Je n’avais pas encore lu le Son de ma
voix de Ron Butlin. Quidam vient
de le sortir dans sa toute nouvelle collection In the pocket, de très
jolis poche, ou semi-poche ; c’était l’occasion. Dès
le début, quand j’ai lu la première phrase, « Tu étais à la fête
quand ton père est mort », je me suis senti étrangement en famille.
Je ne sais pas si c’est ma pratique de la lecture qui tourne de plus en
plus autour de mon nombril, car
s’il n’y avait pas l’alcool pour faire office de sujet – alors que
personnellement j’ai tendance presque malgré moi à gommer tout ce qui
peut ressembler un peu trop à un sujet – l’essentiel du
propos : jouer un rôle social, ne plus être soi-même, se donner le
change, tout ça écrit à une deuxième personne d’origine secrète ;
c’était un peu comme relire un roman dont j’aurais
oublié d’être l’auteur.
vendredi 25 novembre 2011
dimanche 20 novembre 2011
et de papillons blancs la mer est inondée
Tiens, en voilà un, justement, souvent relu autrefois, de Nerval encore :
ERYTHREA
– Reparais ! – Les Ramiers pleurent cherchant leur nid :
Et, de ton pied d’azur à ton front de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée !
Si tu vois Bénarès sur son fleuve accoudée
Prends ton arc et revêts ton corset d’or bruni :
Car voici le Vautour, volant sur Patani,
Et de papillons blancs la Mer est inondée.
MAHDEWA ! Fais flotter tes voiles sur les eaux
Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux :
La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique :
Cependant la Prêtresse au visage vermeil
Est endormie encor sous l’Arche du Soleil :
– Et rien n’a dérangé le sévère portique.
que je préférais nettement à la version dite « A Madame Aguado » :
Colonne de saphir, d’arabesques brodée
Reparais ! Les ramiers s’envolent de leur nid,
De ton bandeau d’azur à ton pied de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée.
Si tu vois Bénarès, sur son fleuve accoudée
Détache avec ton arc ton corset d’or bruni
Car je suis le vautour, volant sur Patani,
Et de blancs papillons la mer est inondée.
Lanassa ! fais flotter tes voiles sur les eaux !
Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux.
La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique.
Cependant la prêtresse au visage vermeil
Est endormie encor sous l’arche du soleil,
Et rien n’a dérangé le sévère portique.
Et en les relisant je me souviens que cette préférence tenait essentiellement au dernier vers du deuxième quatrain : il
était clair que les blancs papillons ne savaient pas me fasciner comme les papillons blancs.
Heureusement je les retrouvais toujours plus cosmiques encore quand la
neige du Cathay
tombait sur l’Atlantique. Et je les retrouve encore parfois quand le
hasard dépose entre mes pieds un minuscule papillon blanc sur le
bitume.
Commentaires
Il faudrait prévoir des passages protégés spéciaux pour ces papillons comme pour certaines libellules urbaines...
Commentaire n°1
posté par
Dominique Hasselmann
le 21/11/2011 à 11h49
Hum ! Je ne sais trop. Les italiques sont bien nombreux dans la
première proposition. Pour le troisième vers du premier quatrain,
j'hésite. Le mot bandeau me plaît à moitié. Quant à blancs, je ne
parviens pas à me décider non plus.
Commentaire n°2
posté par
Dominique Boudou
le 21/11/2011 à 13h05
Ces préférences anciennes étaient très instinctives, je serais bien en peine de les expliquer.
Réponse de
PhA
le 21/11/2011 à 19h22
vendredi 18 novembre 2011
comment ne pas croire en la métempsycose
Le président avait un faux air de M. Nisard ; les deux assesseurs ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens
maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J’allais subir une condamnation capitale.
Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons
illustrées à four et à six pence, où
apparaissaient vaguement les noms d’Edgar Poe, de Dickens, d’Ainsworth,
etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du
tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus
distinguer ces noms : Sapientia, Ethica, Grammatica. Les trois spectres accusateurs me
jetaient ces mots méprisants :
« Fantaisiste ! réaliste !! essayiste !!! »
Gérard de Nerval, Les Nuits d’octobre, XXV.
(J’ai beaucoup lu Nerval autrefois. En fait non, je ne l’ai pas tellement lu – mais je l’ai beaucoup relu.)
Commentaires
Nerval, je pense "à son spectre gelé au-dessus de poubelles"
Commentaire n°1
posté par
Zoë Lucider
le 18/11/2011 à 19h55
La nuit du 26 janvier.
Réponse de
PhA
le 19/11/2011 à 09h50
Tiens, je te signale ces liens très intéressants sur Nerval :
http://www.sylvie-lecuyer.net/reperesbiographi.html
et puis ce site né cette semaine (ce n'est donc qu'embryonnaire) qui contiendra des textes de Nerval (de Lécuyer toujours) :
http://www.gerard-de-nerval.net/
http://www.sylvie-lecuyer.net/reperesbiographi.html
et puis ce site né cette semaine (ce n'est donc qu'embryonnaire) qui contiendra des textes de Nerval (de Lécuyer toujours) :
http://www.gerard-de-nerval.net/
Merci Romain !
