dimanche 16 février 2020
Écrire et publier ou pas (9) (printemps 2001)
La réalité est invraisemblable. J’ai au téléphone – au
téléphone fixe, je n’ai même pas de portable – un éditeur du
Seuil, qui est aussi un écrivain ; je connais son nom :
Bertrand Visage. La première des choses qu’il veut savoir, c’est
si je n’ai pas signé ailleurs, car ils ont tardé à réagir. Un
texte de cette qualité ne peut pas laisser indifférent. Pourtant il
a tout l’air d’avoir laissé indifférent Gallimard, Grasset et
Minuit à qui je l’ai envoyé aussi et qui n’ont répondu que par
des lettres-types.
Face
à lui je m’étonne, non pas de l’indifférence des autres
éditeurs, invraisemblable selon lui, mais que le Seuil ait pu
retenir ce manuscrit arrivé de façon complètement anonyme, par la
poste. Il m’assure que partout, chez tous les éditeurs sérieux,
tous les manuscrits sont lus. Encore aujourd’hui, la chose me
paraît tout à fait invraisemblable. Comment tous les manuscrits
pourraient-ils être lus ? Est-ce matériellement possible ?
D’ailleurs moi-même, je me rends bien compte que si j’étais
éditeur, je pourrais parfaitement me faire un avis négatif au bout
d’une page. Il m’assure aussi que ce qui m’arrive n’arrive
qu’une fois sur 10000, peut-être. Je devrais me réjouir. Je sens
bien que je devrais me réjouir davantage mais je n’y arrive pas
vraiment, c’est comme ça. Peut-être que si ça avait été pour
Croissance, quand j’avais vingt-trois ans, je me serais
réjoui davantage. Mais c’est pour Hors, le roman que j’ai
écrit « pour qu’il soit publié », et j’ai
trente-sept ans, mine de rien.
Apparemment
je dois ma chance à Patrick Grainville, que je n’ai jamais cherché
à remercier directement ; tiens je le fais maintenant, presque
vingt ans après. J’aime l’idée d’avoir à mon tour, parfois,
donné un coup de pouce quand je le pouvais, sans rien attendre ;
c’est aussi bien que de dire merci. Il a repéré le manuscrit, il
a parlé de « tragédie gommée », ça paraît très
juste à Bertrand Visage. Oui, je suis d’accord ; c’est tout
à fait ça. D’ailleurs j’aime beaucoup tout ce que j’entends
sur mon livre ; ça me paraît très vrai. A cette époque je
suis très peu capable de mettre des mots sur mon travail. Il lui
semble évident que j’ai du talent, de l’avenir en littérature.
En fait c’est la première fois qu’on me le dit, ça me gêne un
peu. Le texte, il n’y a rien à y revoir. Il sera publié en
l’état, ou quasi. Tel que je l’ai écrit à la main, en fait ;
j’ai encore le vrai manuscrit, il n’y a pour ainsi dire pas de
ratures. Seul le titre, Hors, n’est pas bon ; ça
risque de laisser le lecteur « hors », précisément.
Mais si je veux vraiment le garder, c’est possible. Je propose Une
affaire de regard ; oui, c’est bien. En fait non, ce n’est
pas non plus un bon titre ; mais à ce moment-là ça me paraît
bien. Je suis content, quand même.
samedi 15 février 2020
C’est ça l’amour
Mais il arrive un moment où trop de repos n’est pas bon. Il faut
sinon agir du moins marcher car alors le monde tourne sa toupie. De
l’autre côté du lac le marin de Poinsec s’est assis. Il nous
regarde et de temps en temps, nous foliérise de sa main. Nous
n’osons pas faire signe. Entre nous ce miroir gris, lumineux,
hérissé de fleurs de nénuphars, notre cal, notre val, notre tal
aboli où disparaître créerait des ombes, où s’enjurter
couperait carrément le pays en deux. On le regarde il nous regarde
et ça fait une douceur. On se secouerait bien comme de petits
éléphants, de droite, de gauche, de droite, de gauche et à cause
de l’hypnotésisme de la chose, on dévoguerait ou rassumerait. Il
rit. Il est très condamine ce garçon d’autrefois. On rit, comme
des joyeux de la crèche. Il suffit qu’il déploie son dran corps
d’astrobèle pour qu’on ait le cœur enverté ; il se
rassoit ? On pause un peu. Toutes les engeances de nos
émossillons montent et descendent selon qu’il bruit ou réunit.
