samedi 7 février 2026

Souvenirs de ma mère, 32 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1938 ? 1939 ?

 Être trop ceci ou trop cela



A la rue François Arago, ils habitaient un appartement à l’étage. Il y avait une terrasse. Avec son cousin Mane, elle s’amusait à fabriquer de faux petits paquets cadeaux qu’ils remplissaient d’épluchures ; puis ils les laissaient tomber de la terrasse, et ils surveillaient les gens qui les ramassaient. Ou bien ils faisaient pipi dans des bouteilles qu’ils déposaient au coin de la rue. C’étaient ses idées à elle. Ils s’amusaient comme ils pouvaient.

Parfois elle voulait jouer à la poupée mais alors Tonton André était outré de voir son fils Mane jouer à des jeux de filles. Elle défendait son cousin. D’ailleurs elle, elle jouait au ballon avec ses cousins et leurs copains. Leur copain, plutôt ; il n’y en avait qu’un, dans son souvenir. Alors on disait qu’elle était trop « garçonnière ».

Garçonnière, ce doit être un créolisme. Il n’en sait rien, en fait.


Être trop garçon ou trop fille. Être trop coloré ou trop blanc.


Pour avoir un peu plus d’argent, son père a eu l’idée d’ouvrir une épicerie-bar. Il a donc encore fallu déménager. Ils se sont retrouvés aux Terres Sainville, au 126 de la rue Brithmer. Elle ne doit plus s’appeler comme ça aujourd’hui.


Ça lui fait un drôle d’effet à écrire, à lui, les Terres Sainville. Il se rend compte en l’écrivant qu’il a toujours connu ce nom sans avoir une idée de comment ça s’écrivait. Il ne sait pas non plus vraiment où ça se trouve, par rapport au centre-ville. Ce n’est pas dur à savoir, d’ailleurs il l’a su, il l’a même sûrement su plusieurs fois, mais il ne le retient pas. Il n’a jamais vécu là-bas, ça ne fait pas sens pour lui. Les Terres Sainville, c’est juste le nom sans orthographe d’un lieu où sa mère a vécu, où elle a grandi, un quartier populaire à la périphérie de Fort-de-France.


Ils ont acheté ce commerce et la mère s’est donc retrouvée là-dedans, à tenir l’épicerie. Il y avait une serveuse pour le bar. Les clients étaient surtout des djobeurs qui venaient dépenser leurs trois sous et courir après la serveuse, sa mère devait se fâcher pour qu’il la laisse tranquille.


Oui, même lui qui n’a connu sa grand-mère qu’âgée, il voit bien tout ce que cela pouvait avoir d’incongru. C’était une personne timide et complexée, et qui avait aussi une conception bien arrêtée de la place de chacun dans la société. Tenir une épicerie, elle n’a pas dû aimer ça.


Il n’a pas souvent entendu sa mère parler de ce commerce.


Elle n’y allait pas, sauf pour voler du chocolat.


(Parfois des questions se posent à lui. Il ne sait pas si elles sont importantes. Alors il prend son téléphone.)


Il se relit.

La pensée qui le traverse n’a aucun rapport avec ce texte. Ou bien au contraire elle en a un. S’il l’écrit elle en aura un. Alors il l’écrit.

C’est à propos de pénurie d’argent. Il faudrait vérifier mais il lui semble bien que c’est à peu près à la même époque que, de l’autre côté de l’Atlantique, un industriel ayant mal placé le sien connaît une faillite comme il y en a peu, laissant notamment sa fille, déjà veuve et mère de deux enfants, dans le besoin. Devenu adulte, le plus jeune de ces deux enfants racontera aux siens que, quand il avait dix ans, il arrivait qu’un valet de chambre lui apporte son petit déjeuner. A douze ans, il n’avait plus de petit déjeuner du tout.

Arrête-toi là.

Bien sûr, ses enfants, à qui il raconte cette anecdote, sont aussi les siens, à elle.



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