« Ayiyayo ! » me crie l’angelot ; et de me faire tournoyer son arc à la figure – avant de le diviser en deux sabres identiques.
mercredi 4 février 2009
mardi 3 février 2009
Observations scientifiques : les oiseaux aiment la mie de pain
Les oiseaux aiment la mie de pain.
La preuve : depuis quelques jours, j’ai installé pour eux un abri sur lequel j’ai piqué à leur intention deux bons gros morceaux de gras. Il n’a pas fallu bien longtemps ; au bout de quelques jours mésanges bleues puis charbonnières se sont donné le mot : et que je te picore par-ci, et que je te picore par-là. Résultat : voilà mon lard blanc sculpté par leur soin qui se retrouve ajouré de partout, mie de pain plus authentique qu’une authentique mie de pain.
La preuve : depuis quelques jours, j’ai installé pour eux un abri sur lequel j’ai piqué à leur intention deux bons gros morceaux de gras. Il n’a pas fallu bien longtemps ; au bout de quelques jours mésanges bleues puis charbonnières se sont donné le mot : et que je te picore par-ci, et que je te picore par-là. Résultat : voilà mon lard blanc sculpté par leur soin qui se retrouve ajouré de partout, mie de pain plus authentique qu’une authentique mie de pain.
Commentaires
lundi 2 février 2009
Seul à voir (l’œuvre de ces vandales)
Coucher ici fut une escroquerie. Le coupable : à peine un préadolescent, tout droit sorti de mon
enfance.
Pendant
le dîner la fenêtre était ouverte. Ce devait être, ce doit toujours
être le premier étage. Un ballon
intentionnellement envoyé parvenait à passer par la fenêtre, causant
de sérieux dégâts. J’ai sans doute dû le renvoyer, par la même fenêtre.
Visant peut-être les coupables ?
Maintenant
au matin je suis seul ici. Je vais et viens du salon au cabinet de
toilette, petit mais propre, à
l’ameublement impersonnel. Le tourne-disque produit une musique
continue, c’est toujours le même air qui recommence, en boucle, en
crachant un peu au début.
Ma poitrine est toute maquillée de larges chevrons aux couleurs variées. C’est l’œuvre encore de ces vandales, contre
lesquels j’ai dû rester impuissant. J’espère que ça partira facilement.
Ils se sont appliqués, d’ailleurs ; cela a dû leur prendre du temps de dessiner tout ça. Bien que ce ne soit pas de
mon goût, je dois bien reconnaître que c’est un travail soigné.
Commentaires
Oui, les dessins qui prennent du temps sont souvent oeuvres de mauvais goût (enfin, ça m'arrange de le penser...).
Commentaire n°1
posté par
François Matton
le 02/02/2009 à 22h18
C'est un arrangement qui me convient tout à fait. (Et imaginez que vos voisins profitent de votre sommeil pour venir vous dessiner dessus !) (pardon d'alimenter de possibles cauchemars)
Cher cousin (car je suis d'accord pour penser décidément que nous
devons être un peu plus que voisins : il se trouve que je suis également
en train de me débattre avec la question de l'écriture des rêves)
Commentaire n°3
posté par
cecile portier
le 13/02/2009 à 13h44
dimanche 1 février 2009
vendredi 30 janvier 2009
plus enivrante qu’une monstera deliciosa
MONSIEUR JONES : Quoi ? Que dois-je lui dire ?
LES SOUFFLEURS :
Vraiment
Il faut tout te dire à toi
Parle-lui de fleurs
Dis-lui
« Vous êtes plus rapide qu’une rose de Jéricho »
MONSIEUR JONES : Vous êtes plus rapide qu’une rose de Jéricho.
LES SOUFFLEURS :
Plus belle qu’une rose de Chine
MONSIEUR JONES : Plus belle qu’une rose de Chine.
LES SOUFFLEURS :
Plus enivrante qu’une monstera deliciosa
MONSIEUR JONES : Plus… Mais qu’est-ce que c’est ?
LES SOUFFLEURS :
T’occupe pas
Dis-lui
Plus enivrante qu’une monstera deliciosa
MONSIEUR JONES : Plus enivrante qu’une monstera deliciosa.
LES SOUFFLEURS :
Plus bleue
MONSIEUR JONES : Plus bleue.
LES SOUFFLEURS :
Plus rouge
MONSIEUR JONES : Plus rouge.
LES SOUFFLEURS :
Que toutes
MONSIEUR JONES : Que toutes.
LES SOUFFLEURS :
Plus lancéolée
MONSIEUR JONES : Plus quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
LES SOUFFLEURS :
T’occupe pas
Plus lancéolée
MONSIEUR JONES : Plus lancéolée.
LES SOUFFLEURS :
Plus incomparable
MONSIEUR JONES : Plus incomparable.
LES SOUFFLEURS :
Plus incomparable
que le narcisse incomparable
MONSIEUR JONES : Plus incomparable que le narcisse incomparable…
Et plus imparfaite qu’un tapis persan
La jeune fille s’éveille et embrasse monsieur Jones. Puis s’éloigne de la même
façon qu’elle s’éloignait dans le désert. Noir. Bruit de chute.
VOIX DE MONSIEUR JONES, dans le noir et le silence, comme lointaine : Vous êtes plus… Je suis moins… Vous…
Je… Vous êtes plus secrète que le plus secret des agents secrets et mon cœur est plus grand que celui d’un géant, je veux…
Pascale Petit, Monsieur Jones, scène 10, L’école des Loisirs, 2005.
