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samedi 4 juillet 2026

Souvenirs de ma mère, 55 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942-43

 Perdre la tête


Après sa première congestion cérébrale – son premier AVC –, son père avait perdu la vue. Il l’a retrouvée par la suite. Mais il avait encore sa raison.

Elle ne sait plus si ça s’est passé après la deuxième ou la troisième congestion cérébrale. Mais en final c’est la tête qu’il a perdue. Il ne reconnaissait pas les gens. Elle se souvient qu’une fois sa marraine était à la maison et qu’il l’a appelée « monsieur ».

Il ne faisait plus rien.

Si, sa femme et sa fille, il les reconnaissait encore.

Elle, elle faisait ses affaires, très occupée à cette époque par ses activités avec les Âmes vaillantes. Il la regardait. Il disait : « elle rentre, elle sort, elle rentre, elle sort ».

Il n’y avait pas de conversation possible avec lui. De toute façon il n’avait jamais été bavard, sauf avec ses amis, quand il prenait son ti-punch. Ils venaient encore le voir. Il leur parlait, mais elle ne sait pas de quoi.

Elle se désintéressait de lui. Il ne s’intéressait plus à elle. A la maison il ne fallait pas faire de bruit à cause de lui.

Et quand elle avait besoin d’une autorisation pour une sortie, sa mère lui disait : « Va demander à ton père. » Il la regardait d’un air ahuri et puis il finissait par lui dire d’aller demander à sa mère. Comme ça elle n’obtenait rien.

Par la suite elle a regretté de s’être désintéressée de lui.


Ça il le sait. Il le sait depuis longtemps.


En final c’est la tête qu’il a perdue. En final c’est la tête qui l’a perdu.



samedi 27 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 54 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942

 Se demander de quoi parle Audrey Pulvar



Vers cette époque, un jeune prêtre, l’abbé Pulvar, a eu l’idée d’organiser des mouvements de jeunesse chrétienne pour les jeunes des Terres Sainville : la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), la JEC (jeunesse étudiante chrétienne) et les Âmes Vaillantes. Elle devait avoir treize ans environ. Elle a adhéré aux Âmes Vaillantes. (Il y avait déjà des scouts, qui étaient pris en charge par un autre prêtre.) Aux Âmes Vaillantes, elle a eu tout de suite une place importante grâce au piano. Elle jouait lors de saynètes pour les parents, à la salle paroissiale, elle accompagnait les chansons au piano. Souvent les filles chantaient trop lentement et elle, elle jouait trop vite, parce qu’elle avait le trac.


Elle avait commencé le piano à quatre ans, à Cayenne. C’était une idée de sa mère. Ça se faisait, dans les bonnes familles. Au retour en Martinique, sa mère lui a fait prendre des cours chez son amie Madame Alphonsine.


En se relisant, il se dit qu’il va retirer ce nom propre. Quel intérêt ? Oui, il va le retirer. Ça n’apporte rien. Et puis il se souvient de l’histoire de Jeannot Alphonsine. Quand il était petit et qu’il s’amusait à faire des grimaces et à loucher, sa mère lui disait : « Je t’ai déjà raconté l’histoire de Jeannot Alphonsine ? » Oui, elle la lui avait racontée. Il se souvient que Jeannot s’amusait tout le temps à loucher. Et plus tard, quand sa mère a revu Jeannot grand, il louchait pour de bon. Ce n’était plus pour jouer.

Il ne demande pas à sa mère qui était Jeannot par rapport à la dame qui lui donnait des cours de piano. Il repense juste à ça : faire et refaire, exprès, jusqu’à ce qu’un jour ce ne soit plus exprès. Jusqu’à ce qu’un jour on n’en ait plus conscience. Peut-être que c’est une leçon d’écriture. Peut-être même que c’est une leçon de vie.


Comme il n’y avait pas de piano à la maison, elle allait s’exercer chez les uns chez les autres. Elle a longtemps piétiné. Elle aimait surtout jouer toute seule, à l’oreille, les airs à la mode.


Qu’est-ce que c’était, les airs à la mode ? Elle s’en souvient ?

Besame mucho, Ambiance... La Paloma, aussi, que sa mère aimait beaucoup.

