vendredi 14 mars 2014

vitesse de libération


Délibérément méta-littéraire, l’œuvre de Chevillard n’entend pas construire son propre discours d’accompagnement, pas plus qu’elle ne cherche à invalider les formes littéraires reçues : son intention tient plus d’une volonté d’affranchissement. Ce qu’en physique on nomme la « vitesse de libération » : jusqu’où lui faut-il accélérer le rythme de ses inventions pour s’arracher à l’attraction topique, au déjà-dit, aux lieux communs les mieux partagés ?
 
Dominique Viart, « Littérature spéculative », Pour Eric Chevillard, Collectif, Minuit, 2014, p. 71
 
Et si commenter l’œuvre d’Eric Chevillard, ce n’était rien d’autre que de parler de littérature ?



 

dimanche 9 mars 2014

Mon jeune grand-père (29)

Avant même de la lire cette carte-ci m’arrête par son aspect : l’écriture est encore bien plus serrée que d’habitude – et pourtant elle est toujours très serrée. Je sais pourtant combien il y a peu à dire.
   Le 21 avril 1916 – Ma chère Maman. C’est d’abord l’adresse inhabituelle qui me retient, au lieu de l’habituel « mes chers parents » (mais il y a eu aussi des « mon cher papa », je m’en souviens maintenant) puis je remarque la date. 1916 ? Une simple erreur de chiffre ou bien est-ce vraiment une carte d’avril 1916 qui s’est retrouvée classée par erreur avec celles d’avril 1917 ?
Je suis bien heureux que tu reçoives à peu près régulièrement mes lettres. Cependant il me semble que tu n’as pas reçu celle du 6. C’est dans celle-là que je demandais de réclamer au beau-père de Beauger (je ne suis pas sûr de bien lire) les plaques d’identité pour le poignet que Daussy et moi nous avions commandées à Beauger avant d’être pris. Cette carte est évidemment plus ancienne, elle est vraiment de 1916. Je n’étais même pas sûr qu’Edmond connaissait Daussy avant sa captivité. Bien sûr le mot « pris » m’arrête. Il y a longtemps que je sais qu’il a été pris, mais j’ai l’impression que je ne l’avais pas lu. Ce mot, « pris », me fait quelque chose. Je reçois aussi toutes vos lettres mais elles n’arrivent pas dans un ordre régulier. Le 17 j’ai reçu les cartes de papa des 7, 8 et 10, le 18 la lettre du 6 et ce matin seulement la lettre de papa du 9. Comme colis j’ai reçu le n°4 le 17 les œufs étaient encore complètement pourris et tout abîmés le chocolat les nouveaux biscuits sont très bons. Comme conserve la langue est très bonne. Comme paquets le 17 le n°29 le 18 celui de (je n’arrive pas à lire, c’est trop serré contre le bord) J’ai fait faire plusieurs photos et j’en enverrai comme réponse à tous ceux qui m’écriront. J’en ai déjà envoyé à ma Tante et à Lucie. Je vous envoie aujourd’hui la 2me. Quand j’aurai reçu ma tenue je me ferai faire seul. Quand je vous ai demandé des photos ce n’était pas seulement des vôtres que je désirais mais encore de toute la famille. Madeleine et Louis Lucie et Louise mes tantes. Comme alcool solidifié, envoie-moi une grande boîte comme la dernière « Alcool solidifié » ? Comment recopier ça à l’ordinateur sans demander à Internet de quoi il s’agit ?
(Ces sauts de ligne juste pour marquer la pause, Evidemment Edmond ne va pas à la ligne.)
Ah évidemment. C’est pour le réchaud, pour la cuisine. Tous les mois Madame Beauger a répondu au Commandant et hier donné des nouvelles des officiers du Bataillon qui ne sont pas avec nous. Il paraît qu’il y en a un qui a pu rentrer sain et sauf. Quel veinard ! Peut-être. Il a quand même dû avoir d’autres occasions de mourir après son retour. Je me dis souvent en  recopiant ces lettres que la vie de mon père (et la mienne) doit peut-être quelque chose à ces deux années de captivité. Le temps qui avait été très beau pendant quelques jours est maintenant très mauvais il pleut et même il fait froid. Je suis bien content que vous vous occupiez des bouquins, car je ne sais quoi faire, je peux bien me procurer des bouquins à lire, mais je voudrais quelque chose de plus sérieux. Ce sont sans doute des livres pour étudier qu’Edmond attend, ceux grâce auxquels il étudie dans les lettres précédentes. Je pense bien souvent à toi ma chère maman ainsi qu’à papa. Quelle joie quand nous serons réunis ! J’espère que ce sera bientôt, je prie pour cela. Cette semaine nous avons eu une représentation artistique franco-russe. C’était très gentil, cela a fait passer agréablement une soirée. Une soirée. Je suis tombé dans une bonne chambre on y est assez gai, on y fait beaucoup de plaisanteries et on dit de bons mots. Rappelle-toi la grande illusion. Je te quitte ma chère maman en t’embrassant bien fort ainsi que mon cher papa et toute la famille. Mon bon souvenir à tous les amis et une caresse au petit Bibi. Ton fils qui t’aime de tout son cœur. Edmond Tout est tellement serré que « tout son cœur. Edmond » est écrit en tout petit sous la dernière ligne.

vendredi 7 mars 2014

littérature et politique, deux ou trois trucs

Disons, pour faire court, que la politique dans la littérature ne m’intéresse pas. Pour autant, quand je m’interroge sur les difficultés que rencontrent l’une et l’autre dans notre beau pays, je ne suis pas loin de me dire que dans les deux cas elles ont trait à une crise de la représentation. Quelle représentation avons-nous de la politique / de la littérature aujourd’hui ? Et accessoirement, qui représente l’une et l’autre ? Ou plutôt : jusqu’à quel point faut-il qu’elles soient représentées par des noms propres ?
Vite fait, la question du sujet aussi croise les deux domaines. Le sujet, bon ou mauvais. On dit un peu vite qu’il n’y a pas de mauvais sujet en littérature. Je préférerais dire qu’il n’y en a pas a priori. A priori, tout est bon à la littérature. Sauf quand le sujet est choisi – choisi parce que l’on devine qu’il déterminera du coup le choix du lecteur. Ce sujet-là est mauvais. Le sujet n’est bon que lorsqu’il s’est imposé à l’auteur avec la force de l’évidence. De la même manière, il y a de mauvais sujets en politique. Des sujets artificiels, biaisés, faux, comme en littérature. Des sujets qu’on tente d’imposer à la place de ceux qui s’imposent. (En grammaire aussi on parle parfois de sujets apparents et de sujets réels. On ne devrait jamais oublier la grammaire.)
La politique peut quand même être un sujet pour la littérature, à l’évidence. (A l’évidence aussi : pas nécessairement bon.) La littérature ne devrait-elle pas être un sujet pour la politique ? Hors des livres c’est pourtant en politique que souvent il me semble voir la fiction à l’œuvre.

