mardi 27 mars 2018

au point du jour


J'ai pris gîte en ce monastère délabré.
Un lumignon près duquel j'ai le cœur transi.

Mon habit de voyageur qui le séchera ?
En versifiant, je retrouve un peu de mon calme.

Le bruit de la pluie longuement se fait entendre.
Encore attentif, me voici au point du jour.


Ryôkan, Poèmes de l'ermitage, traduction par Alain-Louis Colas, éditions Le Bruit du Temps, 2017.

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dimanche 25 mars 2018

A vous qui avant nous vivez


A vous qui avant nous vivez, un titre comme le vent qui soufflerait d'une galerie rouverte après 36000 ans et nous rappelle que d'autres hommes en effet ont vécu là avant nous et se sont émerveillés des œuvres de quelques-uns des leurs, hommes comme nous mais que nous disons Aurignaciens, car tout ici nous parle d'un lieu, redécouvert en 1994 seulement : la grotte Chauvet. Ce nouveau livre de Nathalie Léger-Cresson (rappelez-vous Hélice à deux, chez les même éditions des femmes Antoinette Fouque) n'est pas une visite, pardon, si, est une visite de la grotte Chauvet mais autrement : si la table des matières correspond en effet, pour sa plus longue partie, à la liste des salles, chaque chapitre, donnons-leur ce nom faute de mieux, fait la part belle à l'imagination, plus qu'il ne décrit la salle – ce qui, en fait, est une autre manière de décrire ce lieu voué à l'image. Déjà à la fin de l'introduction deux hommes et une femmes, doubles gravettiens des trois inventeurs de 1994, redécouvrent après 2500 ans la grotte oubliée de leurs ancêtres aurignaciens (car avant le grand oubli de 30000 ans il y en avait déjà eu un de 2500) :
« Oui mes familles ! Les Ancêtres qui chantaient les oiseaux, grandissaient les arbres, sifflaient les vents et couraient les animaux, ils ont tracé là tous les Esprits-Souffles. A la rivière Serpent Bleu. Pas juste un bison, pas juste un cheval, pas juste un lion : tous, tous les Esprits-Souffles ! Comme nos Vieux-Vieux-Vieux parlaient, avaient oublié où. »
Puis chaque salle est l'objet d'une évocation imaginaire, consanguine et communicative, à l'issue de laquelle je me suis rendu compte avec surprise que non, ce n'était pas de la grotte Chauvet que je sortais mais juste du livre de Nathalie Léger-Cresson, avec une furieuse envie d'y aller voir, au moins en reconstitution puisqu'on préserve la grotte pour nos descendants qui viendront 30000 ans après nous – on peut rêver, et on ne s'en prive pas après une telle lecture.