Il se souvient de la Paloma en même temps que de sa grand-mère. La Paloma, adieu. La Paloma, je t’aime.

Ambiance, c’était In the mood de Glenn Miller. On traduisait les titres. Lui aussi il a essayé de le pianoter à l’oreille, au début de l’adolescence.


Sa grand-mère l’accompagnait systématiquement chez Madame Alphonsine, jusqu’à ce que, vers douze ou treize ans, elle réclame à y aller toute seule ; elle était bien assez grande. On a feint d’accepter, mais la fois suivante elle a aperçu sa grand-mère dans une rue parallèle, qui essayait de se cacher, à chaque carrefour. A Fort-de-France, toutes les rues sont parallèles ou perpendiculaires, comme dans les villes américaines.


Elle a arrêté les cours de piano à la mort de sa grand-mère, elle avait quinze ans. Quand elle est entrée au lycée, elle a eu envie d’avoir un vrai professeur de conservatoire. Ça n’a pas abouti. Elle est restée à jouer à l’oreille. A cette époque, les partitions étaient très rares.


Les répétitions pour les chants avaient lieu chez ses parents. C’était agréable. Ça changeait de l’ambiance habituelle.

Grâce aux Âmes Vaillantes, elle a pu sortir un peu de chez elle. Respirer. Jusqu’à la mort de sa grand-mère.

Elle a même pu aller à la mer. Sa mère avait du mal à la laisser y aller. Au fond, elle devait avoir peur qu’elle se noie. Elle a quand même accepté qu’elle participe à un camp de huit jours au Lazaret, parce que Tante Rose y envoyait sa fille Cilotte.

Il y avait plein d’enfants, et pas grand-chose à manger. Une fois, elle a volé à la cuisine. Un bout de viande émergeait de la soupe. Quelqu’un est arrivé. Elle l’a vite englouti, elle s’est brûlée.

Il y avait une ambiance fantastique. On chantait autour du feu de camp.


C’est pour ça, bien sûr, c’est pour ça que lui aussi il est allé aux scouts. C’est à ça qu’il tient son goût de la nature.


Ce sont de bons souvenirs. Il a souvent entendu sa mère les raconter. Ce sont un peu les siens aussi. Des souvenirs de souvenirs. D’ailleurs souvent quand il voit Audrey Pulvar à la télé, il pense à l’abbé Pulvar et aux Âmes vaillantes, et c’est tout juste s’il ne se demande pas de quoi elle parle.



samedi 20 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 53 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1942 ? 43 ?

 Avoir les nerfs malades



Une fois, son professeur de physique-chimie a été très injuste. En tout cas c’est comme ça qu’elle l’a ressenti. Elle lui a mis une mauvaise note pour un schéma qu’elle avait fait avec soin mais qu’elle n’avait pas eu le temps de repasser à l’encre. C’était un jeudi et ce jour-là elles étaient toujours surchargées de travail. Mais elle s’était vraiment appliquée et son schéma était parfait à ses yeux. Elle était dans une telle rage qu’elle lui a voltigé son cahier à la figure. Son professeur l’a envoyée chez la directrice, qui a doublé la colle. Elle a passé des mois de samedi après-midi en colle, parce qu’elle avait aggravé son cas en toisant de sa haute taille la directrice, qui était petite.


Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire. Maintenant qu’il est professeur, elle résonne encore plus. Il a fallu un sentiment d’injustice très fort pour qu’elle fasse une chose pareille. Sans doute le monde entier était-il injuste, à ses yeux de préadolescente.

C’est vrai, ce mot-là non plus n’existait pas à l’époque.


La surveillante de colle, c’était madame Zabulon, qui était une amie de la famille. Elle était très gentille avec elle. Il faut dire que c’était la sœur d’Yvonne.


Il reparle de cette histoire avec elle. Ce professeur, c’était une femme, noire, et elle finit par lui dire qu’au fond d’elle, elle avait l’impression que là encore il y avait un préjugé raciste à l’endroit de la petite mulâtresse blanche qu’elle était. C’est la première fois qu’elle parle de racisme en racontant cette histoire.


