S’asseoir les pieds dans le caniveau
Sa mère avait peur de laisser son mari tout seul à la maison. Ça l’angoissait. C’est quand elle était angoissée que, parfois, elle était prise d’un de ses « étourdissements ». Son petit mal. Elle se mettait à parler avec une toute petite voix enfantine, et puis elle finissait par ne plus parler du tout ; elle n’était plus là.
Une autre fois où, toujours prise par son besoin de sortir de la maison, elle avait demandé à sa mère de l’accompagner pour une petite promenade, ça l’a prise, d’un coup. Elle s’est assise par terre dans la rue, les pieds dans le caniveau, juste devant le commissariat de Fort-de-France. Impossible de la faire bouger de là. Ils sont très profonds, les caniveaux de Fort-de-France, pour l’écoulement des eaux, à la saison des pluies. Elle a appelé les policiers, ils sont venus l’aider à asseoir sa mère sur un banc. Petit à petit, elle est revenue à elle. Elle revenait toujours à elle.
C’est pour ça qu’elle s’était mariée si tard. Elle était très complexée par sa maladie, elle voulait rester près de sa mère – comme elle aurait voulu que sa fille reste près d’elle. Son mari a dû la demander en mariage trois fois, à chaque fois qu’il rentrait de Guyane et qu’il allait au Gros Morne, où ils étaient voisins. C’est seulement à la troisième demande que, poussée par sa mère, elle a fini par accepter. Mais lui, personne ne l’avait averti de sa maladie.
Elle se souvient qu’une fois, alors que sa mère faisait une crise, elle a entendu son père grommeler qu’on le lui avait bien dit, que c’était Éméla qu’il aurait dû épouser.
Elle, elle n’est pas restée près de sa mère comme sa mère l’aurait voulu. Mais elle a quand même emporté avec elle un peu de son inquiétude.
Il y a longtemps qu’elle est morte, maintenant. Sa mère à elle, sa grand-mère à lui. Mais l’inquiétude, non. L’inquiétude ne meurt pas. C’est un héritage.

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