lundi 17 février 2020

Écrire et publier ou pas (10) (printemps 2001)


Savoir qu’on va être publié, ça fait quelque chose. Ça fait écrire, notamment. Ou écrire autrement. Je consulte le Carnet vert. Le 3 avril, Hors est donc accepté par les éditions du Seuil. Le 14, je projette d’arrêter l’écriture de Se voir se voir, qui rétrospectivement n’avait de sens que hors de toute publication, et d’arrêter aussi Par temps clair, de n’en garder que le titre pour un roman à la deuxième personne, dont l’idée survient semble-t-il d’un coup, sur la « verbalisation de la pensée ». Le 30 avril, j’en écris les premières lignes : « Tu es mort. » (C’est un message de jeu vidéo, déjà. Un message de partie perdue.) Le même jour, j’ai l’idée d’intégrer Croissance au sein du récit de sa relecture, des années plus tard. Je doute du résultat. Je m’y lance quand même.
Tiens, je vois que j’ai eu aussi un projet de remaniement de Se voir se voir, dans les jours qui ont suivi. J’avais complètement oublié. Je ne comprends même plus vraiment de quoi il s’agit, je n’ai pas envie de faire l’effort.
Et toujours des récits brefs et oniriques qui viendront nourrir Mémoires des failles.
Être publié, ça fait lire aussi. La même voix extérieure qui m’a poussé à la publication me fait remarquer que maintenant que je vais être publié, ce serait bien que je me remette à lire, notamment mes contemporains. C’est vrai que c’est un peu gonflé de prétendre être publié sans lire ses contemporains. Un jour, à Chartres, je vais à la librairie. Je regarde. Tous les livres présentés me tombent des mains avant d’être ouverts, ou presque. Et puis, dans les rayons, peu visible, je tombe sur les Absences du Capitaine Cook, d’Eric Chevillard. Je lis la première page. Je n’en reviens pas. C’est donc encore possible. (Je ne m’étale pas davantage, j’ai déjà raconté ça ailleurs.) Voilà, c’est comme ça que je me remets à lire. Très loin de ce que fait Chevillard, je ne tarderai pas à lire Hubert Mingarelli, dont une photo orne le mur du bureau de Bertrand Visage, au 27 rue Jacob. C’est bon aussi de lire un auteur aussi différent de soi. (En 2020, il vient de mourir. N’oubliez pas ses livres.)
La publication de Hors, devenu Une affaire de regard, est prévue pour la rentrée littéraire de septembre 2001. Je suis convié par mon éditeur à en parler devant les représentants chargés de la diffusion. Certains l’ont déjà lu. Apparemment j’ai su capter l’air du temps. Je me demande bien comment j’ai fait, il me semble pourtant que je ne vis pas du tout dans le temps. Certains aussi s’étonnent, avec insistance, que le roman n’ait pas été publié chez Minuit (le Seuil Diffusion diffuse aussi Minuit, les représentants connaissent parfaitement le catalogue). C’est vrai, pourquoi ? Comment se fait-il ? J’écoute mon éditeur parler du livre. C’est la même personne qui a parlé du même livre devant moi dans son bureau, mais les mots ne sont pas les mêmes. Il insiste beaucoup sur le sexe et sur l’humour, j’ai l’impression qu’il ne reste plus que ça. C’est vrai qu’il y a des scènes de sexe et qu’elles sont drôles, mais quand même. Je commence à deviner qu’éditer, c’est peut-être sélectionner un texte sur ses qualités essentielles, puis le vendre pour ce qui attirera a priori le lecteur. Bien sûr que c’est ça.



dimanche 16 février 2020

Le début d'une prise de conscience politique


Écrire et publier ou pas (9) (printemps 2001)


