samedi 23 juin 2012

je suis le paysage

Un paysage que j’ai connu est menacé de disparaître et cette annonce me révolte comme l’annonce de ma propre mort ; car c’est ma vie en effet qui est rayée d’un trait et ne persistera que dans ma mémoire, comme je persisterai quelque temps dans la mémoire de ceux qui me survivront.
(En pensant au Cézallier de Pierre Jourde.)



Commentaires

"Le jardin reste ouvert pour ceux qui l'ont aimé..."  Prévert: Spectacle.
Commentaire n°1 posté par Lza le 23/06/2012 à 15h01
C'est ainsi que la visibilité devient mauvaise. Même par temps clair. Je dirais même la lisibilité puisqu'en géographie, on apprend à lire des paysages et à les relier à leur histoire....
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 23/06/2012 à 15h49
Absolument : pour aller plus loin encore que Pierre Jourde quand il justifie la présence de cet article sur son blog à vocation culturelle : les paysages sont des objets culturels même et y compris quand ils sont naturels. La montagne, par exemple, est un paysage récent, sur le plan culturel.
Réponse de PhA le 25/06/2012 à 16h21

jeudi 21 juin 2012

Vu de l’extérieur


Un petit lien vers un article d’Ouest-France à propos du festival Ecrivains en bord de mer à la Baule en juillet, si j’étais dans le coin j’irais bien y faire un tour ; ce qui me fait réagir c’est le commentaire (facétieux ?) du rédacteur de l’article : « Vu de l’extérieur, ces Rencontres sont celles des écrivains inconnus. Ni Marc Lévy, ni Florian Zeller, ni Amélie Nothomb à l’affiche. » En effet, il y aura Claro, Marie Cosnay, Arno Bertina, Yves Pagès, Mathias Enard... qui me font comprendre, si je ne le savais pas déjà, que je ne vois pas les choses de l’extérieur – même si je n’ai pas vraiment l’impression de les voir de l’intérieur. Il est possible cependant, il est même probable que je voie les choses de l’intérieur sans bien me rendre compte que je suis à l’intérieur. Il y a peut-être les écrivains de l’intérieur et les écrivains de l’extérieur. Les écrivains de l’extérieur, ce sont Marc Lévy, Florian Zeller et Amélie Nothomb. Qui ne sont que des écrivains de l’extérieur. Car de l’intérieur, je peux vous le dire puisque Ouest-France me fait comprendre que c’est sûrement là que je suis (maintenant que j’y pense, je me soupçonne même d’être à l’intérieur de l’intérieur, voire à l’intérieur encore de cet intérieur à l’intérieur de l’intérieur. Vous me suivez ? Fermez donc la porte derrière vous, qu’on reste bien à l’intérieur) ; de l’intérieur, donc, Marc Lévy, Florian Zeller et Amélie Nothomb ne sont probablement pas des écrivains. Et ce n’est que justice, une justice géographique, en quelque sorte : ils ne vont tout de même pas être à la fois les écrivains de l’intérieur et de l’extérieur ? En tout cas je ne les ai jamais lus. Il est même probable que, du fond de mon intérieur à l’intérieur de l’intérieur, je n’aurais jamais entendu parler d’eux si, de temps en temps, une voix venue de l’extérieur n’avait prononcé leur nom. C’est vrai, monsieur, que vous écrivez des livres ? Ma mère elle aime beaucoup Guillaume Musso. Vous connaissez Guillaume Musso ? Non, je ne connais pas Guillaume Musso. Vous devriez le lire. Tu sais, j’ai déjà beaucoup de livres à lire. Par exemple, je n’ai lu qu’une dizaine de livres d’Antoine Volodine. Tu te rends compte de la lacune ? (Inutile de préciser qu’entre temps le dialogue est passé en mode off.) Bref. C’est un problème d’homonymie, quoi. Guillaume Musso et moi pratiquons des activités sans aucun rapport mais qui, bêtement, portent le même nom. Un peu comme l’agent de police et l’agent immobilier, quoi. Ça prête à confusion. On s’étonnera après que la visibilité soit mauvaise.

 

 

Commentaires

Vous me donnez envie de rouvrir La littérature sans estomac. Vous êtes un Pierre Jourde, vu de l'intérieur!
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 21/06/2012 à 21h10
Ah non, lui il lit les auteurs qu'il critique ; je ne suis pas si fou.
Réponse de PhA le 22/06/2012 à 10h57
Tiens, Depluloin est de retour et il ne me l'avait pas dit !
Commentaire n°2 posté par Pascale le 21/06/2012 à 23h14
C'est Depluloin du bois mesdames.
Réponse de PhA le 22/06/2012 à 11h00
Ironie : vous n'allez pas me croire mais il a fallu que je vous lise pour que, de l'intérieur de mon igloo, j'entende (ce n'est pas le bon mot, je n'en ai pas d'autre) parler de Guillaume Musso....
Commentaire n°3 posté par Anonyme le 22/06/2012 à 08h32
C'est signe que votre igloo est bien isolé - ce qui est la qualité principale qu'on attend d'un igloo.
Réponse de PhA le 22/06/2012 à 11h02
Lorsque j'étais donneuse de voix, j'ai du enregistrer deux Marc Lévy et un Amélie Nothomb. Heureusement, je n'ai pas enregistré que ce genre de...disons ... produits. Mais il faut bien faire plaisir à tous les lecteurs, quitte à se détendre après  avec d'autres nourritures plus substancielles.
Commentaire n°4 posté par Lza le 23/06/2012 à 15h11
En réalité je n'ai rien contre ces auteurs et encore moins contre leurs lecteurs ; ce qui est gênant, c'est la confusion des genres - et là on même bien au-delà d'une différence de genre. A ce titre je trouve quand même que les couvertures de Musso et Lévy annoncent clairement la couleur, c'est déjà ça - mais ce n'est pas forcément le cas pour d'autres livres pas tellement plus littéraires.
Réponse de PhA le 25/06/2012 à 16h15
J'aime beaucoup tes considérations géographiques, Philippe, autre manière de dire que le hublot marque la différence entre l'intérieur et l'extérieur : question de survie que j'approuve. Cela dit, Marc Levy s'écrit sans acent aigu, comme Zeller ou encore Nothomb : leur signe de reconnaissance, en quelque sorte. J'ai lu le premier livre de Marc Levy : cela m'a fait penser à du Jacques Abeille, moins le bourdonnement, phrases vides et narration invraisemblable. C'est dire au fond – au fond – que seul le hublot compte, sa densité, son cercle plus ou moins rond, ses points de rouille, la mobilité de son loquet, (son étanchéité ?), bien plus que le côté où l'écrivain se trouve. Il me semble.          
Commentaire n°5 posté par David Marsac le 29/06/2012 à 09h54
Bien sûr que Levy n'a pas d'accent, où avais-je la tête ?
Réponse de PhA le 01/07/2012 à 10h18
 