Lève-t-il le bras ? On grince un dat. L’abaisse-t-il ?
On purtile. Fait-il mine de se lever et alors nos cœurs c’est fou
sont si embrasants qu’incendiés sur-le-champ, on pourrait être.
C’est ça l’amour rudit Élem. Il semble s’amuser, notre
infodèle amoureux. Jette un rai dans le lac ; on surdit.
Prangue une verse à ses côtés ; on vurdit. Et quand ses yeux
nous regardent on est des barques sur le lac. Aimer ainsi ne rend pas
heureux comme l’amitié mais c’est ce qu’on attend depuis
toujours. Être enfourné.
Anne
Serre, Grande tiqueté, Champ vallon, 2020, p.
45-46.
Écrire et publier ou pas (8) (1995-2001)
Alors je m’y mets. Puisqu’il faut écrire quelque chose qui soit
publié, je vais écrire quelque chose pour que ce soit publié. En y
repensant, je me vois un peu comme un somnambule. En tout cas, je
pense moins que d’habitude – alors que l’un des thèmes
essentiels du roman est précisément l’excès de la pensée. Je
prends un nouveau petit classeur, un paquet de feuilles à petits
carreaux, et je commence. C’est un vrai début. D’ailleurs c’est
aussi la rentrée scolaire. Septembre 1995. J’écris : « Ça
y est, c’est là qu’il descend ; alors il descend. »
Oui, c’est toujours l’incipit de Rien (qu’une affaire de
regard). Je descends de ce promontoire où je ne pouvais plus
écrire, en tout cas où je ne pouvais pas écrire « quelque
chose qui soit publié », tandis qu’Herbert, oui, déjà lui,
descend avec plus de simplicité du RER. Il devient cette espèce de
double dégradé de moi-même, que je m’amuserai à ressortir une
vingtaine d’années plus tard.
Mais
au fond, même si je me suis lancé dans ce projet pour
écrire« quelque chose qui soit publié », je ne crois
pas un instant que ce sera publié. Alors je prends mon temps. Je
continue Se voir se voir, je continue même Par temps
clair, quand j’arrive à y croire encore. Et bien sûr, j’écris
toujours des textes isolés. Très loin, très loin encore mais avec
un peu plus de netteté, il y a l’horizon quelque chose qui
deviendra Mémoires des failles.
Plus
le temps passe cependant, plus je me surprends à croire au roman que
j’ai entrepris « pour qu’il soit publié », et qui à
cette époque s’intitule Hors, ou Dehors, je ne sais
pas encore. Il y est question de rester en échec, à l’extérieur
de l’essentiel, de la vie comme du sexe féminin où le tout jeune
Herbert, trop plein de la pensée de lui-même, peine à pénétrer.
L’écriture s’en accélère, si j’avais les dates sous les yeux
je pourrais le prouver chiffre à l’appui mais zut, je n’ai pas
le vieux carnet sous la main au moment où j’écris ce billet. Je
ne me rends pas bien compte que je commence à contracter les défauts
des auteurs contents, qui souvent sans s’en rendre compte sont
tentés de s’imiter eux-mêmes. J’essaierai de corriger ça des
années plus tard, quand le roman reparaîtra chez Quidam. Pour le
moment, c’est l’euphorie. Vers la fin de 2000, je mets un point
final au roman. Entre temps, je me suis acheté mon premier
ordinateur, je ne suis pas un fondu de technologie mais il le
fallait, pour taper tout ça sur traitement de texte.
La
même voix extérieure qui m’avait fait prendre conscience de la
nécessité de la publication résonne de nouveau, après lecture du
manuscrit : « C’est très bon, ce sera pris tout de
suite. » Je n’y crois pas une seconde. Qu’est-ce qu’elle
y connaît de plus que moi ? Je tarde à envoyer le manuscrit.