dimanche 18 mars 2018

Bientôt toutes les pierres


Je veux écrire un billet sur le nouveau roman de mon ami Didier da Silva. Qu'il soit un ami n'est pas tout à fait anodin, je parle de ma lecture, de comment je le lis après avoir lu tous ses autres livres, depuis le premier, Hoffmann à Tokyo, y compris tous ceux qu'un peu coquettement il renie, je le reconnais bien là ; et jusqu'à L'ironie du sort, il n'y a pas si longtemps, laquelle marque un tournant, j'y reviendrai.
Ma phrase n'est pas tout à fait aussi da silvesque que je la souhaiterais, elle filandre un peu, pardon Didier ; et puisque c'est moins ton livre que ta phrase que je veux évoquer, ou du moins lui à travers elle d'abord, j'ouvre celui-là au hasard, et y recopie celles-ci :
« Il avait beau tenir ces propos décousus dans un français parfait, elle [vous aurez reconnu l'armée française, note d'Annocque] ne songeait certainement pas à prendre à son service un jeune Prussien à l'air hagard, s'il vous plaît, monsieur, circulez, et c'est une faveur qu'on vous fait. La providence lui sauva la mise en mettant sur son chemin un jeune médecin-major croisé à Paris en 1801, à la faculté ; prenant le pouls de la situation, le brave garçon l'abrita chez lui, en qualité de domestique pour la galerie, avec défense expresse d'en sortir ; il avait eu une chance de damné en n'excitant pas davantage la méfiance des autorités, on en avait déjà fusillé pour moins que ça et récemment encore un de ses compatriotes, pris pour un espion russe, avait été passé par les armes. »
Les grammairiens n'auront pas manqué de remarquer la tendance de la phrase da silvienne à la parataxe, les stylisticiens parleront plutôt d'asyndète, va pour asyndète car c'est bien du style que je parle, c'est bien du style que je pars. Il y a dans ces phrases, telles qu'elle naissent sous la plume de l'auteur, un effacement de la subordination qui amène le lecteur à mettre tout ou presque sur un pied d'égalité. Or ce qui moi me fascine, c'est la parfaite cohérence, peut-être légèrement inconsciente mais je ne désespère pas, que dis-je, j'ambitionne carrément de faire découvrir à l'auteur quelque chose sur lui-même, la parfaite cohérence disais-je entre cette caractéristique de la phrase et l'ambition même du roman – sur le plan macro-structural, aurais-je osé proclamer il y a une trentaine d'années, quand ces vocables-là étaient encore à la mode. Car, de la même façon que nous avons dans la phrase de Didier une juxtaposition de propositions entre lesquelles le lecteur est invité (et non pas contraint) à restituer les rapports, Toutes les pierres (c'est son titre, il est magnifique et encore plus après lecture, vous comprendrez pourquoi je ne l'ai pas cité d'emblée) nous raconte conjointement la vie du poète Li Baï qui, citons sans vergogne la quatrième de couverture, « arpenta la Chine du VIIIe siècle », et celle du « terrible Heinrich von Kleist, mort très jeune en 1811 ». Et bien évidemment l'invitation précitée, à restituer les rapports entre les propositions de la phrase, vaut aussi bien au niveau supérieur des récits – car il y en a plusieurs, qui alternent, ou non, selon les changements de chapitre. En musicien qu'il est (et que je ne suis pas, vous me pardonnerez les approximations), Didier sait qu'un motif vaut par la confrontation avec un autre, les deux se répondent ; l'effacement relatif des patronymes pour un il commun facilite le passage de l'un à l'autre, Li Baï bien sûr n'est pas Kleist ni inversement, mais enfin chacun pourrait l'être, c'est là affaire de circonstances ; lisons-les. Li Baï et Kleist et pas qu'eux, car d'autres artistes, pas musiciens pour rien ceux-là, viennent faire résonner de leurs destins les destins des deux principaux protagonistes, suggérant par là même au lecteur, en tout cas à moi et après tout j'en suis un, une figuration de l'infini : en effet d'autres destins, une infinité à l'évidence, pourrait venir à leur tour faire écho et contrepoint à ceux déjà évoqués, et ça n'est sans doute pas pour rien que, malgré la mort au bout de la vie, le livre de Didier se refuse à finir, voici qu'après sa fin viennent des notes qui n'en sont pas et qui le poursuivent de l'intérieur, puis des « dettes » en guise de remerciements aux livres qui ont nourri le travail de mon érudit ami, on n'a pas fini de lire ; et je repense à l'Ironie du sort, dont je disais plus haut que c'était un virage, en effet, c'est le moment où Didier da Silva a décidé de ne parler non pas de tout ce qui existe, mais, moins modestement, de faire sa fête à l'infini.

PS : Je m'avise que Toutes les pierres ne paraîtra (sous une belle couverture de François Matton) aux éditions de l'Arbre vengeur que le 5 avril prochain. Vous êtes déjà sur les braises. Pardonnez-moi de m'en réjouir.


dimanche 11 mars 2018

Elise et Lise à Saint-Germain


Belle rencontre vendredi avec les élèves du Lycée Léonard de Vinci de Saint-Germain-en-Laye, merci à eux et à leurs professeurs, ainsi qu'à la médiathèque de Saint-Germain qui nous accueillait. C'était pour Elise et Lise, qui fait partie de la sélection du Prix Littéraire des Lycéens d'Ile-de-France. Car c'est à ça que servent (que doivent servir en tout cas) les prix : permettre de belles rencontres.


jeudi 1 mars 2018

La vérité diffamatoire est-elle un oxymore ?


On s'interroge sur le sens des mots et les mots à leur tour nous interrogent sur ce que nous en faisons. Ainsi du verbe diffamer et de sa famille diffamatoire et diffamation. Je lis sur un site jurifiable (c'est son nom) que la diffamation « est une infraction pénale passible de lourdes amendes – en particulier lorsque les propos diffamatoires sont proférés de manière publique » ainsi que la définition juridique suivante « La diffamation est une notion juridique qui désigne le fait de tenir des propos attentatoires à l’honneur et à la dignité d’une personne de manière intentionnelle », ce qui est assez conforme à la définition du lexicographe, puisque le TLF me confirme que diffamer consiste à « chercher à porter atteinte à la réputation ou à l'honneur de quelqu'un par des écrits ou des paroles ».
Très honnêtement si j'avais lu ces définitions sans idée préalable, rien là-dedans ne m'aurait choqué. Mais il se trouve que j'avais à l'esprit la question du mensonge, et qu'il me semblait qu'il y avait nécessairement, dans la diffamation, du mensonge. Vous remarquerez que non. Si vous dites la vérité sur une personne mais que cette vérité est attentatoire à son honneur et à sa dignité, ça relève quand même de la diffamation. N'allez pas signaler à la police votre voisin dont vous savez très bien qu'il bat femme et enfants dès lors qu'il a un peu bu : même vrai ça pourrait rester de la diffamation. Mais à regarder nos puissants on comprend qu'un tel flou puisse être utile.
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lundi 26 février 2018

cet homme si souvent entré ! si souvent sorti !

Le père se proposa d'extraire du couloir de l'entrée quelques caisses afin de faciliter et Eugen lui demanda de quelles caisses il voulait parler et le père dit par exemple les dix premières celles qui bloquent la porte et Eugen demanda de quelle porte il voulait parler et le père répondit sans aucun doute la porte d'entrée et Eugen questionna de quelle entrée il était question et le père dit celle qui mène au-dehors alors Eugen répliqua c'est pas plutôt une porte de sortie qu'il faudrait dire et le père le lui accorda donc Eugen conclut en proposant pour sa part d'avaler le trousseau de clés. Le père soupira, s'esquiva. Sa façon d'entrer ! Sa façon de ressortir ! Eugen ne manquait jamais d'admiration pour cet homme si souvent entré ! si souvent sorti ! et rentré ! et ressorti ! revenu ! reparti ! et encore ! et toujours !


C'est un extrait de la Ritournelle, de Perrine Le Querrec, paru aux éditions Lunatique à la toute fin 2017 et même si se contenter d'un extrait est une facilité trompeuse celui-ci devrait suffire pour vous dire à quel ce livre est fort, sans doute mon préféré de son auteur avec le Plancher qui reparaît en avril prochain aux éditions Le Festin.

dimanche 18 février 2018

Le retour (34 ans en arrière)

Je suis retombé là-dessus. C'est un truc que j'ai écrit en avril 84, j'avais vingt ans. On me reconnaît bien, je trouve.

Le retour

C’était ça. Cette idée fixe, cette perturbation. Je l’avais marquée pourtant, c’est moi-même qui l’avais marquée, au dos du ticket, à côté de l’heure du départ à l’aller, l’heure du retour. Maintenant encore, j’ai envie de dire 10 h 30. C’était là, inscrit dans mes rouages. Pourtant, au dos du ticket, c’est 10 h que j’avais écrit. Probable que ça ne me satisfaisait pas. Pas pour l’heure, oh non, mais… c’était une question d’esthétique, probable. D’ailleurs quand madame B m’a demandé à quelle heure partait le bateau, 10 h 30, que j’ai dit, j’en étais sûr. Heureusement, enfin, pas vraiment heureusement, je n’aime pas avoir l’air sûr, alors j’ai dit que j’allais vérifier. J’ai vérifié, et j’ai constaté avec surprise que c’était 10 h. Mais ça ne s’est pas inscrit dans mes rouages. Au fond, c’est resté 10 h 30.