lundi 18 juin 2012

je suis ce point qui ne cesse de fuir


La plupart du temps, je suis seul. Je ne sais plus qui a dit qu’entre le transfert et la solitude, il fallait choisir. Eh bien moi, je n’arrête pas de transférer et pourtant je suis seul. Par exemple, mon vélo est à l’évidence non seulement une partie de moi-même mais moi-même quand je suis sur mon vélo, car il ferait beau voir que je finasse à ce propos en pleine course sur une nationale surembouteillée où les conducteurs ne font pas plus cas de vous que d’un hérisson, et il ferait beau voir également, lorsqu’un conducteur me passe et donc ne fait pas plus cas de moi que d’un hérisson, que je ne sois pas illico l’arbre qui se présente et qui risque de brutalement me rencontrer, pour tout aussitôt devenir, au moment même de l’impact, le pauvre moucheron qui s’est précipité dans mon œil, le chauffe et le rougit, puis le petit chien qui s’accroche à mon bas de pantalon en jappant, comme je comprends qu’il veuille jouer : je joue avec lui tout en faisant mine de secouer ma chaussure ; c’est, en tant que grande personne, l’attitude que j’attends de moi ; alors, un peloton de cyclistes m’encadre (voir supra) et je suis cycliste, le peloton s’éloigne et je suis orphelin, mon papa est mort et maman m’a abandonné quand j’avais quatre ans, j’ai été placé en famille d’accueil, les services sociaux se sont trompés dans mon dossier et ma mamy de substitution n’a pas touché sa pension, je mange des omelettes aux petits pois tous les jours mais je suis entouré d’affection, mes vêtements sont achetés sur le marché et à l’école les camarades se moquent de moi en se montrant leurs Nike et en me criant jeusdouit, jeusdouit, pendant toute la récréation, alors je me réfugie dans la classe près du cochon d’Inde et la maîtresse m’asticote : allez, il faut pas se laisser faire, va de l’avant, retourne dans la cour, c’est là que ça se passe ; je retourne dans la cour pour lui faire plaisir et je m’appuie au mur en attendant la sonnerie ; le lendemain j’ai une crise d’eczéma, mes joues sont rouges et pleines de croûtes, je suis obligé de me soigner au Mercryl Laurilé qui est un liquide qui pique, à ce moment j’évite un trou, et je suis, bien entendu, le temps que je le borde, ce trou, ce défaut de voirie dans un continent sans argent, à la pensée continentale, vieille et dévoyée, et je suis moi-même cette pensée fripée, ce goût nouveau pour la pierre de raille, le vin rouge et les allocations familiales, puis, tout au bout de la route, il y a ce point qui ne cesse de fuir et je suis ce point qui ne cesse de fuir et reste égal à lui-même le temps que je pédale.
 
Nathalie Quintane, Cavale, POL, 2006, p. 127 à 129.
http://www.sitaudis.fr/Source/GF/cavale-de-nathalie-quintane.jpg 
La lecture de Guillaume Fayard sur Sitaudis.


Commentaires

Ah ! Après Tomates - c'est ça? - j'ai comme dans l'idée que je vais retrouver la Nathalie Quintane que je préfère. 
Commentaire n°1 posté par Depluloin le 18/06/2012 à 19h01
Avant Tomates, plutôt, mais déjà en cavale.
Réponse de PhA le 18/06/2012 à 19h06
Magnifique ! On pense à l'écuyer "surexistant" du chevalier inexistant de Calvino...
Commentaire n°2 posté par Fiolof le 20/06/2012 à 00h44
Finalement l'existence n'est qu'une longue hésitation entre sur-existence et sous-existence.
Réponse de PhA le 21/06/2012 à 11h20

mercredi 13 juin 2012

De la soupe


« Mange ta soupe ! » dit la mère, ou parfois le père, mais plus souvent la mère, comme dans toutes les questions de vie et de mort. Et l’enfant rechigne. Bouche cousue. Pas une cuillérée n’y entrera, pas un mot n’en sortira. « Regarde ton frère (ou ta sœur, ou ton père pour l’enfant unique, ou ton chien pour l’orphelin), regarde comme il la mange avec plaisir, la bonne soupe. » La bouche est close, pas un mot n’en sortira, car les mots sont déjà là pour défendre la cause de l’enfant : manger sa soupe, non, vraiment, il y a quelque chose qui ne va pas. C’est contre-nature. La soupe, c’est liquide, et un liquide, on le boit. Inutile d’agiter la cuiller, argumentatif ustensile, pour tenter de faire croire le contraire : le chocolat du matin, maman le fait tellement chaud, justement, qu’on préfère le boire à la cuiller. Le boire à la cuiller. Alors pourquoi irait-on manger de la soupe ? Vous croyez sérieusement que vous la mangez, vous, la soupe ? Non, la soupe, ça ne se mange pas. Et ça ne se discute pas non plus.
Ça ne se mange plus, plutôt. Car ça s’est mangé. Autrefois, tout enfant vous le dira pourvu que parveniez à lui faire desserrer les lèvres, les gens mangeaient la soupe. Car la soupe, c’est – ou du moins c’était – du pain qui trempait dans le bouillon. Pas de la baguette parisienne fraîche du jour, non ; du pain bien rassis ramolli par le bouillon. C’était ça, la soupe, et ça se mangeait, puisque c’était un aliment solide. Un aliment tellement solide quand il s’appelait encore pain (ou plutôt quand il ne s’appelait plus pain depuis longtemps tant il était dur) qu’il fallait le tremper pour qu’il redevienne comestible sous une forme et une consistance qui ne méritait plus le nom de pain, et qu’on appelait soupe parce qu’il lui fallait bien un nom, à cette chose redevenue mangeable. Et comme on n’avait pas grand-chose à manger, on était bien content de la manger.
Et puis, comme le pain est devenu de plus en plus frais, il a déserté le bouillon, qui ne lui était plus nécessaire. La soupe a déserté la soupe. Mais son nom est resté, lui. Le nom de la soupe est resté à tremper dans la soupe, fantôme de cette soupe d’autrefois qu’on ne mange plus. Où est-elle, la soupe, maman, dans la soupe que tu me donnes ? Comment veux-tu que je la mange alors qu’il n’y a pas de soupe dans cette assiette ? Ce que tu appelles de la soupe n’en est pas. Ce que tu appelles de la soupe, c’est tout juste ce qui reste de la soupe quand on a déjà mangé la soupe. Pourquoi donc me demandes-tu de manger une soupe qui l’est déjà ? Pourquoi me demandes-tu de manger ma soupe alors que tu ne manges pas la tienne, puisque ce que tu prétends manger et ingurgites à la cuiller, c’est très exactement de la non-soupe ? C’est, dans l’ensemble des éléments contenus par les limites de ton assiette creuse, la partie strictement complémentaire de la soupe – et d’une soupe que nos ancêtres ont déjà mangée, il y a bien longtemps, puisqu’il n’en reste rien.
Je me demande si tu es prête à entendre ces explications. L’expressivité singulière de tes arguments – pour grandir, pour devenir fort comme papa… hein mon trésor…elle est pas bonne la soussoupe ? – tend à me faire penser le contraire. Alors je préfère garder la bouche close. Rien ne passera, ni dans un sens, ni dans l’autre.