A « Plus
lancéolée », la cloche du collège sonne (c’était cet après-midi, à 15
heures). Les souffleurs (qui dans une autre vie sont
aussi élèves de 3e) disent : « Non, on termine la scène. »
Commentaires
J'imagine que de tels moments doivent racheter les plus fastidieux conseils de classe...
Sinon l'extrait proposé m'a fait beaucoup penser à L'amour des trois oranges, l'opéra de Prokofiev (décidément, puisque chez moi j'avais illustré Manière... avec la sérénade du Roméo du même). Les souffleurs, l'amoureux empoté, le désert... Y-a-t-il une sorcière ?
Sinon l'extrait proposé m'a fait beaucoup penser à L'amour des trois oranges, l'opéra de Prokofiev (décidément, puisque chez moi j'avais illustré Manière... avec la sérénade du Roméo du même). Les souffleurs, l'amoureux empoté, le désert... Y-a-t-il une sorcière ?
C'est que Prokofiev était vraiment un choix heureux.
Pas de sorcière, en revanche il y a un traficant... de souvenirs !
(En fait, mon métier, je crois bien que je n'aurais pour ainsi dire jamais lieu de m'en plaindre s'il n'était pas gâché par les gâcheurs patentés au pouvoir...)
Pas de sorcière, en revanche il y a un traficant... de souvenirs !
(En fait, mon métier, je crois bien que je n'aurais pour ainsi dire jamais lieu de m'en plaindre s'il n'était pas gâché par les gâcheurs patentés au pouvoir...)
il y a quand même une voyante - assistante du trafiquant - mais pas d'oranges.
Commentaire n°3
posté par
monsieur jones
le 31/01/2009 à 12h10
C'est vrai, Monsieur Jones, je l'avais oublié (on ne ressort pas
indemne d'une chute dans un trou de mémoire). Saluez bien bas de ma part
le Roi, la Reine et le Coiffeur - dont je note précieusement l'adresse
toute neuve.
Ah oui, c'est vraiment très bien.
C'est plus que bien, c'est... (Je cale. Vite, un souffleur !)
C'est plus que bien, c'est... (Je cale. Vite, un souffleur !)
Commentaire n°5
posté par
François Matton
le 02/02/2009 à 22h14
... plus enivrant qu'une monstera deliciosa... (répondent les
souffleurs, quasi invisibles en effet dans la pièce comme dans la fin de
votre message, écrit à l'encre sympathique - pour le lire, il faut que la souris le caresse)
Ah oui ! Je voulais produire un effet de mezza voce, mais alors là...
Commentaire n°7
posté par
François Matton
le 03/02/2009 à 14h15
C'est tout à fait dans le ton : vous venez
d'inventer "les mots visibles seulement sous la caresse", je crois bien
que le Roi de Manière d'entrer dans un cercle & d'en sortir n'y avait pas encore songé.
je...
Commentaire n°9
posté par
monsieur jones
le 03/02/2009 à 21h07
Cette femme est incroyable ! Un talent pareil non mais quel
bonheur ! Je vais lire toute sa bibliographie en fin de compte. Merci
pour ce coup de projecteur.
Commentaire n°10
posté par
Loïs de Murphy
le 08/02/2009 à 18h20
je vous...
Commentaire n°12
posté par
la femme incroyable
le 08/02/2009 à 21h01
jeudi 29 janvier 2009
rien n’est reconnaissable
Kilomètre 260
Ce
camion ne se laisse pas doubler. La visibilité est mauvaise sur cette
route, la ligne droite est toujours faussée –
faibles virages, côtes sournoises. Avec l’autre voiture, la grosse,
ce serait facile de dépasser. Mais celle-ci manque de reprise. Si au
moment du décroché, l’horizon n’est pas libre, il ne faut
rien risquer, reprendre place derrière le camion. Ce n’est pas qu’il
roule si lentement, mais son pot d’échappement mal réglé dégage une
fumée qui ne dit rien qui vaille : même sensation que
de tenter d’échapper à des souvenirs pénibles. Pourquoi est-ce si
difficile de penser à autre chose qu’à ces mots proférés hier midi, et
auxquels on n’a pas su trouver de réponse ? La seule
réponse, ce fut ce geste absurde, ridicule. Ce geste
disproportionné, déplacé. Briser de la vaisselle parce qu’on ne sait pas
avoir le dernier mot, c’est s’avouer misérable. C’est abandonner la
possibilité d’une place justifiée dans le regard de l’autre.
Là
il faut y aller, vite. C’est même un peu tard – grandes flèches
blanches peintes au sol, invitant rabat immédiat.
Mais rien ne s’annonce devant. Enclencher la troisième et appuyer à
fond sur l’accélérateur. Le vrombissement excessif signale
suffisamment la disproportion entre l’effort du moteur et la
vitesse obtenue. Comme si la voiture allait rester toujours côte à
côte avec ce camion. Qui ne fait rien pour ralentir, faciliter le rabat.
C’est pas vrai, ce con accélère ! Pousser encore,
le moteur est au maximum.