Je suis passé à la gare, alors, pour vérifier les horaires des trains, et j’en ai choisi un, pour 10 h, qui, j’étais sûr, devait convenir. J’ai imprimé l’heure du train dans ma tête, mais l’heure du bateau, elle, s’était effacée, j’en étais revenu à 10 h 30. Sûr que plusieurs personnes m’ont demandé à quelle heure il partait, sûr que je leur ai dit à 10 h 30. Si ç’avait été 11 h, ç’aurait pas été grave. Tout ça, c’est parce que les chiffres après la virgule, enfin, c’est des chiffres en plus, c’est pas des chiffres en moins, ou à peu près, en tout cas, quoi, ce qui reste, c’est juste le début. Si ç’avait été 11 h, j’aurais jamais dit que c’était 10 h 30. J’aurais sûrement dit 11 h 30.

Mais l’heure du train, elle, du bon train, elle était restée. Et voilà que Monsieur B me propose de m’accompagner à la gare, à condition d’y aller vingt minutes plus tôt. Je me dis, j’aurai le train d’avant, pour le changement, c’est plus sûr. Mon train en effet était à 8 h 32, et je constate arrivé à la gare qu’il y en a un à 8 h 17. L’avantage n’était pas énorme, surtout que le train de 8 h 32 était plus rapide que celui de 8 h 17, mais enfin. Je demande à un employé, il me dit que c’est au bout de ce quai-ci. J’y vais, je m’installe sur un banc. A 8 h 16 à ma montre qui, je le sais, avance un peu, un train arrive, s’arrête. Je me dis, c’est celui-là, mais comme il est particulièrement court, je remonte un peu vers la gare et monte dans le dernier wagon de seconde classe. Là, je sors mon livre, en attendant que le train parte.

Mais à l’attitude des voyageurs, je soupçonne quelque chose. Je leur demande s’il y a un autre train sur la voie derrière le nôtre, ils me répondent que oui. Je me précipite à la porte, pour le voir partir. Je retourne à ma place, je leur demande si le train va bien où je vais, ils me répondent qu’ils pensent que oui. Je reste encore un peu. Je mûris la question, et finalement je descends du train et demande à un employé s’il va bien là où je crois qu’il va. Il me répond que non, que c’est celui-là, là-bas, qui y va. Je regarde ma montre, je comprends que j’ai raté le train de 8 h 17, qu’à cela ne tienne, je prendrais celui de 8 h 32, que j’avais prévu de prendre. De toutes manières, avec le changement, ça ne changera sûrement rien.

Je sors mon livre, le train part, je lis quelques pages, enfin je constate que l’on va bientôt arriver à la gare de correspondance. Je reconnais la ville, le train s’arrête, je descends. D’après mes souvenirs, c’est sur la dernière voie que sera le train que je dois prendre. Il y a un train sur cette voie, je demande à un employé s’il va bien où je veux aller, il me répond que non, mais que le prochain sûrement. Je m’assois sur un banc. Puis je retourne lire le panneau, qui me confirme dans mes opinions, quand l’employé vient vers moi et me montre sur le tableau de quel train il s’agit, que j’ai déjà repéré, il me montre le chiffre de la voie, et comme je ne réagis pas, il me dit que ce n’est pas cette voie-là, c’est l’autre là-bas. Je le remercie et vais à la voie indiquée.

En effet il y a là une jeune fille avec un sac à dos. Un train arrive, je monte dedans, je constate qu’elle reste sur le quai. Le train part, je vois alors un employé qui change les panneaux que je n’avais pas lus, j’ai un doute, je demande à un passager, il me répond juste que non. Je me mords les doigts. Je pense descendre à la prochaine station. Le passager vient vers moi, me conseille de descendre à la prochaine station, de prendre un train en sens inverse. Le train s’arrête, je descends, passe la passerelle, arrive sur l’autre quai, c’est une toute petite gare, il n’y a personne, juste deux gars qui peuvent passer pour des employés. Je leur demande à quelle heure est le prochain train, ils me répondent à 9 h 22. Il est 9 h 15, c’est bientôt. A 9 h 30, aucun train ne s’est arrêté, je leur demande à nouveau, un des deux va vérifier, c’est 10 h 22. La gare n’est pas importante, les trains ne s’arrêtent que toutes les deux heures.