Commentaires

... de cette impossibilité absolue d'avaler en effet la moindre soupe... Car ça s'est mangé ( J'aime tout particulièrement dans votre beau texte cette formulation durassienne et j'ai pensé à ces lignes où il est écrit que "S'il n'y avait pas de soupe prête, il n'y avait rien du tout. S'il n'y avait pas une chose prête, c'est qu'il n'y avait rien, c'est qu'il n'y avait personne.", La maison in La vie matérielle, p.49, P.O.L.)
Commentaire n°1 posté par Gilbert Pinna le 13/06/2012 à 16h31
Merci ! (Il faudra que je goûte à cette soupe-là, tout de même.)
Réponse de PhA le 14/06/2012 à 17h19
C'est bien. Vu votre assiette vide, vous avez fini par la manquer votre soupe! (Et pas de panique, on va y revenir à la soupe, populaire ou non!;)
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 13/06/2012 à 18h22
Absolument, désormais, on ne mange plus la soupe, car la soupe manque. (Entre autres.)
Réponse de PhA le 14/06/2012 à 17h20
Mais il y en a tant, par les temps qui courent, qui vont à la soupe... Ils y trouveront sans doute à boire et à manger....
Commentaire n°3 posté par Anonyme le 13/06/2012 à 18h25
C'est que la soupe est devenue n'importe quoi.
Réponse de PhA le 14/06/2012 à 17h21
Complètement manqué, oui ! :))
Commentaire n°4 posté par Depluloin le 14/06/2012 à 17h29
En Bretagne quand on se baigne dans une mer tiède (chez nous on la trouve tiède à 19° (0_0)) on dit : qu'est-ce qu'elle est bonne, c'est de la soupe. Je me demande pourquoi? Hum! En ce moment, je n'y mettrai même pas un orteil, elle avoir la température d'un gaspacho!
Commentaire n°5 posté par Ambre le 14/06/2012 à 18h09
C'est vrai, même moi je le dis - mais quand elle approche des 30° - à quelque distance de la Bretagne, donc.
Réponse de PhA le 15/06/2012 à 09h02
Oui, ben en Bretagne, à certans endroits, c'est vraiment de la soupe...à la verdure...
Commentaire n°6 posté par Lza le 16/06/2012 à 09h13
Je me rappelle en effet y avoir pris d'étranges bains de laitue confite.
Réponse de PhA le 18/06/2012 à 18h36

samedi 9 juin 2012

L’Héroïne de roman


L’héroïne de roman est toujours en crise, la bourgeoise distille son ennui, la fille du peuple veut s’élever, cocotte à macarons, etc…
Comment sortir de cette dépression ?
Le nez un peu lourd, la bouche trop grande, elle ne brade pas ses émotions, au moins un amant par jour lorsque les femmes réelles désirent un amoureux pour la vie.
Dans un roman, la femme inquiète, alors que la jeune fille n’inquiète jamais complètement. Elle rougit facilement, c’est tout. Jamais vous ne pourrez fixer le visage d’Emma qui n’a pas de visage (même pas celui d’Isabelle Huppert).
Les visages romanesques ne vieillissent pas comme les vrais, dans un livre, vous vieillirez brusquement.
 
Toute femme est un roman en puissance, toutes veulent imiter ce qu’elles ont lu dans les livres, consultent des agendas, écrivent des listes, s’adressent à des micros miniatures.
Dans un roman, il doit se passer quelque chose sinon on quitte le livre, une chose meilleure que dans la vie doit se produire.
La femme romanesque doit exciter le destin, s’habiller en poupée, on lui fait dire des choses qu’elle pense vraiment.
 
Prenez un grand roman, suivez sa progression, et maintenant, une histoire vous arrive, cette histoire commence, elle vous concerne… vous voyez une différence ?
Ignorant le moment propice pour vous déclarer, vous savez que cet amour est taillé pour vous comme dans un livre.
Alors ? Vous faites quelque chose ou rien ?
Ce roman était le vôtre, le saviez-vous ?
Quand le quotidien devient une aventure et que vos nerfs sont à vif que faites-vous ?
 
Certaines composent un numéro ou apprennent ce numéro par cœur, d’autres écrivent des poèmes.
Laisser faire les émotions n’a rien d’héroïque.
Surveillez votre poids, votre tenue, faites des efforts, ajustez vos vêtements.
Si on compare le désordre du réel à la structure d’un roman, on comprend que l’amour est arbitraire, qu’une fois cette aventure terminée, vous ne la relirez pas.
Comment refaire votre destin au propre ?
 
 
Véronique Pittolo, Toute résurrection commence par les pieds, éditions de l’Attente, 2012, p. 119-120.
http://www.editionsdelattente.com/site/www/images/livre/couverture/123.jpg 
Véronique Pittolo dans les micro-fictions de France-Culture : De tout temps les couples n'ont pas formé un tout.


Commentaires

Je ne rate jamais les "micro-fictions" de F.C. à l'heure du déjeuner (une savoureuse mise en bouche en guise d'apéritif) sauf que, zut, j'ai raté celles-là (j'étais en vacances:))
Ce texte est excellent!
Commentaire n°1 posté par Ambre le 11/06/2012 à 13h43
Dommage ! (D'autant que la série suivante est nettement moins convaincante.)
Réponse de PhA le 11/06/2012 à 17h45
oh! oui! (soupir)
Commentaire n°2 posté par aléna le 11/06/2012 à 14h03
Moi j'ai de la chance : je suis un héros.
Réponse de PhA le 11/06/2012 à 17h47

mercredi 6 juin 2012

Comment vivre à deux quand soi-même on est trois ?


CLAUDE 18h30
Tu veux savoir quoi ? Il y a soixante-deux jours aujourd’hui je suis parti au bureau le matin, j’ai passé une journée ordinaire, ni pire ni meilleure que les autres journées, il n’est rien advenu d’extraordinaire dans le monde ce jour-là, ni même dans l’espace : tu te souviens ? On a regardé des sites d’astrophysique pour savoir s’il n’y avait pas eu un événement cosmique, un alignement particulier de planètes ou l’explosion d'une supernova.
Ma journée de travail achevée, je n’ai pas regardé l’heure, j’étais fatigué, je suis rentré chez moi. Je suis arrivé à 18h30 précises, et je suis tombé nez à nez avec moi-même, un autre moi-même, arrivé à 18 heures précises.
 
