J’apprends (en suivant Nathalie Zberro) que Marcel Cohen vient de mourir. C’est à mes yeux l’un des auteurs contemporains les plus importants, et ces Hublots lui ont consacré quelques billets. Je les recopie ici, pour les paresseux du clic. On y lira notamment une note de 2007 sur ma toute première lecture de Marcel Cohen (c’était Faits II), quelques réponses de Marcel Cohen à Thierry Guichard dans le Matricule des Anges de juin 2013, puis des extraits de Faits II, Le Grand Paon-de-Nuit, Faits III, Sur la scène intérieure, Détails, Détails II. C’est un peu long. C’est très court eu égard à la valeur de l’œuvre de Marcel Cohen.
Parmi les livres que j’ai lus cet été, Faits II, de Marcel Cohen, dont je n’avais encore rien lu, est à coup sûr un de ceux qui m’a laissé la plus forte impression. Mais j’ai du mal à trouver les mots pour l’expliquer. Je comprends mieux d’ailleurs pourquoi la quatrième de couverture est si longue et si précautionneuse. L’objet, a priori, ne revendique pas son statut d’œuvre littéraire. La lecture cependant sans faille le lui assure. Composé d’une matière qui ne doit rien à la fiction, écrit dans une langue épurée qui vise à l’efficacité, Faits II est littéraire d’une manière sobre, mais essentielle. C’est une littérature où le moi discrètement s’efface, se réduit à la simple subjectivité d’un regard, plus souvent encore d’une écoute, celle aussi du choix des motifs ; une littérature entièrement orientée vers le monde, dans sa plus grande diversité – sa plus grande disparité. Sont tour à tour évoqués, en une succession de textes brefs sans titres, juste numérotés comme des chapitres, la résistance héroïque d’un tout petit enfant aux semonces de son père, les messages des déportés sur les murs de Drancy à la veille de leur départ pour Auschwitz, les conditions de vie des marins sur un porte-conteneur, l’étrange odyssée du Buddleia Davidii dont un plant unique parvient à essaimer à travers toute l’Europe… J’arrête la liste : il y a cent cinq textes sur les sujets apparemment les plus variés mais où, le plus souvent (quoique de manière discrète), la résistance joue un rôle essentiel. Là, sans doute, se dessine en creux l’histoire personnelle, à laquelle l’auteur ne donne pas plus de place. Marcel Cohen emprunte parfois ses sujets à la presse, met en scène nommément des personnes réelles et ne craint pas si nécessaire d’insérer des notes explicatives. D’autres fois, il crée des manières de fictions minimales et putatives (« Un homme prend chaque matin… », « Deux fois au moins, se souvient un homme… ») ; quand il ne limite pas son texte à un simple dialogue entre interlocuteurs anonymes. C’est que l’essentiel n’est pas là. Le temps de la mise en forme décorative est dépassé. L’essentiel, c’est de dire, dans l’urgence, ce que vivent les hommes.
2007
Puisque je sors tout juste de Sur la scène intérieure, le dernier livre paru de Marcel Cohen, c’est peut-être l’occasion de ressortir ces quelques notes qui suivent ma lecture de Faits II, au cours de l’été 2007, avant l’ouverture de ces Hublots.
« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)
« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux. Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »
mardi 13 octobre 2009
l’étrange odyssée du Buddleia davidii
Mes histoires (à suspense comme il se doit) de buddleia m’en rappellent une autre, quasi épique et pas de moi celle-là (le buddleia est en effet un excellent sujet de littérature ; je ne comprends pas que nous soyons si peu à nous y être attelés) :
XLVI
Notes en vue d’une étude sur l’étrange odyssée du Buddleja davidii, ou arbre à papillons :
– 1894 : originaire des hauts plateaux tibétains, l’arbuste est introduit dans les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Produisant des fleurs en grappes mauves, parfois blanches, il a pour particularité d’attirer les lépidoptères. Ce plant est une curiosité puisqu’il s’agit du premier spécimen jamais vu en Occident.
– 1934 : botaniste au Muséum, et originaire d’Athis-Mons, Paul Jovet (1896-1991) a la stupeur de retrouver un jour la haute tige du Buddleja davidii se balançant élégamment dans une carrière de l’Oise où il herborise. En quarante ans, l’arbuste a donc parcouru une centaine de kilomètres, peut-être plus. Une évasion stupéfiante si l’on tient compte du faible nombre de plants conservés au Muséum et de l’ampleur du désert de pierres parisien qui lui sert de prison.
– 1940-1944 : le mauvais état de la voirie parisienne (les matières premières font défaut et beaucoup d’employés municipaux sont prisonniers en Allemagne) ainsi que la désorganisation des services du Muséum équivalent, pour le Buddleja davidii, à une porte ouverte : l’arbuste profite de la guerre pour coloniser en toute tranquillité les chantiers abandonnés de la capitale, les cratères de bombe des banlieues industrielles, les fissures des trottoirs, les terrains vagues des boulevards de ceinture, les quais de la Seine, les tranchées des voies ferrées. Lors de la Libération de Paris, il n’est pas rare de voir les vélos-taxis, les tractions avant noires des FFI, et les panzers allemands sur le point de se retirer, évoluer au milieu des papillons qu’attire et nourrit l’arbuste.
– Été 1944 : à défaut de pouvoir le suivre à la trace, il n’est pas douteux que le retrait des troupes allemandes, et l’avancée des troupes alliées vers l’est, ait largement favorisé l’expansion du Buddleja davidii : les chenilles des chars, les pneus des jeeps et des GMC sont seuls en mesure, à l’époque, de transporter de la boue sèche sur de très grandes distances et, avec elle, des graines d’arbre à papillons. Lorsque les botanistes, dans les années de l’après-guerre, reprendront leurs travaux, ils découvriront le Buddleja davidii dans presque toute l'Europe.
– 2003 : dans l’Øresund, le bras de mer séparant le Danemark de la Suède, le botaniste suédois Bengt Ørneberg a la stupeur de découvrir un plant de Buddleja davidii sur une île danoise de quatre kilomètres de long sur quatre cents mètres de large. L’île porte le nom de Peberholm (l’île au poivre). A l’évidence, ce n’est pas la présence de l’arbuste sur le territoire danois qui étonne le botaniste, mais bien le fait qu’il se soit développé à cet endroit : l’île, en effet, est totalement artificielle et constituée, pour l’essentiel, de matériaux sous-marins dragués au fond de la mer afin de servir de support au pont-tunnel reliant Malmö à Copenhague.
Ce n’est pas la seule singularité de Peberholm : l’île est interdite au public. Si trains et voitures la parcourent jour et nuit, nul ne peut s’y arrêter et les botanistes eux-mêmes ne sont autorisés à la visiter que quelques jours par an. Cette interdiction est tout à fait intentionnelle : il s’agit, à l’instigation des botanistes eux-mêmes, de disposer d’un laboratoire permettant d’apprécier, année après année, le développement du peuplement végétal sur une île totalement vierge. Qu’on ait pu trouver sur Peberholm un plan de tomate et un jeune pommier n’a donc rien de mystérieux : il aura suffi de jeter distraitement des trognons depuis une voiture. Mais la graine de Buddleja davidii ?
Marcel
Cohen, Faits, II, Gallimard, 2007, p. 151-153.
Marcel Cohen, dans Faits, II, ne parle pas de buddleias ailleurs que dans cette note sobrement numérotée XLVI. En revanche, qu’il y évoque l’histoire de cet arbuste, les conditions des marins sur un porte-conteneurs, le refus d’un tout petit garçon anonyme à la puissante volonté de son père, les derniers messages des déportés sur les murs de Drancy, il parle de la vie, de la capacité à résister, et ce d’une manière très directe, sans passer ni par la fiction ni par l’effet de style, dans une sorte d’urgence de dire ; et vraiment c’est très fort (je parle de l’effet qu’il produit sur son lecteur : moi).
vendredi 16 octobre 2009
Je ne sais pas si le buddleia davidii, en fait de lépidoptères, attire vraiment aussi les grands paons-de-nuit – mais aujourd’hui ce sera oui. (Ils ont en tout cas une qualité en commun : leur aptitude, envers et contre tout, à survivre.)
Un entomologiste s’échine à élever en laboratoire des lépidoptères en voie d’extinction. Parce que les femelles ne pondent qu’exceptionnellement en captivité, c’est un combat à peu près vain, il le sait, pour la plupart des espèces diurnes, décimées par les pesticides. Quelques papillons nocturnes, en revanche, s’accouplent en cage et, remis en liberté, flairent une unique fleur à dix kilomètres. C’est pourquoi, il en est convaincu, le Grand Paon-de-Nuit, vieux de trente millions d’années, survivra presque seul au dernier papillon diurne.
Marcel Cohen, Le Grand Paon-de-Nuit, Gallimard, 1990, p. 131.
vendredi 12 novembre 2010
Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. A l’incidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?
Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’incruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?
Marcel Cohen, Faits, III Suite et fin, XXX, p. 97-98, Gallimard, 2010.
Ce trentième ci-dessus est bref mais si l’on faisait une moyenne, les textes qui constituent ce dernier tome des Faits de Marcel Cohen sont plutôt plus longs que les précédents. Ou plutôt : certains sont plus longs, ce qui donne à l’auteur la possibilité de montrer comment, d’un instant à l’autre, quelque chose d’essentiel se passe juste dans l’esprit, comme un nuage passe devant le soleil, quelque chose comme une prise de conscience, pas nécessairement définitive, à la vue d’un reflet dans une toile d’araignée, d’une rue où l’on ne voit les immeubles que par derrière, d’une femme par la fenêtre de sa cuisine, alors que l’esprit devrait être requis par d’autres sujets. Aventure intérieure et minuscule, au sens où pour un peu elle échapperait à l’attention. C’est pour ça sans doute qu’il faut pour la dire cette écriture qui ne cherche pas l’effet, sans fiction ni personnages autres que quelques personnes réelles comme l’anecdote racontée (dont témoignent les notes en fin d’ouvrage), ou ce même « un homme » anonyme que dans les Faits précédents, dont il n’est pas du tout sûr que ce soit toujours le même, peu importe, c’est ce qui parvient à être dit qui importe.