Réponse de
PhA
le 19/11/2011 à 09h47
mardi 15 novembre 2011
il n’y a que les cimetières et les cinémas qui ne changent pas
à la hauteur du stade j’ai dit
je vais te montrer une dernière chose
quand nous sommes arrivés devant la falaise
qui tombe à pic dans la mer
j’ai dit ce sont les tombes d’élégie 2
les tombes phéniciennes
creusées dans le roc
à ciel ouvert
elles étaient remplies d’eau de pluie
les nuages s’y reflétaient
en fin d’après-midi
ça faisait des rectangles
brillants argentés à la surface de la roche
elles non plus
n’ont pas changé
il n’y a que les cimetières et les cinémas qui ne changent pas
pourquoi
nous sommes rentrés par la casbah
la nuit tombait les murs avaient de jolies couleurs
des fillettes rentraient de l’école
elles étaient insouciantes gaies
il faut qu’elles le soient ai-je pensé
c’est sur elles que repose l’avenir de cette foutue ville
c’était quoi
que tu étais venu chercher
c’était ça
ce que j’ai vu
bien que je ne sache pas exactement ce que j’ai vu
même pas
écoute
il y avait une jeune fille
qui habitait rue Quevedo
en face du terrain de gym
on la voyait sur son balcon
une jeune fille de notre âge
très jolie
je crois qu’elle aidait ses parents dans leur magasin
nous la croisions tous les jours dans la rue
à la sortie des classes
ou bien nous la retrouvions sur la plage
je n’oublierai jamais son visage ses yeux sa voix
il y a deux ans à Paris
nous nous étions retrouvés
quelques anciens du lycée
pour dîner dans un restaurant
quelqu’un a dit elle viendra aussi
après le dîner au moment de nous séparer
j’ai dit est-ce qu’elle ne devait pas venir
elle était là mon vieux tu lui as même parlé à table
je ne l’ai pas reconnue
sans doute a-t-elle beaucoup changé
mais non mon vieux elle n'a pas tellement changé
eh bien ce que j’ai vu ici
ça doit être pareil
le lendemain nous avons repris le bateau
Emmanuel Hocquard, Deux étages avec terrasse et vue sur le détroit, Echo & Co à
Royaumont, 1989, p. 35 à 37.
Commentaires
C'est superbe! merci Philippe!
Et merci à notre amie commune qui m'a offert cette petite merveille.
Réponse de
PhA
le 16/11/2011 à 17h43
Mais où sont partis le Novéac, l'Eden, l'Empire, le Familia, le Majestic... ?
Le Père-Lachaise est toujours là, lui, éternel.
Le Père-Lachaise est toujours là, lui, éternel.
Commentaire n°2
posté par
Dominique Hasselmann
le 17/11/2011 à 07h55
Au pays des étoiles.
Réponse de
PhA
le 18/11/2011 à 08h10
Hey, man !!! On parle de Tanger !!! Je reconnais ma ville !!! Merci Philippe !!!
Et quelle belle phrase, celle que vous relevez dans le titre... (si vraie, en plus)
(mes excuses aux lecteurs : nous, tangérois, sommes fous d'amour pour cette ville, que d'alleurs personne n'aime (sauf nous), tant elle sait ouvrir à nos regards un détroit où le même et l'autre peuvent encore confondre, paisiblement, leur altérité, voire même devenir, de temps en temps, délicieuse brume... à bas marrakech...)
Et quelle belle phrase, celle que vous relevez dans le titre... (si vraie, en plus)
(mes excuses aux lecteurs : nous, tangérois, sommes fous d'amour pour cette ville, que d'alleurs personne n'aime (sauf nous), tant elle sait ouvrir à nos regards un détroit où le même et l'autre peuvent encore confondre, paisiblement, leur altérité, voire même devenir, de temps en temps, délicieuse brume... à bas marrakech...)
Commentaire n°3
posté par
F
le 17/11/2011 à 22h21
C'est bien Tanger en effet, vu par son "privé".
(Vous donnez envie d'y aller !)
Réponse de
PhA
le 18/11/2011 à 08h14
@ F : cela peut me faire penser à autre chose...
Commentaire n°4
posté par
Dominique Hasselmann
le 17/11/2011 à 22h29
@DH : Cela peut aussi me penser faire autre chose... (allez, la musique - Lautréamont)
Commentaire n°5
posté par
F
le 17/11/2011 à 23h57
jeudi 10 novembre 2011
fruits de saison
« Et les Fruits d’Or, est-ce que vous aimez ça ? »
« Très bon, l’article de Brulé sur les Fruits d’Or. De tout premier ordre. Parfait. »
« … je l’avoue, ces Fruits d’Or dont on parle tant… eh bien il n’y a rien à faire… je m’y suis reprise à dix fois… C’est
rigide, c’est froid… »
« Les Fruits d’Or, ma chère amie… je pense que notre bon maître, ici, sera de mon avis… c’est une œuvre d’art
pourquoi ? D’abord parce qu’elle est vraie. »
« … Ah, sûrement, Jean Laborit n’aime pas du tout les Fruits d’Or. J’en suis certain, je suis prêt à le
parier. »
« Les Fruits d’Or, c’est le meilleur livre qu’on a écrit depuis quinze ans. »
« Les Fruits d’Or, c’est le meilleur livre qu’on a écrit depuis quinze ans. »
« Les Fruits d’Or, vraiment, c’est un pur chef-d’œuvre… Cela vivra dans trois cents ans… Non, vraiment, les Fruits d’Or,
c’est quelque chose de tout à fait à part. Une sorte de miracle. »
« Les Fruits d’Or, c’est le meilleur livre qu’on a écrit depuis quinze ans. »
Commentaires
Je préfère la vache qui rit.
Celle dont on parle tant ? qui a raflé tous les prix ?
Réponse de
PhA
le 11/11/2011 à 19h35
Les fruits d'or ? C'est Sarraute,non ? Faudrait le relire aussi. Je l'ai beaucoup aimé il y a longtemps.
Commentaire n°2
posté par
Dominique Boudou
le 11/11/2011 à 14h00
Sarraute bien sûr, à relire régulièrement, surtout en cette saison.