CLAUDE 19h
Et une demi-heure après je débarquais.
 
CLAUDE 18h30
Et une demi-heure après nous étions tous les trois à regarder la porte, terrifiés à l’idée de voir un quatrième nous-même arriver, accrocher ses clés au clou comportant déjà trois trousseaux et nous regarder d’un air stupide.
 
CLAUDE 19h
Pourquoi ça s’est arrêté ? Pourquoi seulement trois ?
 
CLAUDE 18h30
Pourquoi ça s’est passé ? Pourquoi trois fois ? Des questions, on en avait tellement dès le premier soir qu’aucun de nous n’est allé consoler Monika.
 
Eric Pessan, les Inaboutis, Théâtre Ouvert, 2011, p. 39.
 
Comment vivre à deux quand soi-même on est trois ? Une de ces situations décalées et mystérieuses chères à Eric Pessan, riches en questions – et au théâtre cette fois.
Un article de Laurence Cazaux dans le Matricule des Anges.
http://www.theatre-contemporain.net/images/upload/thumbs/L255-H353/f-adc-4e9bde5cbafaa.jpg
Eric Pessan a récemment fait paraître Dépouilles, aux éditions de l'Attente ; et, encore plus récemment, N, aux éditions les Inaperçus.


Commentaires

Ah, c'est génial... (Le délire des cellules-oeuf se prenant pour des morula est très répandu, tout de même. C'est le syndrome de diffraction des miroirs en mouvement de Fraunhofer, connu aussi comme la metempsychose blastocyste totale)
Commentaire n°1 posté par Axolotl le 07/06/2012 à 20h12
Combien de jumeaux avez-vous ?
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 15h03
Oui.
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 08/06/2012 à 13h30
La vie suppose de composer.
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 15h04
Chouette ! (Tellement fou que j'ai cru que c'était de vous.)
Commentaire n°3 posté par Depluloin le 08/06/2012 à 13h45
Mais c'est de moi. Tous les livres qui paraissent et même ceux qui ne paraissent pas sont de moi. Je m'en vante rarement parce qu'il y en a certains dont je ne suis pas fier.
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 15h06
"Quelquefois, je rève que j'ai deux Papas: un qui est gentil avec moi, qui me fait rire, qui m'emmène en promenade.L'autre qui me fait peur, qui se met en colère pour rien, qui est injuste. Et je ne sais jamais quand l'un va remplacer l'autre."
                                          Une petite fille.
Commentaire n°4 posté par Lza le 09/06/2012 à 14h42
Est-ce un rêve ?
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 15h15
un très bon souvenir (et j'ai texte pour raffraichir) et pourtant un jour où j'étais malaaaade
Commentaire n°5 posté par brigitte Celerier le 16/06/2012 à 10h23
pardon, n'ai rien dit - reconnu ton, et j'ai confondu avec un autre texte - bon me faut celui là alors
Commentaire n°6 posté par brigitte Celerier le 16/06/2012 à 10h25
(Il faut dire que c'est un auteur donc l'actualité foisonnante demande au lecteur un vrai talent de pisteur.)
Réponse de PhA le 18/06/2012 à 18h38

lundi 4 juin 2012

une confidence

Je dois bien reconnaître qu’une chose et une seule de tout temps m’a été claire, limpide, évidente : la grammaire. Tout le reste n’est qu’extrême confusion. Parfois je vois cette tension comme une injonction, d’autres fois comme une crampe.


Commentaires

Quand tu dis une seule chose, c'est toutes matières confondues ? Cela voudrait-il dire que tu ne comprends pas : les femmes, ta déclaration d'impôts, la musique dodécaphonique, la peinture contemporaine, le vote bleu marine, la logique de la signalisation routière, la poésie kirghize, les trous noirs ?
Moi non plus !... je vais m'acheter un Bled tiens !
Commentaire n°1 posté par Mme de K le 04/06/2012 à 17h13
Voilà.
Réponse de PhA le 05/06/2012 à 20h19
Pour ma part, je me cramponne.
Commentaire n°2 posté par Depluloin le 04/06/2012 à 17h44
A vos sujets ?
Réponse de PhA le 05/06/2012 à 20h23
Est-elle si fixe que ça, la grammaire, est-elle fixée une fois pour toutes? Il me semble que les manuels de grammaire les plus pointus ont parfois recours à la tolérance, qu'ils fournissent exemples et contre-exemples... N'a-t-on pas autorisé récemment la fin des zaricots? Que dites-vous à vos élèves?
Commentaire n°3 posté par Anonyme le 04/06/2012 à 21h51
Oh non, elle n'est pas fixe du tout, bien heureusement - mais je ne crois guère à la tolérance en cette matière (et j'en ai assez peu à l'égard de certains manuels, d'ailleurs). (Mes élèves ? Eux-mêmes me parlent souvent de cette rumeur à propos de vos zaricots - à quoi je leur réponds qu'il ne faut pas prêter foi aux rumeurs.)
Réponse de PhA le 05/06/2012 à 20h30
et puisque tous les problèmes du monde sont grammairiens...
Commentaire n°4 posté par aléna le 04/06/2012 à 21h58
Alors comme ça vous trouvez que j'ai la carrure pour être le maître du monde ? (Remarquez une fois j'ai bien rêvé que j'étais Bonaparte.)
Réponse de PhA le 05/06/2012 à 20h32
ou depluloin? :)
Commentaire n°5 posté par aléna le 06/06/2012 à 18h56
Moi j'ai de plus en plus de crampes avec les conjugaisons!
Commentaire n°6 posté par Ambre le 06/06/2012 à 20h27
Un doigt de bescherelle ?
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 14h55
Mon père était agrégé de grammaire (il paraît que c'est un jeu d'enfant).
Conjuger : le conjugal n'y échappe même pas !
Commentaire n°7 posté par Dominique Hasselmann le 07/06/2012 à 14h00
C'est que l'agrégation de lettres modernes n'existait pas encore. On se trouve aujourd'hui dans l'étrange situation d'avoir plus de grammaire - française - au programme de l'agrégation de lettres moderne qu'à celle de grammaire. Mais ce sentiment chez moi remonte à la toute petite enfance - aussi bien pour la grammaire que pour le reste.
Réponse de PhA le 09/06/2012 à 15h00
 

mardi 29 mai 2012

le corps réfléchissant, en autorégulation automatique


Pour un confort comportemental maîtrisé, en plus du stretch qui vous procure un confort de surface, enduisez-vous d’une membrane, un film synthétique très fin, très performant. Votre organisme ainsi constitué de façon composite se préservera et deviendra un modèle du genre : une des meilleures manières de survivre dans cet univers.
 
Il ne faut pas oublier, l’ultime modèle : le corps réfléchissant, en autorégulation automatique.
 
« Le corps réfléchissant, l’expérimentation qui invite à l’essentiel ! » Sans effet de surface indésirable.
 