 

jeudi 6 mars 2014

à propos de lettres d’amour


lettres-d-amour.jpg
Il faut quand même que je vous dise que si je m’y connais un peu en lettres d’amour, c’est que j’en ai plein à la maison. C’est Pascale Petit qui a imaginé celles que vous voyez ci-dessus et dont, je m’en rends compte à présent, j’ai cité hier la deuxième.
Pascale a toujours été une grande spécialiste des lettres d’amour, rappelez-vous :
 
Journal du coiffeur
2 juillet
 
Un jour, j’écrirai une lettre d’amour et je trouverai le moyen qu’elle la lise.
Je ferai courir le bruit que je vais monter sur mon beau cheval blanc.
Ou j’achèterai un trésor, des cordes, des munitions et deux redingotes de damas à fleurs.
Et je ferai un feu pour m’introduire chez elle et je mettrai ma main devant sa bouche pour l’empêcher de crier et pour l’embrasser.
Ou je dessinerai des lettres et des violons sur son grand lac gelé jusqu’à ce que je devienne son petit esquif brinquebalé par les flots et la tempête et conduit de force s’il le faut jusqu’à sa fondrière : « nous vivions dans une coquille, nous allons voler en éclats ».
(Mais si je ne lui écris pas en vers, voudra-t-elle s’enfuir avec moi ? Et qui lui dira, « je m’intéresse à vos déplacements car ils intéressent, le ciel, la terre, les tremblements de terre, tout mes tourments", SI CE N’EST PAS MOI ?)

*
 
14 juillet
(Soir)
 
Un jour, j’écrirai une lettre d’amour et je trouverai le moyen qu’elle la lise.
Un jour, elle comprendra que j’aurai écrit toutes ces lettres parce que je n’arrivais jamais à écrire la même.
Un jour, elle trouvera toutes ces phrases et elle pourra choisir la plus belle.
 
 
 

Extraits du journal du coiffeur. Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir, éditions du Seuil, 2007.
 
 
C’est avec ce livre, lu dès sa parution, que je suis tombé amoureux du travail de Pascale Petit. Depuis j’ai lu tous ses livres. Je ne pourrai pas vous dire lequel est le plus beau.




Commentaires

je suis cachée sous des vêtements
et de moi tu as peut-être une idée fausse
là, debout, un peu fléchie pour mieux solliciter une faveur
là, ouverte pour preuve que je t'accueille
là, pointée vers le ciel pour invoquer un autre monde
là, des petits oiseaux qui volent des figues
là, des tortues qui clapotent
là, des poissons collés aux parois
là, ce que tu prends pour une attitude altière
n'est que mon empressement
ma position entre deux mondes
pour explorer le passé
visiter le futur
et t'adorer sous une forme banale
 
Brouillon(s) de lettre(s) de la reine
20 juillet
Commentaire n°1 posté par Michèle P le 06/03/2014 à 17h30
Vive la reine.
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 19h56
C'est très beau. Je ne connais que son Histoir d'Ouf mais je songerai à plus. Entre vous et Claro, trop de livres (non, pas trop) s'empilent (le dernier reçu est celui de Didier Da Silva) et je ne vais pas assez vite....
Commentaire n°2 posté par Michèle le 06/03/2014 à 18h04
On ne peut pas tout lire, mais on lira encore de très beaux livres de Pascale Petit et de Didier da.
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 19h58
22 décembre 2011
 
Rosalie,
 
Je te regarde, tu ne me vois pas.
 
Je pense à toi, tu m'ignores.
 
Je t'espère, tu t’éloignes.
 
Chaque jour j'attends une parole, un geste, un sourire de toi. Je ne récolte que ton silence, ta froideur, ton indifférence, peut-être même ton mépris, comme si j'étais invisible à tes yeux, mort à ton coeur.
 
Alors que je veux t'approcher, tu me fuis. Quand j'essaie de t’aborder mes mots s'envolent, tu ne les entends plus. Et lorsque je tente de te faire deviner mes sentiments, trop timide pour les dévoiler avec des roses, ce n'est jamais le bon moment...
 
A croire que l'Univers entier me refuse la moindre de tes attentions.
 
Tu ne te rends pas compte que depuis si longtemps je cherche tes yeux, ton souffle, tes mains. Hélas ! Je retourne à ma solitude chaque soir. Avec pour unique réconfort mes rêves de toi.
 
Qui demeurent à l'état de rêves.
 
Je suis la flamme et le vent, je suis le ciel bleu et la tempête, je suis l'orage et je suis la brume, je suis l'aube fraiche appelant le feu du crépuscule et la nuit impatiente de retrouver la lumière.
 
De même que le soleil fixe la lune, je te contemple en rayonnant, toi l’insaisissable... Comme lui, je règne isolé dans mon ciel immense et t'aime à la folie.
 
Incompatibles amants qui, l'un au zénith, l'autre au firmament, se suivent et se fuient, s'opposent et se complètent, se cherchent et se cachent. Et pas une fois ne se rencontrent.
 
Malheureusement, tel Hélios courant en vain après Séléné, c'est de loin que je brûle d'amour pour toi.
Moi, l'astre inconnu de ta vie, la muette étoile de ton quotidien, la lueur esseulée que tu côtoies sans vraiment la regarder... Seul un "OUI" de toi me fera apparaître, tel que Dieu m’a fait, à la porte de ton coeur.
 
Sauf que peut-être un serment l'enchaîne déjà ailleurs... En ce cas dis-le moi franchement (aussi je t’en prie fais vite) : si tu n'es plus libre je me retirerai de la scène sans un mot, devenant simple étoile filante.
 
Signé : ton plus grand secret
 
 
Commentaire n°3 posté par Armand Yzixalymède le 14/05/2014 à 00h34

lundi 3 mars 2014

tout ce qu’on avale


du cheval pour du bœuf
du kangourou pour du koudou
du centriste pour du socialiste
de la charcuterie pour de la littérature

 
Le règne de la confusion est déjà dans la nature. Il est sans doute naturel que l’homme persiste à le propager.
 