Il a écrit tout naturellement « là encore », en pensant à Saint-Joseph de Cluny, en Guyane, chez les sœurs, bien blanches. Ce n’y était pourtant pas le même racisme. Mais si : le racisme est toujours le même.


On disait qu’elle avait « les nerfs malades ». Le docteur Véry (c’était un cousin de Tonton André, le mari de sa tante) lui faisait des piqûres pour la calmer. Ça la calmait tellement que l’après-midi elle dormait en cours. Un jour, elle lui a dit : « Vous n’en avez pas assez de voir mes fesses ? Elles doivent ressembler à une passoire. »



samedi 13 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 52 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France ; 1941-42

Écouter des avis



Après le certificat d’études, sa mère l’a fait inscrire au cours supérieur première année, à l’école de filles juste en face de chez eux, au lieu de la faire entrer en sixième au Pensionnat Colonial, le lycée de jeunes filles de Fort-de-France. Le but, c’était de la garder le plus près d’elle possible.

Le but a toujours été celui-là.

Le niveau était très faible, au cours supérieur. Elle y a perdu son temps. Au bout d’un an, sa marraine – elle était institutrice – a dit qu’il fallait la faire inscrire en cinquième au Pensionnat Colonial. Elle a passé un examen pour entrer en cinquième, elle a été admise.

Il y avait des avis qui comptaient, autour de sa mère. Parfois même ils étaient bons.

Elle a eu du mal à s’adapter. Elle n’avait pas fait d’anglais au cours supérieur. En quatrième, l’espagnol lui a déplu ; elle trouvait l’accent ridicule.

Ce n’était pas une élève brillante, sauf en grammaire, en dissertation et en orthographe. C’était aussi assez bien en histoire géographie et très bien en dessin. Mais elle était nulle en maths. Aux mots « mathématiques » ou « problème », c’était comme une porte qui se refermait dans sa tête. Elle aimait juste faire les croquis en géométrie et en physique, parce que c’était du dessin.


Oui, bien sûr que dans sa tête il repense à ses propres bulletins de collège.

Bien sûr que lui aussi, il était très bon en français et en dessin.



samedi 6 juin 2026

Souvenirs de ma mère, 51 (les Singes rouges) : Martinique ; 1941

Se préparer des remords



Ce doit être vers cette époque qu’ils ont appris la mort de la femme de Thébaldo. Thébaldo, c’était le frère de son père, avec lequel il n’avait pas de relations, dont elle se rappelle juste une ou deux visites sans chaleur et la silhouette grande et maigre, noire. Il était déjà mort, lui aussi. Il avait des enfants déjà adultes d’un premier lit mais c’était sa seconde femme qui venait de mourir, et elle laissait deux petits garçons plus jeunes qu’elle. C’étaient ses cousins germains mais elle ne les connaissait pas. Ils s’appelaient Léon et Serge. Leurs aînés ne manifestaient aucun intérêt pour eux. Son père avait été nommé subrogé tuteur, et les enfants, ses neveux, ont été amenés chez lui. Le petit Serge qui n’avait que trois ou quatre ans pleurait beaucoup. On les a installés dans sa chambre à elle. Ça ne lui plaisait pas du tout. Elle ne les connaissait pas. Pour elle, ses cousins, c’étaient Mane et Marcel. D’ailleurs elle entendait sa tante dire à sa mère qu’on ne pouvait pas les garder. C’était vrai, en fait : le père était malade et la grand-mère déclinait, elle ne voyait plus clair. Finalement le père a été démis de sa fonction de subrogé tuteur, qu’il ne pouvait de toute façon pas assurer, et les enfants ont été confiés à l’orphelinat. Quand ils sont allés les voir, elle se souvient qu’ils étaient vêtus de blouses grises et qu’ils ne parlaient pas.

Elle a beaucoup regretté son manque d’attention à leur égard, après coup. Ils étaient tout petits, et orphelins.

Et peut-être, dans l’esprit de certains, des enfants d’assassin.