La réalité est invraisemblable. J’ai au téléphone – au téléphone fixe, je n’ai même pas de portable – un éditeur du Seuil, qui est aussi un écrivain ; je connais son nom : Bertrand Visage. La première des choses qu’il veut savoir, c’est si je n’ai pas signé ailleurs, car ils ont tardé à réagir. Un texte de cette qualité ne peut pas laisser indifférent. Pourtant il a tout l’air d’avoir laissé indifférent Gallimard, Grasset et Minuit à qui je l’ai envoyé aussi et qui n’ont répondu que par des lettres-types.
Face à lui je m’étonne, non pas de l’indifférence des autres éditeurs, invraisemblable selon lui, mais que le Seuil ait pu retenir ce manuscrit arrivé de façon complètement anonyme, par la poste. Il m’assure que partout, chez tous les éditeurs sérieux, tous les manuscrits sont lus. Encore aujourd’hui, la chose me paraît tout à fait invraisemblable. Comment tous les manuscrits pourraient-ils être lus ? Est-ce matériellement possible ? D’ailleurs moi-même, je me rends bien compte que si j’étais éditeur, je pourrais parfaitement me faire un avis négatif au bout d’une page. Il m’assure aussi que ce qui m’arrive n’arrive qu’une fois sur 10000, peut-être. Je devrais me réjouir. Je sens bien que je devrais me réjouir davantage mais je n’y arrive pas vraiment, c’est comme ça. Peut-être que si ça avait été pour Croissance, quand j’avais vingt-trois ans, je me serais réjoui davantage. Mais c’est pour Hors, le roman que j’ai écrit « pour qu’il soit publié », et j’ai trente-sept ans, mine de rien.
Apparemment je dois ma chance à Patrick Grainville, que je n’ai jamais cherché à remercier directement ; tiens je le fais maintenant, presque vingt ans après. J’aime l’idée d’avoir à mon tour, parfois, donné un coup de pouce quand je le pouvais, sans rien attendre ; c’est aussi bien que de dire merci. Il a repéré le manuscrit, il a parlé de « tragédie gommée », ça paraît très juste à Bertrand Visage. Oui, je suis d’accord ; c’est tout à fait ça. D’ailleurs j’aime beaucoup tout ce que j’entends sur mon livre ; ça me paraît très vrai. A cette époque je suis très peu capable de mettre des mots sur mon travail. Il lui semble évident que j’ai du talent, de l’avenir en littérature. En fait c’est la première fois qu’on me le dit, ça me gêne un peu. Le texte, il n’y a rien à y revoir. Il sera publié en l’état, ou quasi. Tel que je l’ai écrit à la main, en fait ; j’ai encore le vrai manuscrit, il n’y a pour ainsi dire pas de ratures. Seul le titre, Hors, n’est pas bon ; ça risque de laisser le lecteur « hors », précisément. Mais si je veux vraiment le garder, c’est possible. Je propose Une affaire de regard ; oui, c’est bien. En fait non, ce n’est pas non plus un bon titre ; mais à ce moment-là ça me paraît bien. Je suis content, quand même.



samedi 15 février 2020

C’est ça l’amour


Mais il arrive un moment où trop de repos n’est pas bon. Il faut sinon agir du moins marcher car alors le monde tourne sa toupie. De l’autre côté du lac le marin de Poinsec s’est assis. Il nous regarde et de temps en temps, nous foliérise de sa main. Nous n’osons pas faire signe. Entre nous ce miroir gris, lumineux, hérissé de fleurs de nénuphars, notre cal, notre val, notre tal aboli où disparaître créerait des ombes, où s’enjurter couperait carrément le pays en deux. On le regarde il nous regarde et ça fait une douceur. On se secouerait bien comme de petits éléphants, de droite, de gauche, de droite, de gauche et à cause de l’hypnotésisme de la chose, on dévoguerait ou rassumerait. Il rit. Il est très condamine ce garçon d’autrefois. On rit, comme des joyeux de la crèche. Il suffit qu’il déploie son dran corps d’astrobèle pour qu’on ait le cœur enverté ; il se rassoit ? On pause un peu. Toutes les engeances de nos émossillons montent et descendent selon qu’il bruit ou réunit. Lève-t-il le bras ? On grince un dat. L’abaisse-t-il ? On purtile. Fait-il mine de se lever et alors nos cœurs c’est fou sont si embrasants qu’incendiés sur-le-champ, on pourrait être. C’est ça l’amour rudit Élem. Il semble s’amuser, notre infodèle amoureux. Jette un rai dans le lac ; on surdit. Prangue une verse à ses côtés ; on vurdit. Et quand ses yeux nous regardent on est des barques sur le lac. Aimer ainsi ne rend pas heureux comme l’amitié mais c’est ce qu’on attend depuis toujours. Être enfourné.

Anne Serre, Grande tiqueté, Champ vallon, 2020, p. 45-46.