 

Cette couleuvre a été photographiée et identifiée par mes soins aux abords du lac Powell. Il s’agit selon toute vraisemblance de Pituophis melanoleucus deserticola. Une confusion demeure possible, elle n’en serait pas moins involontaire.

dimanche 2 mars 2014

le nom de Lola Lafon


– Vous voyez, ce n’est pas moi qui trace le portrait, que vous redoutiez, d’une Roumanie tragique ! »
Elle rit doucement à l’autre bout du fil, sur le fond d’écran de mon ordinateur, une photo de  Montréal, la petite communiste qui ne souriait jamais, puis elle ajoute : je déteste avoir froid, c’est une obsession aujourd’hui encore. Mais malgré tout, il manque à vos descriptions des choses… qui n’existent plus aujourd’hui.
– Comme quoi ?
– Je ne voudrais en aucun cas qu’on imagine que je minimise ce qui a eu lieu mais… comment vous dire… On était ensemble. Contre un ennemi commun. On ne s’est pas laissé piétiner. Il fallait s’entraider, s’organiser, tenez, les gens se prêtaient leurs enfants pour aller faire les courses car ceux-ci avaient droit à des rations supplémentaires de lait et de viande. Et… je sais que ça va vous paraître superficiel, mais la queue prenait tellement de temps que c’était un haut lieu de drague, on se maquillait, on se parfumait avant d’y aller. Les vieux se retrouvaient entre eux, ils dépliaient une petite chaise de camping et jouaient aux cartes. Des détails, je sais. Enfin… est-ce que ce que ce sont des détails, ou une façon de survivre ? Et ça aussi, personne ne vous le dira parce que ça n’est pas spectaculaire, mais si on réussissait à voir un film étranger, souvent français d’ailleurs, eh bien, c’était un genre d’obligation morale, on se devait de le raconter en long et en large à tous ses amis, on mémorisait les bonnes répliques, les costumes, tout, pour partager ce bonheur. »
Pouvez-vous me faire parvenir une liste de vos souvenirs des années 1980, votre quotidien, je demande à Nadia. Elle soupire, vous êtes incroyable, on en a parlé mille fois, puis comme j’insiste, elle susurre, acide : « Je ne vous mets pas les bons souvenirs, je sais qu’ils ne vous intéressent pas ! »
 
Lola Lafon, la petite communiste qui ne souriait jamais, Actes Sud, 2014, p. 220.
 
Et tandis que je lis ce récit d’une biographie en train de s’écrire, work in progress fictif d’un récit lui non fictif – ce qui donne à ce roman son épaisseur, avec la possibilité de la contradiction à l’intérieur même du récit, que la fiction s’autorise rarement – et qu’une partie de mon esprit continue à tourner autour de la question de la vérité historique, cette vis sans fin,
voici soudain qu’à cette page 220 une phrase me retient, à laquelle je ne résiste pas : Pouvez-vous me faire parvenir une liste de vos souvenirs des années 1980.
Pas une liste de mes souvenirs, non, mais un seul. Ce doit être en 1983 ou 84, dans le Nord de Paris, petit campus où je suis censé étudier, quand mon esprit n’est pas absorbé par quelque projet d’écriture. J’échange quelques mots avec une jeune fille inscrite aux mêmes cours. Je ne me souviens d’aucun des mots, en revanche je revois assez nettement son physique, surtout une natte blonde, portée haut – je pense à une danseuse. Il me semble aussi qu’elle porte du rouge. Il doit y avoir quelque chose de singulier en elle, ou disons de mémorable, qui à ce moment-là va prendre pour moi une forme toute verbale : son nom. C’est là que mon souvenir est le plus net, décisif  – il faut dire que je passais plus de temps peut-être qu’aujourd’hui à écrire. En tout cas je me rappelle avoir pensé à propos de son nom qu’on aurait dit un nom de personnage, un nom qu’on penserait trouver dans un livre plutôt que dans la réalité. Elle s’appelait Lola Lafon.




Commentaires

Belle histoire.
Elle est danseuse :)
Et je pense comme vous que Lola Lafon c'est un beau nom de personnage. Philippe Annocque c'est pas mal non plus :)
Commentaire n°1 posté par Michèle P le 05/03/2014 à 20h00
Je crois que c'est le contraire : Philippe Annocque est un nom difficile à mémoriser. Prénom le plus courant de sa génération, patronyme difficile à orthographier et difficilement identifiable... Il y a peu de chances que Lola Lafon s'en souvienne.
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 19h33
Un prénom et un nom sont d'abord portés. Par un personnage comme par une personne.
Dès lecture s'y glisse la fiction que s'invente le lecteur.
Et je peux vous dire que je retiens mieux Philippe Annocque que Ron Rash
Je retiens bien Pascale Petit aussi (sourire).
Commentaire n°2 posté par Michèle P le 06/03/2014 à 20h07
C'est vrai. (Je veux dire : que le nom c'est la fiction qui s'installe.) (Le reste me fait plaisir.)
Réponse de PhA le 06/03/2014 à 21h11
Quand on a vécu une période de pénurie, où tout manquait, on apprécie ce récit qui nous parle d'une époque où la solidarité et le système D ont permis de survivre.
Commentaire n°3 posté par Lza le 07/03/2014 à 09h06
Et même sans l'avoir vécue...
Réponse de PhA le 09/03/2014 à 21h05

jeudi 27 février 2014

Mon jeune grand-père (28)

Le 10 avril 1917. Mes chers parents.
Je suis en retard cette fois-ci mais c’est les fêtes de Pâques qui en sont la cause. Encore des fêtes qui n’ont pas été très gaies. Espérons qu’il n’y en a plus beaucoup comme cela à passer. Comme courrier j’ai reçu la lettre de Geneviève du 19, les cartes de Papa des 20.21.22 et la lettre de maman du 25. J’ai reçu aussi une carte de ma Tante Maria du 22 fév. Pauvre Tante, elle s’ennuie un peu, mais enfin sa santé est bonne c’est le principal. Je ne saurai sans doute jamais qui était la Tante Maria. J’ai reçu aussi une carte de (le nom est illisible, je dirais toutefois qu’il commence par un G et se termine par -lly ; j’imagine que c’est le nom de la commune) de l’oncle Desmaretz du 30 mars. D’après mon père qui relit le sien par-dessus mon épaule, c’est le nom de cousins de la région lilloise. Je ne vois pas a priori de commune qui corresponde dans le département du Nord, mais j’ai un peu la flemme de chercher. Ce n’est pas ce que je cherche en recopiant ces cartes. Pour lui aussi la vie ne doit pas être gaie en ce moment, néanmoins eux aussi sont tous en bonne santé. Comme colis j’ai été assez favorisé j’ai reçu presque tous ceux en retard ce sont les colis poste n°s 26.27.28.29.30.1.2.3.4.5.6.7.8.9.10 et 12. le colis gare n°10 ainsi que le 5e gare (mais j’ai un doute, c’est écrit vraiment tout petit) et 3 colis de pain des 6.14.10. Tout était en bon état et très bien, je vous en remercie de tout cœur. Une mention à Geneviève pour sa lettre, et ses caramels. Je crois bien me rappeler aussi qu’elle aimait les confiseries. Une nouvelle disposition (j’ai d’abord lu « disparition », je corrige) dans la distribution des colis fait que nous attendons très longtemps notre tour. Aussi vous seriez bien gentils de m’envoyer moins de colis poste, pour que je ne sois pas forcé d’aller si souvent à la réception. L’exposition qui a eu lieu dimanche et lundi était très réussie. C’était vraiment très bien. Dites à Geneviève que je prends bonne note de son coffret. Cette phrase, voilà. Certainement énigmatique aux yeux d’un étranger, je sais vraiment de quoi elle parle. Ce n’est pas si souvent. Elle parle d’un petit coffret que je connais bien et qui n’existe pas encore. Dites à Jean qu’il a tort de ne pas travailler. (Edmond a taillé son crayon. La place manque, pour écrire petit il faut que la pointe soit fine.) S’il veut voyager plus tard avec son père il faut qu’il soit très instruit. Je ne comprends pas bien la suite. Je lis : Maman (un mot court et illisible) cousine Ducrot et Berthe ont paraît-il changé aussi de résidence. Cette phrase était vraiment difficile à déchiffrer. J’ai passé du temps dessus. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis (j’écris « Louis » parce que je sais bien que c’est Louis, mais ça pourrait tout aussi bien être Lucien), Madeleine et Jean et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur. EAnnocque