C’est entrer dans une logique évolutive.
 
Il faut veiller aussi à aller vers un minimum d’opérations : Ne superposer les couches qu’en ayant une connaissance rationnalisée du ZONING HUMAIN.
 
Notre géométrie est variable.
 
Conçus à partir d’une cartographie du corps humain, cette collection de sous-vêtements chauffants destinés à l’outdoor (Warm X) est alimentée par un micro-régulateur. Leur matière textile est composée de fibres d’argent aux propriétés conductrices et antimicrobiennes. Délimitation stricte de l’intimité. A NE PAS DEPASSER.
 
 
Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique, éditions de l’Attente, 2012, p. 103.
 
(Une découverte, quoi.)
(Demain de 13 h à 14 h 30  elle sera en compagnie de Véronique Pittolo, pour qui Toute révolution commence par les pieds – ça y est, je suis déjà convaincu – et d’Elizabeth Jacquet qui ne raconte pas Quand j’étais petite mais le dit quand même, à l’auditorium du Petit Palais. Et si je me console de ne pas pouvoir y être c’est que j’ai eu la chance récemment de pouvoir les écouter au Comptoir des mots, le jour même des vingt ans des indispensables éditions de l’Attente.)
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiWfJTPxHZT32PtutAEcg0RVo5aqa17iWxKJW_XJ2iJzOEPR6kI3kosky9hHcbYfS3rFP4SpUw2nRYZcBdFYXn2keQbHwtG7rT15LF0cpyRawDu4GHEFL9wx1ZHcXp15EHPBn7VWpqRY9Q/s1600/417100_3208535537930_1402440178_33286284_1544918650_n.jpghttps://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEgp_5XWQlljueeWTn9CzGVWOgLGbVzdkAzjPu715jtEP9uVOV8_Rf3HoK8Vc_OM2BtxNiFr3qE7_ThcCHEG1-jgG9tEbcyDRnGY1NDlok2al9u1JUObZSMqEx4ZAK6SLDOaTkd6VnE_8Ig/s1600/402634_3208564138645_1402440178_33286285_1097392185_n.jpg

Commentaires

Une pellicule sur tout le corps? C'est ce qu'on a fait à deux enfants, dorés pour les transformer en angelots , à la Renaissance. Le problème, c'est qu'ils sont devenus de vrais anges: ils sont morts asphyxiés.
Commentaire n°1 posté par Lza le 30/05/2012 à 10h00
C'est à ce prix qu'on connaît le prix des anges.
Réponse de PhA le 30/05/2012 à 12h14
Il y aurait donc encore de la pellicule quelque part ?
Très belle, la couverture de droite : les mots broyés.
Commentaire n°2 posté par Dominique Hasselmann le 31/05/2012 à 10h29
Ou les mots en pelote.
Réponse de PhA le 01/06/2012 à 20h51
Sur son blog, elle dit : puisque nous sommes invisibles, essayons d’être sonores, puisque nous sommes inaudibles, essayons d’être visibles.
Réfléchissant...
Commentaire n°3 posté par tor-ups le 31/05/2012 à 11h57
Très tactile aussi.
Réponse de PhA le 01/06/2012 à 20h52

dimanche 27 mai 2012

Les mains gamines, d’Emmanuelle Pagano.


Un recueil de nouvelles d’Emmanuelle Pagano aperçu l’autre jour me rappelle qu’entre deux paquets de copies j’avais griffonné ceci sur l’un de ses précédents romans, c’était encore une fois peu de temps avant l’ouverture de ces Hublots. Et c’était bien. (Le livre, hein ; parce que pour le billet déjà le temps manquait aux mots.)
 
 
Sa façon de ne pas dire
 
http://emmanuellepagano.files.wordpress.com/2011/06/mains.jpeg 
N’ayant pas lu les Adolescents troglodytes ni ses romans précédents, c’est avec les Mains gamines que je découvre l’univers et l’écriture d’Emmanuelle Pagano. Un sujet fort (il est bon peut-être de préciser qu’à mes yeux, ce pourrait facilement être une réserve) heureusement servi par une écriture authentique. Un traumatisme, comme on dit. Victime et bourreaux sont des enfants, de la même classe, CM2. Une année entière, peut-être ; plusieurs mois en tout cas, ça a duré. Etaient des enfants, plutôt, les bourreaux ; aujourd’hui ce sont des hommes faits, car cela appartient au passé. Au passé, mais toujours présent dans la mémoire collective. Le roman compte quatre parties, on change de narrateur – de narratrice – à chacune. Ce sont des proches des bourreaux, proches d’une manière ou d’une autre, qui parlent. Mais de tous les âges. Qui savent, sans savoir, comme on sait de l’extérieur ; qui n’en sont pas moins habitées, rongées. La victime est là aussi, présente, omniprésente et pourtant si discrète, « aux petits soins » même, mais opaque, ou presque – j’aime cette façon de traiter ce personnage. J’aime aussi le suspens du récit, dans le temps, un temps d’automne (Emmanuelle Pagano ancre son récit dans un terroir, dans un tissu social où les plus riches le sont grâce à la vigne, tandis que d’autres vivent des châtaignes). Et sa façon de ne pas dire.
 
2008
 
Emmanuelle Pagano vient de faire paraître Un Renard à mains nues, toujours aux éditions POL.


Commentaires

Oui, c'est un très bon texte.
Commentaire n°1 posté par Anna de Sandre le 27/05/2012 à 19h01
Nous sommes d'accord.
Réponse de PhA le 28/05/2012 à 20h44

samedi 26 mai 2012

paysage au serpent

http://meaxylon.files.wordpress.com/2010/10/poussin1.jpg
 
L'un des premiers tableaux que j'ai vraiment aimés. Je n'ai pas envie de chercher à savoir pourquoi. Mais vous pouvez cliquez sur l'image pour l'agrandir un peu.




Commentaires

J'adore!!
Commentaire n°1 posté par chris le 26/05/2012 à 18h46
Mais pour le voir en vrai, il faut aller à Londres.
Réponse de PhA le 27/05/2012 à 17h49
(... ce qui se trame sous les bosquets, une épouvante)
Commentaire n°2 posté par Gilbert Pinna le 27/05/2012 à 08h17
Une épouvante cachée et pourtant sous nos yeux.
Réponse de PhA le 27/05/2012 à 17h50
Quelle belle lumière! Mais ne serait-ce pas Orphée courant au secours d'Eurydice piquée par un serpent?
Commentaire n°3 posté par Lza le 27/05/2012 à 09h50
Je ne le connais que sous le titre indiqué - ou plutôt Landscape with a snake puisqu'il est à la National Gallery ; a priori la victime du serpent est un homme. Du même Poussin il y a aussi le paysage avec Orphée et Eurydice :

Réponse de PhA le 27/05/2012 à 17h57
Je n'avais pas remarqué le serpent dans le coin. Et je viens de raconter l'histoire à une fillette prénommée Eurydice.
J'ai appris récemment que Poussin avait été atteint de polyarthrite!
Commentaire n°4 posté par Lza le 28/05/2012 à 16h15
J'aime beaucoup ce fait qu'on ne remarque pas de prime abord la cause de la panique alors qu'elle est au premier plan.
Réponse de PhA le 28/05/2012 à 20h44
 

jeudi 24 mai 2012

Treize mille jours moins un, de Didier da Silva.