Enfin, poussé dans le dos, je l’envoie par la poste chez
Gallimard, au Seuil, chez Grasset, et chez Minuit bien sûr. Je ne
connais rien du tout à l’édition. D’ailleurs je n’ai jamais
lu un auteur contemporain, depuis que Beckett est mort. Je ne lis
plus rien du tout depuis des lustres. Je reçois quatre refus
impersonnels mais le Seuil le prend tout de suite, inquiet de se
manifester trop tard, un texte pareil ne peut pas laisser
indifférent. Sans blague. En fait c’est tout con de se faire
publier par un gros éditeur. Il suffit de le vouloir.
vendredi 14 février 2020
Écrire et publier ou pas (7) (1991-1995)
Je passe toujours autant de temps à écrire mais je n’écris pas
grand-chose. J’ai l’impression qu’écrire est indissociable de
la conscience de son empêchement. Les derniers textes que j’ai
lus, relus plutôt, avant de m’arrêter, ce sont ceux de Beckett.
L’Innommable, surtout. Comment écrire encore quelque chose
d’un peu long ? Je ne vois pas comment je pourrais faire plus
que quelque chose comme ça (ça doit dater de 1993 ou 1994, et ça
s’intitule Derniers recours ; rien que le titre est un
programme) :
Après
plusieurs effondrements ne se soulèvent plus que des grains épars
et isolés. Puis le silence s’abat comme une averse molle. Seuls
vestiges d’un tourment révolu des ondulations toujours plus vagues
s’effacent dans une apparence de poussière en suspension et de
mornes lointains. Le temps même se fixe en un présent accompli, la
personne ne se distingue pas de l’univers d’essence restreinte.
Rien n’offre de prise. On ne tentera pas de saisir ce qui n’est.
C’est
tout. D’un côté,
j’aime bien les raisins secs. D’un autre côté : mais quand
même. Beaucoup de proses brèves sont à l’avenant, sauf
certaines, plus oniriques, que je commence à voir se constituer
comme un ensemble, celui qui finira par donner Mémoires
des failles.
Je
ne lis plus de romans. Je crois que je lis encore un peu de poésie
quand même, pourvu que le texte soit court. Disons que la lecture de
la poésie fait de la résistance ; elle finira quand même par
rendre les armes, vers
1993, je dirais.
Comme
j’avance de moins en moins dans Par
temps clair, je me
donne un autre projet à long terme, une sorte de journal littéraire
(en plus du petit Carnet vert, que je tiens toujours). Ça s’appelle
Se voir se voir
et je ne sais plus bien ce qu’il y a dedans.
C’est
à ce moment-là que j’entends une
voix à l’extérieur,
ce n’est pas moi qui parle mais
c’est une
voix qui me
dit ce que je n’ose pas penser – et soudain c’est exactement ce
que je pense :
« Quand
même, avec tout le temps que tu passes à écrire, ce serait bien
que tu écrives quelque chose qui soit publié. »
lundi 10 février 2020
Écrire et publier ou pas (6) (1986-1991)
Je me souviens d’un grand vide. Le roman, qui est devenu le livre
qui m’a fait, qui ne s’intitule pas Croissance pour rien,
est terminé. Très vite je ne croirai pas sa publication possible.
Ma pièce a été jouée. Mes études ont pâti du peu de temps que
je leur ai consacré.
Je
consulte le vieux carnet vert pour vérifier si je ne me suis pas
trompé dans la chronologie. Si, un peu : le 7 juin 1986, je
suis encore en plein milieu de l’adaptation du Vieux Marin de
Coleridge : 232 alexandrins (sur les 600). Je projette d’écrire
un roman intitulé Par temps clair. Ces trois mots sont les
derniers de Croissance. J’ai envie d’écrire une pièce de
théâtre où l’on verrait un homme en train d’essayer de
s’étrangler lui-même. Ça reste une envie. J’écris une autre
pièce de théâtre, elle ne vaut pas la première (dont la valeur
aussi m’apparaît aujourd’hui bien relative) ; on ne la
jouera pas. J’écris des proses brèves. Quelques-unes seront
reprises dans Mémoires des failles. Je continue mes sonnets.