Quand on lui demande de quoi parlent ses livres, maintenant il répond « d’identité ». Au début il disait « mauvaise conscience », maintenant il dit « d’identité ».



dimanche 31 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 50 (les Singes rouges) : le Vauclun, Martinique ; 1941

Se retrouver dans le manguier



Elle a passé son certificat d’études à l’école Perrinon, dans la classe de Madame Caffié, à Fort-de-France. Elle a réussi l’examen.

Pour la récompenser, Monsieur et Madame Giban, des amis de ses parents, l’ont invitée à venir passer un mois de vacances dans leur maison du Vauclun. Elle y a été traitée comme une princesse. Les boutons des taies d’oreiller étaient en or. Monsieur et Madame Giban avaient « fait » la Guyane, comme ses parents. « Papa Laurent » l’emmenait à la plage. Leurs neveux et nièces, qui étaient de jeunes adultes, l’emmenaient en tilbury. A cause de la guerre, il n’y avait pas d’essence. C’était la fête.

On lui a fait connaître une petite cousine à eux, du même âge, qui venait jouer avec elle. À douze ans, elle suçait encore son pouce. À elle, qui à douze ans jouait encore à la poupée, ça lui paraissait bizarre de sucer encore son pouce. Elles se retrouvaient souvent dans le manguier. Elles avaient le même goût et le même talent pour grimper aux arbres.


Il n’a jamais vu sa mère grimper aux arbres. Elle savait grimper aux cocotiers, en enserrant le tronc entre ses pieds. C’est surtout son père à lui, qui raconte ça. Ça l’épatait.

Lui aussi il serait facilement tombé amoureux d’une fille qui grimpe aux cocotiers avec ses pieds.



Le Carbet. Le Vauclun. Ces noms de commune sont aussi des noms de petits souvenirs à lui. Eloignés l’un de l’autre, de part et d’autre de l’île : Carbet 82, Vauclun 70. Au Vauclun il goûte un peu d’oursin dans la barque d’un pêcheur. Il a sept ans.

L’oursin on dit chadron. C’est chardon, à cause des piquants, mais avec une métathèse.



samedi 23 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 49 (les Singes rouges) : Le Carbet, Martinique ; 1940

Se promener sur la plage en dormant



Pour leur faire oublier cette opération, Yvonne, la femme d’Emile, les a gentiment invités, Mane, Marcel et elle, à passer des vacances au Carbet, dont elle était originaire. La maisonnette était sur la plage. Il y avait avec eux deux des nièces d’Yvonne, qui avaient le même âge. Ils faisaient des promenades en canot avec un pêcheur. Elle se souvient que le pêcheur s’amusait à balancer le canot en leur faisant chanter A la pêche aux moules avec les mains en l’air pour faire les gestes de la chanson, sans se tenir aux bords du canot. Elle n’en menait pas large.


Il n’y a jamais eu de moules en Martinique, sauf dans les chansons. Ça n’étonnait personne.


Le soir, ils dînaient sous les arbres. Ils dormaient sur des matelas par terre. C’était très simple et très charmant.


La nuit, sans réveiller personne, elle enjambait la fenêtre pour aller se promener sur la plage, tout en dormant. Elle était somnambule. C’est Yvonne qui s’en est rendue compte.


Ce souvenir dont elle ne peut pas vraiment se souvenir, puisqu’elle dormait, c’est aussi un des siens à lui. Il a depuis toujours ce souvenir de sa mère, un peu plus âgée que lui, qui se promène sur la plage en dormant.



samedi 16 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 48 (les Singes rouges) : Fort-de-France, Martinique ; 1940

Rester digne


Peu de temps après la communion solennelle, le médecin a décidé qu’il fallait les opérer, tous les trois ; Mane et elle des amygdales, et le petit Marcel des végétations.

Sa tante a donc pris rendez-vous dans une clinique de bonne réputation. A cette époque, à cause de la guerre, les Antilles étaient très mal approvisionnées. C’est sans doute pour ça qu’il a été décidé que ces opérations se feraient sans aucune anesthésie, puisque c’était bénin. A vif, donc. Ils devaient passer l’un après l’autre, le plus jeune en premier. Le petit Marcel a tout enduré sans rien dire. Ensuite est venu son tour à elle. Elle se souvient encore de la douleur en le racontant. En plus, il lui en était resté un morceau sanguinolent qui pendait à l’extérieur, juste retenu par un filament de chair. Elle ne disait rien, elle espérait s’en défaire toute seule. Mais le chirurgien s’en est aperçu et il s’en est ensuivi une course-poursuite entre le médecin qui voulait en finir et elle qui n’avait qu’une idée : fuir ! Puis est venu le tour de Mane qui avait intérêt à rester digne après l’intermède de la course.