Une soixantaine de chips au paprika
 
En fait, il n’y a pas à dire, c’est quand même mieux de suivre les auteurs, plutôt que de n’en lire qu’un titre par-ci par-là (ce que je fais souvent quand même, parce que sinon, aussi, comment savoir ?) De Didier da Silva, j’avais déjà bien aimé Hoffmann à Tôkyô, paru l’an dernier chez Naïve ; un peu dépaysé tout de même par ce récit sans histoire, anodine odyssée toute en apesanteur dans un paysage estampillé japonais qui valut sans doute au livre quelques contresens : il n’y était guère plus question du Japon que du Mali chez Chevillard quand celui-ci écrivait Oreille rouge. Est-ce le retour dans un paysage moins exotique à mes yeux (quoique…) – puisque c’est Marseille qui remplace Tôkyô dans Treize mille jours moins un –, ou simplement le plaisir de la reconnaissance, ou même – n’ayons pas peur des mots – des retrouvailles avec un ton devenu familier : c’est sans réserve que je recommande la lecture de ce court récit, nouveau roman d’aventures sans aventures – voire : Sam joue du piano, se promène au hasard dans les parcs et par les rues, prend un bain de minuit, rentre chez lui, attend la pluie, s’endort, ressort le lendemain. Le drame tout de même est là, permanent, qui guette notre héros : sera-t-il victime d’une agression ? en tout cas les rochers sont coupants ; pour peu qu’on manque d’attention en sortant de l’eau, une blessure au pied peut vous gâcher la journée – sans parler de la fin tragique d’un poisson d’aquarium, d’un pied de tomate, d’une pédale de piano. Didier da Silva ne s’en cache pas : les grandes aventures, les fresques épiques, les intrigues complexes, très peu pour lui ! Ce fatras-là, il est tout juste bon à hanter les cauchemars de Sam : « Ses cauchemars sont longs, compliqués, riches de rebondissements ; de vrais romans avec une intrigue, du suspense, une galerie de seconds rôles (l’horreur vraiment). La seule image qu’il garderait de celui-ci serait celle-là, dont l’incongruité le rendrait extrêmement perplexe : dans un moment de panique absolue (prise d’otages ou incendie, pas moyen de s’en souvenir), sa mère rangeant toute affaire cessante, dans les compartiments d’un lave-vaisselle, une soixantaine de chips au paprika. » (p. 49-50). C’est sans doute qu’il existe, aux yeux de l’auteur, une alternative à cette matière traditionnelle du roman qui, à force d’en (ab)user, se réduit de plus en plus souvent à une triste série de lieux communs de la fiction. Et chez Didier da Silva, ce ne sont pas non plus les symboles qu’il faut chercher : s’il y en a, c’est pour mieux les vider du sens qu’on leur trouverait habituellement, quitte même – comme il arrive au bel arc-en-ciel final – à leur tourner le dos ; non, ce qu’il y a chez lui, c’est d’abord un ton, une sorte de couleur du son, maintenue par la force interne du style, comme dirait – à peu près – Flaubert ; la recherche quasi musicale du parfait équilibre, de la note parfaite, entre humour et humanité – puisque Sam, notre héros si peu héroïque, est aussi musicien ; et l’auteur (me rappelle soudain la quatrième de couverture de Hoffmann à Tôkyô) – aussi.
 
  Novembre 2008.
  
Peu de temps pour alimenter ce blog, alors je continue à recycler de vieilles critiques (enfin, disons plutôt de vieilles impressions de lecture) qui lui sont antérieures – car les livres, en tout cas certains, ne vieillissent pas. J’ai juste pris soin d’ôter la majuscule au da de Didier : je ne savais pas encore à l’époque qu’à ce sujet l’auteur ne plaisante pas – c’est vrai aussi que d’une minuscule il saurait faire une épopée. Ces Treize mille jours moins un (dont j’avais posté un extrait tout à fait au début de ces Hublots ; après tout c’est un peu Didier qui m’a donné l’idée d’ouvrir un blog, lui-même en a deux) sont parus dans la belle collection LaureLi des éditions Léo Scheer, comme plus récemment l’Automne zéro neuf, roman atmosphérique, premier du genre.


Commentaires

Remarque minuscule : tu me fais encore plus inactuel que je ne suis. En Mars 2006, je n'avais pas encore commencé à écrire Hoffmann... Le 9 se sera décroché. Ça arrive souvent. ;-)
Commentaire n°1 posté par Didier da le 25/05/2012 à 06h55
Mais oui ! Je me demande où j'ai pris cette date, puisqu'en cherchant à la même place je viens de trouver celle de novembre 2008 - c'est-à-dire à quelques jours de l'ouverture de ces Hublots.
J'espère que tu travailles de toutes tes forces, on commence à s'impatienter.
Réponse de PhA le 25/05/2012 à 07h26
Je  l'avais lu avec plaisir, à l'époque. Je vais le relire, tiens.
Commentaire n°2 posté par Anna de Sandre le 25/05/2012 à 09h13
A l'époque où j'emmerdais Loïs ?
Réponse de PhA le 25/05/2012 à 23h09
Et oui :-)
Commentaire n°3 posté par Anna de Sandre le 26/05/2012 à 08h44

dimanche 20 mai 2012

Jean-Luc Coudray n’a plus besoin de lui.


LE CHIEN DE LEOPOLD

Le chien de Léopold est un placard à archives. Il engrange une mémoire sans interprétation qui resurgit en aboiements unanimes.
Les vrais dossiers du monde sont dans le chien de Léopold.
Du coup, les gens respectent l’instinct de rangement qu’ils observent chez cet animal.
Ils marchent comme des soldats, pensent en apnée, évitent de cueillir les fleurs trop petites, vivent de peu, ne laissent pas enfler leurs soucis, rectifient leurs opinions vite déteintes.
 
Jean-Luc Coudray, Je n’ai plus besoin de moi, L’Atelier de l’Agneau, 2011, p. 66.
Philippe-Coudray.JPG 
Le dessin est de Philippe Coudray – et à la page 67 du même livre. Quant à Jean-Luc Coudray (déjà aperçu par ces Hublots), je propose qu’on le garde encore un peu.

jeudi 17 mai 2012

Tout passe, de Gabriel Josipovici.


