mercredi 23 janvier 2013

Qui tient la plume (de Flaubert) ?

« Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.
Mais, sur les marches de Tortoni, un homme – Dussardier – remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu’une cariatide.
Un des agents qui marchaient en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.
L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier :
« Vive la République ! »
Il tomba sur le dos, les bras en croix.
Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. »
 
 
Sans en être du tout spécialiste (je ne l’ai lue que deux ou trois fois, et pas tout récemment – mais à chaque fois avec le plus vif plaisir), j’aime vraiment beaucoup l’Education sentimentale. Cependant le passage ci-dessus – on aura reconnu la fin de l’antépénultième chapitre – ne m’a jamais paru très convaincant, et même au contraire un peu gros, sans que j’aille jamais au-delà de cette vague réticence. En relisant le passage, je me rends compte qu’il n’est qu’à quelques lignes en-dessous du coup de théâtre qui se présente aux yeux de Frédéric sous les aspects du couple formé par Louise, dernier lot de consolation envisagé, et Deslauriers. Cette proximité toutefois n’est pas gênante en soi : il est temps d’assommer une bonne fois notre héros.
Alors quoi ? Pourquoi cette réticence de lecteur – que peut-être, j’en ai le soupçon, je n’aurais pas forcément éprouvée si l’auteur n’eût été Flaubert ?
 
Là je viens de faire une pause, interrompu dans l’écriture de ce billet, et cette interruption a été l’occasion de me rappeler quelques phrases assassines de Gracq à propos de l’Education sentimentale (à laquelle il préfère nettement Madame Bovary). Du coup je rouvre En lisant en écrivant et je lis : « Quelle image mélodramatique inattendue, et qui jure avec la lente monotonie de l’ouvrage, que celle de Dussardier abattu par Sénécal sous les yeux de Frédéric ! » (p. 81)
C’est bien mon avis, mais je ne le partage plus au-delà du quatrième mot : la longue histoire qui n’a pas lieu dans l’Education sentimentale m’a toujours réjoui, par exemple par la façon dont par exemple Flaubert donne à voir ce que voit Frédéric tout en suggérant ce qu’il devrait voir, rappelez-vous l’ombrelle « de Madame Arnoux » ; et parce qu’au bout du compte, tout cela est vraiment drôle. Flaubert m’est toujours apparu comme un grand écrivain comique, et dans les passages relus Gracq ne dit mot de cet humour, lui qui saura aussi raconter des histoires qui n’ont pas lieu – mais sans y glisser me semble-t-il l’humour vache de certains de ses pamphlets. (Je me souviens autrefois comment, dans quelque récurrente discussion intérieure, à celui qui soutenait que tout grand auteur ne pouvait être que comique et brandissait les figures de Stendhal, Flaubert, Proust, Kafka ou Beckett, un autre moi-même répondait d’accord, mais tout de même il y a Gracq.)
Mais ce n’est pas là le propos principal de ce billet, je suis un épouvantable bavard incapable d’en venir au fait. Heureusement que le hasard m’y ramène – ou plutôt Julien Gracq, puisque c’est lui encore qui vient l’incarner ; à se demander si le hasard existe. Car à la page 80 d’En lisant en écrivant, juste à gauche de la vacherie relevée ci-dessus, voici que j’en lis une autre visant le même Flaubert et qui se conclut ainsi : « … il y a cent fois plus de vie pour moi dans Les Misérables, et dix fois plus dans les Mystères de Paris. »
Or il se trouve que pour des raisons plus ou moins familiales, finalement le hasard existe bien, je suis aussi en ce moment même plus ou moins dans la lecture des Misérables. Je me faisais justement la remarque du peu de cas qu’Hugo fait de la vraisemblance sans qu’au fond le lecteur en soit vraiment choqué : c’est comme ça que c’est écrit et cela fait partie des codes tacitement admis d’emblée lorsqu’on en entreprend la lecture. Et c’est précisément à ce moment-là que je me suis rappelé ma réticence à propos de l’épisode final Dussardier-Sénécal qui m’a toujours fait broncher sous la plume de Flaubert quand je n’aurais sans doute pas réagi, ni peut-être Gracq non plus, si Hugo en avait été l’auteur.
En avait été l’auteur.
« Le même Flaubert ». (J’ai écrit ça un peu au-dessus, sciemment.)
Voilà ; la question que je me posais, ou plutôt le propos principal de ce billet, c’est ceci : Qui tient la plume ? Flaubert quand il écrit le meurtre de Dussardier par Sénécal est-il « le même Flaubert » qui raconte comment Frédéric pensant commettre un adultère ne se rend pas compte qu’en réalité il en interrompt un autre ? (Oui, j’aime bien cette ombrelle.) Hugo, par exemple, lu par Flaubert (les Misérables, justement, paraissent peu de temps avant que Flaubert ne se lance dans son ultime Education sentimentale), ne pourrait-il pas être, n’est-il pas davantage l’auteur de ce passage et n’est-ce pas la raison pour laquelle sa plume étrangère dérange ma lecture ?
 
Post-scriptum.

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