Réponse de
PhA
le 11/11/2011 à 19h36
- Dommage que La Sensibilité des chataîgnes soit passé à côté du Goncourt...
- Eh oui, le jury a dû être rebuté à cause de l'âge de l'écrivain.
- Pourquoi ?
- Onze ans (une sorte de Minou Drouet au masculin), c'est un peu juste !
- Non, je crois qu'ils ont été perturbés par l'histoire racontée...
- C'est quoi ?
- Un type qui balance des marrons à tour de bras à tous ses interlocuteurs, et ceux-ci finissent par se révolter contre l'auteur...
- Une allégorie ?
- Non, un alligator qui, à la fin, dévore l'écrivain (le narrateur) sur une plage du Sénégal où il est parti chercher l'inspiration.
- C'est triste.
- Oui, surtout pour Jean-Raymond de L'Escarpolette, le jeune candidat : il paraît que son papa, qui est ambassadeur, n'est pas content.
- Bof, il n'a qu'à le priver de dessert et lui supprimer les macarons Ladurie (voir le dernier article de Paris Match) !
- Eh oui, le jury a dû être rebuté à cause de l'âge de l'écrivain.
- Pourquoi ?
- Onze ans (une sorte de Minou Drouet au masculin), c'est un peu juste !
- Non, je crois qu'ils ont été perturbés par l'histoire racontée...
- C'est quoi ?
- Un type qui balance des marrons à tour de bras à tous ses interlocuteurs, et ceux-ci finissent par se révolter contre l'auteur...
- Une allégorie ?
- Non, un alligator qui, à la fin, dévore l'écrivain (le narrateur) sur une plage du Sénégal où il est parti chercher l'inspiration.
- C'est triste.
- Oui, surtout pour Jean-Raymond de L'Escarpolette, le jeune candidat : il paraît que son papa, qui est ambassadeur, n'est pas content.
- Bof, il n'a qu'à le priver de dessert et lui supprimer les macarons Ladurie (voir le dernier article de Paris Match) !
Commentaire n°3
posté par
Dominique Hasselmann
le 11/11/2011 à 19h46
C'est peut-être parce qu'on confond parfois les châtaignes et les
marrons, c'est un domaine où la confusion est bien organisée.
Réponse de
PhA
le 11/11/2011 à 23h06
Une de vos poules a des dents. Bravo. C'est rare.
Des oeufs d'or ? Où donc ?
Réponse de
PhA
le 11/11/2011 à 23h07
lundi 7 novembre 2011
allez les verts arbrisseaux
Et
c’est le but bravo et maintenant on range le ballon dans le sac à
ballon la boîte à ballon le
placard à ballon puis on brûle la maison du ballon au moins le
dégonfle-t-on le perce on le met en pièces parce qu’à la fin on en a
marre de ces trajectoires et de ces tirs courts ou longs j’ai
des graines pour relever la forêt amazonienne dans le chaudron de
Saint-Etienne allez les verts arbrisseaux germez sortez de terre en
chandelles transpercer la défense adverse par les ailes à moi
à moi je renverse le jeu j’erre dans la lande de Gerland à petits
pas j’ensemence le parc des princes d’essences exubérantes lianes minces
feuilles géantes puis voici l’animal j’introduis
l’ocelot le puma le coati la mygale les bêtes rampantes qui passent
entre les jambes grand pont de l’anaconda et quel crampon le gardien
dans sa cage n’en mène pas large la forêt envahit
quatre-vingts terrains par seconde de par le monde à ce qu’on dit et
maintenant les enfants j’aimerais revoir l’ours blanc sur la piste
noire.
Eric Chevillard, Iguanes et moines, Fata Morgana 2011, p. 38.
Commentaires
"...j’ai des graines pour relever la forêt amazonienne dans le chaudron de Saint-Etienne." ... comme un gadget de Pif
gadget ?
Commentaire n°1
posté par
Gilbert Pinna
le 07/11/2011 à 19h51
Mince, un numéro de Pif que j'ai raté.
Réponse de
PhA
le 09/11/2011 à 15h41
mardi 1 novembre 2011
entre chagrin et néant
Tandis que je lis Entre chagrin et néant, ce constat terrible de Marie Cosnay
sur la
violence qu’une justice transformée en mécanique dont les
différentes parties en dépit de leur humanité ne sont plus que des
rouages fait subir aux "sans papiers",
…
Un Angolais, résidant depuis très longtemps au Portugal, sans visa
Schengen, il faisait un aller retour pour un
enterrement. Alors qu’il rentrait, il a été arrêté. Il ne sera pas
au travail lundi. Il n’a pas pu prévenir sa femme. Il a une petite fille
de quelques mois. Il n’imaginait pas que, régulier au
Portugal, il ne pouvait pas faire un aller retour en France. Il
montre sa carte de sécurité sociale, un récépissé des impôts. Première
prolongation…
voici qu’elle tient, depuis quelques semaines, un site complétés par des articles à lire ici.
(Et sur ces Hublots, on sait qu’il faut lire aussi l’œuvre
romanesque de Marie Cosnay.)
Entre chagrin et néant, publié initialement chez Laurence Teper en 2009, est maintenant disponible aux
éditions Cadex, sur le site desquelles vous trouverez plus de détails.
Commentaires
Je l'ai lu chez Laurence Teper, à sa sortie. Souvenir fort de lecture.
Commentaire n°1
posté par
Pascale
le 01/11/2011 à 18h41
Une manière de laisser les choses parler par elles-mêmes. Terrible.