Ils progressent. Je finis par me lancer dans l’écriture de Par
temps clair. Plus le temps passe, moins je l’écris. Là, j’en
ai quelques passages sous les yeux, pas la peine de montrer ça. Je
finirai par arrêter ce roman au bout d’une quarantaine de pages ;
celui qui porte ce titre dans ma bibliographie n’a presque rien à
voir. Je crois qu’il reste une phrase de la première version, mais
je ne me rappelle plus laquelle.
Je
ne tiens pas la longueur. Ou je ne la tiens plus. Les formes brèves
sont quand même plus abouties.
Koubla
Khan, c’est en 1989 seulement que je l’adapte en alexandrins.
C’est pour ça que c’est meilleur. Et toujours des sonnets. En
1991 je les arrête. Je voulais faire quelque chose de cette année
palindrome, mais en fait rien. Et puis peu à peu (mais je ne m’en
rends pas compte tout de suite), j’arrête de lire. C’est
difficile de dire quand exactement.
samedi 8 février 2020
Écrire et publier ou pas (5) (1983-1986)
Il se trouve qu’à cette époque je fais des études d’anglais et
qu’à cette occasion je découvre la poésie de Coleridge ; ça
fera un Sam de plus à mon Panthéon personnel. Je me lance aussitôt
dans une adaptation du Vieux Marin en alexandrins. Six-cents,
quand même. Quelques-uns sont encore lisibles. En fait depuis
quelque temps, et même de plus en plus souvent, à force, il
m’arrive d’écrire des textes qui restent lisibles. (Encore
faut-il, pour avoir la possibilité de s’en rendre compte, avoir le
courage de ne rien jeter, et de relire de temps en temps les pires
niaiseries. Savoir d’où on vient.) Mais alors que c’est
éparpillé ! Ça part vraiment dans tous les sens. A côté de
proses plutôt d’avant-garde, j’écris toujours mes sonnets, je
tente une première fois de monter ma pièce de théâtre, une fois
mon Vieux Marin achevé j’enchaîne avec une adaptation de
Koubla Khan (et, tiens, c’est de mieux en mieux) et surtout
je continue toujours mon vieux roman, devenu pour le coup
complètement expérimental, auquel je mettrai un point que je
croirai final au début de l’année 1986, soit dix ans après
l’avoir commencé.
Cet
éparpillement, je n’en ai pas vraiment conscience, à l’époque.
Je ne cherche pas à savoir s’il a un sens. Je ne sais pas à
quelle profondeur il est ancré, et je ne me doute pas qu’il
deviendra mon principal obstacle éditorial.
A
ce propos, j’emprunte la vieille Remington de ma maman, et je tape
le roman à la machine. Je dis « le roman » pour ne pas
dire le titre. Il lui manque encore quelque chose pour être lisible
mais aujourd’hui encore je considère que c’est lui qui m’a
fait et que c’est sans doute ce que j’ai écrit de plus
important. Mais il lui manque incontestablement quelque chose pour
être lisible. Des quatre ou cinq gros éditeurs auxquels je l’envoie
(par la poste évidemment, à l’adresse recopiée à l’intérieur
d’un bouquin), seul Grasset, tiens donc, parle de « curieux
manuscrit ». Le reste, des lettres-types. Je n’enverrai plus
rien avant longtemps. De toute façon je n’ai jamais cru que
c’était possible, d’être publié. Des amis me sollicitent pour
monter ma pièce de théâtre. On s’y met. En juin 1986, nous
jouons sur des planches modestes, mais parisiennes quand même.

vendredi 7 février 2020
Écrire et publier ou pas (4) (1980-1983)
Alors je continue. J’ai compris la direction, c’est par-là qu’il
faut aller. N’empêche, j’ai l’impression d’avancer dans une
boue qui me colle aux chaussures. C’est mauvais, c’est mauvais.