Une pièce, un « il » anonyme, une voix qui le restera ; ça commence presque comme certains textes brefs de Beckett ; Soubresauts peut-être ou Compagnie ou même Sans mais non, pourquoi je pense à Beckett, pourquoi je pense à Beckett alors qu’il y a si longtemps que je n’y ai pas pensé. Mais non. Petit à petit des personnages quand même s’assument comme tels autour du il, fils fille femme et autre femme, à des âges variés car d’une époque on passe à une autre ; la mémoire n’aime pas l’ordre chronologique. Le présent, lui, est obsédant comme l’anonymat du protagoniste qui, ôtez-moi d’un doute, ne trouve tardivement son nom que dans un dialogue du passé. Au présent, « il se tient là ». Ne fait plus que ça, face à la fêlure et à la transparence du carreau. Sa fille peut bien venir faire le ménage, son fils lui dire de faire changer le carreau, il se tient là, c’est tout. Au passé aussi, il se tient là ; il se tient là car le passé est encore présent, Tout passe dit la voix anonyme mais encore faut-il que tout passe. Pour le moment tout ne passe pas. Au passé aussi, il se tient là, mais parfois il sent – il sent encore – son odeur ; et parfois dans un autre passé il parle, il parle et la littérature le recouvre au point qu’il disparaît comme ce texte écrit sans penser à changer de page, jusqu’à ce que la page soit entièrement noire comme la mort de l’autre.
 
Tout passe est un court roman, « Un roman » comme l’annonce l’auteur, qui vient de paraître chez Quidam, du même Gabriel Josipovici dont j’ai déjà tant aimé le très différent Moo Pak – même si tout de même il y était déjà question d’écriture impossible. Et c’est traduit par Claro, qui en parle lui-même ici.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEi8FkQHQpoJdzWv-_Q_rbLbh6-Dwd4H4k4S4FFdMHwLifidAuvgTAlL1h2w0aeslQ0ZX_R4zX26Qd4HfH4P4rG63QbjzqlFcf0vv0QiMHCpsGfmDXgs20TUIFR2qJJFMMX0fRrSxgLVp24/s1600/tout+passe.jpg

Commentaires

Des résonances... alors j'ai commandé le livre.
Commentaire n°1 posté par Anonyme le 17/05/2012 à 17h52
Il résonne longtemps. (Votre confiance me fait plaisir.)
Réponse de PhA le 18/05/2012 à 15h31

lundi 14 mai 2012

pour les dix ans de Quidam éditeur, passés et à venir


« Dix ans d’existence, dix ans à ne publier que de l’inédit (exception faite d’une réédition), dix ans consacrés à la création et à la vache enragée, dix ans à être de ceux qui rendent la littérature vivante et participent de la bibliodiversité, QUIDAM A DIX ANS ! Et s’en souhaite au moins dix de plus si libraires, bibliothèques et lecteurs sont d’attaque pour ce bout de chemin. »
 
Quidam, c’est mon éditeur. Plus exactement, c’est l’éditeur avec lequel cette phrase a vraiment pris un sens : « c’est mon éditeur ». Avant, ce n’était pas mal, mais ce n’était pas vraiment ça. Quidam, c’est l’éditeur qui peut me dire « Lis ça, c’est pour toi », et à qui je peux faire confiance. Pas plus tard que cette semaine, avec Tout passe, de Gabriel Josipovici, je reviendrai dessus – Gabriel Josipovici dont déjà Moo Pak m’avait enthousiasmé. Grâce auquel pour une fois, ordre alphabétique oblige depuis les petites classes, je suis enfin fier de voir mon nom en tête d’une liste qui comporte ceux de B. S. Johnson, de Ron Butlin et de Reinhard Jirgl. Heureux de le voir côtoyer ceux de Jérôme Lafargue et de Romain Verger, dont la lecture m’a convaincu de proposer mon travail à Quidam. Heureux de le voir régulièrement prendre le risque de publier des premiers romans d’inconnus, et constater à chaque lecture que oui, ce livre-là il fallait vraiment le publier (coup de cœur notamment pour le magnifique livre de Denis Decourchelle la Persistance du froid, et plus récemment pour le terrible Crevasse de Pierre Terzian). Heureux enfin de voir que lorsque tout récemment un auteur déjà plus que confirmé arrive, ce n’est autre que Marie Cosnay, que je lisais depuis des années notamment chez Laurence Teper, une belle maison dont on regrette la fermeture. Parce que ne publier que des livres auxquels on croit vraiment, sur la durée, à une époque où seul l’immédiatement consommable a une chance d’être rentable, sans les moyens de maisons d’édition plus puissantes et qui ne prennent pas les mêmes risques, bien sûr c’est un métier ; mais c’est aussi un peu plus que ça.


Commentaires

Une belle relation écrivain-éditeur, un bel hommage, et.... pour moi, des découvertes à venir...
Commentaire n°1 posté par Anonyme le 15/05/2012 à 07h34
Et je me rends compte que j'en ai oublié plein que j'ai lus et aimés : R.D. Brinkmann, Miguel Duplan, Marie Frering, Victoria Horton, Jacques Josse, Michael Lentz, Annette Mingels, Nils Trede, Marc Villemain...
Réponse de PhA le 15/05/2012 à 07h47
Oui, bel éditeur à qui l'on souhaite une autre décennie de publications heureuses pour notre plaisir de lecteurs !
Je note les deux livres de Decourchelle et Terzian mais je suis atterrée devant la disparition de Laurence Teper que j'ignorais !
Commentaire n°2 posté par Françoise le 15/05/2012 à 09h05
Deux très beaux premiers romans, très différents l'un de l'autre.
Oui, Laurence Teper, ça manque.
Réponse de PhA le 15/05/2012 à 21h31
 