Réponse de
PhA
le 02/11/2011 à 17h46
merci Philippe
aujourd'hui - ces jours ci - ici à Bayonne comme ailleurs on ne sait plus comment faire - tant de familles déboutées de l'asile, dehors, sous des tentes, aucune solution, sauf particulières, intenables longtemps...
Albanie, Russie, Arménie, Géorgie...
Découragement...
Il y aurait tant à dire, à montrer...
On peut faire ? On peut dire ?
Oui on le peut. Mais au lieu de m'y mettre, je le sens, il monte, l'état comateux...
Je t'embrasse
aujourd'hui - ces jours ci - ici à Bayonne comme ailleurs on ne sait plus comment faire - tant de familles déboutées de l'asile, dehors, sous des tentes, aucune solution, sauf particulières, intenables longtemps...
Albanie, Russie, Arménie, Géorgie...
Découragement...
Il y aurait tant à dire, à montrer...
On peut faire ? On peut dire ?
Oui on le peut. Mais au lieu de m'y mettre, je le sens, il monte, l'état comateux...
Je t'embrasse
Commentaire n°2
posté par
marie cosnay
le 04/11/2011 à 12h14
Il faudrait que beaucoup de gens lisent ce livre.
(Bon, on a peut-être le droit d'espérer que d'ici quelques mois les choses s'arrangeront un peu de ce côté-là, sinon ailleurs.)
(Bon, on a peut-être le droit d'espérer que d'ici quelques mois les choses s'arrangeront un peu de ce côté-là, sinon ailleurs.)
Réponse de
PhA
le 04/11/2011 à 16h09
vendredi 28 octobre 2011
Qu’on se le dise : les prix littéraires font vendre – hélas.
Dans la République des Livres, Pierre Assouline a écrit un billet sur la dernière sélection du Goncourt.
C’est un billet à valeur informative :
j’y ai appris quels titres y figurent encore, quels autres ont été
écartés. Que parmi ceux qui restent, chacun avait ses chances. Et puis
aussi, j’y ai appris, chiffres à l’appui, que les prix
littéraires font vendre. Il me semblait bien aussi que c’était le
cas, mais il paraît qu’une idée reçue prétend le contraire (encore une
chose que j’y ai apprise, tiens).
Eh
bien, ce n’est pas une bonne nouvelle. C’est exactement ce que je leur
reproche, aux prix : de faire vendre. De propager
l’illusion que la littérature, ça se vend et ça s’achète, comme ça,
par dizaines de milliers d’exemplaires. (Des dizaines de milliers de
lecteurs en train d’aimer le même livre en même
temps ! Quand j’y songe, j’en ai froid dans le dos.) D’encourager
des auteurs à faire tout bien comme il faut pour l’avoir, le prix –
d’ailleurs il y en a qui boudent quand ils ne l’ont pas.
(Cette idée qu’il faille se conformer…) D’encourager les éditeurs à traiter différemment (litote) leurs titres primables
et les autres. De faire croire qu’il n’y a que cinq ou
six maisons qui publient des livres bons à primer – ce qui n’est pas
tout à fait faux : il n’y a en effet que cinq ou six maisons en mesure
de faire imprimer fissa la quantité suffisante de
livres qui devront s’empiler sur les étalages des libraires le
lendemain de l’heureuse nouvelle.
Enfin, ce que j’en dis, c’est juste l’opinion d’un auteur sans prix, hein.
Commentaires
Certains ouvrages sont créés pour leur public. Certains autres créent leur public.
Paul Valéry
Paul Valéry
Commentaire n°1
posté par
Pascale
le 28/10/2011 à 12h12
Nous ne passerons pas notre vie entière dans des préfabriqués.
Réponse de
PhA
le 28/10/2011 à 22h55
... vous êtes hors de prix.
Commentaire n°2
posté par
Gilbert Pinna
le 28/10/2011 à 16h22
C'est vrai qu'on ne m'achète pas facilement.
Réponse de
PhA
le 28/10/2011 à 23h00
Si au moins ils faisaient lire ce serait toujours ça de gagné
Commentaire n°3
posté par
L'employée aux écritures
le 29/10/2011 à 14h45
Parce qu'il faut les lire, en plus ?
Réponse de
PhA
le 29/10/2011 à 17h27
Oui, vous êtes sans prix, et je ne revendrai vos livres pour rien au monde, non mais.
Vous avez raison : d'ici quelques années les collectionneurs se les arracheront à prix d'or.
Réponse de
PhA
le 29/10/2011 à 17h29
j'allais dire que vous n'avez pas de prix, mais d'autres (y comprix vous) l'ont déjà dit... primé, imprimé, comprimé?
Exprimé, je préfère !
Réponse de
PhA
le 29/10/2011 à 18h25
Pas déprimé, surtout. Parce que hein bon.
Supprimons la déprime !
Réponse de
PhA
le 30/10/2011 à 11h33
Prafaitement. (Et déprimons les subprimes.)
Celui qui est couronné : l'épris littéraire.
Celui qui est goncouré : le marathon rouge (en voie de disparition).
Celui qui est renaudotisé : a décroché le fromage de maître Corbeau.
Celui qui est féminisé : question de genre, après tout.
Celui qui est goncouré : le marathon rouge (en voie de disparition).
Celui qui est renaudotisé : a décroché le fromage de maître Corbeau.
Celui qui est féminisé : question de genre, après tout.