lundi 24 février 2014

comment, par un jour de pierre, les mots changent de sens


Je n’accorde aucune confiance aux mots. J’ai déjà dû l’écrire ailleurs mais je ne sais plus où : ils veulent déjà dire quelque chose sans moi, et cette volonté est toujours susceptible d’entrer en contradiction avec la mienne. Les mots que j’aurai écrits voudront toujours dire aussi autre chose que ce que j’aurai voulu dire.
Pour autant, je ne crois pas un instant que ça doive empêcher d’écrire. Je crois même au contraire que c’est ce qui rend possible la littérature.
Il y a une dizaine d’années j’ai lu, dès sa parution à l’Esprit des Péninsules, Pays perdu, de Pierre Jourde. J’étais curieux de lire ce qu’écrivait par ailleurs l’auteur de la Littérature sans estomac, paru peu de temps avant. Le seul auteur qu’il y évoquait et que j’avais déjà lu y était traité avec un enthousiasme qui ressemblait au mien lors de ma découverte des Absences du Capitaine Cook – puisqu’il s’agit bien sûr d’Eric Chevillard. C’est un peu hors sujet tout ça mais pas tellement : je veux dire que, tandis que Jourde apparaissait non sans raisons à d’autres comme une sorte de cogneur des lettres, j’ai d’abord vu en lui le lecteur enthousiaste et chaleureux. Subjectivité de toute lecture.
Et j’ai vraiment beaucoup aimé Pays perdu. Du coup j’ai lu d’autres livres du même auteur, comme on dit, et précisément ils n’avaient pas forcément l’air a priori du même auteur. Et bien sûr ça ne pouvait que me retenir.
Et puis j’ai appris cette affaire, je ne sais plus comment mais sans doute dès que la presse en a parlé – je parle bien sûr de celle à l’origine de la première pierre, le dernier livre de Pierre Jourde, que je viens tout juste de terminer (il est paru à la rentrée de septembre mais moi je lisais le Maréchal absolu, dont l’épaisseur explique sans doute en partie pourquoi la première pierre vient tant d’années après l’affaire mais ne doit pas vous faire reculer pour autant : c’est un vrai grand livre). J’ai appris cette affaire et j’ai fait partie de la catégorie des incrédules, Pierre Jourde en effet liste les différentes réactions ; ce livre à l’évidence était un hommage au pays et je ne voyais pas comment il pouvait être perçu autrement. Sauf que ce pays n’est pas le mien et qu’en plus je n’en ai pas. Mais même l’auteur lui-même n’imaginait rien de tel.
Nous devrions pourtant savoir, nous qui écrivons mais aussi lisons, comment la lecture s’approprie le texte et en écrit à chaque fois un nouveau. Si je mets plein de « je » partout dans ce billet c’est parce que je sais bien que je ne parle pas de la première pierre de Pierre Jourde mais de ce que la lecture de ce texte suscite en moi.
Pierre Jourde avait intitulé son livre Pays perdu. Je ne l’ai pas relu depuis sa parution. Mais je me rappelle comment dès les premières lignes le narrateur situe le pays au bout d’une route improbable, quelque chose de mythique et de merveilleux pour le lecteur étranger. C’est dans ce sens en effet que l’auteur avait écrit ces premières lignes ; mais comment ne pas voir, en se plaçant depuis ledit pays, qu’il s’agit aussi d’un pays paumé ? Moi qui n’habite qu’à une demi-heure de Paris par le train il m’arrive bien souvent de râler que c’est paumé, où je vis – et pourtant c’est presque touristique aussi. Dès le titre les lectures fatalement divergent, les esprits s’échauffent.
Et puis il y a l’événement. Et l’événement aussi change le sens des mots. Le livre vit sa propre vie avec les mots dont il est écrit et échappe à son auteur. Ce ne sont pas les personnages qui, selon le cliché habituel, échappent à leur auteur ; mais bien les mots eux-mêmes. Il a dit des choses qu’il n’avait pas le droit de dire. Les choses qu’on n’a pas le droit de dire sont souvent de très peu d’importance et connues de tous – même si elles sont dans le cas présent supposées être secrètes dans un pays où la configuration des lieux même rend le secret impossible. Je me souviens un peu de cette notion du « droit de dire » évoquée jadis dans un cours de linguistique, peut-être bien de logico-sémantique ; en fait je ne me souviens de presque rien sauf que le droit de dire est un préalable à toute parole. A fortiori écrite, circonstance aggravante. On ne se pose pas la question de savoir si celui qui a pris le droit de dire qu’il n’avait pas était bien conscient de son infraction : son Pays perdu va le prendre aux mots. Il y retournera quand même mais le pays désormais restera perdu pour lui. Il faudrait lui demander s’il avait pensé à Milton en donnant ce titre.
Mais ce n’est pas pour Pierre Jourde seulement que le Pays perdu a changé de sens : les lecteurs qui découvrent ce texte aujourd’hui, publié initialement chez un petit éditeur, ne pourront le faire qu’à travers le prisme des événements et surtout, dans ce cas souhaitons-le, celui de la lecture de la première pierre. Pour ma part, j’ai l’impression de l’avoir lu autrefois en toute innocence. Quand je le relirai ce sera un autre livre.
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Commentaires