Je dis que je n’ai plus qu’à faire du stop, ils m’indiquent la route à prendre. Sur la route, je redemande à une dame, elle confirme. Peu de temps a passé, une voiture s’arrête, le jeune homme veut bien me conduire à la gare de correspondance. Il ne connaît pas la ville, on la trouve quand même. Je le remercie, je rentre dans la gare, un employé me demande mon ticket, puis me dit qu’il y a un train à 10 h 06. Je retourne sur le quai, le même, en lisant bien tous les panneaux. Je calcule, je devrais arriver à l’heure. Le train arrive, je monte dedans. Je sors mon livre. Le train roule. On arrive au port. Je descends. Je remarque qu’il n’y a presque personne. Je connais l’endroit, je vais au service des douanes, c’est fermé. Il est 10 h 25 à ma montre, il devrait y avoir foule. Je reviens en arrière, je demande à une employée, elle me répond que le bateau est parti à 10 h. Je dis qu’on m’avait dit que c’était 10 h 30, je vais m’asseoir. Je sors mon ticket et au dos je lis « retour 10 h ».


mercredi 14 février 2018

Joyeuse Saint-Valentin à vous aussi !

Car elle avait regardé par la fenêtre, elle aussi, Magda. Elle avait même dit : « Mademoiselle Sonia est revenue à Kosko ».
Ou peut-être Magda ne regardait-elle plus par la fenêtre parce qu’elle était occupée. Elle était occupée par Liev, dont Magda comme si elle s’était ravisée venait prestement de dégrafer le pantalon qu’elle avait soigneusement boutonné quelques instants plus tôt, Liev qui maintenant était gros et dur à l’intérieur d’elle Magda, et qui par la fenêtre regardait Mademoiselle Sonia, Sonia, Mademoiselle Sonia qui venait juste de rentrer à Kosko après avoir terminé les préparatifs de ses noces, ses noces avec Liev ; c’était pour ça qu’en la regardant Liev était gros et dur à l’intérieur de Magda qui avait eu à cœur de s’occuper de Liev en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’elle était tout le temps si occupée, Magda, parce qu’en plus de tous les travaux ménagers dont elle avait la charge à Kosko il fallait aussi qu’elle s’occupe de Liev, surtout en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’encore maintenant, alors que Mademoiselle Sonia venait juste de rentrer à Kosko, Magda était encore tellement occupée par Liev ; elle ne cessait d’aller et venir autour de Liev tout droit et immobile, Liev qui était si gros et si dur à l’intérieur de Magda que c’était comme s’il occupait tout l’intérieur de Magda, et pourtant elle était grande, Magda, plus grande que Liev même, et son nez aussi était grand, et ses narines aussi au-dessus du visage de Liev étaient grandes, et Liev était tout entier à l’intérieur.


Pas Liev, Quidam éditeur.

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dimanche 11 février 2018

comme une ligne de fuite

Printemps 1907. Un gamin se sauve avec son chien dans la forêt, on ne sait pas pourquoi sauf qu'il n'est pas question pour lui de revenir. Il est recueilli par un homme, un homme étrange si on le regarde avec les yeux de la société, avant de repartir pour suivre la Caravane à Pépère. Sur cette ligne simple comme comme une ligne de fuite Thomas Vinau écrit avec la voix. Et c'est une voix collective, la voix de tous les laissés-pour-compte, qui résonne aujourd'hui avec celle des Roms et de ceux qu'on dit migrants. Je pourrais vous recopier un passage pour vous montrer le travail sur la voix mais ce ne serait qu'un passage, alors non. Je remarque en passant qu'il y a un peu deux livres successifs, dans ce livre. L'histoire singulière d'un garçon qui retourne à l'état de nature, et puis celle plurielle de la caravane à pépère où le garçon devient témoin d'une aventure collective. Ce n'est pas un défaut, non, pas du tout. D'ailleurs dans celui qui jusqu'à présent était resté mon Vinau préféré, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, c'était le cas aussi, deux livres : un en mouvement un autre arrêté. Avec le camp des autres, paru chez Alma au printemps 2017, je crois que j'ai un nouveau Vinau préféré.