Commentaire n°8
posté par
Dominique Hasselmann
le 30/10/2011 à 12h33
jeudi 27 octobre 2011
tous les volumes du Littré
Il
se hisse sur la pointe des pieds pour les photos. C’est comme ça depuis
toujours. Sur la photo de classe, à l’école,
déjà. L’institutrice voulait qu’il soit assis, au premier rang, avec
les petits, mais lui ne voulait jamais. Il préférait être debout, et
pour qu’on le voie mieux, il avait même, une fois, réussi
à cacher un dictionnaire dans sa veste pour le glisser sous ses
pieds juste avant la photo, ni vu ni connu. A partir de ce jour-là les
autres l’avaient surnommé Littré, parce qu’ils disaient
qu’il aurait fallu tous les volumes du Littré pour le hisser à la
hauteur des plus grands. Seulement lui n’aimait pas les livres, à part
pour grimper dessus. Seulement lui n’avait pas beaucoup
d’amis, parce qu’il essayait toujours d’amadouer les maîtresses
d’école, pour leur faire oublier qu’il n’était fort ni en orthographe ni
en langue française, leur ramenant toujours un bouquet de
fleurs au printemps ou de glands en automne. D’ailleurs souvent il
se faisait traiter de gland aussi. Parce qu’il essayait toujours de
capter l’attention en disant n’importe quoi, comme par
exemple qu’un jour il serait roi et les ferait tous mettre en
prison, les moqueurs et les institutrices, ça leur apprendrait. (…)
Cécile Beauvoir, Ce vieil air de blues, « Petit garçon », p. 25-26, Le temps qu’il fait, 2011.
Un recueil de récits d’instants qui ne prennent chacun qu’un instant à lire – mais qui résonnent encore un peu plus d’un
instant.
mardi 25 octobre 2011
– Qu’est-ce qui vous énerve exactement ?
Je reviens sur Hannibal tragique suivi de Hannibal domestique, dont mon précédent billet aurait pu donner une image par trop réductrice (et maintenant
que je l’ai terminé et que je sais de quoi l’auteur est capable, je me tiens à carreau).
…
– Qu’est-ce qui vous énerve exactement ?
–
Beaucoup de contes cités par Vladimir Propp contiennent une lutte de
type « David contre Goliath », et ce genre de
combats finalement gagnés par un héros donné perdant a priori fait
sans doute partie du plaisir de la narration depuis les temps plus
anciens. Nous nous attendons donc à retrouver cette victoire
paradoxale dans les œuvres qui gardent un rapport avec le conte ;
nous l’acceptons comme nous acceptons, par hypothèse, les conventions
d’un genre. Cependant, j’ai noté chez moi un certain
agacement lorsque le paradoxe de la victoire est poussé par l’auteur
jusqu’à l’invraisemblance la plus extravagante alors que dans le même
temps il tient à nous expliquer le miracle par des
raisons empruntées au réalisme le plus technique. Je ne saurais dire
exactement ce qui me contrarie dans ce mélange, mais le fait est qu’au
lieu de souhaiter la victoire des bons, je me mets
alors à souhaiter la victoire des méchants, c’est-à-dire la victoire
du nécessaire et du vraisemblable. C’est en lisant une des victoires
paradoxales de L’Epée de Darwin (qui sont toutes
composées comme je viens de le dire : avec autant d’invraisemblance que de réalisme arrogant) que j’ai songé au procédé du renversement :
il consisterait à renverser le sens du
combat à même l’écriture du roman, c’est-à-dire en se coulant le
mieux possible dans le style narratif de l’auteur. Si j’avais vraiment
les moyens de faire ce que je veux, je me proposerais de
publier beaucoup d’œuvres ainsi corrigées par un renversement.
Certaines de ces œuvres pourraient prendre une forme ridiculement et
délicieusement réduite (par exemple 14 p au lieu de 536), à
cause que le renversement interviendrait très tôt dans
l’action et ne laisserait aucun héros en vie pour la poursuivre ;
d’autres pourraient au contraire se développer au-delà
de leur format initial, non pas parce que le renversement n’aurait pas accompli son travail de destruction, mais parce que nous suivrions le destin de personnages que l’auteur
considérait pour sa part antipathiques, ou pour d’autres raisons à inventer…
– Et donc, dans L’Epée de Darwin…
– Vous avez raison, Sgaldo, je parle, je parle, et nous n’avons pas toute la nuit devant nous. (…)
Bref de la théorie à la pratique, voilà un très bref échantillon de ce que ça donne à la fin :
Quand
Tony s’engagea sous les pins Douglas en contrebas de la prairie, la
bouillie sanglante en quoi il avait transformé le
visage de Darwin Minor lui revint à l’esprit dans un flash, et il se
sentit bizarre. De toute son existence, il n’avait jamais rien connu
qui approchât la dépression nerveuse, même de loin :
il ne comprit donc pas qu’il était déprimé.
Et sans doute ne reconnut-il pas en lui-même l’âme de Joseph Mouton, laquelle désormais l’animait d’une humanité qui jusque
là lui était interdite.
Les deux extraits cités sont respectivement aux pages 284 à 286 et 293 d’ Hannibal tragique suivi de Hannibal domestique, publié par Jérôme Mauche, l’un des protagonistes
du livre, dans la belle collection Les Grands Soirs, aux Petits Matins évidemment.
lundi 24 octobre 2011
depuis le temps
– Toujours rien.
– … ?
– Je dis : toujours rien.
– Et alors quoi ?
– Rien, quoi. Depuis le temps, toujours rien, quoi.
– Et alors quoi ?
– …
– Ah.
– … ?
– Je dis : toujours rien.
– Et alors quoi ?
– Rien, quoi. Depuis le temps, toujours rien, quoi.
– Et alors quoi ?