Il faut faire avec le mauvais, puisque c’est mauvais, mais comment
faire du bon avec du mauvais ? J’en ai de bonnes.
Alors
j’écris encore plus, encore d’autres choses, sans arrêter pour
autant ce mauvais livre. J’écris même des sonnets, en
alexandrins. Je me suis découvert une passion pour les Chimères,
de Nerval. Au moment où je commence à voir ce que je fais comme une
sorte d’avant-garde, j’écris des sonnets. Ça délie la plume,
en tout cas.
Et
des textes brefs, aussi. Certains, inspirés de rêves, me fourniront
la matière du deuxième album de Mémoires des failles,
presque vingt-cinq ans plus tard.
Et
puis j’écris une pièce de théâtre, aussi – ou plutôt j’écris
quelque chose qui finit par devenir une pièce de théâtre. Elle porte beaucoup la marque du maître (je me suis déjà enfilé l’œuvre
entière de Beckett, avec d’ailleurs une préférence pour les
romans, qui ne se démentira pas). Tout ça c’est juste avant
d’avoir vingt ans.
Je
le sais parce que je tiens un carnet, dans lequel j’écris sur ce
que j’écris. La première date : 8 novembre 1980.
jeudi 6 février 2020
Écrire et publier ou pas (3) (1977-1980)
Une fois, je n’en peux déjà plus et je ne réussis pas à
renoncer. Le roman, de science-fiction comme d’habitude, est encore
plus mauvais que les autres. Mais il n’est plus possible de
s’arrêter, il faut que je continue. (Aujourd’hui encore, quand
je lis des textes mauvais, ou faibles, écrits par des gens que je ne
connais pas, il m’arrive de les aimer. Il faut aimer ce qui est
insuffisant. On ne sait pas ce qu’il y a derrière, on ne sait pas
d’où ça vient. On ne sait pas ce qu’il y aura après.)
Je
grandis. Je suis à un âge où l’on grandit vite. Mon esprit
critique grandit plus vite que mes capacités à écrire quelque
chose de valable. J’écris ce roman, toujours le même, qui se
défigure sous mes yeux, tout en restant différemment illisible. Je
commence à écrire des poèmes, aussi. À cet âge-là, on écrit
forcément des poèmes. J’en retire plus de satisfaction. De courts
textes en prose, aussi. Bref.
Et
puis, à dix-sept ans, mon professeur de français me fait lire
Beckett.
(Elle
mérite bien une parenthèse, mon professeur de français. Et même
un paragraphe. C’est la première personne à qui je fais lire un
texte, ce qui pour moi à l’époque est à peu près inimaginable.
Il faut dire que les conditions sont exceptionnelles : nous
sommes neuf élèves en classe. Elle lance un club théâtre. Je
découvre que j’aime ça. J’en ferai pendant vingt ans –
j’arrêterai au moment de la première publication. Sur son conseil
aussi, je lis Kafka, Flaubert. Elle s’appelle Danielle Auby.
Interrogez Google si son nom ne vous dit rien. Elle a publié
quelques très beaux livres chez Flammarion, chez Champ Vallon, à la
Chambre d’écho. Mais cela, je ne le découvrirai qu’après avoir
moi-même publié plusieurs livres.)
Donc
j’ai dix-sept ans et je découvre Beckett. Et je découvre Beckett
précisément au moment où je commence tout seul à prendre
conscience que mon insuffisance, je peux en faire quelque chose. Que
c’est précisément l’incapacité de dire qui peut, qui doit
devenir le moteur paradoxal de mon écriture. Mon roman, mon si
mauvais roman que je traîne comme une honte depuis déjà trois ans,
il faut que je le continue.
mercredi 5 février 2020
Écrire et publier ou pas (2) (1974-1977)
Je n’ai pas dit quoi écrire et déjà à l’époque c’est la
question critique. Quoi écrire. Écrire, mais quoi. A l’école mes
rédactions sont sèches et vides. J’ai du vocabulaire, j’ai la
grammaire instinctive, mais les rédactions, franchement, non. Je me
souviens du sentiment, au moment d’écrire. A quoi bon. Qu’est-ce
qui mérite vraiment d’être raconté ?