Ce qui est très étrange, c'est que ce n'est pas forcément une vraie lecture de Pays Perdu qui a provoqué les "événements", mais ainsi que Pierre Jourde le dit lui-même, ceux-ci n'ont été mis en marche que par l'ombre d'une lecture (mais en réalité n'étaient-ils pas en préparation bien avant?), des mots parfois isolés et seulement rapportés, des mots qui ont servi de disjoncteurs, certains des protagonistes ne l'ayant même pas lu du tout. Les mots ont été distordus, ce qui me fait songer aux prestidigitateurs qui, selon leurs dires, parviennent à tordre les petites cuillers rien qu'en les regardant.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 24/02/2014 à 17h42
La lecture génère des fictions qui débordent de ce que l'auteur écrit.
Réponse de PhA le 26/02/2014 à 18h54
Bien que n'ayant pu vous écouter sur France Culture et, donc, ne sachant ce que P.Jourde aura pu dire à propos de son "Pays perdu", je confirme ce que j'avais écrit par ailleurs et que tu soulignes: lire tout d'abord "La première pierre" permet sans doute ensuite 2 "modes" de lecture de "Pays perdu", "l'oeuvre littéraire" d'une part et le "récit" plus personnel mais distancié d'un "monde" dont il parle avec profondeur, "intimité" mais qui pourrait "échapper" au lecteur s'il n'en connait pas la "conclusion".
(j'exprime sans doute fort mal ce que j'ai ressenti très vivement à la lecture de ces 2 livres)
Commentaire n°2 posté par chris le 16/06/2014 à 14h20
L'artiste est-il maître de son oeuvre ? demandait-on ce matin en philo ce matin.
Tu pourras sûrement écouter le podcast de l'émission à un moment ou un autre.
Réponse de PhA le 16/06/2014 à 18h29
A la question-sujet de bac S: je répondrais volontiers non sachant, bien entendu, que le sujet prête à débats;-)
(En aparté: pourquoi les sujets "philo" du bac sont-ils toujours et depuis lontemps, plus pssionnants, plus "ouverts" que cedux proposés aux L?)  
Commentaire n°3 posté par chris le 17/06/2014 à 11h51
(C'est vrai ? Ma foi je n'y ai pas regardé d'assez près.)
Réponse de PhA le 19/06/2014 à 16h40
(mille excuses pour ces "fautes" involontaires!)
Commentaire n°4 posté par chris le 17/06/2014 à 11h52
Du moment qu'elles ne sont pas sur une copie d'examen...
Réponse de PhA le 19/06/2014 à 16h41
Ah!La KKDémie autorise de rendre des copies dont les textes sont écrits sur smartphone?
On n'arrête plus le progrès
Commentaire n°5 posté par chris le 19/06/2014 à 18h18
Ah!!!Décidément!
"autorise A rendre..": j' "assassine" le français à mon tour mais c'est la séniliité qui s'avance.
Commentaire n°6 posté par chris le 19/06/2014 à 18h28

dimanche 23 février 2014

Mon jeune grand-père (27)

Dans la main avant même de la lire cette carte-ci me frappe par sa couleur, beaucoup moins jaunie que les autres. Pourtant c’est le même modèle. Du coup je la retourne, comme la plupart elle est adressée à Madame Annocque alors que j’ai pu voir que le texte commençait par le rituel « Mes chers parents », les indications en allemand sont les mêmes me semble-t-il, mais oui :
Absender :
Sous-lieutenant Edmond Annocque
Stübe 77a (si je je lis bien)
Offiziergefangenenlager Reisen in Posen
et une ligne de vagues en dessous. « In Posen », quand même. Je fais la recherche que je n’avais pas encore faite, plus pressé de lire le contenu des cartes ; c’est Poznan, en Pologne, « Posen » en allemand qui n’en avait plus pour longtemps à rester allemande. Voilà. Mon jeune grand-père prisonnier en Allemagne était prisonnier en Pologne mais cette Pologne-là était allemande en 1917 et jusqu’en 18. Je ne m’en étais pas vraiment soucié. Quand on est emprisonné il me semble qu’on n’est pas vraiment quelque part.
  Le 4 avril 1917. Mes chers parents.
J’ai reçu les cartes de papa des 15, 16 et 17 et la lettre de maman du 18 et aussi une carte de l’oncle Desmaretz (voilà : c’est le nom de l’oncle que je n’arrivais pas à lire sur la carte du 30 mars. Ça ne me dit rien. Ça ne me dit rien parce que mon jeune grand-père n’a jamais été grand-père. Même père il ne l’a pas été longtemps.) mais il n’y a pas de date dessus. Il me dit qu’il est toujours en bonne santé ainsi que toute sa famille, à part cela il ne me raconte rien de nouveau. Evidemment « rien de nouveau » résonne à l’oreille du professeur de français qui fait souvent étudier le livre de Remarque. Le cap B remercie papa des nouvelles qu’il lui donne. Je comprends que vous ayez été heureux de la bonne carte du Ct. Il est très gentil d’avoir répondu lui-même et je regrette qu’il n’ait pu revenir avec nous. (La suite est écrite d’une pointe légèrement moins fine, on devine qu’Edmond a gommé et réécrit ce passage.) Si tu lui réponds dis-lui que nous pensons toujours bien à lui et que nous lui envoyons nos meilleures amitiés. J’espère que Louis a passé une bonne permission et qu’il vous sera arrivé en bonne santé. Comme vous avez dû être tous heureux de sa venue. J’ai fait mes Pâques ce matin. Un prêtre d’un camp voisin est venu hier et aujourd’hui c’est tout ce qu’il pouvait, enfin cela vaut mieux que pas du tout. Ici le beau temps a l’air d’être enfin revenu, quoiqu’il ait encore neigé cette nuit, mais cette après-midi il fait un beau soleil on a plaisir à faire de longues flâneries dans le parc. Je n’ai reçu aucun colis (ici un ou plusieurs mots sont surchargés en violet sur environ deux centimètres, on ne peut pas deviner ce qu’il y a en dessous. Ça n’est pas de la main d’Edmond puisqu’il écrit au crayon à papier mais je ne vois pas ce que la censure peut trouver à censurer, peut-être que je manque d’imagination) pas trop d’importance pour le moment car nous avons de quoi attendre quelque temps. J’ai repris les leçons d’anglais qui avaient été suspendues pendant quelque temps.
  Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis, Madeleine et Jean et toute la famille.
Votre fils qui vous aime de tout son cœur. Edmond

samedi 22 février 2014

voisinade


Je ne sais pas ce qu’en pensent mes voisins mais je trouve que l’intelligence artificielle mérite bien son qualificatif.
 