– …
– Ah.
samedi 22 octobre 2011
L’Art de la comédie
L’Art de la comédie d’Eduardo de Filippo
n’est pas l’essai
sur le théâtre que par son titre il feint d’être mais plutôt sa
transformation : le théâtre même – et il n’y est nullement question de
ce sport dont l’actualité vient malgré moi de
contaminer mes métaphores puisqu’il y est question disais-je du
théâtre même, non pas seulement à la manière de l’écrivain (Filippo en
est un assurément) qui pourrait faire de son art son sujet
(esquivons d’emblée les soupçons à la mode d’intellectualisme dont
est par principe victime toute œuvre tant soi peu autoréférentielle,
d’ailleurs la pièce n’est ni française ni contemporaine)
mais plutôt à la manière du comédien qu’il fut d’abord et du coup :
c’est une vraie comédie. Une vraie comédie, franche et drôle, et
justement montée comme telle par Philippe
Berling et ainsi interprétée par une sacrée belle compagnie
de comédiens. Il faut dire qu’il y a matière pour un comédien à prendre
du plaisir. Non contents de donner corps à une
jouissive mise en abyme pirandellienne (la référence à Six personnages en quête d’auteur
est explicite et assumée), c’est aussi leur propre métier que les
comédiens d’Orestia Campese et
ceux de Philippe Berling sont invités à défendre. C’est pourquoi la
première partie pourrait paraître un peu longue sans le talent des
comédiens, Clotilde Mollet et
Jacques Mazeran en tête : c’est aussi que Filippo a
quelque chose à dire sur la condition des comédiens qui depuis cette
Italie de 1965 sonne encore très actuel. Mais la
deuxième partie surtout est un vrai festival dont on ne saura jamais
(et cette indécidabilité, forcément, j’adore) s’il s’agit ou non d’un
spectacle dans le spectacle : les nouveaux
personnages qui interviennent nous sont donnés comme des
deux-en-un : Christian Caro, Lyes Salem et Cécile Le Meignen
notamment
interprètent-ils un prêtre, un médecin ou une institutrice ou un
acteur jouant un prêtre, jouant un médecin, jouant une institutrice ?
C’est L’Art de la comédie – et ça se joue
aujourd’hui et demain encore au Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne, avant de continuer la tournée ailleurs (la troupe d’Orestia Campese aussi est
itinérante).
dimanche 16 octobre 2011
Ce billet ne parle pas de la Belgique ni de l’Europe.
Le samedi 3 septembre 2005.
Le milieu de la poésie en France est un petit milieu. N’ayant pas
moi-même évolué dans
beaucoup de milieux différents, j’aurais du mal à juger de sa
petitesse relative, mais je gage qu’il est beaucoup plus étroit que
celui des surfeurs (qui n’ont pas besoin de traductions en
anglais pour hanter avec leur planche les rouleaux des Caraïbes ou
de la Californie, et constituent donc de ce fait une fraternité
internationale), négligeable par rapport à celui des joueurs de
squash, ridicule au prix de celui du théâtre, peut-être comparable à
certaines spécialités de la philatélie, quoique cette passion draine
sans doute un peu plus d’argent et beaucoup moins
d’amateurisme éteint (je veux dire : pas éclairé). Or une
personne entièrement étrangère à ce petit milieu pourrait estimer que,
eu égard à la quasi-inexistence du lectorat et
considérant le caractère non-lucratif des entreprises qui n’y
prospèrent pas, tous les membres de la communauté doivent sûrement se
traiter entre eux un sur le pied de la tolérance et de la
solidarité. Notre Candide serait donc très surpris d’apprendre qu’au
contraire, le milieu de la poésie ressemble à la noblesse d’Ancien
Régime pour ce qui est des hiérarchies fines et des
quartiers, et que là où un désaccord apparaît sur le point de savoir
qui doit la préséance à qui, c’est simplement la guerre la plus féroce
qui fait rage (pas de quartiers) ; si bien qu’à
moins d’avoir blanchi sous les honneurs d’époques et d’idéologies
diverses, presque personne n’est à l’abri de l’excommunication (ou de
quelque fatwa, dirais-je pour me faire comprendre des
jeunes lecteurs) et tout le monde doit souffrir les insultes ou les
calomnies d’une grosse minorité du clergé poétique (tant du bas que du
haut). Pour expliquer ce paradoxe, je hasarderais que,
lorsque les hommes se battent pour un certain pouvoir, ils ne
regardent pas comme désirable le seul symbole du pouvoir, mais visent
avec lui une foule de commodités, d’avantages, d’obligations,
de servitudes et de grandeurs, qui sont inextricablement réelles et
imaginaires. Par conséquent, supposé que leur combat soit le plus
terrible du monde, toutefois, il ne donnera presque jamais
lieu au pire, parce que la réalité du pouvoir, complexe et
partageable, exige des accommodements et des trêves, même de la part de
lutteurs qui se détestent de tout leur âme. Enlevez à présent
cet enchevêtrement réel et imaginaire de jouissances dans lequel
ordinairement se tisse le pouvoir : il vous restera une puissance
purement symbolique, à laquelle cent dix ventes au lieu de
soixante-quinze, quelques compliments peut-être hypocrites, la
ferveur d’une poignée de culturels ou l’édition prochaine d’un DVD ne
fourniront pas plus de consistance qu’elle n’en a sèchement
par elle-même. C’est selon moi la raison pour laquelle les poètes
sont aujourd’hui des gens capables du pire ; l’anéantissement ne menace
en effet aucune réalité ; un
« suicide » n’entraînera pas plus de conséquences que l’annulation
du « prochain DVD » ; et nous irons potentiellement vers « la guerre de
tous contre tous »
pour autant que les auteurs de poésie devront s’arracher les uns aux
autres les débris d’une pénurie de réalité accablante.
Joseph Mouton, Hannibal tragique, suivi de Hannibal domestique, les Petits Matins, collection les
Grands Soirs, 2010, p. 55 à 57.