C’était une famille où l’on attendait de chacun cette qualité : la dignité. Même des enfants.

Ils sont restés en convalescence à la maison à sucer des morceaux de glace pendant la cicatrisation. Évidemment ils n’arrivaient pas à manger normalement.


S’il écoute bien ce qu’il y a au fond de sa pensée, il entend ceci :

Les enfants ont

au fond de la gorge

quelque chose que les adultes n’ont plus

et qu’ ils veulent leur arracher.



samedi 9 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 47 (les Singes rouges) : Fort-de-France, Martinique ; 1940

Faire sa communion et des lékétés



Ce passage-là, il ne peut vraiment pas le garder. C’est trop simplement un souvenir familial. C’est un bon souvenir pour elle, mais ça n’a d’intérêt que pour la famille.


C’est sa communion solennelle, avec son cousin Mane, à la Cathédrale Saint-Louis, à Fort-de-France. Le souvenir est d’une grande précision. Elle peut encore tout raconter dans les moindres détails : les trois jours de retraite qui précédaient l’événement, le défilé par ordre de taille (elle et son cousin étaient parmi les plus grands), le campement précaire chez une cousine parce qu’ils habitaient trop loin de l’église, la longue robe en organdi qu’elle portait, offerte par sa marraine, le voile de tulle bordé de dentelle sur sa tête couronnée de petites roses blanches et le regret, malgré les réclamations des enfants, de n’avoir pas été photographiée, la colère terrible de sa tante qui jugeait raté le travail de la première couturière (il avait fallu en engager une deuxième), le chocolat pour les enfants, le matin de la cérémonie, sur une belle table nappée de blanc, et le magnifique lustre dont les parents avaient fait l’acquisition à cette occasion, dont quelques lampes sont tombées et se sont écrasées avec fracas, parce qu’à l’étage au-dessus de la vieille maison créole aux plafonds de bois, avec ses cousins, la communiante s’adonnait à toutes sortes de glissades, culbutes et autres lékétés.


Les lékétés ce sont des galipettes.


Il ne peut pas vraiment le garder mais il ne pouvait pas l’effacer complètement non plus. On n’efface pas les souvenirs des enfants qui font des galipettes.



samedi 2 mai 2026

Souvenirs de ma mère, 46 (les Singes rouges) : Martinique, Guadeloupe, Dominique ; 1940

Partir en dissidence


A la maison, c’était très triste.

Son frère Maurice vivait sa vie de son côté. C’était un adolescent difficile. Quand il a dû redoubler sa seconde, sa bourse lui a été retirée. Il a refusé de redoubler. Il voulait faire de la musique de bal. Il se sauvait de la maison pour aller répéter avec des amis. Le début d’un rêve dont le point culminant a déjà été évoqué plus haut dans ces pages, et dans le dos de Luis Armstrong. Il rêvait d’avoir son propre orchestre. Brièvement, il l’a eu. De l’autre côté de l’océan.


Les parents ont décidé de le faire entrer dans la vie professionnelle, sur les conseils d’un ami dont le fils était directeur du centre de météorologie à la Guadeloupe. Après un stage à Fort de France, Maurice est donc parti à la Guadeloupe. Il donnait peu de nouvelles. Il a fini par n’en plus donner du tout.