Écrire et publier ou pas (8) (1995-2001)


Alors je m’y mets. Puisqu’il faut écrire quelque chose qui soit publié, je vais écrire quelque chose pour que ce soit publié. En y repensant, je me vois un peu comme un somnambule. En tout cas, je pense moins que d’habitude – alors que l’un des thèmes essentiels du roman est précisément l’excès de la pensée. Je prends un nouveau petit classeur, un paquet de feuilles à petits carreaux, et je commence. C’est un vrai début. D’ailleurs c’est aussi la rentrée scolaire. Septembre 1995. J’écris : « Ça y est, c’est là qu’il descend ; alors il descend. » Oui, c’est toujours l’incipit de Rien (qu’une affaire de regard). Je descends de ce promontoire où je ne pouvais plus écrire, en tout cas où je ne pouvais pas écrire « quelque chose qui soit publié », tandis qu’Herbert, oui, déjà lui, descend avec plus de simplicité du RER. Il devient cette espèce de double dégradé de moi-même, que je m’amuserai à ressortir une vingtaine d’années plus tard.
Mais au fond, même si je me suis lancé dans ce projet pour écrire« quelque chose qui soit publié », je ne crois pas un instant que ce sera publié. Alors je prends mon temps. Je continue Se voir se voir, je continue même Par temps clair, quand j’arrive à y croire encore. Et bien sûr, j’écris toujours des textes isolés. Très loin, très loin encore mais avec un peu plus de netteté, il y a l’horizon quelque chose qui deviendra Mémoires des failles.
Plus le temps passe cependant, plus je me surprends à croire au roman que j’ai entrepris « pour qu’il soit publié », et qui à cette époque s’intitule Hors, ou Dehors, je ne sais pas encore. Il y est question de rester en échec, à l’extérieur de l’essentiel, de la vie comme du sexe féminin où le tout jeune Herbert, trop plein de la pensée de lui-même, peine à pénétrer. L’écriture s’en accélère, si j’avais les dates sous les yeux je pourrais le prouver chiffre à l’appui mais zut, je n’ai pas le vieux carnet sous la main au moment où j’écris ce billet. Je ne me rends pas bien compte que je commence à contracter les défauts des auteurs contents, qui souvent sans s’en rendre compte sont tentés de s’imiter eux-mêmes. J’essaierai de corriger ça des années plus tard, quand le roman reparaîtra chez Quidam. Pour le moment, c’est l’euphorie. Vers la fin de 2000, je mets un point final au roman. Entre temps, je me suis acheté mon premier ordinateur, je ne suis pas un fondu de technologie mais il le fallait, pour taper tout ça sur traitement de texte.
La même voix extérieure qui m’avait fait prendre conscience de la nécessité de la publication résonne de nouveau, après lecture du manuscrit : « C’est très bon, ce sera pris tout de suite. » Je n’y crois pas une seconde. Qu’est-ce qu’elle y connaît de plus que moi ? Je tarde à envoyer le manuscrit. Enfin, poussé dans le dos, je l’envoie par la poste chez Gallimard, au Seuil, chez Grasset, et chez Minuit bien sûr. Je ne connais rien du tout à l’édition. D’ailleurs je n’ai jamais lu un auteur contemporain, depuis que Beckett est mort. Je ne lis plus rien du tout depuis des lustres. Je reçois quatre refus impersonnels mais le Seuil le prend tout de suite, inquiet de se manifester trop tard, un texte pareil ne peut pas laisser indifférent. Sans blague. En fait c’est tout con de se faire publier par un gros éditeur. Il suffit de le vouloir.



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vendredi 14 février 2020

Écrire et publier ou pas (7) (1991-1995)


Je passe toujours autant de temps à écrire mais je n’écris pas grand-chose. J’ai l’impression qu’écrire est indissociable de la conscience de son empêchement. Les derniers textes que j’ai lus, relus plutôt, avant de m’arrêter, ce sont ceux de Beckett. L’Innommable, surtout. Comment écrire encore quelque chose d’un peu long ? Je ne vois pas comment je pourrais faire plus que quelque chose comme ça (ça doit dater de 1993 ou 1994, et ça s’intitule Derniers recours ; rien que le titre est un programme) :

Après plusieurs effondrements ne se soulèvent plus que des grains épars et isolés. Puis le silence s’abat comme une averse molle. Seuls vestiges d’un tourment révolu des ondulations toujours plus vagues s’effacent dans une apparence de poussière en suspension et de mornes lointains. Le temps même se fixe en un présent accompli, la personne ne se distingue pas de l’univers d’essence restreinte. Rien n’offre de prise. On ne tentera pas de saisir ce qui n’est.