Si
le roman est à la littérature ce que les Etats-Unis sont au monde
entier – enfin, c’est l’ex-bibliothécaire qui le dit à
Monsieur Le Comte à la page 54 du livre ainsi titré ci-contre (et
plus engagé qu’on a bien voulu le lire), à vous de voir s’il faut le
prendre au pied de la lettre –, la poésie contemporaine ne
serait-elle pas plutôt à la littérature ce que la Belgique est à
l’Europe ? – entendez, un laboratoire selon l’expression
journalistique consacrée où l’on peut observer à l’avance
et en miniature ce qui ne manquera pas d’arriver très vite à la
littérature dans son ensemble et d’ailleurs quasi à la même échelle : on
ne va pas pavoiser parce qu’on vend trois ou quatre
fois plus qu’un rien qui continue gaillardement de tendre son
asymptote vers zéro. Allez, restons optimiste : zéro plus. C’est
d’ailleurs peut-être à l’optimisme qu’il faut attribuer les
mœurs d’Ancien Régime rapportées ci-dessus par Joseph Mouton et qui à
mon oreille de Candide résonnent un peu comme un « Tant qu’y a d’la
vie… » Que ce soit l’occasion en tout cas
l’occasion d’adresser nos affectueux encouragements à nos confrères
de première ligne, tenez bon les gars on est juste derrière et pas trop
fiers – et puis surtout parce qu’on aime les lire,
quoi.
(Voilà un billet qui si l’on s’en contentait pourrait donner une image très réductrice des enjeux d’Hannibal, tragique
et domestique ; pour en avoir une idée plus juste je ne saurais trop vous recommander de lire cet
article de Véronique Pittolo sur Sitaudis.)
Commentaires
ya comme un malentendu dans le fait d'assujettir la poésie aux
principes qui régissent le secteur marchand; en fait, ceux que la poésie
nourrit réellement s'en tapent complètement de ces sketches
où la pavane déroule ses tapis. un poème, ça vous cause ou ça ne
vous cause pas, et si ça vous cause, à vous de voir ou pas pourquoi,
c'est comme la magie. dans la poésie, le lectorat a sa vie et
l'auteur la sienne, chacun son truc, inutile d'inventer des pseudos
passerelles de communication. l'un écrit pour des raisons qu'ils
discerne ou pas; l'autre lit pour d'autres raisons,
quelquefois les mêmes, qu'il discerne ou pas, c'est selon. entre les
deux, quelques vagues rapports, quasiment aucun en fait, peut-être un
si on y réfléchit, mais pas plus.
l'écriture, un acte solitaire.
la lecture, un autre.
(nb: votre post suscite la curiosité, pas l'article de véronique pittolo^^, comme quoi...)
l'écriture, un acte solitaire.
la lecture, un autre.
(nb: votre post suscite la curiosité, pas l'article de véronique pittolo^^, comme quoi...)
Oh, je ne sais pas si la poésie nourrit vraiment qui que ce soit -
en tout cas le malentendu que vous soulignez s'applique parfaitement à
la littérature dans son ensemble (il y a encore
régulièrement des industriels qui investissent dans l'édition - cette édition sans éditeurs dont parle André Schiffrin -, ce qui me laisse toujours rêveur) ; et cela lui cause
un tort considérable.
Réponse de
PhA
le 19/10/2011 à 15h38
Je me demande s'il faut pas refaire tous les calculs.
Refaisons tous les calculs : tous les calculs sont toujours à refaire.
Réponse de
PhA
le 19/10/2011 à 15h39
jeudi 13 octobre 2011
pour une gestion plus intelligente des trucs
Oui,
je sais, je m’en plaignais déjà hier soir, aujourd’hui ce n’est pas
mieux, de tous ces trucs, toute cette abondance de
trucs, cette invasion de trucs partout, partout, plein, plein de
trucs partout, des trucs à foison, toute une profusion de trucs dont on
n’a que faire.
Autrefois,
oui ma bonne dame, il n’y avait pas tant de trucs. Bien sûr, je sais,
ça fait un peu passéiste, de dire ça, un peu
réac même ; mais quand même, je m’en souviens bien, vous ne me ferez
pas dire le contraire : autrefois, il n’y avait pas tant de trucs.
Autrefois,
mais oui, il y avait bien quelques machins, par ci par là, un peu
éparpillés ; mais c’était presque une
distraction, quoi. Pareil pour les trucs. On ne peut pas dire qu’il
n’y en avait pas ; mais ce n’était pas l’invasion comme maintenant.
Autrefois,
certains trucs étaient même recherchés. Il y a longtemps – c’était
avant ma naissance – mes parents, une fois, je
crois que c’était pendant les vacances, ils sont partis chercher un
truc. Ils ont embarqué dans la voiture tous mes frères et sœurs (mais
pas moi, je n’étais pas encore né), tous mes frères et
sœurs qui étaient encore tout petits, et ils sont partis chercher un
truc, pas n’importe quel truc, le Truc, que ça s’appelait ; ils avaient
envie de voir ça, le Truc, on les comprend, moi
aussi j’aurais bien aimé voir le Truc, mais je n’étais pas né, pas
encore. Enfin, je n’ai pas trop de regrets à avoir, car ils ne l’ont
jamais trouvé, le Truc. Pourtant ça valait la peine, il
paraît, il y a des gens qui le leur avaient dit, « allez donc voir
le Truc, ça vaut le coup ». Mais vous savez comment les trucs sont
indiqués, ils ont cherché, cherché, ils se sont
perdus un peu, il y avait tous mes frères et sœurs qui devaient
pleurer dans la voiture (moi je n’étais pas encore né), enfin bref ils
ne l’ont jamais trouvé, le Truc.