La mère s’inquiétait. On savait par Radio Bois Patate que des jeunes partaient « en dissidence » rejoindre les Antilles anglaises d’où ils étaient emmenés ensuite en Angleterre auprès du Général de Gaulle. On a fini par apprendre qu’en effet Maurice était à la Dominique, d’où il est revenu un peu plus tard, sans toutefois avoir rejoint l’Angleterre, mais avec une femme qu’il avait épousée grâce à l’autorisation de son colonel – il avait dix-neuf ans.



samedi 25 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 45 (les Singes rouges) : Martinique ; 1939

Poser la tête sur la table



C’est pour ça qu’elle sait si peu de choses sur son père, sur la famille de son père. C’est pour ça qu’il sait si peu de choses sur son grand-père, et sur sa famille. Il en parlait très peu. Ça n’avait pas l’air de l’intéresser. Mais peut-être après tout qu’il lui en aurait parlé plus tard, s’il en avait eu la possibilité. Peut-être que ce qu’il avait à en dire n’était pas à dire à une enfant de même pas dix ans.

En tout cas, contrairement à sa femme dont la famille était omniprésente, il ne recevait à la maison aucun membre de la sienne.


Plus tard, la sœur de son grand-père (de son grand-père maternel à elle, bien sûr) lui a raconté que le père de son père, son grand-père qu’elle n’a jamais connu, était mort assassiné. On l’avait retrouvé chez lui, la tête à côté de son bol, sur la table.


Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire, l’histoire de son arrière-grand-père, qui ne mérite pas qu’on appelle cela une histoire, puisqu’on ne sait rien de plus.

Avec le temps, une pensée lui a traversé l’esprit, qu’il vient d’essayer de rendre par l’ambiguïté de l’expression qu’il a employée. Il n’a pas précisé « la tête séparée du corps ». Il s’est dit que peut-être la réalité n’était pas si horrible. Peut-être que c’est son imagination de petite fille qui lui a fait voir cette image – il ne sait pas comment dire autrement : lui aussi il a cette image de la tête coupée et posée à côté du bol, sur la table. Peut-être qu’on lui a simplement dit « la tête à côté de son bol », et que c’est elle qui a imaginé qu’elle était séparée du corps. Il ne le lui demande pas aujourd’hui : comment se souviendrait-elle des termes exacts que la grand-tante a employés ?

Mais maintenant il se dit que c’est parce qu’il s’agit de son arrière-grand-père, son arrière-grand-père à lui, lui à qui il n’est jamais rien arrivé ; comment lui imaginer une fin aussi extraordinaire ? Il n’a pas assez d’imagination pour lui-même, et ceux qui lui sont proches en font les frais. Peut-être l’arrière-grand-père a-t-il vraiment été décapité par son assassin. Peut-être celui-ci a-t-il fait exprès de disposer sa tête à côté de son bol, bien en évidence sur la table. Ces choses-là aussi arrivent, parfois, dans ce qu’on appelle la réalité.


Le plus terrible, peut-être, c’est que les soupçons se sont portés sur l’un de ses fils. L’un des frères de son grand-père. Pour une histoire d’héritage, sans doute. Mais des soupçons, rien de plus.

Elle se souvient qu’une fois un homme est venu à la maison, grand et maigre, noir. C’était le frère en question. Elle ne l’a su qu’après. Ce dont elle se souvient, c’est que son père l’a reçu très froidement.


Il l’appelle.

Justement elle a cherché sur Internet les traces d’un drame. Mais il y a tellement peu de précisions à quoi se raccrocher.

Lui aussi il cherche, tout en lui parlant au téléphone.

Google. Il y a un Louis-Faustin mort en 1899. C’est le même nom que l’arrière-grand-père, patronyme compris. Tout le monde l’appelait Papillus, mais pour l’état-civil, c’était Louis-Faustin. Mort en 1899, c’est possible. D’après Internet, il aurait épousé une certaine Julie dont le nom de jeune fille est familier à sa mère, en effet ; d’après elle ce devrait être ça. D’ailleurs il vérifie : c’est un nom attesté en Martinique. Louis-Faustin serait né en 1838, Julie en 1845. On n’a pas d’indications de lieu, ni de naissance ni de décès. On n’a pas non plus la cause de la mort de Louis-Faustin, à 61 ans. Le site – c’est un site de généalogie auquel il n’a qu’un accès limité – n’indique qu’un seul enfant : Jules Raymond.