C’est tout. D’un côté, j’aime bien les raisins secs. D’un autre côté : mais quand même. Beaucoup de proses brèves sont à l’avenant, sauf certaines, plus oniriques, que je commence à voir se constituer comme un ensemble, celui qui finira par donner Mémoires des failles.
Je ne lis plus de romans. Je crois que je lis encore un peu de poésie quand même, pourvu que le texte soit court. Disons que la lecture de la poésie fait de la résistance ; elle finira quand même par rendre les armes, vers 1993, je dirais.
Comme j’avance de moins en moins dans Par temps clair, je me donne un autre projet à long terme, une sorte de journal littéraire (en plus du petit Carnet vert, que je tiens toujours). Ça s’appelle Se voir se voir et je ne sais plus bien ce qu’il y a dedans.
C’est à ce moment-là que j’entends une voix à l’extérieur, ce n’est pas moi qui parle mais c’est une voix qui me dit ce que je n’ose pas penser – et soudain c’est exactement ce que je pense :
« Quand même, avec tout le temps que tu passes à écrire, ce serait bien que tu écrives quelque chose qui soit publié. »



lundi 10 février 2020

Écrire et publier ou pas (6) (1986-1991)

Je me souviens d’un grand vide. Le roman, qui est devenu le livre qui m’a fait, qui ne s’intitule pas Croissance pour rien, est terminé. Très vite je ne croirai pas sa publication possible. Ma pièce a été jouée. Mes études ont pâti du peu de temps que je leur ai consacré.
Je consulte le vieux carnet vert pour vérifier si je ne me suis pas trompé dans la chronologie. Si, un peu : le 7 juin 1986, je suis encore en plein milieu de l’adaptation du Vieux Marin de Coleridge : 232 alexandrins (sur les 600). Je projette d’écrire un roman intitulé Par temps clair. Ces trois mots sont les derniers de Croissance. J’ai envie d’écrire une pièce de théâtre où l’on verrait un homme en train d’essayer de s’étrangler lui-même. Ça reste une envie. J’écris une autre pièce de théâtre, elle ne vaut pas la première (dont la valeur aussi m’apparaît aujourd’hui bien relative) ; on ne la jouera pas. J’écris des proses brèves. Quelques-unes seront reprises dans Mémoires des failles. Je continue mes sonnets. Ils progressent. Je finis par me lancer dans l’écriture de Par temps clair. Plus le temps passe, moins je l’écris. Là, j’en ai quelques passages sous les yeux, pas la peine de montrer ça. Je finirai par arrêter ce roman au bout d’une quarantaine de pages ; celui qui porte ce titre dans ma bibliographie n’a presque rien à voir. Je crois qu’il reste une phrase de la première version, mais je ne me rappelle plus laquelle.
Je ne tiens pas la longueur. Ou je ne la tiens plus. Les formes brèves sont quand même plus abouties.
Koubla Khan, c’est en 1989 seulement que je l’adapte en alexandrins. C’est pour ça que c’est meilleur. Et toujours des sonnets. En 1991 je les arrête. Je voulais faire quelque chose de cette année palindrome, mais en fait rien. Et puis peu à peu (mais je ne m’en rends pas compte tout de suite), j’arrête de lire. C’est difficile de dire quand exactement.

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samedi 8 février 2020

Écrire et publier ou pas (5) (1983-1986)


