samedi 25 avril 2026

Souvenirs de ma mère, 44 (les Singes rouges) : Martinique ; 1939

Poser la tête sur la table



C’est pour ça qu’elle sait si peu de choses sur son père, sur la famille de son père. C’est pour ça qu’il sait si peu de choses sur son grand-père, et sur sa famille. Il en parlait très peu. Ça n’avait pas l’air de l’intéresser. Mais peut-être après tout qu’il lui en aurait parlé plus tard, s’il en avait eu la possibilité. Peut-être que ce qu’il avait à en dire n’était pas à dire à une enfant de même pas dix ans.

En tout cas, contrairement à sa femme dont la famille était omniprésente, il ne recevait à la maison aucun membre de la sienne.


Plus tard, la sœur de son grand-père (de son grand-père maternel à elle, bien sûr) lui a raconté que le père de son père, son grand-père qu’elle n’a jamais connu, était mort assassiné. On l’avait retrouvé chez lui, la tête à côté de son bol, sur la table.


Il y a longtemps qu’il connaît cette histoire, l’histoire de son arrière-grand-père, qui ne mérite pas qu’on appelle cela une histoire, puisqu’on ne sait rien de plus.

Avec le temps, une pensée lui a traversé l’esprit, qu’il vient d’essayer de rendre par l’ambiguïté de l’expression qu’il a employée. Il n’a pas précisé « la tête séparée du corps ». Il s’est dit que peut-être la réalité n’était pas si horrible. Peut-être que c’est son imagination de petite fille qui lui a fait voir cette image – il ne sait pas comment dire autrement : lui aussi il a cette image de la tête coupée et posée à côté du bol, sur la table. Peut-être qu’on lui a simplement dit « la tête à côté de son bol », et que c’est elle qui a imaginé qu’elle était séparée du corps. Il ne le lui demande pas aujourd’hui : comment se souviendrait-elle des termes exacts que la grand-tante a employés ?

Mais maintenant il se dit que c’est parce qu’il s’agit de son arrière-grand-père, son arrière-grand-père à lui, lui à qui il n’est jamais rien arrivé ; comment lui imaginer une fin aussi extraordinaire ? Il n’a pas assez d’imagination pour lui-même, et ceux qui lui sont proches en font les frais. Peut-être l’arrière-grand-père a-t-il vraiment été décapité par son assassin. Peut-être celui-ci a-t-il fait exprès de disposer sa tête à côté de son bol, bien en évidence sur la table. Ces choses-là aussi arrivent, parfois, dans ce qu’on appelle la réalité.


Le plus terrible, peut-être, c’est que les soupçons se sont portés sur l’un de ses fils. L’un des frères de son grand-père. Pour une histoire d’héritage, sans doute. Mais des soupçons, rien de plus.

Elle se souvient qu’une fois un homme est venu à la maison, grand et maigre, noir. C’était le frère en question. Elle ne l’a su qu’après. Ce dont elle se souvient, c’est que son père l’a reçu très froidement.


Il l’appelle.

Justement elle a cherché sur Internet les traces d’un drame. Mais il y a tellement peu de précisions à quoi se raccrocher.

Lui aussi il cherche, tout en lui parlant au téléphone.

Google. Il y a un Louis-Faustin mort en 1899. C’est le même nom que l’arrière-grand-père, patronyme compris. Tout le monde l’appelait Papillus, mais pour l’état-civil, c’était Louis-Faustin. Mort en 1899, c’est possible. D’après Internet, il aurait épousé une certaine Julie dont le nom de jeune fille est familier à sa mère, en effet ; d’après elle ce devrait être ça. D’ailleurs il vérifie : c’est un nom attesté en Martinique. Louis-Faustin serait né en 1838, Julie en 1845. On n’a pas d’indications de lieu, ni de naissance ni de décès. On n’a pas non plus la cause de la mort de Louis-Faustin, à 61 ans. Le site – c’est un site de généalogie auquel il n’a qu’un accès limité – n’indique qu’un seul enfant : Jules Raymond.

Ça, en revanche, ça ne lui dit rien du tout, à sa mère. Il y avait plusieurs enfants. Il y en avait forcément plusieurs puisque sa femme, Julie peut-être, a quitté son grand-père en emmenant juste sa fille. Elle aussi, elle est partie au Venezuela. A cette époque, beaucoup d’Antillais partaient travailler au Venezuela. C’était une sorte d’Eldorado. Ça passait pour un pays riche en tout cas.

Mort en 1899. Pour que cette mort ait marqué les esprits au point que quarante ans plus tard, ça reste un sujet tabou, c’est qu’elle devait avoir quelque chose de mémorable. Alors la tête séparée du corps, disposée à côté du bol, sur la table, dans la campagne profonde des Antilles de la fin du XIXe siècle, oui, c’est très possible.


La tête séparée du corps. Comme le chaton de la rue Lallouette, à Cayenne. Perdre la tête. Perdre la tête.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire