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lundi 3 août 2026

Marcel Cohen

 




J’apprends (en suivant Nathalie Zberro) que Marcel Cohen vient de mourir. C’est à mes yeux l’un des auteurs contemporains les plus importants, et ces Hublots lui ont consacré quelques billets. Je les recopie ici, pour les paresseux du clic. On y lira notamment une note de 2007 sur ma toute première lecture de Marcel Cohen (c’était Faits II), quelques réponses de Marcel Cohen à Thierry Guichard dans le Matricule des Anges de juin 2013, puis des extraits de Faits II, Le Grand Paon-de-Nuit, Faits III, Sur la scène intérieure, Détails, Détails II. C’est un peu long. C’est très court eu égard à la valeur de l’œuvre de Marcel Cohen.



Faits II, de Marcel Cohen


Parmi les livres que j’ai lus cet été, Faits II, de Marcel Cohen, dont je n’avais encore rien lu, est à coup sûr un de ceux qui m’a laissé la plus forte impression. Mais j’ai du mal à trouver les mots pour l’expliquer. Je comprends mieux d’ailleurs pourquoi la quatrième de couverture est si longue et si précautionneuse. L’objet, a priori, ne revendique pas son statut d’œuvre littéraire. La lecture cependant sans faille le lui assure. Composé d’une matière qui ne doit rien à la fiction, écrit dans une langue épurée qui vise à l’efficacité, Faits II est littéraire d’une manière sobre, mais essentielle. C’est une littérature où le moi discrètement s’efface, se réduit à la simple subjectivité d’un regard, plus souvent encore d’une écoute, celle aussi du choix des motifs ; une littérature entièrement orientée vers le monde, dans sa plus grande diversité – sa plus grande disparité. Sont tour à tour évoqués, en une succession de textes brefs sans titres, juste numérotés comme des chapitres, la résistance héroïque d’un tout petit enfant aux semonces de son père, les messages des déportés sur les murs de Drancy à la veille de leur départ pour Auschwitz, les conditions de vie des marins sur un porte-conteneur, l’étrange odyssée du Buddleia Davidii dont un plant unique parvient à essaimer à travers toute l’Europe… J’arrête la liste : il y a cent cinq textes sur les sujets apparemment les plus variés mais où, le plus souvent (quoique de manière discrète), la résistance joue un rôle essentiel. Là, sans doute, se dessine en creux l’histoire personnelle, à laquelle l’auteur ne donne pas plus de place. Marcel Cohen emprunte parfois ses sujets à la presse, met en scène nommément des personnes réelles et ne craint pas si nécessaire d’insérer des notes explicatives. D’autres fois, il crée des manières de fictions minimales et putatives (« Un homme prend chaque matin… », « Deux fois au moins, se souvient un homme… ») ; quand il ne limite pas son texte à un simple dialogue entre interlocuteurs anonymes. C’est que l’essentiel n’est pas là. Le temps de la mise en forme décorative est dépassé. L’essentiel, c’est de dire, dans l’urgence, ce que vivent les hommes.

 

2007

 

Puisque je sors tout juste de Sur la scène intérieure, le dernier livre paru de Marcel Cohen, c’est peut-être l’occasion de ressortir ces quelques notes qui suivent ma lecture de Faits II, au cours de l’été 2007, avant l’ouverture de ces Hublots.


tous mes lecteurs perdus


« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)

« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux. Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »



mardi 13 octobre 2009

l’étrange odyssée du Buddleia davidii


Mes histoires (à suspense comme il se doit) de buddleia m’en rappellent une autre, quasi épique et pas de moi celle-là (le buddleia est en effet un excellent sujet de littérature ; je ne comprends pas que nous soyons si peu à nous y être attelés) : 

 

XLVI

 

Notes en vue d’une étude sur l’étrange odyssée du Buddleja davidii, ou arbre à papillons :

1894 : originaire des hauts plateaux tibétains, l’arbuste est introduit dans les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Produisant des fleurs en grappes mauves, parfois blanches, il a pour particula­rité d’attirer les lépidoptères. Ce plant est une curio­sité puisqu’il s’agit du premier spécimen jamais vu en Occident.

1934 : botaniste au Muséum, et originaire d’Athis-Mons, Paul Jovet (1896-1991) a la stupeur de retrouver un jour la haute tige du Buddleja davidii se balançant élégamment dans une carrière de l’Oise où il herborise. En quarante ans, l’arbuste a donc par­couru une centaine de kilomètres, peut-être plus. Une évasion stupéfiante si l’on tient compte du faible nombre de plants conservés au Muséum et de l’am­pleur du désert de pierres parisien qui lui sert de pri­son.

1940-1944 : le mauvais état de la voirie pari­sienne (les matières premières font défaut et beaucoup d’employés municipaux sont prisonniers en Allemagne) ainsi que la désorganisation des services du Muséum équivalent, pour le Buddleja davidii, à une porte ouverte : l’arbuste profite de la guerre pour coloniser en toute tranquillité les chantiers abandonnés de la capitale, les cratères de bombe des banlieues industrielles, les fissures des trottoirs, les terrains vagues des boulevards de ceinture, les quais de la Seine, les tranchées des voies ferrées. Lors de la Libération de Paris, il n’est pas rare de voir les vélos-taxis, les tractions avant noires des FFI, et les panzers allemands sur le point de se retirer, évoluer au milieu des papillons qu’attire et nourrit l’arbuste.

Été 1944 : à défaut de pouvoir le suivre à la trace, il n’est pas douteux que le retrait des troupes allemandes, et l’avancée des troupes alliées vers l’est, ait largement favorisé l’expansion du Buddleja davi­dii : les chenilles des chars, les pneus des jeeps et des GMC sont seuls en mesure, à l’époque, de transpor­ter de la boue sèche sur de très grandes distances et, avec elle, des graines d’arbre à papillons. Lorsque les botanistes, dans les années de l’après-guerre, repren­dront leurs travaux, ils découvriront le Buddleja davidii dans presque toute l'Europe.

2003 : dans l’Øresund, le bras de mer séparant le Danemark de la Suède, le botaniste suédois Bengt Ørneberg a la stupeur de découvrir un plant de Buddleja davidii sur une île danoise de quatre kilo­mètres de long sur quatre cents mètres de large. L’île porte le nom de Peberholm (l’île au poivre). A l’évi­dence, ce n’est pas la présence de l’arbuste sur le ter­ritoire danois qui étonne le botaniste, mais bien le fait qu’il se soit développé à cet endroit : l’île, en effet, est totalement artificielle et constituée, pour l’essentiel, de matériaux sous-marins dragués au fond de la mer afin de servir de support au pont-tunnel reliant Malmö à Copenhague.

Ce n’est pas la seule singularité de Peberholm : l’île est interdite au public. Si trains et voitures la par­courent jour et nuit, nul ne peut s’y arrêter et les botanistes eux-mêmes ne sont autorisés à la visiter que quelques jours par an. Cette interdiction est tout à fait intentionnelle : il s’agit, à l’instigation des botanistes eux-mêmes, de disposer d’un laboratoire permettant d’apprécier, année après année, le déve­loppement du peuplement végétal sur une île totale­ment vierge. Qu’on ait pu trouver sur Peberholm un plan de tomate et un jeune pommier n’a donc rien de mystérieux : il aura suffi de jeter distraitement des tro­gnons depuis une voiture. Mais la graine de Buddleja davidii ?

 
Marcel Cohen, Faits, II, Gallimard, 2007, p. 151-153.


 

Marcel Cohen, dans Faits, II, ne parle pas de buddleias ailleurs que dans cette note sobrement numérotée XLVI. En revanche, qu’il y évoque l’histoire de cet arbuste, les conditions des marins sur un porte-conteneurs, le refus d’un tout petit garçon anonyme à la puissante volonté de son père, les derniers messages des déportés sur les murs de Drancy, il parle de la vie, de la capacité à résister, et ce d’une manière très directe, sans passer ni par la fiction ni par l’effet de style, dans une sorte d’urgence de dire ; et vraiment c’est très fort (je parle de l’effet qu’il produit sur son lecteur : moi).



vendredi 16 octobre 2009

leur aptitude à survivre


Je ne sais pas si le buddleia davidii, en fait de lépidoptères, attire vraiment aussi les grands paons-de-nuit – mais aujourd’hui ce sera oui. (Ils ont en tout cas une qualité en commun : leur aptitude, envers et contre tout, à survivre.)

 

Un entomologiste s’échine à élever en laboratoire des lépidoptères en voie d’extinction. Parce que les femelles ne pondent qu’exceptionnellement en captivité, c’est un combat à peu près vain, il le sait, pour la plupart des espèces diurnes, décimées par les pesticides. Quelques papillons nocturnes, en revanche, s’accouplent en cage et, remis en liberté, flairent une unique fleur à dix kilomètres. C’est pourquoi, il en est convaincu, le Grand Paon-de-Nuit, vieux de trente millions d’années, survivra presque seul au dernier papillon diurne.

 

Marcel Cohen, Le Grand Paon-de-Nuit, Gallimard, 1990, p. 131.



vendredi 12 novembre 2010

la mesure de la perte


Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. A l’incidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?

Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’incruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?

 

Marcel Cohen, Faits, III Suite et fin, XXX, p. 97-98, Gallimard, 2010.

 

Ce trentième ci-dessus est bref mais si l’on faisait une moyenne, les textes qui constituent ce dernier tome des Faits de Marcel Cohen sont plutôt plus longs que les précédents. Ou plutôt : certains sont plus longs, ce qui donne à l’auteur la possibilité de montrer comment, d’un instant à l’autre, quelque chose d’essentiel se passe juste dans l’esprit, comme un nuage passe devant le soleil, quelque chose comme une prise de conscience, pas nécessairement définitive, à la vue d’un reflet dans une toile d’araignée, d’une rue où l’on ne voit les immeubles que par derrière, d’une femme par la fenêtre de sa cuisine, alors que l’esprit devrait être requis par d’autres sujets. Aventure intérieure et minuscule, au sens où pour un peu elle échapperait à l’attention. C’est pour ça sans doute qu’il faut pour la dire cette écriture qui ne cherche pas l’effet, sans fiction ni personnages autres que quelques personnes réelles comme l’anecdote racontée (dont témoignent les notes en fin d’ouvrage), ou ce même « un homme » anonyme que dans les Faits précédents, dont il n’est pas du tout sûr que ce soit toujours le même, peu importe, c’est ce qui parvient à être dit qui importe.



mardi 21 mai 2013


quelles traces sur la scène intérieure


A Paris, elle a toujours vécu chez Mercado, son cousin germain, et Sultana. Il n’existe d’elle que trois ou quatre photos et l’on ne sait à peu près rien de sa vie, sauf qu’elle fut veuve très jeune, resta sans ressources et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Les photos montrent un visage anguleux, ingrat, et des mains noueuses posées sur une ample jupe noire. En échange du gîte et du couvert, sans doute se sentait-elle tenue à la plus grande discrétion, n’intervenant d’aucune manière dans la vie des Cohen. Lorsque je la rencontrais dans l’appartement de mes grands-parents, c’était toujours furtivement, presque par effraction, à l’instant où une porte se refermait. Je ne retrouve bien que le froissement de ses amples jupes noires dans la pénombre. Plus âgée qu’elle de cinq ans, ma grand-mère, et depuis longtemps si j’en juge par les photos familiales, portait des jupes droites à mi-mollet. Hors ce froufroutement d’un autre âge, il ne reste rien de Rebecca.

Il se peut même que la photo reproduite ici  ne représente pas Rebecca. Mercado avait une sœur, Suzanne. Veuve très jeune elle aussi, elle habita, comme Rebecca, chez son frère et sa belle-sœur. Dans leur correspondance, les frères Cohen l’évoquent sous l’appellation de « la chère tante ». Suzanne est morte peu avant la guerre. Mes souvenirs ne remontent pas jusque-là. Le froufroutement dans la pénombre est donc bien celui des jupes de Rebecca. Cependant, la photo reproduite ici a beaucoup de chances d’être celle de Suzanne.

 

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013, p. 133-134.

 

C’est un extrait du dernier livre paru de Marcel Cohen, qui évoque la mémoire de ses disparus, raflés comme on sait, et dont précisément il ne parle pas d’habitude, ou alors en creux, dans les autres livres que j’ai lus de lui (le grand Paon-de-nuit, Faits II, Faits III suite et fin). Ce sont sa mère, son père, ses grands-parents, ses oncles et cette cousine germaine de son grand-père qui fit comme lui partie du Convoi n° 59 du 2 septembre 1943 et que j’ai choisie parce qu’il ne reste d’elle, outre une photo douteuse, qu’un froufroutement de jupe noire dans une mémoire d’enfant et ces deux pages d’un de nos plus beaux écrivains.



mardi 12 novembre 2013

Le Wepler pour Marcel Cohen


C’est donc Sur la scène intérieure, le très beau livre de Marcel Cohen, qui a remporté le Prix Wepler (le seul prix dont je suive les résultats). Que ce soit donc l’occasion de découvrir cet auteur majeur et encore trop méconnu, sans perdre de vue que Sur la scène intérieure fait figure d’hapax dans l’œuvre de Marcel Cohen qui par ailleurs s’est toujours interdit de parler de lui-même ou de sa famille : il faut mettre la lecture de Sur la scène intérieure en regard de celle de Faits (II ou III) et de ses autres livres pour mesurer la portée de sa démarche.


lundi 24 septembre 2018

créer un vide


« Un auteur admiré écrivant sur un écrivain qu'il aime crée un vide. Ne pas lire le second, c'est ne pas comprendre tout à fait le premier. L'adolescent sentait bien que les livres appellent les livres dans une fuite en avant sans fin. Autour de lui, personne ne semblait deviner que le lecteur reste toujours en arrière, de plus en plus dépendant, avec une conscience de plus en plus aiguë de ses propres lacunes, et seul au milieu de ces absents illustres. »

Marcel Cohen lui ne nomme pas d'écrivains, du moins pas en tant qu'objets d'admiration, et moi je lui sais gré de ne pas créer trop de vide, trop de vides autour de moi – manière aussi de dire la mienne (admiration). J'achève seulement maintenant la lecture de Détails paru pourtant l'an dernier, mais où est donc passé le temps. Je ne cacherai pas que l'ambition de ce billet est clairement de créer un vide, pour ceux qui n'auraient pas encore lu Marcel Cohen. Son audace immense est quasi invisible. Il écrit sans tout le fatras qui d'ordinaire fait la littérature – même la bonne (de la construction du récit à la métaphore, en passant par tout ce qu'on l'on met trop facilement sous l'adjectif littéraire). Et à chaque instant de ma lecture, je me dis qu'il touche à l'essentiel.

La quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard où sont parus ses Détails le présentent comme l'auteur de « textes brefs, (...) d'une trilogie (...) » etc., suivent les titres concernés (d'ailleurs évoqués ici, cliquez donc). Une présentation somme toute factuelle, comme ses textes revendiquent de l'être. Une présentation qui ne dit pas que Marcel Cohen est peut-être l'écrivain d'aujourd'hui le plus important publié dans ladite collection. Il ne faudrait pas que ça se sache.


vendredi 26 mars 2021

Marcel Cohen dans les détails

Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.

Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.



vendredi 26 mars 2021

Marcel Cohen dans les détails

Qu’il évoque une exposition de photos d’anciens champs de bataille, ou bien la condition des marins philippins sur les porte-containers de toute nationalité, ou bien les considérations sur la chasse au gros gibier d’un officier de l’armée des Indes néerlandaises, ou bien l’exploitation touristique des sites des camps de concentration, ou bien l’inconfort de se voir désigné sans l’avoir voulu spécialiste en dératisation, ou bien encore tout autre sujet apparemment sans rapport évident, Marcel Cohen porte sur le monde et sur soi – qu’il n’appelle jamais « moi » mais « un homme » – la même attention, aussi objective que possible. Et cette attention, c’est la qualité essentielle, la seule qui vaille vraiment, chez un écrivain.

Détails, II Suite et fin est paru tout récemment aux éditions Gallimard.



lundi 24 septembre 2018

créer un vide

« Un auteur admiré écrivant sur un écrivain qu'il aime crée un vide. Ne pas lire le second, c'est ne pas comprendre tout à fait le premier. L'adolescent sentait bien que les livres appellent les livres dans une fuite en avant sans fin. Autour de lui, personne ne semblait deviner que le lecteur reste toujours en arrière, de plus en plus dépendant, avec une conscience de plus en plus aiguë de ses propres lacunes, et seul au milieu de ces absents illustres. »
Marcel Cohen lui ne nomme pas d'écrivains, du moins pas en tant qu'objets d'admiration, et moi je lui sais gré de ne pas créer trop de vide, trop de vides autour de moi – manière aussi de dire la mienne (admiration). J'achève seulement maintenant la lecture de Détails paru pourtant l'an dernier, mais où est donc passé le temps. Je ne cacherai pas que l'ambition de ce billet est clairement de créer un vide, pour ceux qui n'auraient pas encore lu Marcel Cohen. Son audace immense est quasi invisible. Il écrit sans tout le fatras qui d'ordinaire fait la littérature – même la bonne (de la construction du récit à la métaphore, en passant par tout ce qu'on l'on met trop facilement sous l'adjectif littéraire). Et à chaque instant de ma lecture, je me dis qu'il touche à l'essentiel.
La quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard où sont parus ses Détails le présentent comme l'auteur de « textes brefs, (...) d'une trilogie (...) » etc., suivent les titres concernés (d'ailleurs évoqués ici, cliquez donc). Une présentation somme toute factuelle, comme ses textes revendiquent de l'être. Une présentation qui ne dit pas que Marcel Cohen est peut-être l'écrivain d'aujourd'hui le plus important publié dans ladite collection. Il ne faudrait pas que ça se sache.


mardi 12 novembre 2013

Le Wepler pour Marcel Cohen


C’est donc Sur la scène intérieure, le très beau livre de Marcel Cohen, qui a remporté le Prix Wepler (le seul prix dont je suive les résultats). Que ce soit donc l’occasion de découvrir cet auteur majeur et encore trop méconnu, sans perdre de vue que Sur la scène intérieure fait figure d’hapax dans l’œuvre de Marcel Cohen qui par ailleurs s’est toujours interdit de parler de lui-même ou de sa famille : il faut mettre la lecture de Sur la scène intérieure en regard de celle de Faits (II ou III) et de ses autres livres pour mesurer la portée de sa démarche.


http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782070139293.jpg

Commentaires

Ah! Je suis contente! Je m'apprêtais à le recommander pour l'offir à des Ble....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 12/11/2013 à 13h08
Belle occasion !
Réponse de PhA le 14/11/2013 à 17h15

dimanche 9 juin 2013

tous mes lecteurs perdus

« Je n’ai rien choisi du tout. » (Quoi ? Mais oui, c’est Marcel Cohen, qui répond à Thierry Guichard dans le Matricule de juin. Là c’est à propos de la forme – la forme qu’il n’a pas choisie, donc. Vous savez : les Faits.)
« Comme beaucoup d’écrivains, je crois que l’essentiel s’écrit dans les marges, et avec la complicité active du lecteur. Lorsque l’exigence critique de celui-ci s’ajoute à celle de l’auteur, aucun rapport d’homme à homme ne peut prétendre à plus de consistance, ni de sérieux.
Personnellement, quelque chose d’autre me gêne dans le roman : l’impression d’être pris pour un petit garçon que l’on emmène à l’école en le tenant par la main. Le romancier exige que l’on s’en remette obscurément à lui sans sauter une ligne. Les poètes n’ont pas du tout cette exigence. Personnellement, j’aime qu’un livre soit un lieu d’aventure, pas seulement celui où l’on raconte une histoire. A l’exemple de Michaux, je revendique donc "une liberté de circulation". C’est aussi ce que j’aimerais offrir au lecteur. »
C’est étonnant comme souvent ce que je lis répond à ce que j’écris. Parce qu’après tel texte qui n’est plus du roman ou tel autre qui très différemment ne l’est plus non plus et que vous lirez ou non parce que « l’écrivain persiste à écrire, quand bien même il ne trouve aucun lecteur, et souvent aucun éditeur » (Marcel Cohen toujours), après plusieurs projets je reviendrai – je reviens déjà vers le roman, ce genre que je trouve idiot et dont j’apprécie l’idiotie : ce sera l’occasion de prendre le lecteur pour un petit garçon, de le prendre par la main en feignant (fiction donc) de l’emmener à l’école pour plutôt le perdre dans les bois, ou ailleurs encore.
 

mercredi 5 juin 2013

quoi lire, quoi


Le Matricule des Anges, c’est ce mensuel qui consacre son dossier de juin à Marcel Cohen, l’un des plus importants parmi nos auteurs confirmés, et qui parmi ses pages publie un très bel article sur Irène, Nestor et la vérité de Catherine Ysmal, « un livre surtout qui signe la naissance d’un véritable écrivain ». Voilà.

mercredi 22 mai 2013

Faits II, de Marcel Cohen


Parmi les livres que j’ai lus cet été, Faits II, de Marcel Cohen, dont je n’avais encore rien lu, est à coup sûr un de ceux qui m’a laissé la plus forte impression. Mais j’ai du mal à trouver les mots pour l’expliquer. Je comprends mieux d’ailleurs pourquoi la quatrième de couverture est si longue et si précautionneuse. L’objet, a priori, ne revendique pas son statut d’œuvre littéraire. La lecture cependant sans faille le lui assure. Composé d’une matière qui ne doit rien à la fiction, écrit dans une langue épurée qui vise à l’efficacité, Faits II est littéraire d’une manière sobre, mais essentielle. C’est une littérature où le moi discrètement s’efface, se réduit à la simple subjectivité d’un regard, plus souvent encore d’une écoute, celle aussi du choix des motifs ; une littérature entièrement orientée vers le monde, dans sa plus grande diversité – sa plus grande disparité. Sont tour à tour évoqués, en une succession de textes brefs sans titres, juste numérotés comme des chapitres, la résistance héroïque d’un tout petit enfant aux semonces de son père, les messages des déportés sur les murs de Drancy à la veille de leur départ pour Auschwitz, les conditions de vie des marins sur un porte-conteneur, l’étrange odyssée du Buddleia Davidii dont un plant unique parvient à essaimer à travers toute l’Europe… J’arrête la liste : il y a cent cinq textes sur les sujets apparemment les plus variés mais où, le plus souvent (quoique de manière discrète), la résistance joue un rôle essentiel. Là, sans doute, se dessine en creux l’histoire personnelle, à laquelle l’auteur ne donne pas plus de place. Marcel Cohen emprunte parfois ses sujets à la presse, met en scène nommément des personnes réelles et ne craint pas si nécessaire d’insérer des notes explicatives. D’autres fois, il crée des manières de fictions minimales et putatives (« Un homme prend chaque matin… », « Deux fois au moins, se souvient un homme… ») ; quand il ne limite pas son texte à un simple dialogue entre interlocuteurs anonymes. C’est que l’essentiel n’est pas là. Le temps de la mise en forme décorative est dépassé. L’essentiel, c’est de dire, dans l’urgence, ce que vivent les hommes.
 
2007
 
Puisque je sors tout juste de Sur la scène intérieure, le dernier livre paru de Marcel Cohen, c’est peut-être l’occasion de ressortir ces quelques notes qui suivent ma lecture de Faits II, au cours de l’été 2007, avant l’ouverture de ces Hublots. (J’en ai déjà posté un extrait, à propos du Buddleia Davidii, précisément).
http://www.mahj.org/photos/5_auditorium/conferences/zoom/Marcel-Cohen.jpg

 

Commentaires

Les premiers buddléias que j'ai vus s'étaient multipliés au milieu des décombres de Saint-Lô. Il y avait encore des ruines, et nous étions déjà en 1956.
Commentaire n°1 posté par Lza le 23/05/2013 à 09h30
Et maintenant ils sont partout dans les moindres friches.
Réponse de PhA le 23/05/2013 à 21h56
Malheureusement ce sont les papillons qui se font rares. Un papilon brun sur une grappe de Buddléia, c'est... un instant de paradis.
Commentaire n°2 posté par Lza le 24/05/2013 à 08h39
Je vous en ai trouvé un .
Réponse de PhA le 24/05/2013 à 18h28
Ces fleurs de lierre auraient du être couvertes d'abeilles, elles adoraient y butiner. Mais elles aussi sont mortes. Et des "petites totues comme celle-ci, cette année je n'en pas encore vu.
Commentaire n°3 posté par Lza le 25/05/2013 à 09h25
Pour les petites tortues, c'est sans doute un peu tôt, d'autant plus que la saison est très retardée par les intempéries.
On ne peut pas s'en rendre compte mais le jour où j'ai pris ces photos, tout le fond du jardin n'était qu'un vaste bourdonnement, d'insectes très variés.
Réponse de PhA le 25/05/2013 à 17h26
Ces "petites tortues"
Commentaire n°4 posté par Lza le 25/05/2013 à 09h27
Vous nous le dites. Je le redis plus mal : Faits II est d'une intelligence et d'une écriture rares. Chaque texte, ou chaque chapitre - comment faut-il dire? - donne à méditer et en même temps, on dirait qu'il nous regarde -au sens de "ça me regarde" - et qu'il a été écrit pour le lecteur particulier. Je m'emmêle. C'est-à-dire que je pourrais citer des exemples mais ça serait trop long.
Commentaire n°5 posté par Michèle le 04/07/2013 à 23h18
Des textes qui disent et qui disent plus encore.
Réponse de PhA le 06/07/2013 à 11h16

mardi 21 mai 2013

quelles traces sur la scène intérieure


A Paris, elle a toujours vécu chez Mercado, son cousin germain, et Sultana. Il n’existe d’elle que trois ou quatre photos et l’on ne sait à peu près rien de sa vie, sauf qu’elle fut veuve très jeune, resta sans ressources et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Les photos montrent un visage anguleux, ingrat, et des mains noueuses posées sur une ample jupe noire. En échange du gîte et du couvert, sans doute se sentait-elle tenue à la plus grande discrétion, n’intervenant d’aucune manière dans la vie des Cohen. Lorsque je la rencontrais dans l’appartement de mes grands-parents, c’était toujours furtivement, presque par effraction, à l’instant où une porte se refermait. Je ne retrouve bien que le froissement de ses amples jupes noires dans la pénombre. Plus âgée qu’elle de cinq ans, ma grand-mère, et depuis longtemps si j’en juge par les photos familiales, portait des jupes droites à mi-mollet. Hors ce froufroutement d’un autre âge, il ne reste rien de Rebecca.
Il se peut même que la photo reproduite ici  ne représente pas Rebecca. Mercado avait une sœur, Suzanne. Veuve très jeune elle aussi, elle habita, comme Rebecca, chez son frère et sa belle-sœur. Dans leur correspondance, les frères Cohen l’évoquent sous l’appellation de « la chère tante ». Suzanne est morte peu avant la guerre. Mes souvenirs ne remontent pas jusque-là. Le froufroutement dans la pénombre est donc bien celui des jupes de Rebecca. Cependant, la photo reproduite ici a beaucoup de chances d’être celle de Suzanne.
 
Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013, p. 133-134.
 
C’est un extrait du dernier livre paru de Marcel Cohen, qui évoque la mémoire de ses disparus, raflés comme on sait, et dont précisément il ne parle pas d’habitude, ou alors en creux, dans les autres livres que j’ai lus de lui (le grand Paon-de-nuit, Faits II, Faits III suite et fin). Ce sont sa mère, son père, ses grands-parents, ses oncles et cette cousine germaine de son grand-père qui fit comme lui partie du Convoi n° 59 du 2 septembre 1943 et que j’ai choisie parce qu’il ne reste d’elle, outre une photo douteuse, qu’un froufroutement de jupe noire dans une mémoire d’enfant et ces deux pages d’un de nos plus beaux écrivains.
http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782070139293.jpg

Commentaires

Superbe extrait, d'une sobriété émouvante et qui va droit au coeur.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 21/05/2013 à 22h20
Oui, c'est terrible. Marcel Cohen mérite vraiment la lecture, du coup j'ai posté une note que j'avais rédigée un peu après la parution de Faits II.
Réponse de PhA le 22/05/2013 à 18h34
Un mois plus tard : j'ai lu le livre. Beau, émouvant et pur. J'ai donc acheté "Faits II"
Commentaire n°2 posté par Michèle le 27/06/2013 à 00h07
Je crois bien que Faits II reste mon préféré - même si tout est beau chez Marcel Cohen.
Réponse de PhA le 27/06/2013 à 19h25

vendredi 12 novembre 2010

la mesure de la perte


Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. A l’incidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?
Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’incruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?
 
Marcel Cohen, Faits, III Suite et fin, XXX, p. 97-98, Gallimard, 2010.
 
Ce trentième ci-dessus est bref mais si l’on faisait une moyenne, les textes qui constituent ce dernier tome des Faits de Marcel Cohen sont plutôt plus longs que les précédents. Ou plutôt : certains sont plus longs, ce qui donne à l’auteur la possibilité de montrer comment, d’un instant à l’autre, quelque chose d’essentiel se passe juste dans l’esprit, comme un nuage passe devant le soleil, quelque chose comme une prise de conscience, pas nécessairement définitive, à la vue d’un reflet dans une toile d’araignée, d’une rue où l’on ne voit les immeubles que par derrière, d’une femme par la fenêtre de sa cuisine, alors que l’esprit devrait être requis par d’autres sujets. Aventure intérieure et minuscule, au sens où pour un peu elle échapperait à l’attention. C’est pour ça sans doute qu’il faut pour la dire cette écriture qui ne cherche pas l’effet, sans fiction ni personnages autres que quelques personnes réelles comme l’anecdote racontée (dont témoignent les notes en fin d’ouvrage), ou ce même « un homme » anonyme que dans les Faits précédents, dont il n’est pas du tout sûr que ce soit toujours le même, peu importe, c’est ce qui parvient à être dit qui importe.
 
Un article de Patrick Kéchichian.