Ça, en revanche, ça ne lui dit rien du tout, à sa mère. Il y avait plusieurs enfants. Il y en avait forcément plusieurs puisque sa femme, Julie peut-être, a quitté son grand-père en emmenant juste sa fille. Elle aussi, elle est partie au Venezuela. A cette époque, beaucoup d’Antillais partaient travailler au Venezuela. C’était une sorte d’Eldorado. Ça passait pour un pays riche en tout cas.

Mort en 1899. Pour que cette mort ait marqué les esprits au point que quarante ans plus tard, ça reste un sujet tabou, c’est qu’elle devait avoir quelque chose de mémorable. Alors la tête séparée du corps, disposée à côté du bol, sur la table, dans la campagne profonde des Antilles de la fin du XIXe siècle, oui, c’est très possible.


La tête séparée du corps. Comme le chaton de la rue Lallouette, à Cayenne. Perdre la tête. Perdre la tête.



samedi 18 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 44 (les Singes rouges) : Fort-de-France, Martinique ; 1939

 N’être plus le même



En 1939, elle avait dix ans, son père a fait trois congestions cérébrales coup sur coup. Il a failli mourir. Il est resté très diminué. Il n’était plus le même.


Il écrit « congestions cérébrales » parce que c’est le mot qu’il lui a toujours entendu employer. Aujourd’hui, on dirait AVC. Mais que son grand-père, un homme né en 1876, ait fait trois AVC, ça lui paraît vaguement anachronique.


Toute la responsabilité du commerce et du ménage est retombée sur sa femme. Avec la guerre, les marchandises n’arrivaient plus. L’épicerie périclitait.

Peu à peu, la maison se transformait en hôpital. Le père, très malade, était alité la plupart du temps. La grand-mère, déjà très âgée et qui faisait ce qu’elle pouvait pour aider, a fait une mauvaise chute et s’est cassé le bras. Il n’y avait rien pour lui faire un plâtre ou une attelle.

Avec son cousin Marcel, elle a couru dans toutes les pharmacies de Fort de France pour ne trouver finalement qu’un paquet d’ouate qu’un pharmacien de Sainte-Thérèse (à l’opposé des Terres Sainville) a pris dans sa réserve personnelle et a donné aux enfants, pour leur grand-mère.

Le médecin a mis deux petites planches au bras de la grand-mère en guise d’attelle. Le bras ne s’est jamais consolidé. Avec la pénurie alimentaire, la grand-mère s’est affaiblie.



samedi 11 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 43 (les Singes rouges) : Martinique, 1939

 Taper quand il faut



Quand elle était en CM2, elle se souvient qu’elle faisait le trajet de l’école avec Marie-Louise Bottius, et peut-être aussi Marie Arnuel. En descendant des Terres Sainville, elles croisaient des garçons, qui montaient vers leur école. Ils lui tiraient les nattes et se moquaient d’elle. Les copines se sauvaient.

Une fois, elle a fait face, toute seule. Elle avait un vieux cartable décousu dont l’armature dépassait du cuir. Elle a sorti la tringle métallique qui servait d’armature et elle a lardé le garçon de coups. Après ça elles ne l’ont plus vu pendant plusieurs jours.

Et puis un beau jour, voilà le garçon qui arrive avec sa mère. La mère lui a demandé des explications sur l’état dans lequel elle avait mis son fils. Elle lui a dit clairement et poliment comment les choses s’étaient passées. La mère s’est tournée vers le garçon pansé de partout : « Tu ne m’avais pas raconté ça comme ça ! » Elle s’est excusée, elle avait tout le temps des soucis avec lui.

Elle a raconté cette histoire à sa mère, et celle-ci, pour éviter les problèmes, a demandé à un voisin agent de police s’il voulait bien accompagner sa fille quand il pouvait.


Pourquoi ne supprime-t-il pas cette anecdote ? Ce n’est qu’une anecdote. Une anecdote qui fait partie de la mythologie familiale, il a souvent entendu cette histoire. Ce n’est pas une raison pour la faire lire à tout le monde. Mais elle lui parle, cette anecdote. Il se souvient des emmerdeurs de l’enfance. Il regrette sûrement de n’avoir pas tapé. Il faut taper enfant, tant qu’il en est encore temps. Plus tard c’est trop grave, et il n’y a plus personne en face pour se faire taper dessus. Il n’y a que le vide en face.