Enfin on peut revenir à droite. Bizarre cette sensation mêlée : colère et soulagement, se gâchant
mutuellement
Kilomètre 274
À
midi et un peu plus, tout est net : disparition des ombres. Le paysage
est figé. Avec cette chaleur et cette
lumière qui tombe comme d’un plafonnier hostile, rien n’est
reconnaissable de ce qui tout à l’heure paraissait si charmant, si
pittoresquement champêtre. Maintenant, la nature environnante a ce
quelque chose de sournois de qui s’est fait battre (soleil massue)
et cherche à éviter les coups. Même un arbre, sous cette lumière, paraît
monstrueux : ce tronc comme une jambe qui n’aurait
pas voulu aller plus loin. Cette peau rebelle et croûteuse. Ces
branches aux formes de doigts opiniâtres, cherchant à accrocher quelque
chose au passage.
On est au milieu, au ventre du récit. Le début et la fin sont connus : point de départ, point d’arrivée. Mais dans
cet entre-deux, les chemins sont multiples, il serait facile de s’égarer.
Déplier
la carte encore une fois. C’est désormais plus aisé : maintenant on est
de façon nette et franche du côté sud de la
France, donc sur le feuillet bas de la carte. La préfecture est à
trois kilomètres. Autant aller manger dans un restaurant correct ; un
vrai restaurant, au centre-ville. Rien ne presse
après tout.
#
L’autre n’arrivera que vers le soir, de toute façon. À quoi ça sert
d’arriver bien avant, pour être là, à guetter
ensuite fébrilement son arrivée pendant plusieurs heures ? Il peut
même être préférable d’arriver en second. La chambre d’hôtel est déjà
réservée, de toute façon, il n’y a plus qu’à prendre
la clé à la réception. Autant que ce soit l’autre qui s’en charge.
Difficile de faire bonne figure, d’avoir l’air dégagé, dans ce genre
d’exercice où l’adultère s’officialise à un guichet
d’accueil. Et puis si l’autre arrive en premier, ça lui laissera le
temps de se reposer du voyage, de se rafraîchir. Ça lui laissera le
plaisir de l’attente.
#
L’autre ne reviendra de la plage qu’assez tard. Ce serait idiot
d’arriver dans l’appartement vide. Bien sûr on pourrait les
rejoindre, à l’emplacement habituel. Mais quoi ? Enfiler un maillot
de bain, sans transition, partir la serviette sur l’épaule, avec, sur la
peau, cette fatigue, cette blancheur intruses
parmi les estivants ? Autant arriver en soirée, laisser à l’autre le
soin de gérer le retour de la plage, la douche crissante de sable, le
repas. Autant lui laisser la possibilité d’une
vraie surprise, celle d’arriver plus tôt que prévu, de ne l’avoir
pas fait attendre.
Cécile Portier, Contact, Le Seuil, collection « Déplacements », 2008.
Beau souvenir de ce texte (paru l’an dernier dans la collection « Déplacements » de François Bon), récit d’un parcours en voiture d’un point à un autre, avec à son terme une alternative amoureuse : l’autre ou l’autre, le conjoint ou l’amant(e), échéance jusqu’au bout retardée, indécidable. Ici aussi, parfois, la visibilité est mauvaise.
Cécile Portier vient d’ouvrir un blog, Petite racine, où l’on peut déjà suivre un projet à la fois photographique et littéraire : A mains nues.
Commentaires
Commentaire n°1
posté par
anonyme
le 29/01/2009 à 23h02
Je venais en voisine... Maintenant que j'en suis une. Merci pour
cet article, et pour le blog, car c'est vrai que la visibilité est
mauvaise.
Au plaisir de vous relire.
Au plaisir de vous relire.
Commentaire n°2
posté par
cecile portier
le 01/02/2009 à 20h59
Nous sommes quelques-uns en effet derrière ce camion...
Voisine un peu cousine, si vous me permettez cette familière adoption. Hésitant sur le passage à choisir (il n'en manquait pas qui me tentent), voici que je tombe sur celui-ci, où nos mots se croisent (et dont ma mise en page, je m'en rends compte, ne favorise pas la visibilité.)
Chiromancien pour l'occasion, je vois une longue ligne de vie sur A mains nues (et à propos de ligne, ne manquez pas d'aller faire un tour sur Lignes de fuite).
Voisine un peu cousine, si vous me permettez cette familière adoption. Hésitant sur le passage à choisir (il n'en manquait pas qui me tentent), voici que je tombe sur celui-ci, où nos mots se croisent (et dont ma mise en page, je m'en rends compte, ne favorise pas la visibilité.)
Chiromancien pour l'occasion, je vois une longue ligne de vie sur A mains nues (et à propos de ligne, ne manquez pas d'aller faire un tour sur Lignes de fuite).
mercredi 28 janvier 2009
encore une histoire d'œuf
En écho à deux précédents billets.
« L’œuf de kiwi est une merveille à contempler – il est l’objet de cet essai. C’est, de loin, le plus gros de tous les œufs d’oiseaux proportionnellement à la taille du corps. Les trois espèces de kiwi ont des dimensions qui recouvrent la gamme de celles du poulet domestique : la plus grande est à peu près la taille de la poule de la race « Rhode Island » ; la plus petite, de celle de la race naine de « Bantam » – soit environ une moyenne de deux kilos (ce qui n’a pas grand sens, vu la diversité de dimensions des espèces, mais donne un ordre de grandeur). Les œufs atteignent jusqu’à 25 % du poids de la femelle – ce qui est un véritable exploit, quand on considère qu’elle en pond souvent deux, et quelquefois trois, à environ trente-trois jours d’intervalle. Une célèbre radiographie effectuée dans la réserve zoologique d’Otorohanga, en Nouvelle-Zélande, met en évidence le phénomène de manière si criante qu’il se passe de tout commentaire. L’œuf est si gros que la femelle doit marcher cahin-caha, les pattes très écartées, pendant plusieurs jours avant la ponte, tandis que l’œuf est en train de descendre l’oviducte en direction du cloaque. Le mâle présente une plaque incubatrice s’étendant du sommet de la poitrine jusqu’au cloaque – autrement dit, il a besoin de presque toute la longueur du corps pour recouvrir l’œuf.
