samedi 14 février 2026

Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Fort-de-France, les Terres Sainville, 1938-1939

 Se raconter des histoires


Le soir, avec son cousin Mane, assis sur le balcon de la maison des Terres Sainville, ils se racontaient leurs aventures d’avant la Martinique, elle en Guyane, lui à Boston.

Oui, à l’époque où elle était en Guyane avec ses parents, Tante Éméla et son mari étaient partis travailler aux États-Unis, à Boston. Mane, qui avait son âge, était né là-bas. Mais ils étaient rentrés en Martinique avant eux.

Bien sûr c’étaient surtout des aventures imaginaires, d’ailleurs Mane n’avait que deux ans quand il a quitté Boston. Elle ne se rappelle pas ce qu’ils se racontaient mais elle se souvient que c’était passionnant. Le petit Marcel écoutait.

Et puis sa grand-mère arrivait, sa timbale en argent à la main, pleine d’eau. (Elle a encore cette timbale, elle l’a gardée.) Elle disait : « C’est l’heure de la prière. » Ils s’exclamaient : « Déjà ? »

A l’intérieur de ces guillemets, l’accent, l’intonation. Il l’entend, même en se relisant il l’entend, mais il ne peut pas la reproduire par écrit.

C’était la prière du soir. Il y avait aussi une prière du matin mais elle s’en souvient moins bien. C’était sa mère qui la leur faisait faire.

Pendant la prière du soir, sa grand-mère était dans sa berceuse et tous les trois ils étaient à genoux tout autour.


Même lui pour un peu il oublierait de préciser qu’une berceuse c’est un fauteuil à bascule, un rocking-chair. On appelle ça une berceuse.


A chaque fois qu’ils répétaient « priez pour nous », son grand frère Maurice passait sa tête par la porte et, pour se moquer, criait « pied-poule ! » qu’il déclinait ensuite en « pied-canard ! » « pied-cochon ! » Toute la ferme y passait.

Pour bien comprendre pourquoi c’est drôle, il faut entendre la voix de petits enfants antillais répéter « priez pour nous » en avalant les mots pour en avoir plus vite fini.


Il a les voix, les accents dans la tête. Bien sûr il ne peut pas les reproduire par écrit mais même à l’oral, il ne saurait pas bien le faire. Si un jour on lui demande de lire ce passage à l’oral, il ne saura pas bien le faire.

C’est peut-être là, entre cette capacité à entendre et cette incapacité à reproduire que quelque chose se joue. Mais il ne faut pas lui demander quoi.



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