mardi 6 février 2018

parler de Taqawan

Taqawan d'Eric Plamondon pour sa part possède plutôt un sujet de type « noyau » (pour qui se sentirait égaré par cette métaphore botanique, cliquez donc ici), qui présente qui plus est l'avantage de l'Histoire et de la géographie, et d'une Histoire et d'une géographie plutôt méconnue dans notre vieille France – celle du peuple Mi'gmaq aux confins du Québec et du Nouveau-Brunswick. Méconnue en France mais peut-être au Québec même, car dans cette histoire de violence faite à un peuple, la plus grande est sans doute l'effacement de la mémoire collective.
Faire semblant de parler de Taqawan consisterait donc à vous dire de quoi ça parle et cette fois vraiment ce serait facile, mais après mon billet de la dernière fois ce serait malvenu de ma part. Alors je préfère évoquer cette construction quasi musicale où l'intrigue principale (paritaire avec ses quatre héros : deux Amérindiens / deux Blancs ; deux femmes / deux hommes) tient lieu de motif principal auquel vient donner son relief des fragments alternés tantôt empruntés à la presse, tantôt à l'Histoire où légendes du peuple Mi'gmaq, voire à la cuisine – car pour l'anecdote j'ai été impromptu invité à lire en librairie la recette de la soupe aux huîtres, l'auteur lui-même n'avait pas trop l'air désireux d'y goûter, alors que moi, eh bien, pourquoi pas ?

dimanche 4 février 2018

De l'intérêt de ne pas trop s'attacher au sujet avant d'avoir lu le livre

Oui je reviens sur le sujet – car décidément c'en est un : le sujet. Il est au livre une sorte de noyau, qui sert au lecteur de critère de choix – c'est dommage. Car le sujet n'est pas le livre comme le noyau n'est pas le fruit. Mais le sujet présente à la presse l'avantage de lui en fournir un, lui-même, car la presse a besoin de sujets – quitte à ce que l'article, quand il est insuffisant, parle du sujet au lieu de parler du livre. Insuffisant mais l'illusion suffit : le titre est mentionné, le livre marche. Ainsi en est-il, vérifiez-le, de tous les livres qui marchent – même quand ils sont bons. Mais de même que dans la nature tous les fruits n'ont pas de noyaux à proprement parler, tous les livres n'ont pas pour sujet un noyau dur et compact, aussi facilement détachable et propre à l'observation que celui de l'abricot. Et de ceux-là il est naturellement – et je dirais même par nature – beaucoup plus difficile de parler. C'est sans doute la raison pour laquelle vous n'avez pas encore lu l'excellent A tous les airs, de Stéphane Vanderhaeghe, dont le premier roman Charognards avait été justement remarqué. L'apocalypse corviforme, rappelez-vous, y pouvait passer pour le sujet, un pseudo noyau comme en a la chayotte (car ce roman est bien autre chose encore), mais suffisant pour un pitch apéritif. A tous les airs est plutôt kiwi : on y mord sans s'y cogner les dents. J'ai moi-même éprouvé bien du mal à en parler, cliquez sur ma piètre présentation ; pourtant cette absence de sujet aussi n'est qu'un leurre, car après lecture l'imagination en est un, essentiel (un sujet, d'ailleurs le leurre aussi en est un) dans ce roman ; un sujet qui est également un moteur. Mais je pense aussi à Chaos, de Mathieu Brosseau, gauchement évoqué dans mon précédent billet. Il n'a de vraiment commun avec A tous les airs que l'éditeur (oui, c'est aussi le mien, et ce n'est pas seulement par solidarité éditoriale que j'en parle : Quidam ne recule pas devant des choix essentiels qui signent une conception de la littérature que je partage) et le statut de « deuxième roman » – une place difficile. Mais dans Chaos non plus le sujet ne se laisse pas saisir : la trame narrative, résumable en trois lignes, en est plutôt le squelette, et la folie de la Folle n'en est qu'un thème. Le livre se lit dans une sorte d'immédiateté sidérée, à la fois évidente et hypnotique – allez donc en sortant dire « de quoi ça parle » à vos amis, je vous en défie d'autant plus volontiers que pour le relever, il faut lire le livre, il faut lire les livres – et n'hésitez pas à venir râler auprès de votre serviteur si vous êtes déçu : même pas peur.