Il se trouve qu’à cette époque je fais des études d’anglais et qu’à cette occasion je découvre la poésie de Coleridge ; ça fera un Sam de plus à mon Panthéon personnel. Je me lance aussitôt dans une adaptation du Vieux Marin en alexandrins. Six-cents, quand même. Quelques-uns sont encore lisibles. En fait depuis quelque temps, et même de plus en plus souvent, à force, il m’arrive d’écrire des textes qui restent lisibles. (Encore faut-il, pour avoir la possibilité de s’en rendre compte, avoir le courage de ne rien jeter, et de relire de temps en temps les pires niaiseries. Savoir d’où on vient.) Mais alors que c’est éparpillé ! Ça part vraiment dans tous les sens. A côté de proses plutôt d’avant-garde, j’écris toujours mes sonnets, je tente une première fois de monter ma pièce de théâtre, une fois mon Vieux Marin achevé j’enchaîne avec une adaptation de Koubla Khan (et, tiens, c’est de mieux en mieux) et surtout je continue toujours mon vieux roman, devenu pour le coup complètement expérimental, auquel je mettrai un point que je croirai final au début de l’année 1986, soit dix ans après l’avoir commencé.
Cet éparpillement, je n’en ai pas vraiment conscience, à l’époque. Je ne cherche pas à savoir s’il a un sens. Je ne sais pas à quelle profondeur il est ancré, et je ne me doute pas qu’il deviendra mon principal obstacle éditorial.
A ce propos, j’emprunte la vieille Remington de ma maman, et je tape le roman à la machine. Je dis « le roman » pour ne pas dire le titre. Il lui manque encore quelque chose pour être lisible mais aujourd’hui encore je considère que c’est lui qui m’a fait et que c’est sans doute ce que j’ai écrit de plus important. Mais il lui manque incontestablement quelque chose pour être lisible. Des quatre ou cinq gros éditeurs auxquels je l’envoie (par la poste évidemment, à l’adresse recopiée à l’intérieur d’un bouquin), seul Grasset, tiens donc, parle de « curieux manuscrit ». Le reste, des lettres-types. Je n’enverrai plus rien avant longtemps. De toute façon je n’ai jamais cru que c’était possible, d’être publié. Des amis me sollicitent pour monter ma pièce de théâtre. On s’y met. En juin 1986, nous jouons sur des planches modestes, mais parisiennes quand même.


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vendredi 7 février 2020

Écrire et publier ou pas (4) (1980-1983)


Alors je continue. J’ai compris la direction, c’est par-là qu’il faut aller. N’empêche, j’ai l’impression d’avancer dans une boue qui me colle aux chaussures. C’est mauvais, c’est mauvais. Il faut faire avec le mauvais, puisque c’est mauvais, mais comment faire du bon avec du mauvais ? J’en ai de bonnes.
Alors j’écris encore plus, encore d’autres choses, sans arrêter pour autant ce mauvais livre. J’écris même des sonnets, en alexandrins. Je me suis découvert une passion pour les Chimères, de Nerval. Au moment où je commence à voir ce que je fais comme une sorte d’avant-garde, j’écris des sonnets. Ça délie la plume, en tout cas.
Et des textes brefs, aussi. Certains, inspirés de rêves, me fourniront la matière du deuxième album de Mémoires des failles, presque vingt-cinq ans plus tard.
Et puis j’écris une pièce de théâtre, aussi – ou plutôt j’écris quelque chose qui finit par devenir une pièce de théâtre. Elle porte beaucoup la marque du maître (je me suis déjà enfilé l’œuvre entière de Beckett, avec d’ailleurs une préférence pour les romans, qui ne se démentira pas). Tout ça c’est juste avant d’avoir vingt ans.
Je le sais parce que je tiens un carnet, dans lequel j’écris sur ce que j’écris. La première date : 8 novembre 1980.



jeudi 6 février 2020

Écrire et publier ou pas (3) (1977-1980)


