Vivre serré
En Martinique aussi il y avait une école Saint-Joseph de Cluny, comme celle où elle allait à Cayenne. Mais on n’a pas pu l’y inscrire : ses parents n’avaient plus les moyens. Son père était désormais à la retraite. Quel âge avait-il ? Il devait avoir soixante ans, vraisemblablement, et sa retraite de douanier. Du coup ils n’avaient plus de logement de fonction, il fallait payer un loyer. Et de façon générale la vie était beaucoup plus chère qu’en Guyane.
Ils ont emménagé dans un logement qu’occupait sa grand-mère, à la Cité des Bons Enfants, route de la Folie. C’est dans la périphérie de Fort-de-France. Avec eux, il y avait ses cousins, les fils de Tante Éméla. Ils vivaient là parce qu’ils allaient à l’école en ville, alors que leurs parents habitaient à la campagne, à Balata. Avant leur arrivée, sans doute Tante Éméla aussi était là. Elle a dû profiter de l’arrivée de sa sœur pour retourner à Balata. Officiellement, les cousins étaient sur le compte de la grand-mère.
Son grand-père, ou plutôt le mari de sa grand-mère – car il n’a jamais été le grand-père de personne –, était mort avant la naissance de Tante Éméla, la cadette. C’est pour ça que les deux sœurs et leur mère avaient pris cette habitude de vivre si « serrées » ensemble. Serrées serrées. Et la maladie de sa mère, et le fait qu’elle ait passé tout ce temps avant de se marier ; ça n’avait que renforcer ce petit clan familial.
C’est pour ça que sa mère avait voulu quitter la Guyane et rentrer en Martinique. Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane.
Tout ce passage était à la deuxième personne, dans la version précédente. C’était plus immédiatement compréhensible, et ça lui permettait de moins voir à quel point on entre dans le privé. Ça lui permettait d’éviter de se poser la question de savoir si ça il le mettait ou non. (Ça je le mets ou non?)
Ce qu’il faut retenir, c’est « serrées serrées », avec la toute petite pointe d’un accent créole difficile à définir que sa mère a gardé. Serrées serrées. Trop serrées.
Et puis aussi : Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane. Il rapproche cette phrase d’une autre, un peu plus haut : « Son père, c’était quelqu’un. » C’était quelqu’un en Guyane. En Martinique, ce ne serait plus personne. Très vite, ce ne serait plus personne.

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