Je
me rappelle un instant de satisfaction, quand même, en 6e.
Je ne raconte pas vraiment, je dis juste ce qui se passe avant. Je
dis ce qui se passe avant, et au moment où l’action va commencer,
je m’arrête. La rédaction est d’une longueur normale. Le
plaisir est là, pour moi, dans cet instant qui précède l’action.
La prof n’est pas de cet avis. Elle trouve que c’est frustrant.
C’est frustrant, en effet. Je ne sais pas encore que je suis en
train d’apprendre que la littérature, c’est une histoire de
frustration. C’est un rêve inaccessible. C’est une direction
indiquée, mais juste une direction.
Des
pages retrouvées du roman de 1975, seule la première vaut un peu
quelque chose. Il ne faudrait pas continuer. Alors j’accumule les
débuts. C’est de la science-fiction, parce que c’est surtout ce
que je lis à l’époque, mais ça n’a pas grand sens de dire ça.
Et même si j’apprends à écrire correctement – les notes au
collège me le confirment –, il n’y a pas de vrai progrès. Au
contraire. Je me rends compte, je me rends bien compte que c’est de plus
en plus mauvais. A l’époque je dis mauvais, mais il faudrait
plutôt dire sans intérêt. Faible. Notamment ce texte, un roman de
science-fiction encore, que j’ai commencé en 1977, vers le début
de 1977 je pense, et que je n’ai plus arrêté. Le plus mauvais de
tous, c’est celui que je n’ai pas voulu arrêter.
A
suivre, bien sûr.
lundi 3 février 2020
Écrire et publier ou pas (1) (1971-1975)
Tiens je vais relancer ce blog en racontant ma vie. Mais juste ce qui
a rapport à écrire et publier (ou pas), il n’y a guère que ça
d’intéressant. (En réalité, non : ma vie est un roman à
rebondissements incroyables, vous ne pouvez même pas imaginer, mais
je préfère en rester l’unique lecteur.)
Alors
il y a approximativement quarante-huit ans ça m’est tombé dessus,
sans doute pas de nulle part mais ça fait bien trop longtemps pour
que je me souvienne d’où : je serai écrivain. Ça n’a pas
tellement de rapport avec lire ni même avec écrire, à l’époque,
mais c’est là, et ça ne se discute pas. (D’ailleurs un peu plus
tard j’imaginerai un personnage d’écrivain qui n’écrit pas et
ne publie pas mais qui est écrivain quand même.) Assez vite
cependant je fais la relation entre être écrivain et écrire, mais
comme j’ai huit ans j’ai parfaitement conscience qu’il est bien
trop tôt : il faut attendre que je grandisse un peu. J’ai de
la patience, déjà. Ça tombe bien : il m’en faudra beaucoup.
Je tiens le coup quatre ans. A cet âge, c’est énorme. Encore
maintenant, je suis fier d’avoir tenu si longtemps. Et puis je
succombe. J’ai douze ans, mais comme c’est le sujet d’un
prochain livre, je n’en dis pas plus là-dessus, sinon que l’idée
de départ était vraiment originale, et la réalisation à la
hauteur de mes douze ans et vraiment pas davantage (j’ai finalement
retrouvé ce texte que je croyais perdu). A noter qu’à l’époque,
même si je suis plutôt bon lecteur pour mon âge (disons plutôt
lecteur précoce que bon lecteur), le rapport entre la lecture et
l’écriture n’est pas du tout évident pour moi. L’écriture
devient une activité principale, la lecture reste une activité tout
à fait secondaire. Ça changera un peu avec le temps, mais pas tant
que ça : l’écriture restera une activité première, la
lecture une activité seconde. Écrire et lire plutôt que lire et
écrire.
jeudi 30 janvier 2020
Le Président Macron dénonce l'usage des armes LBD lors des manifestations.