Commentaires

Ce qu'il veut, c'est sa mère. Ce vouloir furieux, cette saignée blanche, sans fond qu'aucun atermoiment ne peut soulager.
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 12/11/2010 à 20h01
Il sait d'instinct ce que signifie perdre sa mère. Par la suite il l'oubliera, puis ça lui reviendra.
Réponse de PhA le 12/11/2010 à 22h26
... euh... atermoiement... (il avait glissé).
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 12/11/2010 à 20h08
Voilà qui finit de me convaincre. J'ai bien envie d'appartenir à ce cercle réduit de lecteurs d'un auteur aussi confidentiel (selon P. Kechichian). Cet enfant je l'ai été, mon fils l'é été et j'ai sans doute murmuré à un enfant ou un autre des mots vains, incapapables de faire cela: surgir le miracle du retour de la mère.
Commentaire n°3 posté par Zoë le 12/11/2010 à 21h18
Je ne me rends pas bien compte de la renommée de Marcel Cohen. Je sais juste que ce qu'il écrit me touche, toujours au plus juste. (J'aime aussi sa réponse à mes questions sur le sujet.)
Réponse de PhA le 12/11/2010 à 22h33
perdre quelqu'un, comment être sujet de ça, ils sont partis, impossible arrangements avec le sentiment de l'abandon.
Commentaire n°4 posté par Elise le 13/11/2010 à 12h27
Et la raison
- n'y peut rien.
Réponse de PhA le 13/11/2010 à 13h34
Un auteur confidentiel chez Gallimard... j'aimerais être tout aussi confidentiel! (Mauvais esprit, es-tu là?)
 
Commentaire n°5 posté par Depluloin le 13/11/2010 à 17h37
Oh, je crois qu'on peut être un auteur très confidentiel (encore une fois je ne me rends pas compte de ce qu'il en est pour Marcel Cohen), même dans une grande et prestigieuse maison d'édition ; il y aurait beaucoup à dire là-dessus.
Réponse de PhA le 13/11/2010 à 18h08
Cela peut-être aussi le jeu du fort da cher à Freud, symboliser la disparition l'apparition de l'autre ou l'absence sur fond de présence, il faut du temps pour çà, et nous en pleurons peut-être encore en cachette. 
Commentaire n°6 posté par Marie le 13/11/2010 à 20h30
Non dit : qu'en est-il de la mère - du témoin ?
Réponse de PhA le 13/11/2010 à 22h06
 

vendredi 16 octobre 2009

leur aptitude à survivre

Je ne sais pas si le buddleia davidii, en fait de lépidoptères, attire vraiment aussi les grands paons-de-nuit – mais aujourd’hui ce sera oui. (Ils ont en tout cas une qualité en commun : leur aptitude, envers et contre tout, à survivre.)
 
Un entomologiste s’échine à élever en laboratoire des lépidoptères en voie d’extinction. Parce que les femelles ne pondent qu’exceptionnellement en captivité, c’est un combat à peu près vain, il le sait, pour la plupart des espèces diurnes, décimées par les pesticides. Quelques papillons nocturnes, en revanche, s’accouplent en cage et, remis en liberté, flairent une unique fleur à dix kilomètres. C’est pourquoi, il en est convaincu, le Grand Paon-de-Nuit, vieux de trente millions d’années, survivra presque seul au dernier papillon diurne.
 
Marcel Cohen, Le Grand Paon-de-Nuit, Gallimard, 1990, p. 131.


Commentaires

Je ne suis pas faché qu'on parle enfin de moi - ici. Et vous en remercie.
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 17/10/2009 à 01h48
"Le contempler longuement trouble, paralyse, endort. Qu'un anneau clair et brillant autour d'un centre obscur et comme vide lui fasse en outre figurer un œil, c'est assurément une source supplémentaire de trouble et d'effroi, une possibilité accrue de fascination et de vertige." Caillois, Méduse et Cie, 1960.
Commentaire n°2 posté par Romain le 17/10/2009 à 11h37
Belle piste de lecture, merci Romain.
@ Depluloin : Vous nous enterrerez tous !
Commentaire n°3 posté par PhA le 17/10/2009 à 13h44
Pha, sans rire cette photo de Depluloin en grand-paon-de-nuit m'intéresse au plus haut point. L'auriez vous en version suffisamment bonne pour être imprimable (et, de là, découpable) ?
Commentaire n°4 posté par Souricette le 11/11/2010 à 13h11
Je vais vois ce que je peux faire pour vos nuits, Souricette ; je comprends que ce poster de Depluloin au-dessus de votre lit vous fasse rêver.
Réponse de PhA le 11/11/2010 à 14h41
 

mardi 13 octobre 2009

l’étrange odyssée du Buddleia davidii

Mes histoires (à suspense comme il se doit) de buddleia m’en rappellent une autre, quasi épique et pas de moi celle-là (le buddleia est en effet un excellent sujet de littérature ; je ne comprends pas que nous soyons si peu à nous y être attelés) :
 