Tout
ça pour dire que c’était vraiment une autre époque. Qui donc aurait
l’idée d’aller chercher un truc, maintenant ? A
peine t’es-tu levé de ta chaise que déjà tu buttes sur quatre ou
cinq trucs dont tu te demandes bien ce qu’ils font là. Tu ne sais même
pas d’où ils viennent. Ils sont là, partout, au travail
évidemment, mais chez toi aussi, il y en a plein le garage mais pas
seulement, dans ta chambre c’est pareil, et regarde un peu de près sous
ton lit, et même dedans, tu verras (sans parler de la
salle de bain !). Et quand tu sors de chez toi, dans ce monde
encombré de trucs, tu fais comme si de rien n’était, tu marches d’un air
dégagé des trucs, pour faire comme tout le monde, pour
faire comme si les trucs n’étaient pas là, parce qu’on n’en finirait
plus, si on devait se préoccuper de tous les trucs et tous les machins –
et pourtant, pourtant, on ne peut pas le nier, aucun
truc n’est totalement dépourvu d’intérêt, tous méritent l’attention,
si seulement il n’y en avait pas tant, tant de trucs, trop, trop de
trucs vraiment.
Il
faudrait faire quelque chose. Eh bien oui, on ne va rester comme ça, à
se laisser envahir par les trucs. Ecologiquement,
c’est évidemment une catastrophe : la menace des trucs sur notre
environnement est telle qu’elle ne mérite même plus d’être appelée la
menace des trucs sur notre environnement mais plutôt la
menace des trucs sur les trucs qui constituent désormais notre
environnement (dont on sait qu’ils menacent eux-mêmes d’autres trucs qui
constituent notre environnement, enfin, vous voyez ce que
je veux dire). Et les nécessités écologiques ne sont pas en
contradiction avec une économie bien comprise : il est bien évident que
cette inflation des trucs est économiquement néfaste aux
trucs eux-mêmes, chaque truc se trouvant dévalué dans sa singularité
par l’inutile concurrence des autres trucs. Enfin bref, je lance
l’idée : il est temps aujourd’hui de faire quelque chose
pour une gestion plus intelligente des trucs. Il ne sera pas dit que
je ne suis pas un écrivain engagé dans son époque.
Commentaires
Il est beau ce rivage des turcs.
Ah ! Ne me parlez de tous ces trucs qu'on trouve sur les rivages, sur les visages, dans les virages et dans les images.
Réponse de
PhA
le 13/10/2011 à 21h41
... ah oui, Philippe, ça c'est de l'engagement, quoi. (Et je propose un slogan pour ce combat : "On ne naît pas truc, on le devient.")
Commentaire n°2
posté par
Gilbert Pinna
le 13/10/2011 à 20h04
Mais si l'on devient truc, notre cause est désespérée.
Réponse de
PhA
le 13/10/2011 à 22h36
Si jamais vous retrouviez le mien - il était en plumes - vous seriez bien aimable de me le rapporter
Commentaire n°3
posté par
L'employée aux écritures
le 13/10/2011 à 23h49
Encore un peu de patience...
Réponse de
PhA
le 14/10/2011 à 19h42
ah! j'adore! (pas les trucs, mais ce texte)
C'est madame sauvage qui va être contente.
C'est madame sauvage qui va être contente.
Hélas, j'ai bien peur que ce texte soit encore un truc de plus.
Réponse de
PhA
le 14/10/2011 à 19h38
On pourrait éviter l'invasion des trucs par un troc généralisé.
J'ai vu que Gonzague Truc était un écrivain (de droite) qui la baillait belle à un de ses lointains épigones, Gonzague Saint-Bris.
J'échange un vieux Samsung U 600 contre un iPhone 4S, me contacter à l'adresse : dominique.hasselmann@wanadoo.fr
J'ai vu que Gonzague Truc était un écrivain (de droite) qui la baillait belle à un de ses lointains épigones, Gonzague Saint-Bris.
J'échange un vieux Samsung U 600 contre un iPhone 4S, me contacter à l'adresse : dominique.hasselmann@wanadoo.fr
Commentaire n°5
posté par
Dominique Hasselmann
le 14/10/2011 à 14h53
En effet, le troc est un bon moyen de limiter la prolifération des trucs ; ça fera partie du programme.
Réponse de
PhA
le 14/10/2011 à 19h44
mercredi 12 octobre 2011
rencontre avec Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger
Pour les malheureux qui n'auraient pas pu assister à la rencontre avec Antoine Volodine au centre Pompidou le 3 octobre,
c'est ici.
lundi 10 octobre 2011
le centre de tout
on est chez soi partout
au milieu d’un trou
qu’il soit vaste ou étroit
peu importe l’endroit
tout centre d’un trou
est le centre de tout
Aurelio Diaz Ronda, L’O de trOus, Le grand os, 2010, p. 49.
La lecture d’Eric Clemens sur Sitaudis.
Commentaires
on est chez soi partout
au milieu d’un trou
qu’il soit vaste ou étroit
peu importe l’endroit
tout centre d’un trou
est le centre de tout
Bon, revenons aux choses sérieuses...
au milieu d’un trou
qu’il soit vaste ou étroit
peu importe l’endroit
tout centre d’un trou
est le centre de tout
Bon, revenons aux choses sérieuses...
Commentaire n°1
posté par
espace-holbein
le 11/10/2011 à 10h10
N'empêche, c'est de l'art.
Réponse de
PhA
le 11/10/2011 à 17h38
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(Une collection poche chez Quidam? !! Formidable, les affaires vont bien!)
(Très jolis, qui plus est, ces petits livres.)
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