Le Président Macron, également leader du mouvement des Gilets Jaunes, pose avec un t-shirt "LBD" arborant un chat éborgné pour dénoncer l'usage de ces armes lors des manifestations récentes qui l'ont opposé à lui-même.

mardi 21 janvier 2020
L'arbre de Joël
Écrire la vie d’un homme qui écrit la vie d’un homme.
Écrire
la vie d’un homme qui voudrait vivre la vie d’un homme mais qui,
par lucidité, par humilité, y renonce et l’écrit.
Le
nouveau roman de Joël Baqué se présente comme une vie de Théodoret
de Cyr, biographe de Syméon. La biographie d’un biographe.
Hagiographe même puisque Syméon est saint.
Théodoret
dit je et son nom n’apparaît presque jamais. Théodoret s’efface.
C’est une autre façon, plus humble encore de s’effacer,
puisqu’elle se fonde sur sa propre faiblesse, que de s’effacer au
désert comme, à l’exemple de Syméon, il est tenté de le faire.
Bien
sûr, écrivant moi-même ce billet sur le livre d’un écrivain
écrivant sur un autre, je ne peux m’empêcher de penser que la
littérature, cette chose vers quoi l’on tend en sachant ne pouvoir
l’atteindre pleinement, est au cœur même du sujet.
L’arbre
d’obéissance, de Joël Baqué, est paru à la
rentrée dernière aux éditions POL.
mercredi 8 janvier 2020
de la séparation de l’auteur et de son œuvre
La question de la séparation de l’artiste et de son œuvre revient
sur le tapis. Pour une fois (qui vraiment n’est pas coutume) j’ai
un avis, et comme tout le monde s’en fiche je le donne. Faut-il
séparer l’artiste de son œuvre ? Clairement : oui.
Précisément dans le cas où celui-ci serait un criminel tandis que
celle-là aurait quelque valeur : l’œuvre, si belle
soit-elle, ne saurait exonérer son auteur de ses crimes ; que
la justice fasse son travail. Hop, tout le monde est d’accord.
Parfois,
me dira-t-on, cette distinction est difficile à opérer, lorsque
l’artiste lui-même s’est chargé d’organiser la confusion
entre son œuvre et sa personne ; c’est le cas dans l’affaire
qui défraie la chronique du moment. Oserais-je le dire ? Ça me
paraît une malhonnêteté d’auteur. N’importe quel chic type
écrivant des livres pleins de bons sentiments, il n’en manque pas,
devrait à ce titre connaître un succès assuré.
Mais
il faut quand même bien dire que ce qui rend cette confusion
possible, ce qui fait qu’un artiste en vue – ou un homme
politique, ou un sportif, ou n’importe quel personne en vue – ose
se permettre ce qu’il n’oserait sans doute pas dans une autre
position (assumons le lapsus, ça fera une blague dans ce sérieux
billet), c’est que le public, de manière générale, est bien trop
attentif à la personne. On crée des icônes vivantes, on les rend
désirables. On récompense des artistes au lieu de promouvoir leur
œuvre, on élit des personnes au lieu d’élire des projets –
c’est pour ça qu’on les honnit aussitôt ou presque, au lieu de
lutter contre leurs idées. Bref, on n’en est pas encore sortis, de
cette vieille représentation du monde avec ses héros, ses saints,
etc. Quand on élira des projets politiques anonymes, quand on
publiera des œuvres sans noms d’auteur, on aura peut-être enfin
franchi un pas.
lundi 6 janvier 2020
Nous avons parlé.
– Je préférerais parler d’autre chose.
– Parlons
d’autre chose alors.
–
Mais ce n’est pas possible.
–
Pourquoi ?
–
Parce que si on parle d’autre chose pour parler d’autre chose,
c’est comme si on parlait de la même chose en négatif.
–
…
–
Tu vois ce que je veux dire ?
–
Mmmm… oui je crois.
–
Voilà.
–
Quand même…
–
Oui ?
–
Est-ce que parler de l’impossibilité de parler d’autre chose,
c’est encore parler de la chose ?