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dimanche 28 janvier 2018

être un peu interne en obstétrique

Chaos est le nouveau roman de Mathieu Brosseau qui paraîtra dans quatre jours chez Quidam. C'est l'histoire de la Folle. Ça va vous faire tout drôle à lire car « la Folle joue avec la langue, s'exprime de la même façon qu'en pensée, ça coule, syntaxe claire malgré l'hermétisme anguleux de son discours parfois désordonné, là est toute la force et l'autorité de sa voix, l'aplomb de sa conscience, elle hésite peu sinon par quelque effet de son humeur ; ce pouls du ton, la mesure de sa musique ». Ça ne va pas être facile pour moi d'écrire un billet dessus même si je fais partie des privilégiés qui ont eu la chance de le lire avant sa parution. Et pourtant ça me parle terriblement, cette histoire de d'une femme au pluriel, avec sa jumelle absente, sa mère homonyme et sa grand-mère... – mais stop, je risquerais de me mettre à raconter et ça n'est pas non plus le propos de ce billet. Si plutôt je vous dis que cette histoire d'une vie dure le temps d'un voyage en train, ou plutôt celui d'une bosse au front, et que tout y est surplombé d'un ciel rouge et organique, peut-être éprouverez-vous aussi l'envie d'être l'interne en obstétrique qui sort la Folle de l'hôpital et l'accompagne vers Aînée, la sœur de l'Autre Ville ? peut-être vous direz-vous qu'être lecteur, mais oui, c'est un peu être interne en obstétrique ?


Pour les Parisiens, le lancement de Chaos sera l'occasion d'une rencontre avec l'auteur à la librairie La Manœuvre, 58 rue de la Roquette, jeudi 1er février à 19h.

samedi 27 janvier 2018

Aucun écrivain (entre autres) ne mérite d'être célébré.

Ces polémiques récurrentes (sous le lien c'est faut-il célébrer Maurras, comme il y a quelque temps faut-il célébrer Céline) ne sont intéressantes qu'en ce qu'elles disent du rapport religieux que le public entretient avec la littérature (comme avec le football ou la politique, d'ailleurs, même combat). Car enfin, quel sens cela peut-il bien avoir, de fêter la date anniversaire de la naissance ou de la mort d'un écrivain ? La réponse à ces questions devrait s'imposer d'évidence : bien sûr que non, il ne faut célébrer ni Maurras ni Céline, mais Camus pas davantage. Ni même Proust. Personne. Aucune personne ne mérite d'être célébrée. On devrait avoir dépassé l'âge de l'idolâtrie. En revanche, on peut, pourquoi pas, rendre hommage à une œuvre, quand elle le mérite – car toute grande œuvre dépasse son auteur, qui n'est jamais, à lui seul, l'auteur de l'œuvre ; toute œuvre est l'œuvre de l'humanité entière par le truchement de son auteur. Et pour la littérature, si l'on tient à fêter des anniversaires, il se trouve que chaque livre est pourvu d'une date de parution. Fêter la naissance de l'auteur des Beaux Draps, sûrement pas ; mais fêter l'anniversaire de la parution de Voyage au bout de la nuit, pourquoi pas ? Et comme on ne va non plus multiplier les anniversaires, on en viendrait alors à se demander si, pour Camus, il vaut mieux par exemple célébrer l'anniversaire de l'Etranger ou de la Chute, considérant a posteriori que la Peste, finalement, c'est quand même assez laborieux par rapport au reste de son œuvre – au moins comme ça on en reviendrait à parler un peu de littérature.