Une fois, je n’en peux déjà plus et je ne réussis pas à renoncer. Le roman, de science-fiction comme d’habitude, est encore plus mauvais que les autres. Mais il n’est plus possible de s’arrêter, il faut que je continue. (Aujourd’hui encore, quand je lis des textes mauvais, ou faibles, écrits par des gens que je ne connais pas, il m’arrive de les aimer. Il faut aimer ce qui est insuffisant. On ne sait pas ce qu’il y a derrière, on ne sait pas d’où ça vient. On ne sait pas ce qu’il y aura après.)
Je grandis. Je suis à un âge où l’on grandit vite. Mon esprit critique grandit plus vite que mes capacités à écrire quelque chose de valable. J’écris ce roman, toujours le même, qui se défigure sous mes yeux, tout en restant différemment illisible. Je commence à écrire des poèmes, aussi. À cet âge-là, on écrit forcément des poèmes. J’en retire plus de satisfaction. De courts textes en prose, aussi. Bref.
Et puis, à dix-sept ans, mon professeur de français me fait lire Beckett.
(Elle mérite bien une parenthèse, mon professeur de français. Et même un paragraphe. C’est la première personne à qui je fais lire un texte, ce qui pour moi à l’époque est à peu près inimaginable. Il faut dire que les conditions sont exceptionnelles : nous sommes neuf élèves en classe. Elle lance un club théâtre. Je découvre que j’aime ça. J’en ferai pendant vingt ans – j’arrêterai au moment de la première publication. Sur son conseil aussi, je lis Kafka, Flaubert. Elle s’appelle Danielle Auby. Interrogez Google si son nom ne vous dit rien. Elle a publié quelques très beaux livres chez Flammarion, chez Champ Vallon, à la Chambre d’écho. Mais cela, je ne le découvrirai qu’après avoir moi-même publié plusieurs livres.)
Donc j’ai dix-sept ans et je découvre Beckett. Et je découvre Beckett précisément au moment où je commence tout seul à prendre conscience que mon insuffisance, je peux en faire quelque chose. Que c’est précisément l’incapacité de dire qui peut, qui doit devenir le moteur paradoxal de mon écriture. Mon roman, mon si mauvais roman que je traîne comme une honte depuis déjà trois ans, il faut que je le continue.



mercredi 5 février 2020

Écrire et publier ou pas (2) (1974-1977)


Je n’ai pas dit quoi écrire et déjà à l’époque c’est la question critique. Quoi écrire. Écrire, mais quoi. A l’école mes rédactions sont sèches et vides. J’ai du vocabulaire, j’ai la grammaire instinctive, mais les rédactions, franchement, non. Je me souviens du sentiment, au moment d’écrire. A quoi bon. Qu’est-ce qui mérite vraiment d’être raconté ?
Je me rappelle un instant de satisfaction, quand même, en 6e. Je ne raconte pas vraiment, je dis juste ce qui se passe avant. Je dis ce qui se passe avant, et au moment où l’action va commencer, je m’arrête. La rédaction est d’une longueur normale. Le plaisir est là, pour moi, dans cet instant qui précède l’action. La prof n’est pas de cet avis. Elle trouve que c’est frustrant. C’est frustrant, en effet. Je ne sais pas encore que je suis en train d’apprendre que la littérature, c’est une histoire de frustration. C’est un rêve inaccessible. C’est une direction indiquée, mais juste une direction.
Des pages retrouvées du roman de 1975, seule la première vaut un peu quelque chose. Il ne faudrait pas continuer. Alors j’accumule les débuts. C’est de la science-fiction, parce que c’est surtout ce que je lis à l’époque, mais ça n’a pas grand sens de dire ça. Et même si j’apprends à écrire correctement – les notes au collège me le confirment –, il n’y a pas de vrai progrès. Au contraire. Je me rends compte, je me rends bien compte que c’est de plus en plus mauvais. A l’époque je dis mauvais, mais il faudrait plutôt dire sans intérêt. Faible. Notamment ce texte, un roman de science-fiction encore, que j’ai commencé en 1977, vers le début de 1977 je pense, et que je n’ai plus arrêté. Le plus mauvais de tous, c’est celui que je n’ai pas voulu arrêter.
A suivre, bien sûr.


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lundi 3 février 2020

Écrire et publier ou pas (1) (1971-1975)


Tiens je vais relancer ce blog en racontant ma vie. Mais juste ce qui a rapport à écrire et publier (ou pas), il n’y a guère que ça d’intéressant. (En réalité, non : ma vie est un roman à rebondissements incroyables, vous ne pouvez même pas imaginer, mais je préfère en rester l’unique lecteur.)
Alors il y a approximativement quarante-huit ans ça m’est tombé dessus, sans doute pas de nulle part mais ça fait bien trop longtemps pour que je me souvienne d’où : je serai écrivain. Ça n’a pas tellement de rapport avec lire ni même avec écrire, à l’époque, mais c’est là, et ça ne se discute pas. (D’ailleurs un peu plus tard j’imaginerai un personnage d’écrivain qui n’écrit pas et ne publie pas mais qui est écrivain quand même.) Assez vite cependant je fais la relation entre être écrivain et écrire, mais comme j’ai huit ans j’ai parfaitement conscience qu’il est bien trop tôt : il faut attendre que je grandisse un peu. J’ai de la patience, déjà. Ça tombe bien : il m’en faudra beaucoup. Je tiens le coup quatre ans. A cet âge, c’est énorme. Encore maintenant, je suis fier d’avoir tenu si longtemps. Et puis je succombe. J’ai douze ans, mais comme c’est le sujet d’un prochain livre, je n’en dis pas plus là-dessus, sinon que l’idée de départ était vraiment originale, et la réalisation à la hauteur de mes douze ans et vraiment pas davantage (j’ai finalement retrouvé ce texte que je croyais perdu). A noter qu’à l’époque, même si je suis plutôt bon lecteur pour mon âge (disons plutôt lecteur précoce que bon lecteur), le rapport entre la lecture et l’écriture n’est pas du tout évident pour moi. L’écriture devient une activité principale, la lecture reste une activité tout à fait secondaire. Ça changera un peu avec le temps, mais pas tant que ça : l’écriture restera une activité première, la lecture une activité seconde. Écrire et lire plutôt que lire et écrire.