–
Ah non, en effet, ce n’est pas vraiment la même chose ; je
n’y pensais pas.
–
D’ailleurs, la preuve : nous avons parlé.
jeudi 2 janvier 2020
rentrée littéraire de janvier
Après la rentrée littéraire de septembre qui intervient juste au
moment où tu reprends le travail et où tu n’as plus un moment
pour lire, voici venir la rentrée littéraire de janvier qui, elle,
intervient non seulement au moment où, reprenant le travail, tu n’as
plus un moment pour lire, mais aussi quand, les fêtes de Noël
passées, tu n’as plus un kopeck pour acheter un livre.
samedi 28 décembre 2019
Avant que j'oublie
J’ai enfin lu le livre d’Anne Pauly, Avant que j’oublie. Je ne
vais pas être très long. Le sujet est universel, la mort du père,
et singulier, c’est la mort du sien, à nul autre pareil
évidemment, il suffit de penser à celui qu’on a aussi. Car le
narrateur est Anne Pauly et ne fait pas mine d’autre chose. C’est
écrit sans esbroufes, ça évoque autant que ça raconte. Ça ne va
pas comme on voudrait, forcément, comment pourrait-il en être
autrement. Et c’est drôle, quand même, souvent, même au pire
moment ; et ça donne envie de se prendre par l’épaule,
aussi, et de plus en plus tandis qu’on avance dans la lecture,
parce que quand même, merde, vous voyez ce que je veux dire, mais
oui vous voyez.
dimanche 22 décembre 2019
Fårö Une nuit avec Ingmar Bergman
Une jeune femme, une petite fille la veille encore, débarque un
soir, à la nuit tombée, en étrangère, chez un vieil homme. Elle
s’appelle Joëlle Varenne, et même son nom est incompréhensible à
l’homme qu’elle prétend rencontrer.
– Joëlle.
– Was ?
– Joëlle.
– Yulie ?
Yulia ?
– No, Joëlle.
– Was dis namn ?!
Skriv it !
Même
son nom, mais d’abord sa présence, car le vieil homme est Ingmar
Bergman, au soir de sa vie, farouchement
retiré sur l’île de Fårö,
qui donne au livre
son titre. Elle est étudiante en cinéma, et elle est venue
rencontrer celui qui
ne reçoit plus personne. Il s’ensuit un dialogue d’abord de
quasi sourds, la barrière de la langue y aidant, car si les deux
parlent anglais, chacun parle son anglais qui n’a pas grand-chose
en commun avec l’anglais de l’autre, et cela
donne lieu à des échanges qui sont d’abord cocasses, vraiment,
avant de devenir émouvants
quand on commence à comprendre que
ce qui a amené la toute jeune Joëlle Varenne, vingt-deux ans à
l’époque, à rencontrer le cinéaste ermite, c’est
peut-être sans le savoir l’attente, dans cette circonstance
incredibole,
d’entendre son propre nom, et peut-être aussi l’injonction de
l’écrire.
mardi 10 décembre 2019
Nuée de Gremeaux
Nuée, le nouveau livre de Michel Gremeaux, est une machine à
faire tourner l’imagination – la vôtre. Le narrateur nous montre
des choses, nous montre ce qu’il veut, ou ce qu’il peut, de loin,
de ce qui se passe aux abords et à l’intérieur d’une demeure
retirée au-dessus d’un lac. On y voit une femme recueillir une
adolescente, une blessure trop bien dessinée sur une cuisse, la même
sur un jean, une surveillance autour de la maison, plusieurs
surveillances peut-être, une attention extrême portée aux objets,
aux personnes qui passent, qu’elles fassent ou non vraiment partie
de l’histoire que le lecteur est en train de construire, presque
tout seul, avec ce qui lui est donné, avec le même plaisir qu’il
avait enfant à assembler des blocs géométriques pour bâtir des
architectures variées.
samedi 30 novembre 2019
Darmstadtium
Le Système poétique des éléments vient de paraître aux éditions
Invenit, regardez sous le lien. Il contient comme il se doit 118
éléments. J’en suis un.
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