samedi 12 mai 2012

Monsieur Le Comte en Tarzizanie


En Tarzizanie, c’est le troisième livre d’Orion Scohy, paru comme les deux précédents chez POL. Je fais mon bien informé, mais mercredi dernier encore je n’avais jamais encore, je l’avoue honteusement, entendu parler d’Orion Scohy. Heureusement qu’une âme charitable a attiré mon attention dessus, il s’agit d’un Hermite critique dont je vous engage à suivre le blog de critique littéraire, encore jeune mais clairement de bon goût, et qui a commis sur cette Tarzizanie la critique que je n’écrirai pas moi-même, chacun son boulot. Or voici qu’à la page 185 de cette Tarzizanie, je lis :
« Monsieur Le Comte fut-il entièrement maître de la décision subséquente, qui l’amena sans tarder davantage à rechercher ladite rue (du Pot-aux-Roses) sur un plan de la ville surgi à point nommé, miraculeux exemple de génération spontanée, tel agaricus bitorquis, l’agaric des trottoirs, éclatant le bitume de sa chair savoureuse ? »
Oui, vous avez bien lu. Et au cas où vous auriez mal lu, l’auteur précise, juste en dessous :
« (Philippe Annocque, Monsieur Le Comte au pied de la lettre.) »
C’est moi, quoi. Enfin, c’est nous : Monsieur Le Comte et moi, Monsieur Le Comte et son siamois. Voici donc pourquoi je n’avais plus de nouvelles depuis quelques temps : Monsieur Le Comte se paie des vacances en Tarzizanie, aux frais d’un pote qui assure tout le boulot, un sportif qui préfère la brachiation de liane en liane à la vélocipédie de Monsieur Le Comte. (Sans blague, si le livre vous tombe sous la main – il existe encore quelques bonnes librairies –, lisez le donc le faux sonnet calligrammatique et acrobatique qui ouvre le bal à la page 15 après quelques amuse-gueule, je vous garantis qu’il y a de bonnes chances que vous vous preniez pour Jane à votre tour, je veux dire que vous vous preniez d’amour pour Tarzizan et son auteur.)
Bref, voilà assurément, vous en conviendrez, un auteur de bon goût. Et comme s’il n’était pas sûr de m’avoir convaincu, il me met en bonne compagnie : j’ai reconnu aussi Eric Chevillard (pour les Absences du Capitaine Cook qui plus est), Pierre Alferi et Jacques Jouet. Mais je reprends ma lecture :
« « … tel agaricus bitorquis, l’agaric des trottoirs, éclatant le bitume de sa chair savoureuse ? » (Philippe Annocque, Monsieur Le Comte au pied de la lettre.)
 Je suis un peu comme ce champignon des villes qui, vérification faite, existe réellement (quoique pour ma part, je préfère continuer à me croire absolument incomestible)… »
Alors là je l’arrête tout de suite, Orion Scohy. Il fait fausse route. C’est tout le contraire : en tout point semblable à agaricus bitorquis ; dont j’ai évidemment, faut-il vous le préciser, vérifié par moi-même la comestibilité (il est en effet délicieux) ; il en poussait régulièrement à la limite entre le trottoir et la pelouse à cent mètres à peine de chez moi avant qu’on déracine quelques peupliers voisins qui, certes, défonçaient légèrement la chaussée, mais je m’éloigne de mon sujet, j’y reviens : en tout point semblable, disais-je, à agaricus bitorquis, Orion Scohy, dont je ne doute qu’il ait au moins un pied voire deux et auquel je saurais facilement faire porter le chapeau s’il s’avisait de me contredire, est parfaitement comestible ; c’est même, comme nous disons entre nous (nous autres mycologues) : c’est un comestible très estimable – la preuve : je l’ai dévoré.
 
http://www.gaite-lyrique.net/sites/default/files/kcfinder/upload/images/magazine/2012_04/orion_lianes.jpg

mardi 8 mai 2012

Sans l’orang-outan, d’Eric Chevillard.


Un seul singe nous manque
 
http://www.eric-chevillard.net/images/livres/sanslorangoutan.jpg 
« L’ouragan emporte aussi le nom de l’orang-outan, et voici notre langue orpheline à son tour, car le signe ne survivra pas longtemps au singe… » (p. 53)
 
J’ai compté : c’était mon dixième livre de Chevillard (il m’en manque quelques-uns). Forcément, sur la quantité, j’ai des préférences. Sans hésitation, Sans l’orang-outan en fait partie. Il rejoint Du hérisson dans mon panthéon. Peut-être même au-dessus.
Inutile de résumer le propos ; avec son efficacité habituelle, l’auteur le fait en trois mots : Sans l’orang-outan.
C’est donc l’histoire d’une perte. Une perte essentielle. En effet, même si, avant de disparaître, l’orang-outan ne se rencontrait pas à chaque coin de rue ; dès lors qu’il a disparu, son absence est universelle. Evidence bonne à dire, Chevillard le fait mieux que moi.
C’est une tragédie, en trois actes.
Du premier, Albert Moindre est le chantre désespéré. Témoin privilégié de l’irrémédiable catastrophe – c’est lui qui prenait soin de Bagus et Mina, les deux derniers espoirs –, il est seul à mesurer au lendemain de leur disparition ses conséquences cosmiques. C’est une déploration sans fin, une litanie oraculaire ; c’est triste comme la mort avant la mort – et c’est drôle comme un livre de Chevillard.
Le deuxième est plus choral. Albert Moindre s’y efface, avec la discrétion déjà du grand singe des forêts malaises ; c’est aussi qu’il n’a plus à vaticiner : les conséquences sont là, incontestables. Le « je » avec justesse laisse la place à un « nous » ; il ne s’agit plus que de décrire le monde désormais, tel qu’il est devenu : un sol meuble où l’on s’enfonce dans l’indifférence générale (donnant ainsi naissance, pour peu qu’on soit pris par le gel, à quelque singulière forêt de cadavres), où une population cherche l’oubli dans la fumée de la « loka », condamnée à cultiver l’« ongle » dur et la fougère, à manger cru le lambi et boire le lait de yack, à se casser les dents sur la peau impénétrable de l’informe « hurlant ». Une sorte d’églogue inversée, une apocalypse hivernale et primitive qui trouvera bientôt son accomplissement dans Choir, que notre auteur déjà médite*.
Albert Moindre reprend du poil (roux) de la bête au troisième acte : c’est lui qui, naturellement, sera le guide et le mentor d’une petite équipe chargée de sauver l’humanité – c’est-à-dire rendre la vie à l’orang-outan. Seul moyen : le devenir ; et notre Albert Moindre en entraîneur fervent de prétendants à l’état simiesque ne lésine pas sur les moyens, que je vous laisse découvrir. Résultats non garantis, mais jubilation assurée.
Ce livre, qui m’a conquis sans réserve – j’ai du mal à comprendre celles de certains critiques – marque à mon sens un tournant dans l’œuvre de Chevillard. Toujours aussi inventif, aussi jouissif et burlesque, il est aussi plus grave, plus désespéré. Le propos, sous l’habituelle loufoquerie apparente, touche à l’essentiel. L’écriture est belle, tout simplement. L’humour y est pudeur. Finalement j’en ressors ému.
 
Janvier 2008.
 
* L’auteur de cet article apparemment prétend posséder quelque talent divinatoire.
 
Une relecture qui s’impose, en ces temps propices à la disparition brutale des espèces tutélaires.


Commentaires

On pourrait imaginer aussi, irrespectueusement, que notre actuel "baladin du monde occidental" rend ici une sorte d'hommage secret à John Millington Synge...
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 11/05/2012 à 14h15
Pourquoi pas - si Chevillard doit à Beckett ce que Beckett doit à Synge.
Réponse de PhA le 11/05/2012 à 20h44
"Emue", oui, c'est ainsi que j'en ressors....
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 20/05/2012 à 17h21
N'est-ce pas ?
Réponse de PhA le 22/05/2012 à 21h20