« L’œuf de kiwi est une merveille à contempler – il est l’objet de cet essai. C’est, de loin, le plus gros de tous les œufs d’oiseaux proportionnellement à la taille du corps. Les trois espèces de kiwi ont des dimensions qui recouvrent la gamme de celles du poulet domestique : la plus grande est à peu près la taille de la poule de la race « Rhode Island » ; la plus petite, de celle de la race naine de « Bantam » – soit environ une moyenne de deux kilos (ce qui n’a pas grand sens, vu la diversité de dimensions des espèces, mais donne un ordre de grandeur). Les œufs atteignent jusqu’à 25 % du poids de la femelle – ce qui est un véritable exploit, quand on considère qu’elle en pond souvent deux, et quelquefois trois, à environ trente-trois jours d’intervalle. Une célèbre radiographie effectuée dans la réserve zoologique d’Otorohanga, en Nouvelle-Zélande, met en évidence le phénomène de manière si criante qu’il se passe de tout commentaire. L’œuf est si gros que la femelle doit marcher cahin-caha, les pattes très écartées, pendant plusieurs jours avant la ponte, tandis que l’œuf est en train de descendre l’oviducte en direction du cloaque. Le mâle présente une plaque incubatrice s’étendant du sommet de la poitrine jusqu’au cloaque – autrement dit, il a besoin de presque toute la longueur du corps pour recouvrir l’œuf.
L’étude
du rapport « taille de l’œuf / taille du corps » dans l’avifaune montre
que des oiseaux de la taille des kiwis
devraient pondre des œufs d’environ 55 à 100 grammes (comme le font
les poules domestiques). Les œufs du kiwi brun pèsent entre 400 et 435
grammes. Autrement dit, on attendrait de tels œufs d’un
oiseau de 12 kilos ; or le kiwi brun est environ six fois plus
petit.
On se demande évidemment pourquoi il en est ainsi. »
Steven jay Gould,
« Les œufs du kiwi et la cloche de la Liberté », La foire aux dinosaures.
Et comme j'aime, la réponse est une question : est-ce l'oeuf du kiwi qui est gros – ou le kiwi qui est petit ?
mardi 27 janvier 2009
Seul à voir (le Musée du Mètre)
Mais les beaux jours reviennent, c’est sans doute pourquoi l’idée nous est venue d’aller visiter le Musée du
Mètre : nous y voici.
Je
l’avais déjà imaginé, ce musée, auparavant, sans jamais avoir eu
l’occasion de le visiter. J’en avais même une idée
très précise, je m’en rends compte à présent que je suis sur les
lieux. Or les lieux, précisément, sont étonnamment conformes à l’idée
que j’en avais ; je ne peux m’empêcher de m’en faire la
remarque. Il y a une vaste cour goudronnée encadrée de bâtiments
bas. A droite c’est un préfabriqué blanc, au mur parfaitement
rectiligne ; il n’est pas certain qu’il y ait lieu de le
visiter, on n’y voit pas d’accueil pour le public. A gauche un
bâtiment en dur, également blanc, plus petit, affectant une certaine
modernité architecturale, doit probablement contenir les
collections.
Nous
voici dans la queue, pour acheter nos tickets. Le tarif est de
cinquante euros par personne. Ça me paraît tout de
même excessif. Je ne veux pas paraître trop près de mes sous, non je
ne veux pas, personne ne veut paraître trop près de ses sous ; mais
tout de même, vous en conviendrez, cinquante euros
pour visiter le Musée du Mètre, c’est franchement déraisonnable ! Je
regarde toutefois dans mon porte-monnaie, de mauvaise grâce, comme par
acquit de conscience. Je suis sûr de ne pas
disposer d’une telle somme : depuis le passage à l’euro, je n’ai
presque jamais d’espèces sur moi, à peine quelques pièces. Je suis
d’ailleurs un peu surpris d’y trouver, après un temps, un
billet de dix euros ; je ne l’aurais pas cru. Je suis assez content
qu’il soit insuffisant : je renonce à la visite, je l’annonce
clairement ; me voilà soulagé, presque
radieux.
M
et moi descendons maintenant la rue piétonne en pente, aux larges
marches. Il fait si beau, autant nous
promener ! Elle me montre des arbustes, plantés le long du mur ;
elle déplore que le gel ait flétri les fleurs de ces genêts. Je
rectifie : ce sont des spirées – à moins que ce ne
soient des sorbaires ; il est vrai néanmoins que la blancheur de
leurs fleurs a été altérée par les récentes intempéries.