 
XLVI
 
Notes en vue d’une étude sur l’étrange odyssée du Buddleja davidii, ou arbre à papillons :
– 1894 : originaire des hauts plateaux tibétains, l’arbuste est introduit dans les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Produisant des fleurs en grappes mauves, parfois blanches, il a pour particula­rité d’attirer les lépidoptères. Ce plant est une curio­sité puisqu’il s’agit du premier spécimen jamais vu en Occident.
– 1934 : botaniste au Muséum, et originaire d’Athis-Mons, Paul Jovet (1896-1991) a la stupeur de retrouver un jour la haute tige du Buddleja davidii se balançant élégamment dans une carrière de l’Oise où il herborise. En quarante ans, l’arbuste a donc par­couru une centaine de kilomètres, peut-être plus. Une évasion stupéfiante si l’on tient compte du faible nombre de plants conservés au Muséum et de l’am­pleur du désert de pierres parisien qui lui sert de pri­son.
– 1940-1944 : le mauvais état de la voirie pari­sienne (les matières premières font défaut et beaucoup d’employés municipaux sont prisonniers en Allemagne) ainsi que la désorganisation des services du Muséum équivalent, pour le Buddleja davidii, à une porte ouverte : l’arbuste profite de la guerre pour coloniser en toute tranquillité les chantiers abandonnés de la capitale, les cratères de bombe des banlieues industrielles, les fissures des trottoirs, les terrains vagues des boulevards de ceinture, les quais de la Seine, les tranchées des voies ferrées. Lors de la Libération de Paris, il n’est pas rare de voir les vélos-taxis, les tractions avant noires des FFI, et les panzers allemands sur le point de se retirer, évoluer au milieu des papillons qu’attire et nourrit l’arbuste.
– Été 1944 : à défaut de pouvoir le suivre à la trace, il n’est pas douteux que le retrait des troupes allemandes, et l’avancée des troupes alliées vers l’est, ait largement favorisé l’expansion du Buddleja davi­dii : les chenilles des chars, les pneus des jeeps et des GMC sont seuls en mesure, à l’époque, de transpor­ter de la boue sèche sur de très grandes distances et, avec elle, des graines d’arbre à papillons. Lorsque les botanistes, dans les années de l’après-guerre, repren­dront leurs travaux, ils découvriront le Buddleja davidii dans presque toute l'Europe.
– 2003 : dans l’Øresund, le bras de mer séparant le Danemark de la Suède, le botaniste suédois Bengt Ørneberg a la stupeur de découvrir un plant de Buddleja davidii sur une île danoise de quatre kilo­mètres de long sur quatre cents mètres de large. L’île porte le nom de Peberholm (l’île au poivre). A l’évi­dence, ce n’est pas la présence de l’arbuste sur le ter­ritoire danois qui étonne le botaniste, mais bien le fait qu’il se soit développé à cet endroit : l’île, en effet, est totalement artificielle et constituée, pour l’essentiel, de matériaux sous-marins dragués au fond de la mer afin de servir de support au pont-tunnel reliant Malmö à Copenhague.
Ce n’est pas la seule singularité de Peberholm : l’île est interdite au public. Si trains et voitures la par­courent jour et nuit, nul ne peut s’y arrêter et les botanistes eux-mêmes ne sont autorisés à la visiter que quelques jours par an. Cette interdiction est tout à fait intentionnelle : il s’agit, à l’instigation des botanistes eux-mêmes, de disposer d’un laboratoire permettant d’apprécier, année après année, le déve­loppement du peuplement végétal sur une île totale­ment vierge. Qu’on ait pu trouver sur Peberholm un plan de tomate et un jeune pommier n’a donc rien de mystérieux : il aura suffi de jeter distraitement des tro­gnons depuis une voiture. Mais la graine de Buddleja davidii ?
 
Marcel Cohen, Faits, II, Gallimard, 2007, p. 151-153.
 
Marcel Cohen, dans Faits, II, ne parle pas de buddleias ailleurs que dans cette note sobrement numérotée XLVI. En revanche, qu’il y évoque l’histoire de cet arbuste, les conditions des marins sur un porte-conteneurs, le refus d’un tout petit garçon anonyme à la puissante volonté de son père, les derniers messages des déportés sur les murs de Drancy, il parle de la vie, de la capacité à résister, et ce d’une manière très directe, sans passer ni par la fiction ni par l’effet de style, dans une sorte d’urgence de dire ; et vraiment c’est très fort (je parle de l’effet qu’il produit sur son lecteur : moi).
 



Commentaires

et les papillons ? quels papillons ? tous les papillons ?
Commentaire n°1 posté par tor-ups le 14/10/2009 à 10h21
Ah pardon, mais il y a longtemps que je m'intéresse au buddleia, sans le savoir, et sans en faire un sujet littéraire bien sûr. Marcel Cohen a (volontairement?) écarté le vecteur de propagation le plus redoutable : la fiente des oiseaux, surtout s'ils sont migrateurs et de retiennent assez longtemps. Responsable de cette plaie qu'est le gui (loranthacée).

Sinon, je ne retrouve plus ce qui m'a fait penser à votre écriture, je n'ai pas rêvé pourtant.
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 14/10/2009 à 12h38
Je comprends mieux votre surnom. Pha : ça fait penser à un papillon !
Quelle histoire.
Je vais la relire.
Commentaire n°3 posté par Souricette le 14/10/2009 à 13h05
@ Tor-Ups : Tous les papillons du monde... Le buddleia est le Dom Juan des papillons.
@ Depluloin : Mais enfin ! Le buddleia est une loganiacée, voyons !
@ Souricette : Me trouvez-vous donc si léger ? (Mais oui, c'est à lire et à relire ; ça papillonne bien moins qu'il n'y paraît, chez l'auteur du Grand Paon de Nuit.)
Commentaire n°4 posté par PhA le 14/10/2009 à 15h27
Raconte-nous une histoire du monarque, maintenant, s'il te plaît, Pha!
Commentaire n°5 posté par tor-ups le 16/10/2009 à 08h57
Du monarque, je n'ai pas, mais du Grand Paon de Nuit, laisse-moi fouiller !
Commentaire n°6 posté par PhA le 16/10/2009 à 10h11