jeudi 30 janvier 2020

Le Président Macron dénonce l'usage des armes LBD lors des manifestations.

Le Président Macron, également leader du mouvement des Gilets Jaunes, pose avec un t-shirt "LBD" arborant un chat éborgné pour dénoncer l'usage de ces armes lors des manifestations récentes qui l'ont opposé à lui-même.

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mardi 21 janvier 2020

L'arbre de Joël


Écrire la vie d’un homme qui écrit la vie d’un homme.
Écrire la vie d’un homme qui voudrait vivre la vie d’un homme mais qui, par lucidité, par humilité, y renonce et l’écrit.
Le nouveau roman de Joël Baqué se présente comme une vie de Théodoret de Cyr, biographe de Syméon. La biographie d’un biographe. Hagiographe même puisque Syméon est saint.
Théodoret dit je et son nom n’apparaît presque jamais. Théodoret s’efface. C’est une autre façon, plus humble encore de s’effacer, puisqu’elle se fonde sur sa propre faiblesse, que de s’effacer au désert comme, à l’exemple de Syméon, il est tenté de le faire.
Bien sûr, écrivant moi-même ce billet sur le livre d’un écrivain écrivant sur un autre, je ne peux m’empêcher de penser que la littérature, cette chose vers quoi l’on tend en sachant ne pouvoir l’atteindre pleinement, est au cœur même du sujet.
L’arbre d’obéissance, de Joël Baqué, est paru à la rentrée dernière aux éditions POL.



mercredi 8 janvier 2020

de la séparation de l’auteur et de son œuvre


La question de la séparation de l’artiste et de son œuvre revient sur le tapis. Pour une fois (qui vraiment n’est pas coutume) j’ai un avis, et comme tout le monde s’en fiche je le donne. Faut-il séparer l’artiste de son œuvre ? Clairement : oui. Précisément dans le cas où celui-ci serait un criminel tandis que celle-là aurait quelque valeur : l’œuvre, si belle soit-elle, ne saurait exonérer son auteur de ses crimes ; que la justice fasse son travail. Hop, tout le monde est d’accord.
Parfois, me dira-t-on, cette distinction est difficile à opérer, lorsque l’artiste lui-même s’est chargé d’organiser la confusion entre son œuvre et sa personne ; c’est le cas dans l’affaire qui défraie la chronique du moment. Oserais-je le dire ? Ça me paraît une malhonnêteté d’auteur. N’importe quel chic type écrivant des livres pleins de bons sentiments, il n’en manque pas, devrait à ce titre connaître un succès assuré.
Mais il faut quand même bien dire que ce qui rend cette confusion possible, ce qui fait qu’un artiste en vue – ou un homme politique, ou un sportif, ou n’importe quel personne en vue – ose se permettre ce qu’il n’oserait sans doute pas dans une autre position (assumons le lapsus, ça fera une blague dans ce sérieux billet), c’est que le public, de manière générale, est bien trop attentif à la personne. On crée des icônes vivantes, on les rend désirables. On récompense des artistes au lieu de promouvoir leur œuvre, on élit des personnes au lieu d’élire des projets – c’est pour ça qu’on les honnit aussitôt ou presque, au lieu de lutter contre leurs idées. Bref, on n’en est pas encore sortis, de cette vieille représentation du monde avec ses héros, ses saints, etc. Quand on élira des projets politiques anonymes, quand on publiera des œuvres sans noms d’auteur, on aura peut-être enfin franchi un pas.



lundi 6 janvier 2020

Nous avons parlé.