mercredi 19 février 2014

demain sort l’Ironie du sort


Didier da Silva sort un nouveau livre. Pour avoir lu dès leur parution les précédents et même certains un peu avant car confessons-le il arrive qu’une estime d’abord toute littéraire vire à la franche amitié je vous le clame en toute subjectivité : c’est à chaque fois un événement. Sauf que cette fois-ci c’est différent, rendez-vous compte : Didier da Silva sort un nouveau livre ! Et ça change tout : vous avez bien compris que ce nouveau livre est un livre nouveau. On y retrouve bien sûr le Didier da Silva que vous aimez déjà – mais oui vous l’aimez, même si vous ne l’avez pas encore lu ; vous êtes sensible à sa langue sinueuse et élégante, à sa manière toute musicale de tenir le ton sur la distance, à son goût de la promenade quotidienne soudain vertigineuse. Vous reconnaîtrez donc votre auteur notamment si vous avez l’habitude de fréquenter ses blogs puisque notre homme en tient deux* : dans l’Ironie du sort aussi il est question de littérature, de cinéma, de musique – d’hécatombes et de crimes : c’est le début de la nouveauté.
C’est comme ça en effet que ça commence mais s’il y a vraiment meurtre en effet et d’horrible façon on notera que le plouf dans l’eau qui vous aura alerté est celui d’une machine à écrire : on est bien en littérature. C’est dans le vrai monde cependant que le meurtre a eu lieu et tous les protagonistes de l’Ironie du sort sont des personnages réels, comme on dit un peu vite : Leopold et Loeb furent d’authentiques assassins de même que Clarence Darrow fut leur avocat avéré ; Erik Satie, Stevenson, Benjamin Constant, Ryōkan, Philip K. Dick, Nicholas Ray, et même les frères Bogdanoff ont laissé de leur existence des traces différentes peut-être mais tout aussi incontestables (je n’efface pas Igor et Grichka : je les ai vus pour de vrai) que celles déchiffrées par Champollion ; on aurait de la peine d’avoir oublié Cortázar et Marcel Schwob, Morton Feldman et  Léon Bloy, sans parler de Henry Howard Holmes auprès duquel notre Francis Heaulme national passerait presque pour un enfant de chœur, d’ailleurs il est seul parmi les précités à ne pas l’être dans l’Ironie du sort, encore que, potentiellement infinie, celle-ci soit propre à contenir l’univers entier.
Je n’ai pas oublié Alfred Hitchcock, sa Corde d’emblée vous dit comment se nouera sans fin votre lecture : l’illusion du plan unique cependant y est moins convaincante, c’est mon avis, que le toboggan spatio-temporel de Didier da, où la coïncidence est le bumper de flipper qui renvoie le lecteur le même jour de l’autre côté de l’océan, où bien cent ans en arrière au même endroit. Car c’est ainsi que se trame la trame narrative de l’Ironie du sort. La lecture devient vertigineuse mais le lecteur heureusement est bien accroché à son livre qui le mène dans un labyrinthe dont il se demande s’il n’est pas construit selon les plans – démoniaques – du World’s Fair Hotel de Holmes mais non, il est clair que cette tentative de faire tenir l’infini en cent cinquante pages doit tout en réalité aux Vexations d’Erik Satie, on pourra lire l’Ironie du sort huit cent quarante fois de suite, indique sans l’ordonner une note de l’auteur, Didier nous parle-t-il vraiment d’Erik ? L’excitation est à son comble, la bille d’acier (c’est vous), s’affole entre bumpers, kickers et slingshots (mais qu’ai-je donc à vouloir faire entrer mon flipper dans ce livre où il n’a que faire), je veux dire par là que les coïncidences s’accélèrent, ça n’est pas mieux dit mais tant pis, les œuvres évoquées deviennent l’œuvre elle-même jusqu’au moment où tout se résout dans un instant de grâce que jalousement je garde encore pour moi.
 
Ce sont les excellentes éditions de l’Arbre Vengeur qui ont eu la belle idée et la bonne fortune de publier l’Ironie du sort.
 
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/local/cache-vignettes/L207xH300/arton4944-d5c77.jpg

Commentaires

Tu m'as convaincu, je vais le lire.
PS Moi aussi j'ai vu Igor et Grichka pour de vrai. Deux fois, même.
Commentaire n°1 posté par Sissi le 19/02/2014 à 13h44
Deux fois même et deux fois le même - ou presque. (En même temps, même "pour de vrai" on a un doute.)
Réponse de PhA le 19/02/2014 à 14h45
Convaincue.
Commentaire n°2 posté par Sissi le 19/02/2014 à 13h46
J'ai tendance aux vertiges. Vais-je pouvoir le lire sans faire une crise (0_0)?
(Beau billet Pha)
Commentaire n°3 posté par Ambre le 19/02/2014 à 22h36
Ce vertige-là est délicieux.
Réponse de PhA le 20/02/2014 à 14h49
Ah mais au fait, cher Philippe, ton flipper n'est pas du tout importun puisqu'il y en a un noir sur blanc page 139. (D'un coup, ça m'a fait tilt.)
(et merci !)
Commentaire n°4 posté par Didier da le 20/02/2014 à 05h05
Quand je disais "potentiellement infini" !
Réponse de PhA le 20/02/2014 à 14h50
C'est un livre éblouissant : je me suis laissé emporter dans le tourbillon et n'ai pu le quitter. Je mettrai un mot sur le blog de Didier da Silva. Emue aussi par la dédicace à Dominique Chaussois.
Commentaire n°5 posté par Michèle le 08/03/2014 à 21h59
J'espère (et je crois) que ce livre fera connaître davantage le très beau travail de Didier.
Réponse de PhA le 09/03/2014 à 21h13

