lundi 1 novembre 2010

Maryama Adougaï ne crie plus au secours.

Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles. Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Je vais à toi. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles.
Ta mémoire coule à l’extérieur de tes yeux.
Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Elli Zlank brûle lui aussi, quelque part au rez-de-chaussée. Maryama Adougaï ne crie plus au secours.
Les incendies ont fait partie de notre quotidien depuis notre plus tendre enfance. Les immeubles du camp avaient des installations électriques défectueuses. Des courts-circuits se produisaient sans arrêt, souvent bénins, sans conséquence autre que des pannes et la puanteur du plastique en train de fondre, mais parfois graves, et alors nous devions en hâte évacuer les locaux, au milieu des cris, des fumées et de la panique. Il y avait aussi les bombes larguées du ciel par l’ennemi, toujours accompagnées de flammes gigantesques et de malheur.
C’est pourquoi, même pendant les périodes calmes, nous avions l’impression que nous étions à la fois des sous-hommes et des habitants des ruines et du feu.
Je me rappelle les livres que nous lisions, les histoires que les adultes nous racontaient. Notre culture allait dans toutes les directions, mais, dans de nombreux cas, elle reflétait la réalité de notre routine : une fraternité égalitariste que tout mutilait, un paysage de cendres, de barrières, d’enfermement, un ciel lourd, et là-dessus, l’irruption fatale des flammes.
Je vais à toi. En ce moment, nous sommes avec toi. Nous allons tous vers toi. Nous échangeons nos derniers souffles. Ta mémoire coule à l’extérieur de tes yeux.
Mes souvenirs sont les tiens.
 
Tu es en train de brûler au premier étage du bâtiment Kam Yip. Tout crépite autour de toi. Drogman Baatar est mort. Elli Zlank brûle lui aussi, quelque part au rez-de-chaussée. Maryama Adougaï ne crie plus au secours. Elle a peut-être cessé de vivre.
(…)
 
Manuela Draeger, Onze rêves de suie, « La bolcho pride », L’Olivier, 2010, p. 15-16.
 
Je viens juste de finir la lecture de ces Onze rêves de suie et forcément je reviens vers les premières pages, construction en entrevoûtes oblige (même si le genre n’est pas précisé). En lisant ce livre et ses deux consanguins, je retrouve en moi un lecteur d’autrefois, « en prise directe ». Volodine est grand et Manuela Draeger est l’un de ses beaux visages.



Commentaires

Ces flammes, forcément Fahrenheit 451, mangent aussi les livres et "les petits romans" qui s'enfournaient comme l'avalée des avalés, dragées poivrées au souvenir.
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 01/11/2010 à 19h37
Pour le traitement de la littérature, il faut lire Ecrivains !
Réponse de PhA le 02/11/2010 à 11h14
C'est beau la lecture d'un livre par celui qui l'a écrit. Et cette histoire de petite fille emportée sur les épaules des grands dans la "bolcho parade" ça m'a évoqué des scènes récentes.
Commentaire n°2 posté par Zoë le 01/11/2010 à 22h17
Ce qu'il reste de l'humanité est beau vu par Manuela Draeger.
Réponse de PhA le 02/11/2010 à 11h22

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