– Je préférerais parler d’autre chose.
Parlons d’autre chose alors.
– Mais ce n’est pas possible.
– Pourquoi ?
– Parce que si on parle d’autre chose pour parler d’autre chose, c’est comme si on parlait de la même chose en négatif.
– …
– Tu vois ce que je veux dire ?
– Mmmm… oui je crois.
– Voilà.
– Quand même…
– Oui ?
– Est-ce que parler de l’impossibilité de parler d’autre chose, c’est encore parler de la chose ?
– Ah non, en effet, ce n’est pas vraiment la même chose ; je n’y pensais pas.
– D’ailleurs, la preuve : nous avons parlé.

jeudi 2 janvier 2020

rentrée littéraire de janvier


Après la rentrée littéraire de septembre qui intervient juste au moment où tu reprends le travail et où tu n’as plus un moment pour lire, voici venir la rentrée littéraire de janvier qui, elle, intervient non seulement au moment où, reprenant le travail, tu n’as plus un moment pour lire, mais aussi quand, les fêtes de Noël passées, tu n’as plus un kopeck pour acheter un livre.

samedi 28 décembre 2019

Avant que j'oublie

 J’ai enfin lu le livre d’Anne Pauly, Avant que j’oublie. Je ne vais pas être très long. Le sujet est universel, la mort du père, et singulier, c’est la mort du sien, à nul autre pareil évidemment, il suffit de penser à celui qu’on a aussi. Car le narrateur est Anne Pauly et ne fait pas mine d’autre chose. C’est écrit sans esbroufes, ça évoque autant que ça raconte. Ça ne va pas comme on voudrait, forcément, comment pourrait-il en être autrement. Et c’est drôle, quand même, souvent, même au pire moment ; et ça donne envie de se prendre par l’épaule, aussi, et de plus en plus tandis qu’on avance dans la lecture, parce que quand même, merde, vous voyez ce que je veux dire, mais oui vous voyez.


dimanche 22 décembre 2019

Fårö Une nuit avec Ingmar Bergman


Une jeune femme, une petite fille la veille encore, débarque un soir, à la nuit tombée, en étrangère, chez un vieil homme. Elle s’appelle Joëlle Varenne, et même son nom est incompréhensible à l’homme qu’elle prétend rencontrer.
Joëlle.
Was ?
Joëlle.
Yulie ? Yulia ?
No, Joëlle.
Was dis namn ?! Skriv it !
Même son nom, mais d’abord sa présence, car le vieil homme est Ingmar Bergman, au soir de sa vie, farouchement retiré sur l’île de Fårö, qui donne au livre son titre. Elle est étudiante en cinéma, et elle est venue rencontrer celui qui ne reçoit plus personne. Il s’ensuit un dialogue d’abord de quasi sourds, la barrière de la langue y aidant, car si les deux parlent anglais, chacun parle son anglais qui n’a pas grand-chose en commun avec l’anglais de l’autre, et cela donne lieu à des échanges qui sont d’abord cocasses, vraiment, avant de devenir émouvants quand on commence à comprendre que ce qui a amené la toute jeune Joëlle Varenne, vingt-deux ans à l’époque, à rencontrer le cinéaste ermite, c’est peut-être sans le savoir l’attente, dans cette circonstance incredibole, d’entendre son propre nom, et peut-être aussi l’injonction de l’écrire.


Joëlle Varenne - Farö, une nuit avec Ingmar Bergman.

mardi 10 décembre 2019

Nuée de Gremeaux


Nuée, le nouveau livre de Michel Gremeaux, est une machine à faire tourner l’imagination – la vôtre. Le narrateur nous montre des choses, nous montre ce qu’il veut, ou ce qu’il peut, de loin, de ce qui se passe aux abords et à l’intérieur d’une demeure retirée au-dessus d’un lac. On y voit une femme recueillir une adolescente, une blessure trop bien dessinée sur une cuisse, la même sur un jean, une surveillance autour de la maison, plusieurs surveillances peut-être, une attention extrême portée aux objets, aux personnes qui passent, qu’elles fassent ou non vraiment partie de l’histoire que le lecteur est en train de construire, presque tout seul, avec ce qui lui est donné, avec le même plaisir qu’il avait enfant à assembler des blocs géométriques pour bâtir des architectures variées.