mardi 21 mai 2013
quelles traces sur la scène intérieure
A Paris, elle a toujours vécu chez Mercado, son cousin germain, et Sultana. Il n’existe d’elle que trois ou quatre photos et l’on ne sait à peu près rien de sa vie, sauf qu’elle fut veuve très jeune, resta sans ressources et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Les photos montrent un visage anguleux, ingrat, et des mains noueuses posées sur une ample jupe noire. En échange du gîte et du couvert, sans doute se sentait-elle tenue à la plus grande discrétion, n’intervenant d’aucune manière dans la vie des Cohen. Lorsque je la rencontrais dans l’appartement de mes grands-parents, c’était toujours furtivement, presque par effraction, à l’instant où une porte se refermait. Je ne retrouve bien que le froissement de ses amples jupes noires dans la pénombre. Plus âgée qu’elle de cinq ans, ma grand-mère, et depuis longtemps si j’en juge par les photos familiales, portait des jupes droites à mi-mollet. Hors ce froufroutement d’un autre âge, il ne reste rien de Rebecca.
Il se peut même que la photo reproduite ici ne représente pas Rebecca. Mercado avait une sœur, Suzanne. Veuve très jeune elle aussi, elle habita, comme Rebecca, chez son frère et sa belle-sœur. Dans leur correspondance, les frères Cohen l’évoquent sous l’appellation de « la chère tante ». Suzanne est morte peu avant la guerre. Mes souvenirs ne remontent pas jusque-là. Le froufroutement dans la pénombre est donc bien celui des jupes de Rebecca. Cependant, la photo reproduite ici a beaucoup de chances d’être celle de Suzanne.
Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013, p. 133-134.
C’est un extrait du dernier livre paru de Marcel Cohen, qui évoque la mémoire de ses disparus, raflés comme on sait, et dont précisément il ne parle pas d’habitude, ou alors en creux, dans les autres livres que j’ai lus de lui (le grand Paon-de-nuit, Faits II, Faits III suite et fin). Ce sont sa mère, son père, ses grands-parents, ses oncles et cette cousine germaine de son grand-père qui fit comme lui partie du Convoi n° 59 du 2 septembre 1943 et que j’ai choisie parce qu’il ne reste d’elle, outre une photo douteuse, qu’un froufroutement de jupe noire dans une mémoire d’enfant et ces deux pages d’un de nos plus beaux écrivains.
mardi 12 novembre 2013
C’est donc Sur la scène intérieure, le très beau livre de Marcel Cohen, qui a remporté le Prix Wepler (le seul prix dont je suive les résultats). Que ce soit donc l’occasion de découvrir cet auteur majeur et encore trop méconnu, sans perdre de vue que Sur la scène intérieure fait figure d’hapax dans l’œuvre de Marcel Cohen qui par ailleurs s’est toujours interdit de parler de lui-même ou de sa famille : il faut mettre la lecture de Sur la scène intérieure en regard de celle de Faits (II ou III) et de ses autres livres pour mesurer la portée de sa démarche.
lundi 24 septembre 2018
« Un auteur admiré écrivant sur un écrivain qu'il aime crée un vide. Ne pas lire le second, c'est ne pas comprendre tout à fait le premier. L'adolescent sentait bien que les livres appellent les livres dans une fuite en avant sans fin. Autour de lui, personne ne semblait deviner que le lecteur reste toujours en arrière, de plus en plus dépendant, avec une conscience de plus en plus aiguë de ses propres lacunes, et seul au milieu de ces absents illustres. »
Marcel Cohen lui ne nomme pas d'écrivains, du moins pas en tant qu'objets d'admiration, et moi je lui sais gré de ne pas créer trop de vide, trop de vides autour de moi – manière aussi de dire la mienne (admiration). J'achève seulement maintenant la lecture de Détails paru pourtant l'an dernier, mais où est donc passé le temps. Je ne cacherai pas que l'ambition de ce billet est clairement de créer un vide, pour ceux qui n'auraient pas encore lu Marcel Cohen. Son audace immense est quasi invisible. Il écrit sans tout le fatras qui d'ordinaire fait la littérature – même la bonne (de la construction du récit à la métaphore, en passant par tout ce qu'on l'on met trop facilement sous l'adjectif littéraire). Et à chaque instant de ma lecture, je me dis qu'il touche à l'essentiel.
La quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard où sont parus ses Détails le présentent comme l'auteur de « textes brefs, (...) d'une trilogie (...) » etc., suivent les titres concernés (d'ailleurs évoqués ici, cliquez donc). Une présentation somme toute factuelle, comme ses textes revendiquent de l'être. Une présentation qui ne dit pas que Marcel Cohen est peut-être l'écrivain d'aujourd'hui le plus important publié dans ladite collection. Il ne faudrait pas que ça se sache.
vendredi 26 mars 2021
Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.
Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.


On ne peut pas s'en rendre compte mais le jour où j'ai pris ces photos, tout le fond du jardin n'était qu'un vaste bourdonnement, d'insectes très variés.