mardi 18 février 2014

Le 30 mars 1917. Mes chers parents.
  Je n’ai reçu ces 4 derniers (« jours » manque) que les cartes de Papa des 13 et 14 courant. En ce moment le courrier met beaucoup plus de temps à nous parvenir car il est soumis à une censure très sévère. Les colis par poste n’arrivent toujours pas, je n’ai reçu aujourd’hui seulement aujourd’hui le n° 25. Les colis gare marchent beaucoup mieux, j’ai reçu les n°s 8 et 9, 1bis, 3bis, 4b, 5b tous en bon état. C’est très bien et je vous remercie bien fort. Avant-hier j’ai revu la grande illusion sur Arte et j’ai vu les colis et dans la conversation l’étonnement que les Allemands les laissent parvenir à leurs destinataires et la réponse « sans ça ils devraient nous nourrir, ils n’ont déjà pas grand-chose pour eux » ; je ne savais plus si elle y était vraiment. Mon associé est rétabli et a repris ses fonctions culinaires hier (Daussy a fugitivement le visage de Dalio), j’en suis très heureux car je ne suis décidément pas fait pour ce genre de sport. En Kerbschnitt j’ai commencé mon 4e ouvrage, c’est une glace à main qui est dans la chambre de ma mère. Hier j’ai revu le cadre dont Edmond parlait le 26 mars, j’avais oublié qu’il encadrait un jeune moi-même et sa jeune femme, un bébé dans leurs bras ; oui Edmond, il va bien, il va au bac, au bachot cette année. Je commence à avoir attraper la main (pas mal d’hésitations décidément dans cette carte, plus que d’habitude) et à ne pas réussir trop mal. Lefebvre est bien gentil dites-lui que je le remercie, et Désiré que devient-il ? Je ne reçois toujours pas de nouvelles de l’oncle (je n’arrive pas à lire le nom. Je lis « Derniceretz ». Ce n’est sûrement pas ça. Une requête Google ne me propose rien. J’essaie « Derruceretz », après tout ce pourrait être ça, mais l’oracle reste muet.) ni de ma tante Maria. Je commence à trouver le temps long. Notre pauvre maison va sans doute être bien malmenée et nous ne retrouverons pas grande chose. Quelle triste chose tout de même ! De quelle maison s’agit-il ? J’imagine qu’il s’agit de la maison d’Arras, qui existe à peine dans mes souvenirs : surtout le couloir, l’escalier, la cour derrière la cuisine je crois. Ici le temps est toujours incertain, hier on croyait que c’était le beau temps, et aujourd’hui il pleut. Je pense toujours bien à vous mes chers parents et je vous embrasse tous les deux bien fort ainsi que Geneviève et Louis, Madeleine et Jean et toute la famille. Votre fils qui vous aime de tout son cœur
EAnnocque

vendredi 14 février 2014

(et bonne Saint-Machin)

La langue, en nous interdisant en toute logique l’impératif au verbe pouvoir et en nous l’autorisant pour le verbe aimer, accuse discrètement mais joliment notre inconsistance.

jeudi 13 février 2014

lettre à Jean-François Copé (profitons de l’aubaine)


Cher Jean-François Copé,
 
Ayant appris que vous étiez en veine d’exégèse littéraire et constaté l’efficacité de la promotion que vous avez bien voulu faire du livre Tous à poil, j’aimerais vous demander un service. Auteur moi aussi, j’ai récemment publié un album de poésie à destination du jeune public. Certes, personne ne s’y déshabille ; je m’en mords assez les doigts. J’y glisse cependant quelques idées auxquelles vous ne sauriez rester insensible, telles ce discret distique :
 
L’homme public porte en lui
son oubli.
 
Le caractère subversif de ces vers ne saurait échapper à l’œil sagace que vous cachez dans votre oreille. Je vous serais éternellement reconnaissant si vous pouviez me dénoncer lors de votre prochain passage à la télévision, de préférence à une heure de grande écoute. (J’ai aussi en réserve quelques romans destinés à un public adulte auxquels vous devriez facilement trouver à redire, n’hésitez pas.)
Dans l’attente impatiente de votre prochaine émission littéraire, je vous prie d’agréer, cher Monsieur Copé, l’assurance de mon intérêt le plus vif.
 
Philippe Annocque (bibliographie ci-contre)

 

mercredi 12 février 2014

temps et lieux

La fixité relative des lieux accuse la fuite du temps irréparable, la perte et l’absence dont se paient chaque pas en avant, chaque instant.
 
Pierre Bergounioux, Préférences, Le Cadran ligné, 2012.
 
Et pour ceux qui ne connaîtraient pas encore, en 2009 sur Poézibao Laurent Albarracin présentait son Cadran ligné.

lundi 10 février 2014

Copé au poil


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/92/UMP_regional_elections_Paris_2010-01-21_n2_(cropped).jpg/220px-UMP_regional_elections_Paris_2010-01-21_n2_(cropped).jpg 
Le niveau baisse. La faute à l’école, n’en doutons pas. Et les ravages sont définitifs. On se plaignait naguère que les élèves ne lisaient plus les classiques, ne nous étonnons pas si aujourd’hui on rencontre tant d’adultes qui ne savent pas lire, même les livres pour enfants, tel l’indispensable Jean-François Copé. Ici à la fois le témoignage de Marc Daniau, auteur de Tous à poil, et l’exégèse télévisuelle du vengeur des petits pains au chocolat. (Non mais Marc, quand même, comment avez-vous fait pour vous dénicher un agent littéraire de cette classe, franchement ? Vous faites des envieux dans la profession, savez-vous.)

dimanche 9 février 2014

Mon jeune grand-père (25)

  Le 26 mars 1917 - Mes chers parents -
Samedi soir je me suis aperçu trop tard que j’avais laissé passer l’heure du courrier. Mais il faut m’excuser, car j’ai beaucoup d’ouvrage. Depuis quelques jours mon associé est malade et forcé de rester coucher. (La maladie de Daussy – j’imagine qu’il s’agit de lui – discrètement contamine l’orthographe.) Aussi suis-je obligé de faire la cuisine et de le soigner. Il s’agit donc bien de Daussy. Le mot « associé » me retient un instant. Une seconde, l’image de deux détectives privés. C’est à ça qu’instinctivement j’associe le mot « associé », on est loin du compagnon de captivité. Pourtant c’est bien cela aussi : la captivité les a associés, bon gré mal gré, et cette association passive, dont ils ne sont que les objets, ainsi revendiquée par le mot en devient une réelle : Daussy et Edmond – ou je devrais dire « Daussy et Annocque » se considèrent l’un l’autre désormais comme « associés », avec la solidarité qui va avec. Et comme je n’ai pas l’habitude, je mets un peu plus de temps que de raison. C’est du reste un métier qui ne me plaît pas beaucoup et je suis bien content d’être tombé sur un associé qui s’y connaît. Le mot décidément s’impose. Il n’y a manifestement pas d’autres appellations possibles. Il s’y cache peut-être aussi une petite connotation de classe. La bourgeoisie devait bien s’exporter jusque dans les camps de prisonniers. Daussy, qui sait cuisiner, n’en vient peut-être pas, ou pas de la même. (Cela fait un bail décidément que je n’ai pas revu la grande Illusion.) Voici le courrier reçu ces derniers jours (il y a un mot très court entre « ces » et « derniers » mais je ne comprends pas : je lis « fin »), lettre de Geneviève du 7, cartes de papa des 8.9.10.12 et lettre de maman du 11. Je remercie bien ma grande sœur de sa gentille lettre. Je croyais vous l’avoir déjà dit, mais depuis le départ du père nous n’avons plus d’aumônier, pendant quelque temps un prêtre d’un camp voisin est venu tous les 15 jours et dans la semaine nous dire la messe, mais depuis une paire de mois, il ne vient plus, on fait des démarches pour en avoir un de nouveau, surtout pour Pâques, mais je ne sais si ça aboutira. Le printemps a été marqué ici par une nouvelle et abondante chute de neige qui couvre encore toute la campagne. Comme coli je n’ai reçu qu’un colis de pain en retard (du coup cet unique colis de pain ne mérite pas d’s, les fautes décidément ont presque toujours un sens) et le colis gare n°7. J’ai reçu ma commande de Kerbschnitt, il y a quand même une glace et un cadre. Ah ! Cette glace, ce cadre. Voilà. C’est ce qui me relie à ce texte qu’autrement je serais presque, malgré les cartes, tenté de prendre pour une fiction. (Il doit pourtant bien y avoir quelque part en moi quelque chose qui me relie à une certaine bourgeoisie du Pas-de-Calais, mais je suis trop mal placé pour voir quoi.) Enfin il y a cette glace, ce cadre, dont le souvenir remonte aussi bien à mon enfance qu’à quelques mois. Je vais pouvoir continuer. Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les deux ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille.
Votre fils qui vous aime de tout son cœur. Edmond Ces dernières lignes sont plus espacées, ainsi que les mots, pour finir de remplir la carte. Edmond doit être appelé à autre chose : la cuisine, ou les soins à Daussy.

