fois effleuré dans le couloir, sans du tout le heurter comme le craignait Messerschmied ? C’était ridicule. Ridicule et honteux : Messerschmied n’était pas homme à renoncer pour d’aussi oiseuses supputations. Aussi fit-il sur-le-champ demi-tour, un demi-tour un peu brutal peut-être, un demi-tour peut-être certes trop imprévisible.

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