Nous
continuons notre promenade et, dans cette même rue en pente,
j’aperçois à quelque distance une forme vert vif et furtive qui
disparaît prestement dans un massif d’arbustes. J’ai cependant eu le
temps de reconnaître les pattes arrière et la queue d’un
reptile d’une taille inhabituelle pour la région. Je pense à un
lézard vert ; je suis un peu surpris, car il n’y en a guère, par ici ;
et je m’élance pour voir l’animal de plus près. A
peine ai-je approché qu’il ressort du massif pour s’enfuir en sens
inverse. Cette fois j’ai bien le temps de le voir, et de près. Ça valait
le déplacement ! Il s’agit manifestement d’un
petit dinosaure, approximativement de la taille d’un gros chat, dont
je ne peux préciser l’espèce ; cependant, à sa démarche bipède, je
suppose un peu rapidement qu’il fait partie du groupe
des théropodes.
L’animal
semble blessé : sa course, légèrement bancale, n’en est pas moins
extrêmement rapide. Pourtant, il me
semble, pendant une fraction de seconde, ne distinguer qu’un seul
membre postérieur, sur lequel la bestiole réaliserait un extraordinaire
et vertigineux cloche-pied. Cependant je continue la
poursuite, bien décidé à ne pas laisser disparaître cette petite
merveille effrénée.
Nous
arrivons enfin au bas de la rue, qui en rejoint une autre
perpendiculaire et plus passante. Cette fois, le petit
dinosaure s’arrête près de moi : mes efforts ont porté leurs fruits.
Bien sûr il s’attaque à ma jambe, il referme sur mon mollet ses
impressionnantes mâchoires, mais c’est en réalité le jeu
d’un petit animal nerveux qui cherche à se préserver une relative
autonomie. Tout cela est de bonne guerre.
D’ailleurs voici notre
ami F qui justement passait par-là, et tandis que nous bavardons,
c’est à ses chaussures maintenant que s’attaque affectueusement mon
petit dinosaure.
C’est
à ce moment-là, alors que nous bavardons, que deux dames d’un certain
âge, élégamment vêtues, nous interrompent
pour nous dire d’un ton rieur que si nous voulons dévaliser la
poste, c’est le moment : elles viennent tout juste de l’attaquer il y a
quelques minutes, nous pouvons encore aller nous
servir.
Commentaires
Eh bien ! Ce Musée du Mètre dépasse toute mesure... (tu n'as plus de règles ?)
On voit en effet de ces choses, parfois... Moi-même, je n'en reviens pas.
On regrette rarement de renoncer in extremis à la visite d'un
musée ou d'une exposition pour aller se promener. On regarde alors le
monde avec l'attention soutenue qu'on se serait d'efforcé d'avoir dans
le musée pour des vieilleries ennuyeuses. C'est tout bénef.
Commentaire n°3
posté par
François Matton
le 28/01/2009 à 16h46
Et autant ce Musée du Mètre est tristement conforme à l'idée que
je m'en faisais (sauf pour ses tarifs), autant ses parages, a priori si
ordinaires, recèlent de merveilles cachées ! Vous n'imaginez pas combien
je suis heureux avec mon petit dinosaure !
Ah oui, en effet drole de coincidence. Ce n'est pas très loin de mon musée du nuage, un lieu étrange et poétique.
Commentaire n°5
posté par
Thibault Balahy
le 02/02/2009 à 16h50
lundi 26 janvier 2009
Vie des hauts plateaux (arbitrairement 19)
« Restez-en vie ! » nous lance-t-il, le Monsieur Loyal.
C’est un défi assurément.
samedi 24 janvier 2009
bonne journée
Terminer
la journée et la semaine par quatre dizaines de rendez-vous en rafale,
obligé d’expédier chaque famille au bout de cinq
minutes pour pouvoir recevoir la suivante ; au bout d’une vingtaine
déjà on oublierait presque son propre nom – alors celui de l’élève en
question ; un effort un peu long pour rejoindre
la surface de la conscience, reprendre l’entretien, donner les bons
conseils, s’étonner presque d’y parvenir ; et puis, parfois, à
l’occasion, au détour de la conversation, apprendre qu’un
élève d’autrefois, aujourd’hui un homme, pour qui l’école n’était
pas gagnée d’avance, a réalisé les espoirs qu’on avait à l’époque mis en
lui : on est content d’être venu – et de
recommencer ce matin.
Commentaires
Je suis aussi un enseignant, souvent défait, et j'aime bien lire
ces petits bonheurs, fin du jour le plus souvent. En avez-vous rédigé
d'autres?
En voici deux en guise de remerciement:
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-320
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-414
En voici deux en guise de remerciement:
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-320
http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-414
En fait non, ce blog encore tout neuf est plutôt orienté vers
l'autre versant de mon activité - mais je ne peux pas non plus faire
comme si ce qui fait mon quotidien depuis vingt ans n'existait pas ; et
vos deux témoignages, auquel je suis très sensible, m'encouragent à
récidiver à l'occasion.
vendredi 23 janvier 2009
Seul à voir (un oeuf)
Tiens ! Un œuf !
Il n’est pas à sa place : il est juste là, par terre, en plein milieu du chemin boueux, dans la forêt où vous venez
de me retrouver.
Je
vous arrête tout de suite : non, cet œuf-là n’est pas tombé d’un nid ;
il se serait cassé. C’est un gros
œuf, aussi gros qu’un œuf de poule, peut-être même plus gros. Mais
il est blanc, d’un blanc grisâtre un peu sale. Ce pourrait être un œuf
de canne, ou même d’oie.