jeudi 6 février 2014

la noirceur de Bégout : un monde sans


Allez, je vais essayer de mettre quelques mots sur, non, pas sur le livre de Bruce Bégout comme j’allais maladroitement l’écrire, mais juste sur ma lecture de l’Accumulation primitive de la noirceur. Ce sera donc un billet sous le signe du manque car figurez-vous qu’étrangement c’est la première fois que je lis un livre de Bruce Bégout – mais assurément pas la dernière. Il me manque donc tout ce qu’il a déjà écrit et qui pourrait, qui devrait déjà résonner dans ma lecture. Le manque lui-même cependant déjà y résonne. Car ce livre, qui ressemble à un recueil de nouvelles, ou qui se présente comme un recueil de nouvelles si vous voulez, paraît reposer sur ce qui n’est pas dit, ce qui peut-être n’est pas dicible, ou bien peut-être tout simplement ce qui n’est pas. Allez savoir.
Comme l’écrit Claro sur son Clavier, pas de chute à la fin des nouvelles de Bégout ; en effet on n’est pas là pour faire des pirouettes. Pas de chute, c’est vrai, mais souvent, quand même, un trou. On ne peut pas tout vous dire, bien sûr, vous risqueriez de ne pas tomber dans le trou et ce serait dommage, mais tout de même, puisqu’il y a une table des matières à la fin, est-ce vraiment spoiler que d’attirer l’attention sur le titre de la nouvelle (mais est-ce à proprement parler une « nouvelle » ?) dont je vous citais l’autre jour un minuscule extrait, à savoir Figures de Lichtenberg ? J’étais content en lisant ce texte de me souvenir, certes assez vaguement, de ce qu’est une « figure de Lichtenberg » sans avoir fait jusque là le rapprochement avec le fameux « couteau » du même. Voilà qui est fait.
Ainsi sont donnés comme des réalités des objets, des événements qui attendent une explication, laquelle nous est refusée, ou remplacée par quelque chose que nous nous refuserions à accepter comme une explication alors que voilà, c’est comme ça. Mince. C’est le cas par exemple dans la nouvelle (mais encore une fois, est-ce une « nouvelle » ?) intitulée Déportation, une exagération. Mais non je ne vais pas vous raconter la fin de ce récit qui n’est pas une nouvelle mais très clairement autre chose – c’est écrit dans le titre et annoncé dans le paragraphe liminaire : une exagération. Genre nouveau à ma connaissance dont Bruce Bégout devrait réclamer le brevet, ça donne envie d’en écrire.
C’est bien du monde que Bégout nous fait le portrait et nous le reconnaissons soudain pour ce qu’il est : un monde sans. Une nothing box qu’on finit par admettre. Une jeune fille au pair qui n’en est pas une. Un monde où certains se livrent à d’étranges pratique, tel le Suiveur, qui suit les gens et fait de cet exercice un art (au point qu’à un moment je me suis surpris à lire écrire au lieu de suivre). Un monde sans élucidation, donc. Elle nous est refusée. La noirceur serait-elle aussi obscurité ? L’élucidation n’est pas cachée à proprement parler, ce qui supposerait qu’elle existerait hors de notre compréhension ; c’est comme ça qu’on se consolait autrefois. Non : elle nous est refusée sans que l’on sache si oui ou non elle existe. La noirceur est plus noire que l’ombre. C’est comme ça et c’est pour ça que tout se termine dans un monstrueux éclat de rire – mais le titre de l’ultime récit nous le dit : cette hilarité sans cause n’aura pas d’autre nom que la Maladie du rire.
 
L’Accumulation primitive de la noirceur de Bruce Bégout est parue en janvier 2014 chez Allia.
http://www.editions-allia.com/files/book_666_image_cover.gif

mercredi 5 février 2014

de l’« accident » de Bayrou à l’« accent » de Finkielkraut

Voici que j’entends que François Bayrou considère l’homosexualité comme un « accident de la vie », d’ailleurs je viens de laisser ma voiture au garage. Rassurez-vous, rien de grave. Et comme depuis Dans mon oreille j’ai des avions (oulipiens) qui volent sous le ciel de mon crâne eh bien dans l’accident je trouve l’accent, qui peut être grave lui aussi, surtout à l’oreille d’Alain Finkielkraut lequel bien sûr ne l’a pas, puisqu’il est né en France.

mardi 4 février 2014

en dehors de votre esprit

J'ai lu vos retranscriptions.
Et alors ?
Alors ? Je suis quelque peu déçu.
Cela se comprend. Vous voulez mettre la main sur quelque chose qui n'existe pas, qui n'a jamais existé en dehors de votre esprit.
 
Bruce Bégout, L'accumulation primitive de la noirceur, Allia, 2014, p. 74
 
Bon, ça ne va pas être facile de trouver les mots pour parler de ce livre. D'ailleurs je ne l'ai pas encore terminé. Mais je reviendrai.

Commentaires

Dans le même temps, c'est justement ce que fait l'écrivain, de mettre le doigt sur ce qui n'existe que dans son esprit. 
Même lorsqu'il imagine l'esprit ou le corps d'un autre. 
Ca n'existe que dans votre esprit donc ça existe au moins pour quelqu'un, même si c'est faux faudrait-il dire...
Commentaire n°1 posté par pradoc le 06/02/2014 à 01h10
Au moment où l'on écrit ce qui existe et ce qui n'existe pas se tiennent comme siamois.
Réponse de PhA le 09/02/2014 à 10h42