dimanche 14 janvier 2018

Des nouvelles de Michel Arrivé

Michel Arrivé est mort le 3 avril dernier mais n'a pas dit son dernier mot – lui qui précisément attribuait à son personnage Adolphe Ripotois cette formule qui me parle terriblement : « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R ». En effet je viens d'avoir de ses nouvelles, tout juste parues aux éditions Black-out sous le titre Elle et lui, lui et elle. Elles sont dix, ses nouvelles, et ainsi préfacées par sa fille Sylvaine Arrivé qui, dans un louable souci de clarté, n'hésite pas à les classer dans un genre jusque-là trop méconnu : la littérature vieillesse, pendant de la florissante littérature jeunesse : « les auteurs seraient des vieux, qui mettraient en scène des personnages de vieux, pour toucher un public de vieux. Les thèmes de prédilection en seraient la vieillesse, la maladie, et bien entendu, la mort. » On ne saurait mieux dire : fidèle quant au fond, cette préface l'est aussi quant au ton ; on y reconnaît déjà celui de l'auteur de l'homme qui achetait les rêves et d'Une très vieille petite fille – on croise d'ailleurs dans ces nouvelles une autre Mme Briand-Lemercier qui est peut-être la même très vieille petite fille – littérature jeunesse et littérature vieillesse ne sont pas si éloignées l'une de l'autre. Entre les nouvelles s'intercalent des illustrations de Brito, qui a bien saisi le ton, jugez plutôt, et n'hésitez pas à découvrir le texte.

dimanche 7 janvier 2018

en sortant d'Enigma

« Nous sommes des fictions créées par notre ego. T'es-tu déjà demandé pourquoi nous mourons alors que les personnages de romans ne meurent jamais vraiment ? »

̶E̶n̶r̶i̶q̶u̶e̶ ̶V̶i̶l̶l̶a̶-̶M̶a̶t̶a̶s̶ Antoni Casas Ros, Enigma, p. 232

(Oui : Villa-Matas est un personnage, dans Enigma. et même si c'est à Joaquim, authentique personnage si j'ose dire, qu'il s'adresse, Casas Ros aussi en est un, au fond.) (Oui, je viens seulement de lire Enigma, qui est paru en 2009. Le temps n'existe pas. Si ?)
C'est une vraie question, la propriété intellectuelle, en littérature. Nous (nous qui écrivons) y sommes viscéralement attachés, au point de souhaiter la mort de qui nierait la nôtre. Et pourtant la littérature est aussi un organisme vivant, où les individualités – qui aiment à s'appeler elles-mêmes écrivains – écrivais-je l'autre jour – sont moins évidentes qu'on ne veut bien le dire. L'auteur est-il complètement l'auteur de ce qui paraît sous son nom ? Le passant qui ne jette pas un œil à la vitrine de la librairie n'est-il pas en partie responsable de ce qui s'y vend ?
(Précaution d'usage : Je ne pense jamais vraiment ce que je dis. Je le dis pour le penser.)

Ah, et aussi : du même auteur qu'Enigma (j'adore cette expression « du même auteur »), c'est l'Arpenteur des ténèbres, qui paraît ces jours-ci, aux éditions du Castor Astral.
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samedi 6 janvier 2018

Emmanuel Macron et le léopon

Mais je vous assure, Monsieur Le Président, que le léopon n'est pas un fake !

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Le léopon
n’existe pas dans la nature
mais j’en ai vu un

en photo.

Notes sur les noms de la nature, éditions des Grands Champs.

mardi 2 janvier 2018

Un Nouveau Magazine Littéraire

Je viens de recevoir le premier numéro du Nouveau Magazine Littéraire. Dans ma boîte aux lettres, sans rien demander à personne, d'ailleurs je n'étais pas au courant de son existence. Mais ça tombe bien, tout ce qui est littéraire m'intéresse, et tout ce qui est nouveau aussi. La couverture n'est pas très engageante : « magazine » est écrit en très gros caractères, « nouveau » en tout petit, « littéraire » en plus petit encore. Quelque noms propres en couverture semblent d'ailleurs assez bien illustrer ces choix de police : Onfray, Beigbeder, Vallaud-Belkacem, Slimani... En revanche si on l'ouvre on peut avoir l'agréable surprise d'en rencontrer d'autres, plus engageants : Nina Allan, Horacio Quiroga, Will Self, Joël Baqué, Anthony Poiraudeau... J'ai juste feuilleté quelques pages au hasard, ça vaut peut-être la peine ; je vais regarder ça d'un peu plus près.