Dans
ma main, comme il pèse lourd ! (Ce poids dans ma main, sachez-le, c’est
une impression agréable.) Je le
rapporterais bien à la maison, mais je ne vais tout de même pas le
tenir à la main pendant toute la promenade, et je n’ai rien pour le
mettre.
Si je le rapportais à la maison, je pourrais peut-être le mettre en couveuse, histoire de voir ce qui va en sortir,
d’élever l’oisillon, d’en faire mon animal de compagnie. Ou alors, plus simplement, je pourrais le manger.
Commentaires
Palafox frappe encore ?!
Commentaire n°1
posté par
pascale
le 23/01/2009 à 10h00
mercredi 21 janvier 2009
Vie des hauts plateaux (arbitrairement 18)
Il m’arrive de naître soudain d’un œuf blanc, tacheté de vert, tout juste éclos. (C’est
que juste avant je viens de me faire avaler goulûment, piégé sans faute par une langue poisseuse.)
mardi 20 janvier 2009
liquidé
J’ai
toujours rêvé que
la correction des épreuves avant impression tombe pendant les
vacances scolaires, ne se superpose pas à celle des copies de mes
petites têtes blondes (plus ou moins). Las, ce ne sera pas encore
le cas cette fois-ci. Mais c’est aussi bien après tout : le temps
n’est plus au repentir, aux « j’aurais peut-être dû » et autres
conditionnels. Seule mission : traquer la
coquille, la virgule oubliée (il en manquait une dans Une affaire de regard, longtemps je me suis rappelé la page), l’espace surnuméraire – ou pire,
la faute avérée. Peut-être bien que pour ça l’autre métier aide.
Etrange
impression tout de même de relire le texte sous sa forme officielle, en
costume, tiré à quatre épingles (même si on n’a pas
encore retiré les épingles). Déjà ce n’est plus tout à fait ce dont
je me souviens, déjà j’y vois autre chose ; ou plutôt c’est bien lui
mais il a changé, comme on dit d’un enfant perdu de
vue quelques mois ; il s’est allongé, peut-être, ou bien c’est la
forme de son visage.
(Au fond j’aime ça : ne plus vraiment le reconnaître, j’aime ne plus vraiment être l’auteur. Peut-être que, l’auteur liquidé, ça
va vivre tout seul !)
Commentaires
Citation
de D.H.Lawrence : « Méfiez-vous de l’auteur. Faites confiance à son
œuvre. La vraie tâche d’un critique est de sauver l’œuvre des mains de
son auteur. »
Commentaire n°1
posté par
Pascale
le 20/01/2009 à 18h36
J'adhère. Tant de livres (je pense aux contemporains) que je
ne lirai pas parce qu'ils sont occultés par leur auteur. Pour lire il
faut quand même un minimum de silence.
Je
sais bien que tu adhères, c'est pourquoi je me suis permis. Puis, si
"l'auteur est liquidé", tu n'as plus à te sentir concerné!
Commentaire n°3
posté par
Pascale
le 20/01/2009 à 20h45
J'aime faire rêver les hommes ;-)!
Sans blague, tu as lu L'homme sans empreintes d'Eric Faye sur B. Traven ? Quasi certaine qu'il te plairait.
Sans blague, tu as lu L'homme sans empreintes d'Eric Faye sur B. Traven ? Quasi certaine qu'il te plairait.
Je n'ai jamais lu Eric Faye. Je me souviens d'un numéro du Matricule qui m'avait donné envie, et puis...
A peine lisible, quelque chose comme un
aphorisme calligraphié, il y a longtemps déjà, sur un mur délabré d'une
maison à l'abandon: Qui n'a pas vu double n'a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux!
A l'instant même où nous cessons d'être l'auteur de ce que nous avons écrit, où nous nous dégageons, à peine un instant, de ce que nous avons fait, à l'instant même où nous cessons d'en être le dépositaire, nous commençons à voir double: les choses enfouies naguère dans les plis de la conscience immédiate s'installent à mi-chemin de ce que nous étions et de ce que nous serons, au milieu.
Les choses dites, peintes, écrites, les choses représentées retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et le monde, à nouveau habité par des réalités qu'un autre nommera à son tour, s'élargit. Il y a place désormais pour un avenir de l'art.
A l'instant même où nous cessons d'être l'auteur de ce que nous avons écrit, où nous nous dégageons, à peine un instant, de ce que nous avons fait, à l'instant même où nous cessons d'en être le dépositaire, nous commençons à voir double: les choses enfouies naguère dans les plis de la conscience immédiate s'installent à mi-chemin de ce que nous étions et de ce que nous serons, au milieu.
Les choses dites, peintes, écrites, les choses représentées retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et le monde, à nouveau habité par des réalités qu'un autre nommera à son tour, s'élargit. Il y a place désormais pour un avenir de l'art.
Oui. (Sacrément bien dit, qui plus est.)
@ Pascale : Je suis allé lire ton entretien avec Eric Faye. C'est clair, il faudra que je le lise - ou plutôt : que je lise ses livres.
@ Pascale : Je suis allé lire ton entretien avec Eric Faye. C'est clair, il faudra que je le lise - ou plutôt : que je lise ses livres.
C'est étrange mais un court instant j'avais pris les petites têtes blondes pour des jaunes d'oeuf...
Commentaire n°9
posté par
Christophe Borhen
le 21/01/2009 à 00h09
Cette coquille est sans doute polysémique, mais je ne pensais pas à mes têtes blondes...
J'ai d'abord cru à un paysage de glacier à la Friedrich! Il a
fallu que je retourne mentalement l'image pour me rendre compte qu'il
s'agissait d'une coquille d'oeuf. Je n'avais jamais fait de
rapprochement entre l'un et l'autre monde, voilà qui est fait!
Quant à l'auteur, il est nécessaire, je crois, qu'il prenne ses distances avec son "oeuvre" pour qu'il puisse en construire une autre. Qui sera sans doute la même, vue sous un autre angle.
Quant à l'auteur, il est nécessaire, je crois, qu'il prenne ses distances avec son "oeuvre" pour qu'il puisse en construire une autre. Qui sera sans doute la même, vue sous un autre angle.
Commentaire n°11
posté par
Angèle Paoli
le 21/01/2009 à 10h58
Et moi j'ai vu une météorite au milieu du trou noir, avant la coquille!
Faire confiance au premier coup d'oeil dans l'espace puis plonger dans l'ouvrage. L'issue, sera-t-elle aussi fatale que l'image ?
Faire confiance au premier coup d'oeil dans l'espace puis plonger dans l'ouvrage. L'issue, sera-t-elle aussi fatale que l'image ?
Commentaire n°12
posté par
Pascale
le 21/01/2009 à 15h08
C'est pourtant bien une coquille, honteusement chapardée et détournée par mes soins, et trouvée ici.
Qu'elle ne soit pas, semble-t-il, immédiatement identifiable, lui va bien.
Qu'elle ne soit pas, semble-t-il, immédiatement identifiable, lui va bien.
@ Angèle : la même sous un autre angle - c'est bien comme ça je vois les choses.
L'éternel timbre poste de Faulkner...
Commentaire n°15
posté par
Pascale
le 21/01/2009 à 20h57
j ai vu une coquille
ptet pcq on parlait des ultimes affres des corrections avant bàt ........... et j ai aimé l association d idées
jsuis vraiment inculte ?
ptet pcq on parlait des ultimes affres des corrections avant bàt ........... et j ai aimé l association d idées
jsuis vraiment inculte ?
Commentaire n°16
posté par
myo
le 23/01/2009 à 22h09
lundi 19 janvier 2009
Seul à voir (se faire des cheveux)
M.
m’a pourtant bien coupé les cheveux, à ma demande, il y a trois ou
quatre jours à peine. Ils étaient pourtant bien
ras, passés à la tondeuse, les quelques cheveux qu’il me reste.
Qu’est-ce que c’est donc que cette épouvantable tignasse hirsute qui me
chauffe la tête à présent ? Comment, à votre avis,
cela a-t-il pu pousser si vite ? Il y en a si épais que ma main
croirait toucher un matelas de paille quand elle appuie dessus, et cela
descend presque jusqu’à mes épaules : c’est une
vraie coiffure pour adolescent des années soixante-dix !
D’ailleurs,
à y regarder de plus près, il me semble que mon corps a perdu quelque
volume, lequel forcément a dû passer
dans mes cheveux. Je me vois moins grand, moins large, sans doute
aussi moins robuste ; et sous ces cheveux nouveaux je dois dire que j’ai
vraiment du mal à distinguer les traits de mon
visage.
Commentaires
Oui, mais n'est-ce pas rasoir de se raser ?
Commentaire n°1
posté par
Christophe Borhen
le 19/01/2009 à 09h48
Une autre réminiscence de Tintin, peut-être ? (Au pays de l'or noir ou On a marché sur la lune, au choix)
C'est vrai, je n'y avais pas pensé ! (alors que justement nous
venons de relire Au pays de l'or noir, le dernier fiston et moi)
(D'ailleurs je me suis rendu compte que c'est souvent que, sans m'en
rendre compte, il y a des traces de Tintin dans ce que j'écris.)
@ Christophe : Assurément - c'est d'ailleurs pourquoi je préfère me tondre...
@ Christophe : Assurément - c'est d'ailleurs pourquoi je préfère me tondre...
samedi 17 janvier 2009
Vie des hauts plateaux (arbitrairement 17)
Et voici que tous les spectateurs clament son nom ! Il a dû réussir un coup de maître.
Mais déjà, il est vaincu, knock-out, ridicule. Et pourtant son public, fidèle, continue encore, pour un temps, de l’acclamer.
jeudi 15 janvier 2009
Patience
Ça ne se touche pas encore, ça ne se prend encore pas dans les mains ; mais ça devient visible – et ça fait à chaque fois comme
pour la première fois. Ou même mieux.
Patience, encore trois longs mois.
Commentaires
En littérature comme en amour (et comme dans la vie), l'essentiel est sous la couverture.
Donc : patience.
Donc : patience.
Commentaire n°2
posté par
Christophe Borhen
le 16/01/2009 à 12h35
Payer en liquide un ouvrage liquide...
Commentaire n°4
posté par
unevilleunpoeme
le 16/01/2009 à 17h20
Merci à tous. J'émerge un peu tard - c'est que précisément j'y étais plongé.
On ne demande qu'à s'immerger dans "ça" qui promet.
Commentaire n°6
posté par
pascale
le 17/01/2009 à 21h37
Ce sera dès les premiers beaux jours, prenez vos serviettes (ou vos mouchoirs)...
Belle couverture! Hâte de vous lire.
Commentaire n°8
posté par
Romain
le 20/01/2009 à 22h00
Etes-vous le Romain auquel je pense ? Quoi qu'il en soit, ça fait plaisir !
mercredi 14 janvier 2009
Seul à voir (entre compatriotes)
Le
soulagement que j’éprouve à l’air libre est assez bref. Il n’y a rien à
voir, ici, rien à faire. De plus c’est déjà
le soir, il fait presque noir, il n’est plus temps d’aller ailleurs.
Me voici tout seul sur un terre-plein, sorte d’île triangulaire et
goudronnée, d’une trentaine de mètres de long, au milieu de
la chaussée. Quelle idée !
J’entreprends de changer de chaussures. Figurez- vous que j’en ai tout un échantillonnage varié dans mon sac à dos, en
plus de celles que j’ai aux pieds. Il y a même des espadrilles, et même des pantoufles ! J’ai vraiment de quoi hésiter.
Du
coup j’en ai fait tomber, je m’en rends compte en les comptant ;
d’ailleurs les voilà, là-bas, mes espadrilles
manquantes, à une quinzaine de mètres derrière moi. Je retourne sur
mes pas pour les ramasser. Mais est-ce bien prudent d’avoir laissé les
autres sans surveillance ? Mes brodequins ont bien
plus de valeur. Ils pourraient bien tenter une personne mal
intentionnée.
Voilà ;
rassurez-vous : tout est rassemblé, il n’y a pas de mal. D’ailleurs il
n’y a vraiment personne par
ici. Un marchand de fleurs a même oublié là, par terre, à même le
bitume, toute une petite barquette de jacinthes en godets. Elles sont
peut-être un peu défraîchies, mais si peu ! ça
pourrait faire un petit cadeau. Je m’en suis à peine approché que
j’entends des voix, dans le noir. En face, quelque chose ressemble à la
grille d’un parc, ce doit être de là que viennent ces
voix masculines, et d’ailleurs peu raffinées. Ces gens parlent fort –
et ils parlent encore français ! (car nous sommes à Londres, vous aviez
reconnu) –, ils hèlent le propriétaire des
fleurs d’une voix narquoise, le prévenant qu’un de leurs
compatriotes est sur le point de lui voler ses fleurs. Et le voilà qui
arrive sur-le-champ, le bougre, surgissant de nulle part, flanqué
de deux acolytes. Je dois reconnaître que je suis un peu
impressionné – et pourtant je suis peu impressionnable, vous l’avez
certainement remarqué ; en effet on m’a toujours laissé entendre
que j’étais grand et robuste. Depuis le haut d’un gigantesque corps
d’ailleurs franchement mal attifé, une face goguenarde et assez
patibulaire me considère avec amusement. Le visage est étroit
et plutôt triangulaire, les yeux noirs et enfoncés, la peau
douteuse. Les deux acolytes, visiblement beaucoup plus soigneux de leurs
personnes, dans leurs manteaux de cuirs, n’inspirent pas
confiance davantage. D’ailleurs, bien qu’ils paraissent minuscules
par comparaison avec le fleuriste du trottoir, ils doivent bien tout de
même tous les deux atteindre les deux mètres, une taille
qui, je dois le reconnaître, est loin d’être la mienne. Mais chez
moi la curiosité finit toujours par l’emporter sur l’appréhension. C’est
pourquoi, partant du fait admis que nous sommes entre
compatriotes – il va bien falloir à la longue que je m’y fasse – je
m’enhardis, après avoir constaté que ma question (certes un peu
hypocrite) sur le prix des jacinthes restait sans réponse,
jusqu’à demander à l’effrayant fleuriste combien il mesure. « Deux
mètres trente-six », me répond-il simplement. C’est bien ce que je
pensais.
Commentaires
La visibilité est mauvaise, peut-être, mais pas votre vue (foi de lecteur).
Commentaire n°1
posté par
Christophe Borhen
le 15/01/2009 à 09h52
St James' s Park, j'avais reconnu !
Commentaire n°2
posté par
pascale
le 15/01/2009 à 09h59
Un peu que j'avais reconnu Londres !
Dès les premières lignes, j'ai manqué de m'écrier : "Londres ! Londres !"
(Londres me fait toujours un grand effet.)
Dès les premières lignes, j'ai manqué de m'écrier : "Londres ! Londres !"
(Londres me fait toujours un grand effet.)
Commentaire n°3
posté par
François Matton
le 15/01/2009 à 15h03
@ Christophe : C'est juste que j'en crois mes yeux...
@ Pascale : En fait, je crois que c'est plutôt du côté de Pimlico ; ça méritera peut-être un prochain billet. J'aime bien faire un peu de tourisme.
@ François : C'est sans doute que vous avez déjà fait cette expérience, François, de constater à quel point la réalité du paysage ne correspond pas à l'idée qu'on s'en faisait.
@ Pascale : En fait, je crois que c'est plutôt du côté de Pimlico ; ça méritera peut-être un prochain billet. J'aime bien faire un peu de tourisme.
@ François : C'est sans doute que vous avez déjà fait cette expérience, François, de constater à quel point la réalité du paysage ne correspond pas à l'idée qu'on s'en faisait.
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Bientôt viendront aussi les verdiers et les chardonnerets. Avec un peu de patience...
(En revanche, jamais vu chez moi de chardonnerets ni de verdiers - mais des roitelets et surtout des accenteurs mouchets en grand nombre.)